Cette lettre parut si étrange à Timothée qu'il la relut plusieurs fois jusqu'à ce qu'il en eût pénétré le sens. Comme il n'était pas homme à comprendre à demi, lorsqu'il voulait s'en donner la peine, il vit, dans cet appel à la protection d'un inconnu, quelque chose qui ressemblait à de l'amour et qui pourtant n'était pas de l'amour. Il avait vu souvent les grands yeux noirs de Mattea s'attacher avec une singulière expression de doute, de crainte et d'espoir sur le beau visage d'Abul; il se rappelait la mauvaise humeur de la mère et son désir de l'éloigner; il réfléchit sur ce qu'il avait à faire, puis il alluma sa pipe avec la lettre, paya son sorbet, et marcha à la rencontre de ser Zacomo, qu'il apercevait au bout de la place.
Au moment où Timothée l'aborda, il caressait l'acquisition prochaine d'une cargaison de soie arrivant de Smyrne pour recevoir la teinture à Venise, comme cela se pratiquait à cette époque. La soie retournait ensuite en Orient pour recevoir la façon, ou bien elle était façonnée et débitée à Venise, selon l'occurrence. Cette affaire lui offrait la perspective la plus brillante et la mieux assurée; mais un rocher tombant du haut des montagnes sur la surface unie d'un lac y cause moins de trouble que ces paroles de Timothée n'en produisirent dans son âme: «Mon cher seigneur Zacomo, je viens vous présenter les salutations de mon maître Abul-Amet, et vous prier de sa part de vouloir bien acquitter une petite note de 2,000 sequins qui vous sera présentée à la fin du mois, c'est-à-dire dans dix jours.»
Cette somme était à peu près celle dont M. Spada avait besoin pour acheter sa chère cargaison de Smyrne, et il s'était promis d'en disposer à cet effet, se flattant d'un plus long crédit de la part d'Abul. «Ne vous étonnez point de cette demande, lui dit Timothée d'un ton léger et feignant de ne point voir sa pâleur; Abul vous aurait donné, s'il eût été possible, l'année tout entière pour vous acquitter, comme il l'a fait jusqu'ici; et c'est avec grand regret, je vous jure, qu'un homme aussi obligeant et aussi généreux s'expose à vous causer peut-être une petite contrariété; mais il se présente pour lui une magnifique affaire à conclure. Un petit bâtiment smyrniote que nous connaissons vient d'apporter une cargaison de soie vierge.
—Oui, j'ai entendu parler de cela, balbutia Spada de plus en plus effrayé.
—L'armateur du smyrniote a appris en entrant dans le port un échec épouvantable arrivé à sa fortune; il faut qu'il réalise à tout prix quelques fonds et qu'il coure à Corfou, où sont ses entrepôts. Abul, voulant profiter de l'occasion sans abuser de la position du Smyrniote, lui offre 2,500 sequins de sa cargaison; c'est une belle affaire pour tous les deux, et qui fait honneur à la loyauté d'Abul, car on dit que le maximum des propositions faites ici au Smyrniote est de 2,000 sequins. Abul, ayant la somme excédante à sa disposition, compte sur le billet à ordre que vous lui avez signé; vous n'apporterez pas de retard à l'exécution de nos traités, nous le savons, et vous prions, cher seigneur Zacomo, d'être assuré que sans une occasion extraordinaire ...
—Oh! faquin! délivre-moi au moins de tes phrases, s'écriait dans le secret de son âme le triste Spada; bourreau, qui me faites manquer la plus belle affaire de ma vie, et qui venez encore me dire en face de payer pour vous!»
Mais ces exclamations intérieures se changeaient en sourires forcés et en regards effarés sur le visage de M. Spada. «Eh quoi! dit-il enfin en étouffant un profond soupir, Abul doute-t-il de moi, et d'où vient qu'il veut être soldé avant déchéance ordinaire?
—Abul ne doutera jamais de vous, vous le savez depuis longtemps, et la raison qui l'oblige à vous réclamer sa somme, votre seigneurie vient de l'entendre.»
Il ne l'avait que trop entendue, aussi joignait-il les mains d'un air consterné. Enfin, reprenant courage:
«Mais savez-vous, dit-il, que je ne suis nullement forcé de payer avant l'époque convenue?
—Si je me rappelle bien l'état de nos affaires, cher monsieur Spada, répondit Timothée avec une tranquillité et une douceur inaltérables, vous devez payer à vue sur présentation de vos propres billets.
—Hélas! hélas! Timothée, votre maître est-il un homme capable de me persécuter et d'exiger à la lettre l'exécution d'un traité avec moi?
—Non, sans doute; aussi, depuis cinq ans, vous a-t-il donné, pour vous acquitter, le temps de rentrer dans les fonds que vous aviez absorbés; mais aujourd'hui...
—Mais, Timothée, la parole d'un musulman vaut un titre, à ce que dit tout le monde, et ton maître s'est engagé maintes fois verbalement à me laisser toujours la même latitude; je pourrais fournir des témoins au besoin, et ...
—Et qu'obtiendriez-vous? dit Timothée, qui devinait fort bien.
—Je sais, répondit Zacomo, que de pareils engagements n'obligent personne, mais on peut discréditer ceux qui les prennent en faisant connaître leur conduite désobligeante.
—C'est-à-dire, reprit tranquillement Timothée, que vous diffameriez un homme qui, ayant des billets à ordre signés de vous dans sa poche, vous a laissé un crédit illimité pendant cinq ans! Le jour où cet homme serait forcé de vous faire tenir vos engagements à la lettre, vous lui allégueriez un engagement chimérique; mais on ne déshonore pas Abul-Amet, et tous vos témoins attesteraient qu'Amet vous a fait verbalement cette concession avec une restriction dont voici la lettre exacte: M. Spada ne serait point requis de payer avant un an, à moins d'un cas extraordinaire.
—A moins d'une perte totale des marchandises d'Abul dans le port, interrompit M. Spada, et ce n'est pas ici le cas.
—A moins d'un cas extraordinaire, répéta Timothée avec un sang-froid imperturbable. Je ne saurais m'y tromper. Ces paroles ont été traduites du grec moderne en vénitien, et c'est par ma bouche que cette traduction est arrivée à vos oreilles, mon cher seigneur; ainsi donc ...
—Il faut que j'en parle avec Abul, s'écria M. Spada, il faut que le voie.
—Quand vous voudrez, répondit le jeune Grec.
—Ce soir, dit Spada.
—Ce soir il sera chez vous, reprit Timothée; *«et il s'éloigna en accablant de révérences le malheureux Zacomo, qui, malgré sa politesse ordinaire, ne songea pas à lui rendre seulement un salut, et rentra dans sa boutique, dévoré d'anxiété.
Son premier soin fut de confier à sa femme le sujet de son désespoir. Loredana n'avait pas les moeurs douces et paisibles de son mari, mais elle avait l'âme plus désintéressée et le caractère plus fier. Elle le blâma sévèrement d'hésiter à remplir ses engagements; surtout lorsque la passion funeste de leur fille pour ce Turc devait leur faire une loi de l'éloigner de leur maison.
Mais elle ne put amener son mari à cet avis. Il était dans leurs querelles d'une souplesse de formes qui rachetait l'inflexibilité de ses opinions et de ses desseins. Il finit par la décider à envoyer sa fille pour quelques jours à la campagne chez la signora Veneranda, qui le lui avait offert, promettant, durant son absence, de terminer avantageusement l'affaire d'Abul. Le Turc, d'ailleurs, partirait après cette opération; il ne s'agissait que de mettre la petite en sûreté jusque-là. «Vous vous trompez, dit Loredana; il restera jusqu'à ce que sa soie puisse être emportée, et s'il la met en couleur ici, ce ne sera pas fait de sitôt.» Néanmoins elle consentit à envoyer sa fille chez sa protectrice. M. Spada, cachant bien à sa femme qu'il avait donné rendez-vous à Abul pour le soir même, et se promettant de le recevoir sur la place ou au café, loin de l'oeil de son Honesta, monta, en attendant, à la chambre de sa fille, se vantant tout haut de la gronder et se promettant bien tout bas de la consoler.
«Voyons, lui dit-il en se jetant tout haletant de fatigue et d'émotion sur une chaise, qu'as-tu dans la tête? cette folie est-elle passée?
—Non, mon père, dit Mattea d'un ton respectueux, mais ferme.
—Oh! par le corps de la Madone, s'écria Zacomo, est-il possible que tu penses vraiment à ce Turc? Espères-tu l'épouser? Et le salut de ton âme, crois-tu qu'un prêtre t'admettrait à la communion catholique après un mariage turc? Et ta liberté? ne sais-tu pas que tu seras enfermée dans un harem? Et ta fierté? tu auras quinze ou vingt rivales. Et ta dot? tu n'en profiteras pas, tu seras esclave. Et tes pauvres parents? les quitteras-tu pour aller demeurer au fond de l'Archipel? Et ton pays, et tes amis; et Dieu, et ton vieux père?»
Ici M. Spada s'attendrit, sa fille s'approcha et lui baisa la main; mais faisant un grand effort pour ne pas s'attendrir elle-même:
«Mon père, dit-elle, je suis ici captive, opprimée, esclave, autant qu'on peut l'être dans le pays le plus barbare. Je ne me plains pas de vous, vous avez toujours été doux pour moi; mais vous ne pouvez pas me défendre. J'irai en Turquie, je ne serai la femme ni la maîtresse d'un homme qui aurait vingt femmes; je serai sa servante ou son amie, comme il voudra. Si je suis son amie, il m'épousera et renverra ses vingt femmes; si je suis sa servante, il me nourrira et ne me battra pas.
—Te battre, te battre! par le Christ! on ne te bat pas ici.»
Mattea ne répondit rien; mais son silence eut une éloquence qui paralysa son père. Ils furent tous deux muets pendant quelques instants, l'un plaidant sans vouloir parler, l'autre lui donnant gain de cause sans oser l'avouer.
«Je conviens que tu as eu quelques chagrins, dit-il enfin; mais écoute; ta marraine va t'emmener à la campagne, cela te distraira; personne ne te tourmentera plus, et tu oublieras ce Turc. Voyons, promets-le moi.
—Mon père, dit Mattea, il ne dépend pas de moi de l'oublier; car croyez bien que mon amour pour lui n'est pas volontaire, et que je n'y céderai jamais si le sien n'y répond pas.
—Ce qui me rassure, dit M. Zacomo en riant, c'est que le sien n'y répond pas du tout ...
—Qu'en savez-vous, mon père?» dit Mattea poussée par un mouvement d'orgueil blessé. Cette parole fit frémir Spada de crainte et de surprise. Peut-être se sont-ils entendus, pensa-t-il; peut-être l'aime-t-il et l'a-t-il séduite par l'entremise du Grec, si bien que rien ne pourra l'empêcher de courir à sa perte. Mais en même temps qu'il s'effrayait de cette supposition, je ne sais comment les deux mille sequins, le bâtiment smyrniote et la soie blanche lui revinrent eu mémoire, et son coeur bondit d'espérance et de désir. Je ne veux pas savoir non plus par quel fil mystérieux l'amour du gain unit ces deux sentiments opposés, et fit que Zacomo se promit d'éprouver les sentiments d'Abul pour sa fille, et de les exploiter en lui donnant une trompeuse espérance. Il y a tant d'honnêtes moyens de vendre la dignité d'une fille! cela peut se faire au moyen d'un regard qu'on lui permet d'échanger en détournant soi-même la tête et en fredonnant d'un air distrait. Spada entendit l'horloge de la place sonner l'heure de son rendez-vous avec Abul. Le temps pressait; tant de chalands pouvaient être déjà dans le port autour du bâtiment smyrniote!
«Allons, prends ton voile, dit-il à sa fille, et viens faire un tour de promenade. La fraîcheur du soir te fera du bien, et nous causerons plus tranquillement.»
Mattea obéit.
«Où donc menez-vous cette fille égarée? s'écria Loredana en se mettant devant eux au moment où ils sortaient de la boutique.
—Nous allons voir la princesse, répondit Zacomo.»
La mère les laissa passer. Ils n'eurent pas fait dix pas qu'ils rencontrèrent Abul et son interprète qui venaient à leur rencontre.
«Allons faire un tour sur la Zueca» leur dit Zacomo; ma femme est malade à la maison, et nous causerons mieux d'affaires dehors.»
Timothée sourit et comprit très-bien qu'il avait greffé dans le coeur de l'arbre. Mattea, très-surprise et saisie de défiance, sans savoir pourquoi, s'assit toute seule au bord de la gondole et s'enveloppa dans sa mantille de dentelle noire. Abul, ne sachant absolument rien de ce qui se passait autour de lui et à cause de lui, se mit à fumer, à l'autre extrémité avec l'air de majesté qu'aurait un homme supérieur en faisant une grande chose. C'était un vrai Turc, solennel, emphatique et beau, soit qu'il se prosternât dans une mosquée, soit qu'il ôtât ses babouches pour se mettre au lit. M. Zacomo, se croyant plus fin qu'eux tous, se mit à lui témoigner beaucoup de prévenance; mais chaque fois qu'il jetait les yeux sur sa fille, un sentiment de remords s'emparait de lui.—Regarde-le encore aujourd'hui, lui disait-il dans le secret de sa pensée en voyant les grands yeux humides de Mattea briller au travers de son voile et se fixer sur Abul; va, sois belle et fais-lui soupçonner que tu l'aimes. Quand j'aurais la soie blanche, tu rentreras dans ta cage, et j'aurai la clef dans ma poche.
La belle Mattea s'étonnait avec raison de se voir amenée en cette compagnie par son propre père, et dans le premier moment elle avait craint de sa part quelque sortie maladroite ou quelque ridicule proposition de mariage; mais en l'entendant parler de ses affaires à Timothée avec beaucoup de chaleur et d'intérêt, elle crut comprendre qu'elle servait de leurre ou d'enjeu, et que son père mettait en quelque sorte sa main à prix. Elle en était humiliée et blessée, et l'involontaire mépris qu'elle ressentait pour cette conduite augmentait en elle l'envie de se soustraire à l'autorité d'une famille qui l'opprimait ou la dégradait.
Elle eût été moins sévère pour M. Spada si elle se fût rendu bien compte de l'indifférence d'Abul et de l'impossibilité d'un mariage légal entre elle et lui. Mais depuis qu'elle avait résolu à l'improviste de concevoir une grande passion pour lui, elle était en train de divaguer, et déjà elle se persuadait que l'amour d'Abul avait prévenu le sien, qu'il l'avait déclaré à ses parents, et que, pour cette raison, sa mère avait voulu la forcer d'épouser au plus vite son cousin Checo. Le redoublement de politesse et de prévenances de M. Spada envers ces deux étrangers, que le matin même elle lui avait entendu maudire et traiter de chiens et d'idolâtres semblait, au reste, une confirmation assez évidente de cette opinion. Mais si cette opinion flattait sa fantaisie, sa fierté naturelle et sa délicatesse se révoltaient contre l'espèce de marché dont elle se croyait l'objet; et, craignant d'être complice d'une embûche dressée au musulman, elle s'enveloppait dans sa mante, et restait morne, silencieuse et froide, comme une statue, le plus loin de lui qu'il lui était possible.
Cependant Timothée, résolu à s'amuser le plus longtemps possible de cette comédie, inventée et mise en jeu par son génie facétieux; car Abul n'avait pas plus songé à réclamer ses deux mille sequins pour acheter de la soie blanche qu'il n'avait songé à trouver Mattea jolie; Timothée, dis-je, semblable à un petit gnome ironique, prolongeait les émotions de M. Zacomo en le jetant dans une perpétuelle alternative de crainte et d'espoir. Celui-ci le pressait de communiquer à Abul la proposition d'acheter la soie smyrniote de moitié avec lui, offrant de payer le tout comptant, et de ne rembourser à Abul les deux mille sequins qu'avec le bénéfice de l'affaire. Mais il n'osai pressentir le rôle que jouait Mattea dans cette négociation; car rien dans la contenance d'Abul ne trahissait une passion dont elle fût l'objet. Timothée retardait toujours cette proposition formelle d'association, en disant qu'Abul était sombre et intraitable si on le dérangeait quand il était en train de fumer un certain tabac. Voulant voir jusqu'où irait la cupidité misérable du Vénitien, il le fit consentir à descendre sur la rive droite de la Zueca, et à s'asseoir avec sa fille et le musulman sous la tente d'un café. Là, il commença un dialogue fort divertissant pour tout spectateur qui eût compris les deux langues qu'il parla tour à tour; car tandis qu'il s'adressait à Zacomo pour établir avec lui les conditions du traité, il se tournait vers son maître et lui disait: «M. Spada me parle de la bonté que vous avez eue jusqu'ici de ne jamais user de vos billets à ordre, et d'avoir bien voulu attendre sa commodité; il dit qu'on ne peut avoir affaire à un plus digne négociant que vous.
—Dis-lui, répondait Abul, que je lui souhaite toutes sortes de prospérités, qu'il ne trouve jamais sur sa route une maison sans hospitalité, et que le mauvais oeil ne s'arrête point sur lui dans son sommeil.
—Que dit-il? demandait Spada avec empressement.
—Il dit que cela présente d'énormes difficultés, répondait Timothée. Nos mûriers ont tant souffert des insectes l'année dernière, que nous avons un tiers de perte sur nos taffetas pour nous être associés à des négociants de Corfou qui ont eu part égale à nos bénéfices sans avoir part égale aux frais.»
Cette bizarre conversation se prolongeait; Abul n'accordait aucune attention à Mattea, et Spada commençait à désespérer de l'effet des charmes de sa fille. Timothée, pour compliquer l'imbroglio dont il était le poète et l'acteur, proposa de s'éloigner un instant avec Spada pour lui faire en secret une observation importante. Spada, se flattant à la fin d'être arrivé au fait, le suivit sur la rive hors de la portée de la voix, mais sans perdre Mattea de vue. Celle-ci resta donc avec son Turc dans une sorte de tête-à-tête.
Cette dernière démarche parut à Mattea une triste confirmation de tout ce qu'elle soupçonnait. Elle crut que son père flattait son penchant d'une manière perfide, et l'engageait à entrer dans ses vues de séduction pour arriver plus sûrement à duper le musulman. Extrême dans ses jugements comme le sont les jeunes têtes, elle ne pensa pas seulement que son père voulait retarder ses paiements, mais encore qu'il voulait manquer de parole et donner les oeillades et la réputation de sa fille en échange des marchandises turques qu'il avait reçues. Cette manière d'agir des Vénitiens envers les Turcs était si peu rare, et ser Zacomo lui-même avait en sa présence usé de tant de mesquins subterfuges pour tirer d'eux quelques sequins de plus, que Mattea pouvait bien craindre, avec quelque apparence de raison, d'être engagée dans une intrigue semblable.
Ne consultant donc que sa fierté, et cédant à un irrésistible mouvement d'indignation généreuse, elle se flatta de faire comprendre la vérité au marchand turc. S'armant de toute la résolution de son caractère dans un moment où elle était seule avec lui, elle entr'ouvrit son voile, se pencha sur la table qui les séparait, et lui dit, en articulant nettement chaque syllabe et en simplifiant sa phrase autant que possible pour être entendue de lui: «Mon père vous trompe, je ne veux pas vous épouser.»
Abul, surpris, un peu ébloui peut-être de l'éclat de ses yeux et de ses joues, ne sachant que penser, crut d'abord à une déclaration d'amour, et répondit en turc: «Moi aussi je vous aime, si vous le désirez.»
Mattea, ne sachant ce qu'il répondait, répéta sa première phrase plus lentement, en ajoutant: «Me comprenez-vous?»
Abul, remarquant alors sur son visage une expression plus calme et une fierté plus assurée, changea d'avis et répondit à tout hasard: «Comme il vous plairamadamigella.» Enfin, Mattea ayant répété une troisième fois son avertissement en essayant de changer et d'ajouter quelques mots, il crut comprendre, à la sévérité de son visage, qu'elle était en colère contre lui. Alors, cherchant en lui-même en quoi il avait pu l'offenser, il se souvint qu'il ne lui avait fait aucun présent; et s'imaginant qu'à Venise, comme dans plusieurs des contrées qu'il avait parcourues, c'était un devoir de politesse indispensable envers la fille de son associé, il réfléchit un instant au don qu'il pouvait lui faire sur-le-champ pour réparer son oubli. Il ne trouva rien de mieux qu'une boîte de cristal pleine de gomme de lentisque qu'il portait habituellement sur lui, et dont il mâchait une pastille de temps en temps, suivant l'usage de son pays. Il tira ce don de sa poche et le mit dans la main de Mattea. Mais comme elle le repoussait, il craignit d'avoir manqué de grâce, et se souvenant d'avoir vu les Vénitiens baiser la main aux femmes qu'ils abordaient, il baisa celle de Mattea; et, voulant ajouter quelque parole agréable, il mit sa propre main sur sa poitrine en disant en italien d'un air grave et solennel: «Votre ami.»
Cette parole simple, ce geste franc et affectueux, la figure noble et belle d'Abul firent tant d'impression sur Mattea, qu'elle ne se fit aucun scrupule de garder un présent si honnêtement offert. Elle crut s'être fait comprendre, et interpréta l'action de son nouvel ami comme un témoignage d'estime et de confiance. «Il ignore nos usages, se dit-elle, et je l'offenserais sans doute en refusant son présent. Mais ce mot d'ami qu'il a prononcé exprime tout ce qui se passe entre lui et moi: loyauté sainte, affection fraternelle; nos coeurs se sont entendus.» Elle mit la boite dans son sein eu disant: «Oui, amis, amis pour la vie.» Et tout émue, joyeuse, attendrie, rassurée, elle referma son voile et reprit sa sérénité. Abul, satisfait d'avoir rempli son devoir, se rendit le témoignage d'avoir fait un présent de valeur convenable, la boite étant de cristal du Caucase, et la gomme de lentisque étant une denrée fort chère et fort rare que produit la seule île de Scio, et dont le grand-seigneur avait alors le monopole. Dans cette confiance, il reprit sa cuiller de vermeil et acheva tranquillement son sorbet à la rose.
Pendant ce temps, Timothée, jaloux de tourmenter M. Spada, lui communiquait d'un air important les observations les plus futiles, et chaque fois qu'il le voyait tourner la tête avec inquiétude pour regarder sa fille, il lui disait: «Qui peut vous tourmenter ainsi, mon cher seigneur? la signora Mattea n'est pas seule au café. N'est-elle pas sous la protection de mon maître, qui est l'homme le plus galant de l'Asie Mineure! Soyez sûr que le temps ne semble pas trop long au noble Abul-Amet.»
Ces réflexions malignes enfonçaient mille serpents dans l'âme bourrelée de Zacomo; mais en même temps elles réveillaient la seule chance sur laquelle pût être fondée l'espoir d'acheter la soie blanche, et Zacomo se disait: «Allons, puisque la faute est faite, tâchons d'en profiter. Pourvu que ma femme ne le sache pas, tout sera facile à arranger et à réparer.»
Il en revenait alors à la supputation de ses intérêts. «Mon cher Timothée, disait-il, sois sûr que ton maître a offert beaucoup trop de cette marchandise. Je connais bien celui qui en a offert deux mille sequins (c'était lui-même), et je te jure que c'était un prix honnête.
—Eh quoi! répondait le jeune Grec, n'auriez-vous pas pris en considération la situation malheureuse d'un confrère, si c'était vous, je suppose, qui eussiez fait cette offre?
—Ce n'est pas moi, Timothée; je connais trop les bons procédés que je dois à l'estimable Amet pour aller jamais sur ses brisées dans un genre d'affaire qui le concerne exclusivement.
—Oh! je le sais, reprit Timothée d'un air grave, vous ne vous écartez jamais en secret de la branche d'industrie que vous exercez en public; vous n'êtes pas de ces débitants qui enlèvent aux fabricants qui les fournissent un gain légitime; non certes!»
En parlant ainsi, il le regarda fixement sans que son visage trahît la moindre ironie; et ser Zacomo, qui, à l'égard de ses affaires, possédait une assez bonne dose de ruse, affronta ce regard sans que son visage trahit la moindre perfidie.
«Allons donc décider Amet, reprit Timothée, car, entre gens de bonne foi comme nous le sommes, on doit s'entendre à demi-mot. M. Spada vient de m'offrir pour vous, dit-il en turc à son maître, le remboursement de votre créance de cette année; le jour où vous aurez besoin d'argent, il le tiendra à votre disposition.
—C'est bien, répondit Abul, dis à cet honnête homme que je n'en ai pas besoin pour le moment, et que mon argent est plus en sûreté dans ses mains que sur mes navires. La foi d'un homme vertueux est un roc en terre ferme, les flots de la mer sont comme la parole d'un larron.
—Mon maître m'accorde la permission de conclure cette affaire avec vous de la manière la plus loyale et la plus avantageuse aux deux parties, dit Timothée à M. Spada; nous en parlerons donc dans le plus grand détail demain, et si vous voulez que nous allions ensemble examiner la marchandise dans le port, j'irai vous prendre de bonne heure.
—Dieu soit loué! s'écria M. Spada, et que dans sa justice il daigne convertir à la vraie foi l'âme de ce noble musulman!»
Après cette exclamation ils se séparèrent, et M. Spada reconduisit sa fille jusque dans sa chambre, où il l'embrassa avec tendresse, lui demandant pardon dans son coeur de s'être servi de sa passion comme d'un enjeu; puis il se mit en devoir d'examiner ses comptes de la journée. Mais il ne fut pas longtemps tranquille, car madame Loredana vint le trouver avec un coffre à la main. C'étaient quelques bardes qu'elle venait de préparer pour sa fille, et elle exigeait que son mari la conduisit chez le princesse le lendemain dès le point du jour. M. Spada n'était plus aussi pressé d'éloigner Mattea; il tâcha d'éluder ces sommations; mais voyant qu'elle était décidée à la conduire elle-même dans un couvent s'il hésitait à l'emmener, il fut forcé de lui avouer que la réussite de son affaire dépendait seulement de quelques jours de plus de la présence de Mattea dans la boutique. Cette nouvelle irrita beaucoup la Loredana; mais ce fut bien pis lorsque ayant fait subir un interrogatoire implacable à son époux, elle lui fit confesser qu'au lieu d'aller chez la princesse dans la soirée, il avait parlé au musulman dans un café en présence de Mattea. Elle devina les circonstances aggravantes que célait encore M. Spada, et les lui ayant arrachées par la ruse, elle entra dans une juste colère contre lui et l'accabla d'injures violentes mais trop méritées.
Au milieu de cette querelle, Mattea, à demi déshabillée, entra, et se mettant à genoux entre eux deux: «Ma mère, dit-elle, je vois que je suis un sujet de trouble et de scandale dans cette maison; accordez-moi la permission d'en sortir pour jamais. Je viens d'entendre le sujet de votre dispute. Mon père suppose qu'Abul-Amet a le désir de m'épouser, et vous, ma mère, vous supposez qu'il a celui de me séduire et de m'enfermer dans son harem avec ses concubines. Sachez que vous vous trompez tous deux. Abul est un honnête homme à qui sa religion défend sans doute de m'épouser, car il n'y songe pas, mais qui, ne m'ayant point achetée, ne songera jamais à me traiter comme une concubine. Je lui ai demandé sa protection et une existence modeste en travaillant dans ses ateliers; il me l'accorde; donnez-moi votre bénédiction, et permettez-moi d'aller vivre à l'île de Scio. J'ai lu un livre chez ma marraine dans lequel j'ai vu que c'était un beau pays, paisible, industrieux, et celui de toute la Grèce où les Turcs exercent une domination plus douce. J'y serai pauvre, mais libre, et vous serez plus tranquille quand vous n'aurez plus, vous, ma mère, un objet de haine; vous, mon père, un sujet d'alarmes. J'ai vu aujourd'hui combien le soin de vos richesses a d'empire sur votre âme; mon exil vous tiendra quitte de la dot sans laquelle Checo ne m'eût point épousée, et, cette dot dépassera de beaucoup les deux mille sequins auxquels vous eussiez sacrifié le repos et l'honneur de votre fille, si Abul n'eût été un honnête homme, digne de respect encore plus que d'amour.»
En achevant ce discours, que ses parents écoutèrent jusqu'au bout, paralysés qu'ils étaient par la surprise, la romanesque enfant, levant ses beaux yeux au ciel, invoqua l'image d'Abul pour se donner de la force; mais en un instant elle fût renversée sur une chaise et rudement frappée par sa mère, qui était réellement folle dans la colère. M. Spada, épouvanté, voulût se jeter entre elles deux, mais la Loredana le repoussa si rudement qu'il alla tomber sur la table. «Ne vous mêlez pas d'elle, criait la mégère, ou je la tue.»
En même temps elle poussa sa fille dans sa chambre; et comme celle-ci lui demandait avec un sang-froid forcé, inspiré par la haine, de lui laisser de la lumière, elle lui jeta le flambeau à la tête. Mattea reçut une blessure au front, et voyant son sang couler: «Voilà, dit-elle à sa mère, de quoi m'envoyer en Grèce sans regret et sans remords.»
Loredana, exaspérée, eut envie de la tuer; mais saisie d'épouvante au milieu de sa frénésie, cette femme, plus malheureuse que sa victime, s'enfuit en fermant la porte à double tour, arracha violemment la clef qu'elle alla jeter à son mari; puis elle courut s'enfermer dans sa chambre, où elle tomba sur le carreau en proie à d'affreuses convulsions.
Mattea essuya le sang qui coulait sur son visage et regarda une minute cette porte par laquelle sa mère venait de sortir; puis elle fit un grand signe de croix en disant: «Pour jamais!»
En un instant les draps de son lit furent attachés à sa fenêtre, qui, étant située immédiatement au-dessus de la boutique, n'était éloignée du sol que de dix à douze pieds. Quelques passants attardés virent glisser une ombre qui disparut sous les couloirs sombres des Procuraties; puis bientôt après une gondole de place, dont le fanal était caché, passa sous le pont deSan-Mose, et s'enfuit rapidement avec la marée descendante le long du grand canal.
Je prie le lecteur de ne point trop s'irriter contre Mattea; elle était un peu folle, elle venait d'être battue et menacée de la mort; elle était couverte de sang, et de plus elle avait quatorze ans. Ce n'était pas sa faute si la nature lui avait donné trop tôt la beauté et les malheurs d'une femme, quand sa raison et sa prudence étaient encore dignes d'un enfant.
Pâle, tremblante et retenant sa respiration comme si elle eût craint de s'apercevoir elle-même au fond de la gondole, elle se laissa emporter pendant environ un quart d'heure. Lorsqu'elle aperçut les dentelures triangulaires de la mosquée se dessiner en noir sur le ciel éclairé par la lune, elle commanda au gondolier de s'arrêter à l'entrée du petit canal des Turcs.
La mosquée de Venise est un bâtiment sans beauté, mais non sans caractère, flanqué et comme surchargé de petites constructions, qui, par leur entassement et leur irrégularité au milieu de la plus belle ville du monde, présentent le spectacle de la barbarie ottomane, inerte au milieu de l'art européen. Ce pâté de temples et de fabriques grossières est appelé à Veniseil Fondaco dei Turchi. Les maisonnettes étaient toutes habitées par des Turcs; le comptoir de leur compagnie de commerce y était établi, et lorsque Phingari, la lune, brillait dans le ciel, ils passaient les longues heures de la nuit prosternés dans la mosquée silencieuse.
A l'angle formé par le grand et le petit canal qui baignent ces constructions, une d'elles, qui n'est pour ainsi dire que la coque d'une chambre isolée, s'avance sur les eaux à la hauteur de quelques toises. Un petit prolongement y forme une jolie terrasse; je dis jolie à cause d'une tente de toile bleue et de quelques beaux lauriers-roses qui la décorent. Dans une pareille situation, au sein de Venise, et par le clair de lune, il n'en faut pas davantage pour former une retraite délicieuse. C'est là qu'Abul-Amet demeurait. Mattea le savait pour l'avoir vu souvent fumer au déclin du jour, accroupi sur un tapis au milieu de ses lauriers-roses; d'ailleurs chaque fois que son père passait avec elle en gondole devant le Fondaco, il lui avait montré cette baraque, dont la position était assez remarquable, en lui disant: «Voici la maison de notre ami Abul, le plus honnête de tous les négociants.»
On abordait à cette prétendue maison par une marche au-dessus de laquelle une niche pratiquée dans la muraille protégeait une lampe, et derrière cette lampe, il y avait et il y a encore une madone de pierre qui est bien littéralement flanquée dans le ventre de la mosquée turque, puisque toutes les constructions adjacentes sont superposées sur la base massive du temple. Ces deux cultes vivaient là en bonne intelligence, et le lien de fraternité entre les mécréants et les giaours, ce n'était pas la tolérance, encore moins la charité; c'était l'amour du gain, le dieu d'or de toutes les nations.
Mattea suivit le degré humide qui entourait la maison jusqu'à ce qu'elle eût trouvé un escalier étroit et sombre qu'elle monta au hasard. Une porte, fermée seulement au loquet, s'ouvrît à elle, et ensuite une pièce carrée, blanche et unie, sans aucun ornement, sans autre meuble qu'un lit très-bas et d'un bois grossier, couvert d'un tapis de pourpre rayé d'or, une pile de carreaux de cachemire, une lampe de terre égyptienne, un coffre de bois de cèdre incrusté de nacre de perle, des sabres, des pistolets, des poignards et des pipes du plus grand prix, une veste chamarrée de riches broderies, qui valait bien quatre où cinq cents thalers, et à laquelle une corde tendue en travers de la chambre servait d'armoire. Une écuelle d'airain de Corinthe pleine de pièces d'or était posée à côte d'un yatagan; c'était la bourse et la serrure d'Amet. Sa carabine, couverte de rubis et d'émeraudes, était sur son lit, et une devise en gros caractères arabes était écrite sur la muraille au-dessus de son chevet.
Mattéa souleva la portière de tapisserie qui servait de fenêtre, et vit sur la terrasse Abul déchaussé et prosterné devant la lune.
Cette profonde immobilité de sa prière, que la présence d'une femme seule avec lui, la nuit, dans sa chambre, ne troublait pas plus que le vol d'un moucheron, frappa la jeune fille de respect,—Ce sont là, pensa-t-elle, les hommes que les mères qui battent leurs filles vouent à la damnation. Comment donc seront damnés les cruels et les injustes?
Elle s'agenouilla sur le seuil de la chambre et attendit, en se recommandant à Dieu, qu'il eût fini sa prière. Quand il eut fini en effet, il vint à elle, la regarda, essaya d'échanger avec elle quelques paroles inintelligibles de part et d'autre; puis, comprenant tout bonnement que c'était une fille amoureuse de lui, il résolut de ne pas faire le cruel, et, souriant sans rien dire, il appela son esclave, qui dormait en plein air sur une terrasse supérieure, et lui ordonna d'apporter des sirops, des confitures sèches et des glaces. Puis il se mit à charger sa plus longue pipe de cerisier, afin de l'offrir à la belle compagne de sa nuit fortunée.
Heureusement pour Mattea, qui ne se doutait guère des pensées de son hôte, mais qui commençait à trouver fort embarrassant qu'il ne comprit pas un mot de sa langue, une autre gondole avait descendu le grand canal en même temps que la sienne. Cette gondole avait aussi éteint son fanal, preuve qu'elle allait en aventures. Mais c'était une gondole élégante, bien noire, bien fluette, bien propre, avec une grande scie bien brillante, et montée par les deux meilleurs rameurs de la place. Le signore que l'on menait en conquête était couché tout seul au fond de sa boite de satin noir, et, tandis que ses jambes nonchalantes reposaient allongées sur les coussins, ses doigts agiles voltigeaient avec une négligente rapidité sur une guitare. La guitare est un instrument qui n'a son existence véritable qu'à Venise, la ville silencieuse et sonore. Quand une gondole rase ce fleuve d'encre phosphorescente, où chaque coup de rame enfonce un éclair, tandis qu'une grêle de petites notes légères, nettes et folâtres bondit et rebondit sur les cordes que parcourt une main invisible, on voudrait arrêter et saisir cette mélodie faible, mais distincte, qui agace l'oreille des passants et qui fuit le long des grandes ombres des palais, comme pour appeler les belles aux fenêtres, et passer en leur disant:—Ce n'est pas pour vous la sérénade, et vous ne ne saurez ni d'où elle vient ni où elle va.
Or, la gondole était celle que louait Abul durant les mois de son séjour à Venise, et le joueur de guitare était Timothée. Il allait souper chez une actrice, et sur son passage il s'amusait à lutiner par sa musique les jaloux ou les amantes qui veillaient sur les balcons. De temps en temps il s'arrêtait sous une fenêtre, et attendait que la dame eût prononcé bien bas en se penchant sous satendinale nom de son galant pour lui répondre:Ce n'est pas moi, et reprendre sa course et son chant moqueur. C'est à cause de ces courtes, niais fréquentes stations, qu'il avait tantôt dépassé, tantôt laissé courir devant lui la gondole qui renfermait Mattea. La fugitive s'était effrayée chaque fois à son approche, et, dans sa crainte d'être poursuivie, elle avait presque cru reconnaître une voix dans le son de sa guitare.
Il y avait environ cinq minutes que Mattea était entrée dans la chambre d'Abul, lorsque Timothée, passant devant le Fondaco, remarqua cette gondole sans fanal qu'il avait déjà rencontrée dans sa course, amarrée maintenant sous la niche de la madone des Turcs. Abul n'était guère dans l'usage de recevoir des visites à cette heure, et d'ailleurs l'idée de Mattea devait se présenter d'emblée à un homme aussi perspicace que Timothée. Il fit amarrer sa gondole à côté de celle-là, monta précipitamment, et trouva Mattea qui recevait une pipe de la main d'Abul, et qui allait recevoir un baiser auquel elle ne s'attendait guère, mais que le Turc se reprochait de lui avoir déjà trop fait désirer. L'arrivée de Timothée changea la face des choses; Abul en fut un peu contrarié: «Retire-toi, mon ami, dit-il à Timothée, tu vois que je suis en bonne fortune.
—Mon maître, j'obéis, répliqua Timothée; cette femme est-elle donc votre esclave?
—Non pas mon esclave, mais ma maîtresse, comme on dit à la mode d'Italie; du moins elle va l'être, puisqu'elle vient me trouver. Elle m'avait parlé tantôt, mais je n'avais pas compris. Elle n'est pas mal.
—Vous la trouvez belle? dit Timothée.
—Pas beaucoup, répondit Abul, elle est trop jeune et trop mince; j'aimerais mieux sa mère, c'est une belle femme bien grasse. Mais il faut bien se contenter de ce qu'on trouve en pays étranger, et d'ailleurs ce serait manquer à l'hospitalité que de refuser à cette fille ce qu'elle désire.
—Et si mon maître se trompait, reprit Timothée; si cette fille était venue ici dans d'autres intentions?
—En vérité, le crois-tu?
—Ne vous a-t-elle rien dit?
—Je ne comprends rien à ce qu'elle dit.
—Ses manières vous ont-elles prouvé son amour?
—Non, mais elle était à genoux pendant que j'achevais ma prière.
—Est-elle restée à genoux quand vous vous êtes levé?
—Non, elle s'est levée aussi.
—Eh bien! dit Timothée en lui-même en regardant la belle Mattea qui écoutait, toute pâle et tout interdite, cet entretien auquel elle n'entendait rien, pauvre insensée! il est encore temps de te sauver de toi-même.
—Mademoiselle, lui dit-il d'un ton un peu froid, que désirez-vous que je demande de votre part à mon maître?
—Hélas! je n'en sais rien, répondit Mattea fondant en larmes; je demande asile et protection à qui voudra me l'accorder; ne lui avez-vous pas traduit ma lettre de ce matin? Vous voyez que je suis blessée et ensanglantée; je suis opprimée et maltraitée au point que je n'ose pas rester une heure de plus dans la maison de mes parents; je vais me réfugier de ce pas chez ma marraine, la princesse Gica; mais elle ne voudra me soustraire que bien peu de temps aux maux qui m'accablent et que je veux fuir à jamais, car elle est faible et dévote. Si Abul veut me faire avertir le jour de son départ, s'il consent à me faire passer en Grèce sur son brigantin, je fuirai, et j'irai travailler toute ma vie dans ses ateliers pour lui prouver ma reconnaissance ...
—Dois-je dire aussi votre amour? dit Timothée d'un ton respectueux, mais insinuant.
—Je ne pense pas qu'il soit question de cela, ni dans ma lettre, ni dans ce que je viens de vous dire, répondit Mattea en passant d'une pâleur livide à une vive rougeur de colère; je trouve votre question étrange et cruelle dans la position où je suis; j'avais cru jusqu'ici à de l'amitié de votre part. Je vois bien que la démarche que je fais m'ôte votre estime; mais en quoi prouve-t-elle, je vous prie, que j'aie de l'amour pour Abul-Amet?
—C'est bon, pensa Timothée, c'est une fille sans cervelle, et non pas sans coeur.» Il lui fit d'humbles excuses, l'assura qu'elle avait droit au secours et au respect de son maître, ainsi qu'aux siens, et s'adressant à Abul:
«Seigneur mon maître, qui avez été toujours si doux et si généreux envers moi, lui dit-il, voulez-vous accorder à cette fille la grâce qu'elle demande, et à votre serviteur fidèle celle qu'il va vous demander?
—Parle, répondit Abul; je n'ai rien à refuser à un serviteur et à un ami tel que toi.
—Eh bien! dit Timothée, cette fille, qui est ma fiancée et qui s'est engagée à moi par des promesses sacrées, vous demande la grâce de partir avec nous sur votre brigantin, et d'aller s'établir dans votre atelier à Scio; et moi je vous demande la permission de l'emmener et d'en faire ma femme. C'est une fille qui s'entend au commerce et qui m'aidera dans la gestion de nos affaires.
—Il n'est pas besoin qu'elle soit utile à mes affaires, répondit gravement Abul; il suffit qu'elle soit fiancée à mon serviteur fidèle pour que je devienne son hôte sincère et loyal. Tu peux emmener ta femme, Timothée; je ne soulèverai jamais le coin de son voile; et quand je la trouverais dans mon hamac, je ne la toucherais pas.
—Je le sais, ô mon maître, répondit le jeune Grec; et tu sais aussi que, le jour où tu me demanderas ma tête, je me mettrai à genoux pour te l'offrir; car je te dois plus qu'à mon père, et ma vie t'appartient plus qu'à celui qui me l'a donnée.
—Mademoiselle, dit-il à Mattea, vous avez bien fait de compter sur l'honneur de mon maître; tous vos désirs seront remplis, et, si vous voulez me permettre de vous conduire chez votre marraine, je connaîtrai désormais en quel lieu je dois aller vous avertir et vous chercher au moment du départ de notre voile.»
Mattea eût peut-être bien désiré une réponse un peu moins strictement obligeante de la part d'Abul, mais elle n'en fut pas moins touchée de sa loyauté. Elle en exprima sa reconnaissance à Timothée, tout en regrettant tout bas qu'une parole tant soit peu affectueuse n'eût pas accompagné ses promesses de respect. Timothée la fit monter dans sa gondole, et la conduisit au palais de la princesse Veneranda. Elle était si confuse de cette démarche hardie, aveugle inspiration d'un premier mouvement d'effervescence, qu'elle n'osa dire un mot à son compagnon durant la route.
«Si l'on vous emmène à la campagne, lui dit Timothée en la quittant à quelque distance du palais, faites-moi savoir où vous allez, et comptez-que j'irai vous y trouver ...
—On m'enfermera peut-être, dit Mattea tristement.
—On sera bien malin si on m'empêche de me moquer des gardiens, reprit Timothée. Je ne suis pas connu de cette princesse Gica; si je me présente à vous devant elle, n'ayez pas l'air de m'avoir jamais vu. Adieu, bon courage. Gardez-vous de dire à votre marraine que vous n'êtes pas venue directement de votre demeure à la sienne. Nous nous reverrons bientôt.»
Au lieu d'aller souper chez son actrice, Timothée rentra chez lui et se mit à rêver. Lorsqu'il s'étendit sur son lit, aux premiers rayons du jour, pour prendre le peu d'instants de repos nécessaire à son organisation active, le plan de toute sa vie était déjà conçu et arrêté. Timothée n'était pas, comme Abul, un homme simple et candide, un héros de sincérité et de désintéressement. C'était un homme bien supérieur à lui dans un sens, et peu inférieur dans l'autre, car ses mensonges n'étaient jamais des perfidies, ses méfiances n'étaient jamais des injustices. Il avait toute l'habileté qu'il faut pour être un scélérat, moins l'envie et la volonté de l'être. Dans les occasions où sa finesse et sa prudence étaient nécessaires pour opérer contre des fripons, il leur montrait qu'on peut les surpasser dans leur art sans embrasser leur profession. Ses actions portaient toutes un caractère de profondeur, de prévoyance, de calcul et de persévérance. Il avait trompé bien souvent, mais il n'avait jamais dupé; ses artifices avaient toujours tourné au profit des bons contre les méchants. C'était là son principe, que tout ce qui est nécessaire est juste, et que ce qui produit le bien ne peut être le mal. C'est un principe de morale turque qui prouve le vide et la folie de toute formule humaine, car les despotes ottomans s'en servent pour faire couper la tête à leurs amis sur un simple soupçon, et Timothée n'en faisait pas moins une excellente application à tous ses actes. Quant à sa délicatesse personnelle, un mot suffisait pour la prouver: c'est qu'il avait été employé par dix maîtres cent fois moins habiles que lui, et qu'il n'avait pas amassé la plus petite pacotille à leur service. C'était un garçon jovial, aimant la vie, dépensant le peu qu'il gagnait, aussi incapable de prendre que de conserver, mais aimant la fortune et la caressant en rêve comme une maîtresse qu'il est très-difficile d'obtenir et très-glorieux de fixer.
Sa plus chère et sa plus légitime espérance dans la vie était de se trouver un jour assez riche pour s'établir en Italie ou en France, et pour être affranchi de toute domination. Il avait pourtant une vive et sincère affection pour Abul, son excellent maître. Quand il faisait des tours d'adresse à ce crédule patron (et c'était toujours pour le servir, car Abul se fût ruiné en un jour s'il eût été livré à ses propres idées dans la conduite des affaires); quand, dis-je, il le trompait pour l'enrichir, c'était sans jamais avoir l'idée de se moquer de lui, car il l'estimait profondément, et ce qui était à ses yeux de la stupidité chez ses autres maîtres devenait de la grandeur chez Abul.
Malgré cet attachement, il désirait se reposer de cette vie de travail, ou au moins en jouir par lui-même, et ne plus user ses facultés au service d'autrui. Une grande opération l'eût enrichi s'il eût eu beaucoup d'argent; mais, n'en ayant, pas assez, il n'en voulait pas faire de petites, et surtout il repoussait avec un froid et silencieux mépris les insinuations de ceux qui voulaient l'intéresser aux leurs aux dépens d'Abul-Amet. M. Spada n'y avait pas manqué; mais, comme Timothée n'avait pas voulu comprendre, le digne marchand de soieries se flattait d'avoir été assez habile en échouant pour ne pas se trahir.
Un mariage avantageux était la principale utopie de Timothée. Il n'imaginait rien de plus beau que de conquérir son existence, non sur des sots et des lâches, mais sur le coeur d'une femme d'esprit. Mais, comme il ne voulait pas vendre son honneur à une vieille et laide créature, comme il avait l'ambition d'être heureux en même temps que riche, et qu'il voulait la rencontrer et la conquérir jeune, belle, aimable et spirituelle, on pense bien qu'il ne trouvait pas souvent l'occasion d'espérer. Cette fois enfin, il l'avait touchée du doigt, cette espérance. Depuis longtemps il essayait d'attirer l'attention de Mattea, et il avait réussi à lui inspirer de l'estime et de l'amitié. La découverte de son amour pour Abul l'avait bouleversé un instant; mais, en y réfléchissant, il avait compris combien peu de crainte devait lui inspirer cet amour fantasque, rêve d'un enfant en colère qui veut fuir ses pédagogues, et qui parle d'aller dans l'île des Fées. Un instant aussi il avait failli renoncer à son entreprise, non plus par découragement, mais par dégoût; car il voulait aimer Mattea en la possédant, et il avait craint de trouver en elle une effrontée. Mais il avait reconnu que la conduite de cette jeune fille n'était que de l'extravagance, et il se sentait assez supérieur à elle pour l'en corriger en faisant le bonheur de tous deux. Elle avait le temps de grandir, et Timothée ne désirait ni espérait l'obtenir avant quelques années. Il fallait commencer par détruire un amour dans son coeur avant de pouvoir y établir le sien. Timothée sentit que le plus sûr moyen qu'un homme puisse employer pour se faite haïr, c'est de combattre un rival préféré et de s'offrir à la place. Il résolut, au contraire, de favoriser en apparence le sentiment de Mattea, tout en le détruisant par le fait sans qu'elle s'en aperçut. Pour cela, il n'était pas besoin de nier les vertus d'Abul, Timothée ne l'eût pas voulu; mais il pouvait faire ressortir l'impuissance de ce coeur musulman pour un amour de femme, sans porter la moindre atteinte de regret à l'amateur éclairé qui trouvait la matrone Loredana plus belle que sa fille.
La princesse Veneranda fut dérangée au milieu de son précieux sommeil par l'arrivée de Mattea à une heure indue. Il n'est guère d'heures indues à Venise; mais en tout pays il en est pour une femme qui subordonne toutes ses habitudes à l'importante affaire de se maintenir le teint frais. Comme pour ajouter au bienfait de ses longues nuits de repos, elle se servait d'un enduit cosmétique dont elle avait acheté la recette à prix d'or à un sorcier arabe, elle fut assez troublée de cet événement, et s'essuya à la hâte pour ne point faire soupçonner qu'elle eût besoin de recourir à l'art. Quand elle eut écouté la plainte de Mattea, elle eut bien envie de la gronder, car elle ne comprenait rien aux idées exaltées; mais elle n'osa le faire, dans la crainte d'agir comme une vieille et de paraître telle à sa filleule et à elle-même: Grâce à cette crainte, Mattea eut la consolation de lui entendre dire: «Je te plains, ma chère amie; je sais ce que c'est que la vivacité des jeunes têtes; je suis encore bien peu sage moi-même, et entre femmes on se doit de l'indulgence. Puisque tu viens à moi, je me conduirai avec toi comme une véritable soeur et te garderai quelques jours, jusqu'à ce que la fureur de ta mère, qui est un peu trop dure; je le sais, soit passée. En attendant, couche-toi sur le lit de repos qui est dans mon cabinet, et je vais envoyer chez tes parents afin qu'en s'apercevant de ta fuite ils ne soient pas en peine.
Le lendemain M. Spada vint remercier la princesse de l'hospitalité qu'elle voulait bien donner à une malheureuse folle. Il parla assez sévèrement à sa fille. Néanmoins il examina avec une anxiété qu'il s'efforçait vainement de cacher la blessure qu'elle avait au front. Quand il eut reconnu que c'était peu de chose, il pria la princesse de l'écouter un instant en particulier; et, quand il fut seul avec elle, il tira de sa poche la boîte de cristal de roche qu'Abul avait donnée à Mattea. «Voici, dit-il, un bijou et une drogue que cette pauvre infortunée a laissés tomber de son sein pendant que sa mère la frappait. Elle ne peut l'avoir reçue que du Turc ou de son serviteur. Votre Excellence m'a parlé d'amulettes et de philtres: ceci ne serait-il point quelque poison analogue, propre à séduire et à perdre les filles?
—Par les clous de la sainte croix, s'écria Veneranda, cela doit être!».
Mais quand elle eut ouvert la boite et examiné les pastilles: «Il me semble, dit-elle, que c'est de la gomme de lentisque, que nous appelons mastic dans notre pays. En effet, c'est même de la première qualité, du véritable skinos. Néanmoins il faut essayer d'en tremper un grain dans de l'eau bénite, et nous verrons s'il résistera à l'épreuve.»
L'expérience ayant été faite, à la grande gloire des pastilles, qui ne produisirent pas la plus petite détonation et ne répandirent aucune odeur de soufre, Veneranda rendit la boite à M. Spada, qui se retira en la remerciant et, en la suppliant d'emmener au plus vite sa fille loin de Venise.
Cette résolution lui coûtait beaucoup à prendre; car avec elle il perdait l'espoir de la soie blanche et il retrouvait la crainte d'avoir à payer ses deux milledoges. C'est ainsi que, suivant une vieille tradition, il appelait ses sequins, parce que leur effigie représente le doge de Venise à genoux devant saint Marc.Doze a Zinocchionest encore pour le peuple synonyme de sequins de la république. Cette monnaie, qui mériterait par son ancienneté de trouver place dans les musées et dans les cabinets, a encore cours à Venise, et les Orientaux la reçoivent de préférence à toute autre, parce qu'elle est d'un or très-pur.
Néanmoins Abul-Amet, à sa prière, se montra d'autant plus miséricordieux qu'il n'avait jamais songé à le rançonner; mais, comme le vieux fourbe avait voulu couper l'herbe sous le pied à son généreux créancier en s'emparant de la soie blanche en secret, Timothée trouva que c'était justice de faire faire cette acquisition à son maître sans y associer M. Spada. Assem, l'armateur smyrniote, s'en trouva bien; car Abul lui en donna mille sequins de plus qu'il n'en espérait, et M. Spada reprocha souvent à sa femme de lui avoir fait par sa fureur un tort irréparable; mais il se taisait bien vite lorsque la virago, pour toute réponse, serrait le poing d'un air expressif, et il se consolait un peu de ses angoisses de tout genre avec l'assurance de ne payer ses chers et précieux doges, sesdattes succulentes, comme il les appelait, qu'à la fin de l'année.
Veneranda et Mattea quittèrent Venise; mais cette prétendue retraite, où la captive devait être soustraite au voisinage de l'ennemi, n'était autre que la jolie île de Torcello, où la princesse avait une charmante villa et où l'on pouvait venir dîner en partant de Venise en gondole après la sieste. Il ne fut pas difficile à Timothée de s'y rendre entre onze heures et minuit sur labarchettad'un pêcheur d'huîtres.
Mattea était assise avec sa marraine sur une terrasse couverte de sycomores et d'aloès, d'où ses grands yeux rêveurs contemplaient tristement le lever de la lune, qui argentait les flots paisibles et semait d'écailles d'argent le noir manteau de l'Adriatique. Rien ne peut donner l'idée de la beauté du ciel dans cette partie du monde; et quiconque n'a pas rêvé seul le soir dans une barque au milieu de cette mer, lorsqu'elle est plus limpide et plus calme qu'un beau lac, ne connaît pas la volupté. Ce spectacle dédommageait un peu la sérieuse Mattea des niaiseries insipides dont l'entretenait une vieille fille coquette et bornée.
Tout à coup il sembla que le vent apportait les notes grêles et coupées d'une mélodie lointaine. La musique n'était pas chose rare sur les eaux de Venise; mais Mattea crut reconnaître des sons qu'elle avait déjà entendus. Une barque se montrait au loin, semblable à une imperceptible tache noire sur un immense voile d'argent. Elle s'approcha peu à peu, et les sons de la guitare de Timothée devinrent plus distincts. Enfin la barque s'arrêta à quelque distance de la ville, et une voix chanta une romance amoureuse où le nom de Veneranda revenait à chaque refrain au milieu des plus emphatiques métaphores. Il y avait si longtemps que la pauvre princesse n'avait plus d'aventures qu'elle ne fut pas difficile sur la poésie de cette romance. Elle en parla toute la soirée et tout le lendemain avec des minauderies charmantes et en ajoutant tout haut, pour moralité à ses doux commentaires, de grandes exclamations sur le malheur des femmes qui ne pouvaient échapper aux inconvénients de leur beauté et qui n'étaient en sûreté nulle part. Le lendemain Timothée vint chanter plus près encore une romance encore plus absurde, qui fut trouvée non moins belle que l'autre. Le jour suivant il fit parvenir un billet, et le quatrième jour il s'introduisit en personne dans le jardin, bien certain que la princesse avait fait mettre les chiens à l'attache et qu'elle avait envoyé coucher tous ses gens. Ce n'est pas qu'aux temps les plus florissants de sa vie elle n'eût été galante. Elle n'avait jamais eu ni une vertu ni un vice; mais tout homme qui se présentait chez elle avec l'adulation sur les lèvres était sûr d'être accueilli avec reconnaissance. Timothée avait pris de bonnes informations, et il se précipita aux pieds de la douairière dans un moment où elle était seule, et, sans s'effrayer de l'évanouissement qu'elle ne manqua pas d'avoir, il lui débita une si belle tirade qu'elle s'adoucit; et, pour lui sauver la vie (car il ne fit pas les choses à demi, et, comme tout galant eût fait à sa place, il menaça de se tuer devant elle), elle consentit à le laisser venir de temps en temps baiser le bas de sa robe. Seulement, comme elle tenait à ne pas donner un mauvais exemple à sa filleule, elle recommanda bien à son humble esclave de ne pas s'avouer pour le chanteur de romances et de se présenter dans la maison comme un parent qui arrivait de Morée.
Mattea fut bien surprise le lendemain à table lorsque ce prétendu neveu, annoncé le matin par sa marraine, parut sous les traits de Timothée; mais elle se garda bien de le reconnaître, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'elle se hasarda à lui parler. Elle apprit de lui, à la dérobée, qu'Abul, occupé de ses soieries et de sa teinture, ne retournerait guère dans son île qu'au bout d'un mois. Cette nouvelle affligea Mattea, non-seulement parce qu'elle lui inspirait la crainte d'être forcée de retourner chez sa mère, d'où il lui serait très-difficile désormais de s'échapper, mais parce qu'elle lui ôtait le peu d'espérance qu'elle conservait d'avoir fait quelque impression sur le coeur d'Abul. Cette indifférence de son sort, cette préférence donnée sur elle à des intérêts commerciaux, c'était un coup de poignard enfoncé peut-être dans son amour-propre encore plus que dans son coeur; car nous avouons qu'il nous est très-difficile de croire que son coeur jouât un rôle réel dans ce roman de grande passion. Néanmoins, comme ce coeur était noble, la mortification de l'orgueil blessé y produisit de la douleur et de la honte sans aucun mélange d'ingratitude ou de dépit; elle ne cessa pas de parler d'Abul avec vénération et de penser à lui avec une sorte d'enthousiasme.
Timothée devint, en moins d'une semaine, le sigisbé en titre de Veneranda. Rien n'était plus agréable pour elle que de trouver, à son âge, un tout jeune et assez joli garçon, plein d'esprit, et jouant merveilleusement de la guitare, qui voulût bien porter son éventail, ramasser son bouquet, lui dire des impertinences et lui écrire des bouts-rimés. Il avait soin de ne jamais venir à Torcello qu'après s'être bien assuré que M. et madame Spada étaient occupés en ville et ne viendraient pas le surprendre aux pieds de sa princesse, qui ne le connaissait que sous le nom du prince Zacharias Kalasi.
Durant les longues soirées, le sans-gêne de la campagne permettait à Timothée d'entretenir Mattea, d'autant plus qu'il venait souvent des visites, et que dame Gica, par soin de sa réputation, prescrivait à son cavalier servant de l'attendre au jardin tandis qu'elle serait au salon; et pendant ce temps, comme elle ne craignait rien au monde plus que de le perdre, elle recommandait à sa filleule de lui tenir compagnie, sûre que ses charmes de quatorze ans ne pouvaient entrer en lutte avec les siens. Le jeune Grec en profita, non pour parler de ses prétentions, il s'en garda bien, mais pour l'éclairer sur le véritable caractère d'Abul, qui n'était rien moins qu'un galant paladin, et qui, malgré sa douceur et sa bonté naturelles, faisait jeter une femme adultère dans un puits, ni plus ni moins que si c'eût été un chat. Il lui peignit en même temps les moeurs des Turcs, l'intérieur des harems, l'impossibilité d'enfreindre leurs lois qui faisaient de la femme une marchandise appartenant à l'homme, et jamais une compagne ou une amie. Il lui porta le dernier coup en lui apprenant qu'Abul, outre vingt femmes dans son harem, avait une femme légitime dont les enfants étaient élevés avec plus de soin que ceux des autres, et qu'il aimait autant qu'un Turc peut aimer une femme, c'est-à-dire un peu plus que sa pipe et un peu moins que son cheval. Il engagea beaucoup Mattea à ne pas se placer sous la domination de cette femme, qui, dans un accès de jalousie, pourrait bien la faire étrangler par ses eunuques. Comme il lui disait toutes ces choses par manière de conversation, et sans paraître lui donner des avertissements dont elle se fût peut-être méfiée, elles faisaient une profonde impression sur son esprit et la réveillaient comme d'un rêve.
En même temps il eut soin de lui dire tout ce qui pouvait lui donner l'envie d'aller à Scio, pour y jouir, dans les ateliers qu'il dirigeait, d'une liberté entière et d'un sort paisible. Il lui dit qu'elle trouverait à y exercer les talents quelle avait acquis dans la profession de son père, ce qui l'affranchirait de toute obligation qui pût faire rougir sa fierté auprès d'Abul. Enfin il lui fit une si riante peinture du pays, de sa fertilité, de ses productions rares, des plaisirs du voyage, du charme qu'on éprouve à se sentir le maître et l'artisan de sa destinée, que sa tête ardente et son caractère fort et aventureux embrassèrent l'avenir sous cette nouvelle face. Timothée eut soin aussi de ne pas détruire tout à fait son amour romanesque, qui était le plus sûr garant de son départ, et dont il ne se flattait pas vainement de triompher. Il lui laissa un peu d'espoir, en lui disant qu'Abul venait souvent dans les ateliers et qu'il y était adoré. Elle pensa qu'elle aurait au moins la douceur de le voir; et quant à lui, il connaissait trop la parole de son maître pour s'inquiéter des suites de ces entrevues. Quand tout ce travail que Timothee avait entrepris de faire dans l'esprit de Mattea eut porté les fruits qu'il en attendait, il pressa son maître de mettre à la voile, et Abul, qui ne faisait rien que par lui, y consentit sans peine. Au milieu de la nuit, une barque vint prendre la fugitive à Torcello et la conduisit droit au canal des Marane, où elle s'amarra à un des pieux qui bordent ce chemin des navires au travers des bas-fonds. Lorsque le brigantin passa, Abul tendit lui-même une corde à Timothee, car il eût emmené trente femmes plutôt que de laisser ce serviteur fidèle, et la belle Mattea fut installée dans la plus belle chambre du navire.
Trois ans environ après cette catastrophe, la princesse Veneranda était seule un matin dans la villa de Torcello, sans filleule, sans sigisbé, sans autre société pour le moment que son petit chien, sa soubrette et un vieil abbé qui lui faisait encore de temps en temps un madrigal ou un acrostiche. Elle était assise devant une superbe glace de Murano, et surveillait l'édifice savant que son coiffeur lui élevait sur la tête avec autant de soin et d'intérêt qu'aux plus beaux jours de sa jeunesse. C'était toujours la même femme, pas beaucoup plus laide, guère plus ridicule, aussi vide d'idées et de sentiments que par le passé. Elle avait conservé le goût fantasque qui présidait à sa parure et qui caractérise les femmes grecques lorsqu'elles sont dépaysées, et qu'elles veulent entasser sur elles les ornements de leur costume avec ceux des autres pays. Veneranda avait en ce moment sur la tête un turban, des fleurs, des plumes, des rubans, une partie de ses cheveux poudrée et une autre teinte en noir. Elle essayait d'ajouter des crépines d'or à cet attirail qui ne la faisait pas mal ressembler à une des belettes empanachées dont parle La Fontaine, lorsque son petit nègre lui vint annoncer qu'un jeune Grec demandait à lui parler. «Juste ciel! serait-ce l'ingrat Zacharias? s'écria-t-elle.
—Non, madame, répondit le nègre, c'est un très-beau jeune homme que je ne connais pas, et qui ne veut vous parler qu'en particulier.
—Dieu soit loué! c'est un nouveau sigisbé qui me tombe du ciel,» pensa Veneranda; et elle fit retirer les témoins en donnant l'ordre d'introduire l'inconnu par l'escalier dérobé. Avant qu'il parût, elle se hâta de donner un dernier coup d'oeil à sa glace, marcha dans la chambre pour essayer la grâce de son panier, fonça un peu son rouge, et se posa ensuite gracieusement sur son ottomane.
Alors un jeune homme, beau comme le jour ou comme un prince de conte de fées, et vêtu d'un riche costume grec, vint se précipiter à ses pieds et s'empara d'une de ses mains qu'il baisa avec ardeur.
«Arrêtez, monsieur, arrêtez! s'écria Veneranda éperdue; on n'abuse pas ainsi de l'étonnement et de l'émotion d'une femme dans le tête-à-tête. Laissez ma main; vous voyez que je suis si tremblante que je n'ai pas la présence d'esprit de la retirer. Qui êtes-vous? au nom du ciel! et que doivent me faire craindre ces transports imprudents?
—Hélas! ma chère marraine, répondit le beau garçon, ne reconnaissez-vous point votre filleule, la coupable Mattea, qui vient vous demander pardon de ses torts et les expier par son repentir?»
La princesse jeta un cri en reconnaissant en effet Mattea, mais si grande, si forte, si brune et si belle sous ce déguisement, qu'elle lui causait la douce illusion d'un jeune homme charmant à ses pieds. «Je te pardonnerai, à toi, lui dit-elle en l'embrassant; mais que ce misérable Zacharias, Timothée, ou comme on voudra l'appeler, ne se présente jamais devant moi.
—Hélas! chère marraine, il n'oserait, dit Mattea; il est resté dans le port sur un vaisseau qui nous appartient et qui apporte à Venise une belle cargaison de soie blanche. Il m'a chargée de plaider sa cause, de vous peindre son repentir et d'implorer sa grâce.
—Jamais! jamais!» s'écria la princesse.
Cependant elle s'adoucit en recevant de la part de son infidèle sigisbé un cachemire si magnifique, qu'elle oublia tout ce qu'il y avait d'étrange et d'intéressant dans le retour de Mattea pour examiner ce beau présent, l'essayer et le draper sur ses épaules. Quand elle en eut admiré l'effet, elle parla de Timothée avec moins d'aigreur, et demanda depuis quand il était armateur et négociant pour son compte.
«Depuis qu'il est mon époux, répondit Mattea, et qu'Abul lui a fait un prêt de cinq mille sequins pour commencer sa fortune.
—Eh quoi! vous avez épousé Zacharias? s'écria Veneranda, qui voyait dès lors en Mattea une rivale; c'était donc de vous qu'il était amoureux lorsqu'il me faisait ici de si beaux serments et de si beaux quatrains? O perfidie d'un petit serpent réchauffé dans mon sein! Ce n'est pas que j'aie jamais aimé ce freluquet; Dieu merci, mon coeur superbe à toujours résisté aux traits de l'amour; mais c'est un affront que vous m'avez fait l'un et l'autre...
—Hélas! non, ma bonne marraine, répondit Mattea, qui avait pris un peu de la fourberie moqueuse de son mari; Timothée était réellement fou d'amour pour vous. Rassemblez bien vos souvenirs, vous ne pourrez en douter. Il songeait à se tuer par désespoir de vos dédains. Vous savez que de mon côté j'avais mis dans ma petite cervelle une passion imaginaire pour notre respectable patron Abul-Amet. Nous partîmes ensemble, moi pour suivre l'objet de mon fol amour, Timothée pour fuir vos rigueurs, qui le rendaient le plus malheureux des hommes. Peu à peu, le temps et l'absence calmèrent sa douleur; mais la plaie n'a jamais été bien fermée, soyez-en sûre, madame; et s'il faut vous l'avouer, tout en demandant sa grâce, je tremble de l'obtenir; car je ne songe pas sans effroi à l'impression que lui fera votre vue.
—Rassure-toi, ma chère fille, répondit la Gica tout à fait consolée, en embrassant sa filleule, tout en lui tendant une main miséricordieuse et amicale; je me souviendrai qu'il est maintenant ton époux, et je te ménagerai son coeur, en lui montrant la sévérité que je dois avoir pour un amour insensé. La vertu que, grâce à la sainte Madone, j'ai toujours pratiquée, et la tendresse que j'ai pour toi, me font un devoir d'être austère et prudente avec lui. Mais explique-moi, je te prie, comment ton amour pour Abul s'est passé, et comment tu t'es décidée à épouser ce Zacharias que tu n'aimais point.
—J'ai sacrifié, répondit Mattea, un amour inutile et vain à une amitié sage et vraie. La conduite de Timothée envers moi fut si belle, si délicate, si sainte, il eut pour moi des soins si désintéressés et des consolations si éloquentes, que je me rendis avec reconnaissance à son affection. Lorsque nous avons appris la mort de ma mère, j'ai espéré que j'obtiendrais le pardon et la bénédiction de mon père, et nous sommes venus l'implorer, comptant sur votre intercession, ô ma bonne marraine!
—J'y travaillerai de mon mieux; cependant je doute qu'il pardonne jamais à ce Zacharias, à ce Timothée, veux-je dire, les tours perfides qu'il lui a joués.
—J'espère que si, reprit Mattea; la position de mon mari est assez belle maintenant, et ses talents sont assez connus dans le commerce, pour que son alliance ne semble point désavantageuse à mon père.»
La princesse fit aussitôt amener sa gondole, et conduisit Mattea chez M. Spada. Celui-ci eut quelque peine à la reconnaître sous son habit sciote; mais dès qu'il se fut assuré que c'était elle, il lui tendit les bras et lui pardonna de tout son coeur. Après le premier mouvement de tendresse, il en vint aux reproches et aux lamentations; mais dès qu'il fut au courant de la face qu'avait prise la destinée de Mattea, il se consola, et voulut aller sur-le-champ dans le port voir son gendre et la soie blanche qu'il apportait. Pour acheter ses bonnes grâces, Timothée la lui vendit à un très-bas prix, et n'eut point lieu de s'en repentir; car M. Spada, touché de ses égards et frappé de son habileté dans le négoce, ne le laissa point repartir pour Scio sans avoir reconnu son mariage et sans l'avoir mis au courant de toutes ses affaires. En peu d'années la fortune de Timothée suivit une marche si heureuse et si droite, qu'il put rembourser la somme que son cher Abul lui avait prêtée; mais il ne put jamais lui en faire accepter les intérêts. M. Spada, qui avait un peu de peine à abandonner la direction de sa maison, parla pendant quelque temps de s'associer à son gendre; mais enfin Mattea étant devenue mère de deux beaux enfants, Zacomo, se sentant vieillir, céda son comptoir, ses livres et ses fonds à Timothée, en se réservant une large pension, pour le payement régulier de laquelle il prit scrupuleusement toutes ses sûretés, en disant toujours qu'il ne se méfiait pas de son gendre, mais en répétant ce vieux proverbe des négociants:Les affaires sont les affaires.
Timothée se voyant maître de la belle fortune qu'il avait attendue et espérée, et de la belle femme qu'il aimait, se garda bien de laisser jamais soupçonner à celle-ci combien ses vues dataient de loin. En cela il eut raison. Mattea crut toujours de sa part à une affection parfaitement désintéressée, née à l'île de Scio, et inspirée par son isolement et ses malheurs. Elle n'en fut pas moins heureuse pour être un peu dans l'erreur. Son mari lui prouva toute sa vie qu'il l'aimait encore plus que son argent, et l'amour-propre de la belle Vénitienne trouva son compte à se persuader que jamais une pensée d'intérêt n'avait trouvé place dans l'âme de Timothée à côté de son image. Avis à ceux qui veulent savoir le fond de la vie, et qui tuent la poule aux oeufs d'or pour voir ce qu'elle a dans le ventre! Il est certain que si Mattea, après son mariage, eût été déshéritée, Timothée ne l'aurait pas moins bien traitée, et probablement il n'en eût pas ressenti la moindre humeur; les hommes comme lui ne font pas souffrir les autres de leurs revers, car il n'est guère de véritables revers pour eux. Abul-Amet et Timothée restèrent associés d'affaires et amis de coeur toute leur vie. Mattea vécut toujours à Venise, dans son magasin, entre son père, dont elle ferma les yeux, et ses enfants, pour lesquels elle fut une tendre mère, disant sans cesse qu'elle voulait réparer envers eux les torts qu'elle avait eus envers la sienne. Timothée alla tous les ans à Scio, et Abul revint quelquefois à Venise. Chaque fois que Mattea le revit après une absence, elle éprouva une émotion dont son mari eut très-grand soin de ne jamais s'apercevoir. Abul ne s'en apercevait réellement pas, et, lui baisant la main à l'italienne, il lui disait la seule parole qu'il eût pu jamais apprendre:Votre ami.
Quant à Mattea, elle parlait à merveille les langues modernes de l'Orient, et dans la conduite de ses affaires elle était presque aussi entendue que son mari. Plusieurs personnes, à Venise, se souviennent de l'avoir vue. Elle était devenue un peu forte de complexion pour une femme, et le soleil d'Orient l'avait bronzée, de sorte que sa beauté avait pris un caractère un peu viril. Soit à cause de cela, soit à cause de l'habitude qu'elle en avait contractée dans la vie de commis qu'elle avait menée à Scio, et qu'elle menait encore à Venise, elle garda toujours son élégant costume sciote, qui lui allait à merveille, et qui la faisait prendre pour un jeune homme par tous les étrangers. Dans ces occasions, Veneranda, quoique décrépite, se redressait encore, et triomphait d'avoir un si beau sigisbé au bras. La princesse laissa une partie de ses biens à cet heureux couple, à la charge de la faire ensevelir dans une robe de drap d'or et de prendre soin de son petit chien.
FIN DE MATTEA.