XXIIGLORIA VICTIS!Tout cela s’est passé il y a bien, bien longtemps. Après cent, deux cents ans peut-être, il en reste une légende. Aujourd’hui encore, sur une colline rapportée, faite de main d’homme, la plus haute de toutes celles du même genre qu’on rencontre dans ce pays, vous pouvez voir une grande croix de granit rose. Sur cette croix a été gravé avec la pointe patiente d’un poignard ce nom:MAROUSSIA.La colline tout entière s’appelle le Kourgane, c’estle tombeau de la petite fille. Il est couvert d’un splendide tapis de verdure, toujours parsemé de fleurs admirables et odorantes qui ne poussent que là, qu’on n’a jamais vues et qu’on ne verra jamais ailleurs. Ces fleurs sont si belles qu’on dirait des regards d’enfant. Quand on les transplante, elles refusent de pousser, elles meurent sur pied. On a essayé d’en semer dans d’autres terres, elles n’y lèvent même pas. On leur a donné un nom, le seul qui pût leur convenir, on les appelle desMaroussia.On raconte, dans les veillées, qu’un Cosaque, fameux par son courage, son intelligence, sa beauté et sa bonté, et plus encore par son amour pour son pays, a élevé, à lui tout seul, cette grande colline.Il n’avait qu’un bras, ayant perdu l’autre dans le dernier combat livré pour l’indépendance de l’Ukraine, et, avec l’unique main qui lui restait, portant la terre poignée par poignée, il a édifié cette montagne. Il y avait employé des années et puis des années. Jeune encore il avait commencé, sa barbe et ses cheveux avaient blanchi quand il l’acheva. Cependant quelques-uns disent qu’un petit garçon, nommé Tarass, l’avait tant, tant prié, qu’il avait accepté son aide et qu’à la longue ce garçon avait, lui aussi, vieilli à ce métier. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, lorsque le kourgane fut aussi haut qu’un clocher et que la croix fut posée, le Cosaque s’assit au pied et y pleura jusqu’à sa mort. Avant ce jour, personne n’avait vu unlion pleurer. Ce sont les larmes qui tombèrent de ses yeux qui produisirent ces fleurs si belles et si parfumées qui n’avaient auparavant fleuri dans aucune autre partie du monde. Ceux qui savent comprendre le langage des fleurs assurent que, les soirs de pleine lune, on peut les entendre murmurer: «Nous ne savons fleurir que sur la tombe de ceux qui ont donné leur vie pour la patrie.» Les enfants, filles et garçons, conduits par leurs parents, viennent, tous les ans, de tous les coins du pays, en pèlerinage au tombeau de la petite fille. Chacun y apporte sa guirlande. Ils en rapportent des portraits, des médailles frappées à la gloire de Maroussia.Quelques-uns pleurent en se racontant la fin glorieuse de l’héroïque enfant, mais il n’en est aucun, il n’en est aucune qui n’eût voulu êtreMaroussia.Il est malheureusement plus d’une Ukraine au monde; veuille Dieu que, dans tous les pays que laforce a soumis au joug de l’étranger, il naisse beaucoup de Maroussia capables de vivre et de mourir comme la petite Maroussia dont nous venons de raconter l’histoire!Il n’appartient à personne d’expliquer le triomphe de l’injuste et les tribulations du juste.FIN.N. B.—Une légende ne va jamais seule. Une autre tradition populaire a complété d’une part, et de l’autre modifié, sur le point le plus important, celle de Marko Wovzog, qui nous a le plus souvent guidé.En même temps que s’élevait le kourgane et non loin de là, sur le sommet d’un roc qui lui faisait face, s’était construit, disaient les anciens, et avec une rapidité étonnante, un monastère dont les tourelles dominaient le pays. Il était à peine achevé que les gens qui avaient de bons yeux pouvaient distinguer le pâle et noble visage d’une religieuse qui, accoudée sur le parapet de la terrasse de la plus haute des tourelles de ce monastère, ne perdait pas de vue un instant le travail opiniâtre du Cosaque élevant, poignée à poignée, le tombeau de la petite fille. Cette religieuse n’était autre, affirmait-on, qu’une belle et héroïque princesse. Après avoir pris part à la dernière guerre de l’indépendance de l’Ukraine, la noble femme s’était retirée dans cet asile et avait fait vœu de n’en plus sortir. Mais, et c’est là que la légende se complique, elle ne s’y serait pas retirée seule, et souvent, à côté d’elle, on aurait pu voir une jeune fille d’une beauté saisissante, entrée au couvent en même temps qu’elle, et sous le même vœu de claustration perpétuelle.Ceux qui ne veulent pas que ce qu’ils aiment ait pu mourir, prétendaient que cette jeune fille n’était autre que Maroussia. Méphodiévna elle-même, après avoir reçu le mouchoir troué, serait venue pieusement retirer l’enfant qu’elle chérissait du milieu des roseaux où la balle du cavalier tartare l’avait abattue, pour ne pas la laisser sans sépulture. L’enfant dévouée aurait failli mourir, mais ne serait pas morte en effet. Rappelée à la vie, puis guérie parsa grande amie, elle l’aurait suivie dans sa retraite pour ne pas voir l’asservissement de l’Ukraine.Enfin, car il ne faut oublier ni rien ni personne, entre le kourgane et le roc sur lequel avait été bâti le monastère, une maison ukrainienne, semblable en tout à celle où Maroussia était née, aurait fini par apparaître un beau jour entourée d’un jardin si pareil à celui des cerisiers, qu’on aurait pu s’y méprendre, et les habitants de cette maison auraient été les parents mêmes de Maroussia. L’Ukraine morte, tous ces dévoués de la patrie n’avaient plus rien à se dire, mais par l’arrangement du kourgane, de la maison et du monastère, ils auraient trouvé moyen d’être unis encore par le lien des yeux tout en vivant séparés. C’est au lecteur à choisir celle de ces conclusions qui ira le mieux à son sentiment. J’ai reçu des lettres d’enfants encore humides de larmes où l’on me reprochait durement la fin de Maroussia. C’est bien injuste. En écrivant son histoire, n’ai-je pas essayé de la faire revivre, au contraire, autant qu’il était en moi, pour l’enseignement de tous?P.-J. Stahl.
XXIIGLORIA VICTIS!
XXII
Tout cela s’est passé il y a bien, bien longtemps. Après cent, deux cents ans peut-être, il en reste une légende. Aujourd’hui encore, sur une colline rapportée, faite de main d’homme, la plus haute de toutes celles du même genre qu’on rencontre dans ce pays, vous pouvez voir une grande croix de granit rose. Sur cette croix a été gravé avec la pointe patiente d’un poignard ce nom:MAROUSSIA.
La colline tout entière s’appelle le Kourgane, c’estle tombeau de la petite fille. Il est couvert d’un splendide tapis de verdure, toujours parsemé de fleurs admirables et odorantes qui ne poussent que là, qu’on n’a jamais vues et qu’on ne verra jamais ailleurs. Ces fleurs sont si belles qu’on dirait des regards d’enfant. Quand on les transplante, elles refusent de pousser, elles meurent sur pied. On a essayé d’en semer dans d’autres terres, elles n’y lèvent même pas. On leur a donné un nom, le seul qui pût leur convenir, on les appelle desMaroussia.
On raconte, dans les veillées, qu’un Cosaque, fameux par son courage, son intelligence, sa beauté et sa bonté, et plus encore par son amour pour son pays, a élevé, à lui tout seul, cette grande colline.
Il n’avait qu’un bras, ayant perdu l’autre dans le dernier combat livré pour l’indépendance de l’Ukraine, et, avec l’unique main qui lui restait, portant la terre poignée par poignée, il a édifié cette montagne. Il y avait employé des années et puis des années. Jeune encore il avait commencé, sa barbe et ses cheveux avaient blanchi quand il l’acheva. Cependant quelques-uns disent qu’un petit garçon, nommé Tarass, l’avait tant, tant prié, qu’il avait accepté son aide et qu’à la longue ce garçon avait, lui aussi, vieilli à ce métier. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, lorsque le kourgane fut aussi haut qu’un clocher et que la croix fut posée, le Cosaque s’assit au pied et y pleura jusqu’à sa mort. Avant ce jour, personne n’avait vu unlion pleurer. Ce sont les larmes qui tombèrent de ses yeux qui produisirent ces fleurs si belles et si parfumées qui n’avaient auparavant fleuri dans aucune autre partie du monde. Ceux qui savent comprendre le langage des fleurs assurent que, les soirs de pleine lune, on peut les entendre murmurer: «Nous ne savons fleurir que sur la tombe de ceux qui ont donné leur vie pour la patrie.» Les enfants, filles et garçons, conduits par leurs parents, viennent, tous les ans, de tous les coins du pays, en pèlerinage au tombeau de la petite fille. Chacun y apporte sa guirlande. Ils en rapportent des portraits, des médailles frappées à la gloire de Maroussia.
Quelques-uns pleurent en se racontant la fin glorieuse de l’héroïque enfant, mais il n’en est aucun, il n’en est aucune qui n’eût voulu êtreMaroussia.
Il est malheureusement plus d’une Ukraine au monde; veuille Dieu que, dans tous les pays que laforce a soumis au joug de l’étranger, il naisse beaucoup de Maroussia capables de vivre et de mourir comme la petite Maroussia dont nous venons de raconter l’histoire!
Il n’appartient à personne d’expliquer le triomphe de l’injuste et les tribulations du juste.
FIN.
N. B.—Une légende ne va jamais seule. Une autre tradition populaire a complété d’une part, et de l’autre modifié, sur le point le plus important, celle de Marko Wovzog, qui nous a le plus souvent guidé.
En même temps que s’élevait le kourgane et non loin de là, sur le sommet d’un roc qui lui faisait face, s’était construit, disaient les anciens, et avec une rapidité étonnante, un monastère dont les tourelles dominaient le pays. Il était à peine achevé que les gens qui avaient de bons yeux pouvaient distinguer le pâle et noble visage d’une religieuse qui, accoudée sur le parapet de la terrasse de la plus haute des tourelles de ce monastère, ne perdait pas de vue un instant le travail opiniâtre du Cosaque élevant, poignée à poignée, le tombeau de la petite fille. Cette religieuse n’était autre, affirmait-on, qu’une belle et héroïque princesse. Après avoir pris part à la dernière guerre de l’indépendance de l’Ukraine, la noble femme s’était retirée dans cet asile et avait fait vœu de n’en plus sortir. Mais, et c’est là que la légende se complique, elle ne s’y serait pas retirée seule, et souvent, à côté d’elle, on aurait pu voir une jeune fille d’une beauté saisissante, entrée au couvent en même temps qu’elle, et sous le même vœu de claustration perpétuelle.
Ceux qui ne veulent pas que ce qu’ils aiment ait pu mourir, prétendaient que cette jeune fille n’était autre que Maroussia. Méphodiévna elle-même, après avoir reçu le mouchoir troué, serait venue pieusement retirer l’enfant qu’elle chérissait du milieu des roseaux où la balle du cavalier tartare l’avait abattue, pour ne pas la laisser sans sépulture. L’enfant dévouée aurait failli mourir, mais ne serait pas morte en effet. Rappelée à la vie, puis guérie parsa grande amie, elle l’aurait suivie dans sa retraite pour ne pas voir l’asservissement de l’Ukraine.
Enfin, car il ne faut oublier ni rien ni personne, entre le kourgane et le roc sur lequel avait été bâti le monastère, une maison ukrainienne, semblable en tout à celle où Maroussia était née, aurait fini par apparaître un beau jour entourée d’un jardin si pareil à celui des cerisiers, qu’on aurait pu s’y méprendre, et les habitants de cette maison auraient été les parents mêmes de Maroussia. L’Ukraine morte, tous ces dévoués de la patrie n’avaient plus rien à se dire, mais par l’arrangement du kourgane, de la maison et du monastère, ils auraient trouvé moyen d’être unis encore par le lien des yeux tout en vivant séparés. C’est au lecteur à choisir celle de ces conclusions qui ira le mieux à son sentiment. J’ai reçu des lettres d’enfants encore humides de larmes où l’on me reprochait durement la fin de Maroussia. C’est bien injuste. En écrivant son histoire, n’ai-je pas essayé de la faire revivre, au contraire, autant qu’il était en moi, pour l’enseignement de tous?
P.-J. Stahl.