Vers le 20 janvier une sorte de cyclone glacé s’abattit sur la région.
Notre chasse à l’or nous passionnait tellement que, le jour où, comme parlent les livres, les éléments commencèrent à se déchaîner, nous voulûmes tout de même, Patrice et moi, aller aux sables.
Je sortis le premier. Mais je fus pris dans une sorte de tournoiement de lanières cinglantes et hululantes qui ne me donna pas envie d’aller plus loin. Je rentrai en toute hâte à la hutte et dis à Patrice, qui se préparait, lui aussi, à sortir :
— Ne sortez pas. Il y a de quoi crever.
— Vous plaisantez, répondit-il. J’ai vu bien pis.
Il ouvrit la porte et fut comme happé par la tempête. Dix minutes se passèrent. Puis j’entendis un cri, j’ouvris la porte, — et Patrice me tomba dans les bras, ahuri, livide. Je le couchai sur le lit, le frictionnai avec de l’alcool et, peu à peu, il revint à lui.
— Oui, dit-il. C’est un damné ouragan.
Toute la journée nous attendîmes que la tempête se calmât ou, tout au moins, diminuât d’intensité. Jusqu’au soir, Patrice resta dans un état voisin de l’idiotie, comme si on l’avait roué de coups, jeté dans un étang glacé, — et autres plaisanteries de ce genre. Moi, j’essayai d’abord de travailler, j’affûtai des couteaux et des scies, rafistolai le harnachement des chiens, — mais cette vie d’encagé, après tant de semaines d’horizons illimités, finit, en très peu d’heures, par me peser sur le crâne ; je restai là, sur ma caisse à biscuits, les mains vides, ne sachant que faire et n’étant même pas capable, avec ce toit au-dessus de ma tête, ces murs autour de moi, d’assembler deux idées.
La cabane, pendant que Patrice sortait de son cauchemar et que je sombrais dans cette espèce de demi-imbécillité, la pauvre cabane en voyait de rudes ! Heureusement encore qu’elle était protégée contre le vent du nord-est : sans cela elle eût été arrachée du sol, culbutée, enlevée comme une feuille… Le vent se ruait sur elle et fonçait dessus tête baissée… boum !… et par moment, changeant de tactique, il faisait le tour de la hutte, comme s’il eût essayé d’y trouver une issue, il semblait l’entourer d’un lasso sifflant, fou de rage… A gauche, à droite, nous entendions de sourds grognements, des sortes d’entrechocs, d’étreintes… Parfois, pris de peur, un chien poussait un hurlement.
Vers la fin de ce jour, — dont la lueur nous parvenait rare et jaunâtre à travers la toile huilée de notre unique fenêtre, — je m’étais assoupi, la tête dans mes mains. Une sorte de plainte me tira de mon sommeil. C’était Patrice, qui, à genoux, les bras étendus, devant une image de boomerang qu’il venait de tracer dans le sol à la pointe de son couteau, s’expliquait avec ses dieux. Il se jetait en avant, se redressait, bredouillait des choses, geignait, — et, sur son visage couleur de brique, de grosses gouttes de sueur coulaient.
Quand il eut fini cet exercice étrange :
— Alors, vous croyez dans tout ça ! lui demandai-je.
— Ce n’est pas le moment de douter, répondit-il.
Il se déchaussa, se leva, fit deux fois le tour, à petits pas, de son boomerang, une fois dans un sens et une seconde fois dans l’autre, et, avec l’orteil de son pied droit, effaça l’image sacrée.
Puis, à mille lieues de moi dans le temps et l’espace, il alla s’étendre sur le lit.