III

—Il y a, cette nuit, une lune admirable, dit madame Danans, rompant le silence. Ne veux-tu pas errer dans le clair-obscur des allées, Magda?

—Ce serait certainement délicieux, Mie-Anne;mais comme je suis très lasse de notre promenade à cheval de cet après-midi, je demande la permission de ne pas vous accompagner.

Ils se levèrent tous et suivirent madame Danans, tandis que tante Rose montait à sa chambre. Le bruit de leurs pas et de leurs voix lentement s'éloigna.

Magdeleine quitta le fauteuil sur lequel elle était assise, s'étendit sur un canapé, bien confortablement blottie et soutenue par de nombreux coussins. D'un geste gracieux, elle jeta sur ses pieds la traîne de sa robe; l'étoffe soyeuse moula son corps dans un enroulement. Une petite table était là, couverte de livres nouvellement parus. Elle en prit un et le parcourut. Autour de la lampe, des phalènes voletaient, se posaient sur les dentelles de l'abat-jour, les agitaient de mouvements courts et hâtifs, y secouant la poussière impalpable de leurs ailes. Untel parfum de fleurs embaumait l'air du soir, calme et reposé, que Magdeleine abandonna sa lecture; elle leva les yeux et poussa une exclamation en apercevant Philippe debout, immobile, sur le seuil de la porte.

—Quoi? déjà revenus?... la promenade a été courte!

—La mienne, madame, non la leur, qu'ils continuent en ce moment.

—Quelle idée vous a pris de rentrer?

—Je ne sais pas... Eux, ils vous ont toute la journée, moi je viens passer une heure auprès de vous; pourquoi les aurais-je accompagnés puisque vous ne deviez pas venir?

—Mais pour jouir de leur conversation, de la beauté de la nuit... que sais-je?... N'est-il pas de votre âge, aussi bien que de celui de Marie-Anne, d'aimer les clairs de lune?... C'est égal, je suis touchée de votre intention de vouloir me tenir compagnie.Allons, entrez, et lisez-moi quelques pages de ce livre que Governeur nous a apporté de Paris.

Philippe alla vers elle et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Il prit le livre, le tint quelques minutes sans l'ouvrir, semblant le contempler.

—Pourquoi lire? Parlez encore, madame... J'aime tant le son de votre voix!...

—Quel gamin vous êtes!... il est quelconque, le «son de ma voix», comme vous dites pompeusement. Croirait-on que de pareils enfantillages éclosent dans un cerveau qui paraît si grave, si pondéré, si sage? Allons, soyez obéissant, monsieur; lisez.

—J'obéis.

Il ouvrit alors le livre au milieu, dans un beau dédain de l'ordre voulu par l'auteur, sans se soucier de la page où la jeune femme avait arrêté sa lecture, et, se recueillant un moment, il lut.

C'était une étude de femme, une longue description du charme, des séductions de l'héroïne du roman. Cela montait comme un hymne d'amour, une ardente litanie, en progression passionnée. Magda, les yeux mi-clos, écoutait, bercée.

Lorsqu'il s'arrêta, elle dit:

—Voilà une énumération très intéressante, mais bien invraisemblable; une femme si étrangement charmeuse peut-elle exister?

—Elle le peut; le tout est de savoir découvrir et apprécier sa haute valeur.

—Vous connaissez des femmes qui, même de loin, approchent de cette idéale perfection, à la fois si divine et si humaine?

Alors, avec l'humble et sublime lâcheté de l'amour, il murmura:

—C'est le portrait de celle que j'aime.

Il dit cela très bas, d'une voix émue, la tête inclinée sur le livre dont la couverture jaune pâle paraissait lui brûler les yeux.

Magda, étonnée, se dressa à demi; Philippe était si jeune! Elle n'avait pas encore songé qu'il pût aimer sérieusement.

—Pauvre enfant! dit-elle.

Et elle le regarda. Le visage pâle du jeune homme lui sembla encore plus pâle; ses paupières s'étaient baissées, ses narines vibraient, ses lèvres bien dessinées, fortes et rouges, à peine voilées par une fine moustache noire, se contractaient douloureusement. Il lui apparut si homme tout à coup, qu'elle s'étonna de ne l'avoir pas encore remarqué. Elle se trouva gênée subitement de l'abandon de sa pose, d'être étendue si près de lui. Doucement, en un geste plein de grâce pudique, elle posa ses pieds par terre et se tint debout.

Il se leva, lui aussi, et secouant la torpeur qui l'avait une minute envahi, alla s'asseoir au piano et chanta. Sa voix de baryton, chaude, vibrante, emplit le salon d'une large harmonie. Magda s'en trouva enveloppéecomme d'une caresse. Frémissante, et dans une similitude d'émotions, il lui parut que cette vague confidence détruisait la réserve conventionnelle qui existait entre eux. Elle se sentait près du foyer de ce jeune cœur qui allait souffrir comme le sien avait autrefois souffert. Elle s'avança vers Montmaur et, lui posant la main sur l'épaule:

—Philippe, je vous plains... Vous aimez... Comme vous allez souffrir, mon enfant!

Sous la douceur de cette faible pression il frissonna, et, attirant à lui la main caressante, il la baisa. Des larmes coulèrent sur les doigts fins et nerveux de Magda.

Ils restèrent ainsi un moment émus. Elle entendit des pas s'approcher... Délicatement, détachant sa main de la main de Philippe, elle maîtrisa l'émotion qui unissait les battements de leurs cœurs et dit dans un sourire:

—Chut... on vient!... Que personne ne soupçonne votre cher secret!

En effet, tous, l'un après l'autre, rentraient. Le calme de la nuit lumineuse les avait pénétrés; ils semblaient s'écouter vivre. Ils se quittèrent bientôt, n'ayant pu, n'ayant voulu, ni les uns ni les autres, secouer le charme de cette langueur.

Une des roses de la ceinture de Magda était tombée sur les touches blanches du piano; Philippe la prit et, cette nuit-là, son parfum mourant embauma le coin secret du tiroir où il gardait, étendue sur un morceau de moire ancienne, la branche de pervenches glissée de l'ombrelle, dans la barque, le mois passé.

Lorsqu'elle fut remontée dans sa chambre, Magdeleine pensa à la confidence que venait de lui faire Philippe. Qui donc était cette femme qu'il aimait? Peut-être une des filles de madame d'Istres?... Alors, d'où venait qu'il fût malheureux? Jeannine, l'aînée, avait à peine vingt et un ans, lui vingt-quatre; pourquoi ne l'épouserait-il pas?... Riche plus qu'elle ne l'était, cela ferait passer madame d'Istres sur la roture du nom. Aimait-il Gaëte ou Nicole?... L'une avait dix-neuf ans, l'autre seize. Magdeleinene pouvait trouver d'obstacles à ces mariages. Mais non, aucune de ces jeunes filles ne répondait au portrait si miraculeusement décrit dans le livre et qui, en remuant toutes les fibres du cœur de Philippe, l'avait pour ainsi dire forcé d'en révéler le secret.

Alors?... Une femme mariée, sans doute; mais où pouvait-il la voir, la rencontrer? Il ne quittait que bien rarement Yerres l'été; s'il voyageait, c'était toujours en compagnie de sa mère. Ce remuement de pensées absorbait la jeune femme, lui devenait une obsession. Pour s'en délivrer, elle voulut lire quelques pages avant de s'endormir; songeant à ce livre que, tout à l'heure, Philippe parcourait à ses pieds, elle descendit pour le chercher. Un flambeau en main, elle ouvrit la porte du salon et se dirigea, dans le noir profond, vers le boudoir. Tout à coup elle se vit dans la glace d'un étroit panneau allant jusqu'à terre, et se fit uneimpression étrange. Dans son peignoir blanc qui flottait autour de son corps mince, avec ses cheveux épars sur le dos et la petite flamme vacillante de la bougie, elle avait l'air d'un fantôme. Elle s'avança vers la glace pour se mieux voir et, peut-être énervée et fatiguée, il lui sembla que son visage avait vieilli: un pli soucieux marquait son front; un cerne bleuâtre altérait ses yeux trop creusés; elle se trouva laide.

—Je n'ai plus que mon sourire, pensa-t-elle. Lui seul est jeune encore, peut-être parce que mes dents sont blanches.

Elle s'éloigna du miroir, prit le livre et remonta dans sa chambre.

Magda s'étendit et commença de lire; mais bientôt elle parcourut rapidement les pages, cherchant le chapitre où se trouvait la description de cette femme dont le portrait moral avait si fort remué Philippe. Elle eutbeau feuilleter le volume, elle ne trouva rien; la chose lui parut si bizarre que, s'obstinant, elle le reprit feuille à feuille, et arriva à la fin sans avoir rien découvert.

—Voilà qui est étrange... murmura-t-elle. Quelle hallucination l'a poussé?... Qui dictait ses paroles? Pourquoi s'être ainsi moqué de moi?... Est-ce que?... Mais oui! c'est moi, c'est moi que le pauvre enfant aime... c'est bien un moi idéal qu'il a dépeint... J'étais si loin de croire que pareille chose pût arriver!... Mon Dieu, quelle complication dans ma vie!

Elle chercha depuis quand cette pensée avait pu hanter le cerveau de Philippe et découvrit que cela était impossible à fixer... Si parfaitement impossible que le doute l'envahit; elle finit par conclure, de très bonne foi:

—Ce serait perdre le sens commun,être folle, que de s'arrêter à de pareilles idées. Non... lui si jeune, toujours si discret, si correct, ne songe pas à moi.

Elle s'endormit sur cette pensée en se promettant d'être froide avec Philippe afin d'éviter de nouvelles confidences, comme celle du soir même qui venait de si fort l'impressionner.

Le lendemain était un dimanche.

Au fond du parc s'élevait une petite chapelle où mademoiselle de Presles, fort pieuse, avait obtenu qu'un prêtre vînt dire la messe. Peu d'amis étaient conviés à y assister. Le monument contenait en tout une trentaine de prie-Dieu et de fauteuils, puis quelques bancs de chêne pour les serviteurs. Dans la petite tribune de l'orgue on avait réservé quatre sièges. C'est là que Magda venait se recueillir.

Comme toutes les personnes qui commencent réellement à vivre au coucher du soleil, bien souvent elle n'aurait pas entendu lamesse s'il lui eût fallu apparaître déjà toute parée et correctement vêtue à dix heures, heure matinale pour une noctambule. Elle avait choisi ce coin surélevé, loin des profanes, où elle restait après la messe quand elle voulait éviter les conversations amicalement banales de la sortie. Elle venait là dans ses robes de maison, flottantes et enroulées de dentelles, les bras nus cachés sous de longs gants. Parfois elle se mettait à l'orgue et sa prière était une longue série de savantes harmonies qu'elle jouait ou chantait tandis que le prêtre, tout bas, psalmodiait.

Tanis aussi était un admirable musicien. Il ne refusait jamais de monter auprès d'elle et, tandis qu'il tenait l'orgue, la voix mélodieuse de Magda emplissait la chapelle. Toutes ces choses faisaient que les messes de la Luzière étaient fort suivies et que bien des gens tenaient à grand honneur d'en être les rares fidèles privilégiés.

Or, ce dimanche-là, Magda, en se levant se découvrit au cœur une telle paix, qu'elle se promit de chanter à la messe. Elle fit prier Tanis de vouloir bien tenir l'orgue. Comme elle en donnait la commission, sa femme de chambre vint lui dire que M. Leprince-Mirbel était arrivé le matin de bonne heure.

—Monsieur a pris un bain, a déjeuné, puis est parti dans le parc en donnant l'ordre de prévenir madame que monsieur verrait madame à la chapelle à l'heure de la messe. Monsieur a bien recommandé de ne pas déranger madame.

—C'est bien, Pauline; alors qu'on ne demande rien à M. de Tanis.

Sa joie tombait tout à coup. Son mari était là! Que s'était-il donc passé pour qu'il vînt la voir? De temps en temps elle oubliait si bien qu'elle était mariée, tant il lui était indifférent...

Leprince-Mirbel aimait assez ces prises de possession, ne fût-ce que pendant quelques heures, comme s'il voulait montrer à tous que lui seul était le maître de la maison. C'était un homme faux et souple; il eût été ravi de découvrir quelques petites infamies dans la vie des autres, pour contrebalancer les siennes et prendre sa revanche.

Magda, ce matin-là, se trouva particulièrement choquée de cette façon d'agir. Peut-être, pour la première fois, regretta-t-elle de n'avoir pas voulu une séparation judiciaire.

Mirbel, devant ses amis et ses relations, prenait une attitude qui horripilait sa femme: au lieu de rester le mari indifférent, profondément égoïste et détaché qu'il était, ayant presque pour elle la haine conjugale, la plus horrible de toutes les haines, il affectait, à ces retours imprévus, de l'enthousiasme pour l'exquise personne qu'ilsemblait toutes les fois découvrir en elle: il s'extasiait sur sa beauté, sur son charme, et lui faisait littéralement la cour, lui baisant les mains avec extase; enfin, toutes choses qui pussent faire dire aux naïfs, ignorant les dessous douloureux de la vie de Magda:

«Quel étrange malentendu a pu les diviser? madame Mirbel n'est pas juste. De quelle respectueuse tendresse il l'entoure, comme il semble l'admirer et l'aimer! Après tout, il supporte bien des choses que vous, que moi, n'aimerions pas à supporter; c'est décidément une femme un peu fantasque. Mais lui, quel bon enfant, quel grand artiste! On doit beaucoup pardonner aux grands hommes... Ils n'ont pas le cerveau équilibré comme les nôtres.»

Ah! pauvreté de vos cerveaux équilibrés, en effet, vous aveuglant sur les pires souffrances du cœur! Gens rassis et vulgaires,vous êtes les enrégimentés de toutes les banalités et vos cœurs ne battent qu'à l'abri du code; comment pourriez-vous comprendre les êtres pour qui cette sublime parole du Christ renferme toutes les aspirations: «L'homme ne vit pas seulement de pain...»

Sans se rendre compte bien exactement de ce qu'elle éprouvait, il parut douloureux à Magda, ce matin-là, de voir son mari. Ses pensées, si doucement joyeuses tout à l'heure, se congelaient dans sa tête sous le souffle de cette brutale réalité et semblaient y devenir des glaçons. Elle se déprenait de l'existence. Tous ses bons projets pour ce jour s'en allaient à vau-l'eau.

Lentement, elle s'habilla.

Dix heures sonnaient, lorsque, par un effort de volonté sur l'envahissement de ces sensations pénibles, elle se décida à descendre et se dirigea vers la chapelle.

De l'allée solitaire où elle marchait, ellevoyait de loin l'avenue des hauts tilleuls peuplés de gens se rendant à la messe.

Des jeunes filles précédaient leurs mères de quelques pas et causaient avec des jeunes gens. Magda pensait que le Devoir, cette convention humaine qui varie selon les contrées et selon les milieux, les saisirait comme elle, un jour, à la gorge, quitte à les étouffer. Les mères les plus tendres, les plus dignes, les plus chastes, les pousseraient dans les bras d'un homme entr'aperçu dans le monde, dont personne ne connaîtrait la nature intime et vraie. Ils prendraient l'un et l'autre l'assiduité de leurs relations pour de l'amour, et sur ces bases fragiles se fonderait une nouvelle famille. Ah, l'âme étrangère qu'on lie à son âme! Pourquoi, comment arrive-t-on à l'accepter? Magda se souvenait d'amies à elle qui, le jour du mariage, la cérémonie terminée, lui murmuraient, dans un affolement de toutl'être: «J'ai peur... j'ai peur... je t'en supplie, ne me quitte pas... ne me laisse pas seule!»

A ces souvenirs, une mélancolie sans nom faisait dissoudre son cœur dans une immense pitié d'elle-même et des autres. Elle se sentait navrée.

Son mari l'attendait sur un banc, près de la chapelle, causant avec Tanis et Fugeret. Il se leva dès qu'il la vit, et, avec un empressement voulu, se dirigea vers elle.

—Bonjour, Magdeleine!—dit-il en lui baisant la main.—Vous êtes ravissante, éblouissante de jeunesse et de beauté, ma chère! Prenez mon bras et montons à l'orgue ensemble. J'ai promis des flots d'harmonie à tante Rose.

—Ne vous donnez pas cette peine, dit-elle en repoussant l'offre de son bras; j'ai appris à marcher sans soutien... Me direz-vous, Henry, le mobile qui vous a conduitjusqu'ici? Je n'imagine pas que vous vous soyez tout à coup passionné pour la campagne ou que ce soit le plaisir de tenir l'orgue de tante Rose qui vous ait amené?

—Et vous avez raison, madame,—interrompit Tanis, qui voulait faire diversion.—Il s'agit d'un splendide voyage. Henry est appelé en Russie et voudrait vous emmener pour vous faire assister à toutes les fêtes qu'on lui réserve, vous présenter à la cour, où il sera reçu, et se parer ainsi de votre gracieuse présence.

—C'est pour cela que vous êtes venu? dit Magda. En vérité, je ne vous comprends plus... mais nous voici arrivés... nous en reparlerons tout à l'heure.

Ils montèrent l'escalier tournant qui conduisait à la tribune. Magda, accablée, s'agenouilla, voilant son visage de ses mains.

Henry s'était mis à l'orgue, et, sous l'inspiration de son incontestable talent, remplissait d'extase tous les cœurs.

Magdeleine songeait. Elle avait aperçu brusquement le profil de Philippe qui, placé contre une colonne, pouvait se tourner à demi sans être remarqué. Son regard enveloppait la jeune femme. Lentement, elle inclina un peu la tête, et lui, après ce salut furtif, il regarda vers l'autel. Elle ne voyait plus que sa nuque émergeant du col; la petite pointe noire des cheveux coupés ras faisait ressortir la blancheur mate de la chair. Elle admirait la forme de cette tête si jeune dont les pensées, sans doute, se reportaient vers celle qu'il aimait et qu'elle craignait d'être malgré sa volonté de n'y pas croire. Son cœur de femme, broyé, dupé, ce n'était pas cela qu'elle se sentait prête à offrir à Philippe, mais tous les sentiments doux et tendres de maternitéqui y sommeillaient. Une prière d'affliction éclosait en son âme, expirait sur ses lèvres:

—Seigneur, quelle joie prenez-vous donc à nous voir meurtris et souffrants? quel crime avais-je commis pour que vous ayez permis que ma vie fût ainsi brisée? Ne voyez-vous pas nos pleurs, n'entendez-vous pas nos cris? La mort n'est pas le châtiment; cette existence misérable que nous traînons en fait une récompense. Vous êtes un Dieu terrifiant et implacable; vous prenez nos âmes et nos corps et les torturez sans merci dans toutes les douleurs qui accablent la pauvre humanité! Si je blasphème, ô Dieu! pardonnez-moi; pénétrez en mon être et voyez de quelle misère morale se composent tous les instants de ma vie...

Elle se sentait prête à pleurer. Elle écarta les mains de son visage; encore une fois le regard de Philippe l'enveloppa. Elle eut un frisson et s'interrogea:

«Serait-ce donc vraiment moi qu'il aime?»

Mais pour la seconde fois elle se convainquit que non. Son âge, d'abord; n'avait-elle pas douze ans de plus que lui... Puis, pourquoi ne le lui eût-il pas dit comme les autres? Les hommes n'ont point tant de délicatesse et laissent voir rapidement le désir qui les pousse. De cela elle était sûre par expérience; les plus fins agissent-ils autrement?

Cette pensée pourtant l'effrayait. Elle qui, tout à l'heure, s'était dit: «Quoi qu'il puisse arriver, je n'accompagnerai pas Mirbel en Russie,» se sentait prête à y aller maintenant, pour fuir cet amour s'il s'adressait à elle.

Leprince-Mirbel, à ce moment, se pencha vers sa femme:

—Magdeleine, voulez-vous chanter monO Salutaris?

Émue outre mesure par les idées qu'ellevenait de remuer, ne sachant plus quel frein mettre au trouble qui l'assaillait, elle se réfugia dans la sensation artistique qui lui était offerte, et, se levant, de sa voix posée, ample et fraîche, elle dit le chant pieux.

Les voûtes de l'église semblèrent vibrer et toutes les têtes se retournèrent. Elle n'en vit qu'une, pourtant, au milieu de toutes: une tête de Christ brun, aux grands yeux noirs, profonds, qui la contemplait avec une expression d'infinie douceur.

La messe s'acheva. Lentement, la chapelle se vidait. Leprince-Mirbel quitta l'orgue et descendit. L'odeur de l'encens s'échappait par la porte grande ouverte sous la tribune. De larges rais de soleil y pénétraient et baignaient les marches de l'autel; le silence se faisait dans l'église; le murmure des voix, dans le parc, allait s'éloignant...

Magda secoua le recueillement qui l'envahissaitet descendit à son tour au jardin. Sur un banc madame Danans l'attendait, causant avec Tanis.

—Tu as chanté merveilleusement, chérie, s'écria Marie-Anne en l'apercevant; ton mari vient de le proclamer avec un enthousiasme... amoureux!

—Brrr! Tais-toi, tu me fais frissonner! Ah! le personnage est malin; il veut que j'aille en Russie avec lui et prépare l'entraînement.

—Voulez-vous mon avis, princesse? dit Tanis. Eh bien, je me défie de ce voyage. Quelle mouche le pique de vouloir vous emmener? Il doit y avoir là-dessous une jolie traîtrise.

—Peut-être... ma résolution est de l'accompagner pourtant!

Marie-Anne et Tanis, d'un même élan, se levèrent et dirent:

—Ce n'est pas sérieux?

—Mais si, très sérieux.

—Qui vous y pousse ou vous y entraîne?

—Eh! le sais-je? Ne cherchez pas à comprendre mes raisons, mes amis, sinon je réédite l'aphorisme célèbre: «Le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas.» Vous souriez, Tanis: je ne me reprends pas à aimer mon mari, comme vous m'en avez souvent menacée. J'ai besoin de faire changer d'air à mes idées, j'ai besoin aussi que vous me regrettiez un peu,—dit-elle en souriant.—C'est peut-être une coquetterie... Les coquetteries de cœur ne me sont-elles pas permises avec vous? Enfin j'y suis décidée.

—Et tante Rose? interrogea madame Danans.

—Tante Rose se passera de moi pendant quelques semaines; cela la reposera de sa «fantasque», comme elle m'appelle souvent... Ah, quelle fête au retour, mes amis!Consentez bien vite tous deux à ce départ pour que je n'aie aucun regret, sinon je ne vous aime plus!

Elle se mit entre eux et glissa ses bras sous les leurs, les rapprochant ainsi d'elle en un geste de resserrement câlin.

Marie-Anne et Tanis ne dirent plus rien contre son projet. Ils parlaient d'autre chose en arrivant devant le perron.

Mademoiselle de Presles avait retenu à déjeuner madame Montmaur et son fils. Henry ayant entraîné les hommes à la salle de billard y commençait une partie, faisant mille folies, des plaisanteries de rapin, des farces de clown, qui amenaient des sourires sur les lèvres de ces messieurs.

La cloche du déjeuner sonna. Le repas fut animé, grâce à Mirbel qui raconta d'amusantes histoires de coulisses. Après le déjeuner, chacun se dispersa; alors Magdeleine retint son mari dans la bibliothèqueet lui demanda pourquoi il désirait l'emmener en Russie.

—Ma chère, uniquement pour ce que vous a dit Tanis. Vous avez toujours désiré faire ce voyage; on va monter trois de mes œuvres au grand théâtre de Saint-Pétersbourg; je sais les enthousiasmes, les réceptions, les fêtes qui m'y attendent, et c'est par simple courtoisie que je suis venu vous demander de les partager. Et puis, je ne serais pas fâché de vous voir, une fois par hasard, participer à cette gloire dont vous semblez faire fi... Un peu d'orgueil de ma part se mêle à tout cela; je veux que vous arriviez à apprécier l'artiste, peut-être alors arriverez-vous à excuser, à estimer l'homme.

—Cela jamais! dit-elle; vous avez mon admiration comme artiste, mais mon mépris tout entier reste attaché à l'homme.

—Vous êtes dure, ma chère! vous oubliez que l'homme que vous méprisez vous estimeassez, lui, faisant une large part à vos entraînements... cérébraux... pour n'avoir jamais douté de vous, malgré ce qu'on a pu lui dire, et qu'il tolère son rôle de mari berné... Ne vous révoltez pas, je vous prie!... La foule pense ainsi et ne se donne pas la peine d'analyser la complexité et le fin des fins d'une nature comme la vôtre. Donc, qu'il ne soit plus question entre nous de mépris, car le mien pourrait vous être tout acquis en voyant, autour de vous, cette cour d'amour.

—Ah! monsieur, taisez-vous!... vous n'avez ni cœur, ni loyauté!... Cette situation, n'est-ce pas vous qui l'avez créée? et cette liberté que vous m'avez rendue pour vous faire plus libre, à quel prix l'ai-je recouvrée?

—Ma chère, si toutes les femmes quittaient leur mari pour cause d'infidélités, même souvent renouvelées, il n'y aurait pas unménage uni dans le monde. Sur cela le premier devoir d'une femme est de fermer les yeux.

—Oui, si le mari conserve le respect de sa femme. Mais ce n'est point votre cas: les hommes comme vous sont des dissolvants... et puis il ne s'agit pas des autres et de ce qu'ils peuvent penser, il s'agit de vous et de moi... Au reste, votre délicatesse ne saura jamais s'entendre avec la mienne; j'accepte de vous accompagner, c'est là tout ce que vous voulez, je pense? N'en parlons donc plus et continuons de vivre, l'un envers l'autre, comme par le passé.

—Je vous remercie, Magdeleine...

—Ce n'est même pas la peine. Il me plaît de faire ce voyage et vous entrez pour si peu dans ma détermination que, vraiment, vous n'avez pas à m'en remercier.

Leprince-Mirbel lui jeta un terrible regard de haine et sortit.

Magda en fut frappée; ce regard ne correspondait pas aux intentions qu'il venait d'exprimer si doucereusement. Elle se demanda quel mobile l'avait poussé à faire cette démarche auprès d'elle. Un doute lui vint. Certainement, ce n'était pas l'unique désir de lui faire partager ses ovations et sa gloire... Quoi, alors?

Elle sortit de la bibliothèque et, ne voyant personne dans les salons ni sous la haute futaie à droite de la maison, elle se dirigea vers le Pavillon. Arrivée à la porte, elle frappa. Fugeret vint ouvrir. Ils étaient là tous les quatre, lui, Tanis, Governeur, Biroy, occupés à se désoler du départ prochain de leur chère Princesse.

—Vous arrivez bien, mignonne,—dit Fugeret en l'introduisant.—Nous sommes navrés et avons besoin de vous pour nous remonter le moral. Henry est venu nous annoncer triomphalement votre acquiescementà ce départ; puis il a pris le bras de Danans et tous deux s'en sont allés dans le parc, nous laissant ici, où nous poussons plaintes sur plaintes à propos de ce fou consentement.

—Eh bien, mes chers, quoique j'aie dit oui en toute sincérité, je ne suis pas encore partie. Je soupçonne, dans le désir de mon mari de m'emmener en Russie, une intention que je cherche en vain, des dessous que je veux éclaircir. Aussi, est-ce à vous que je m'adresse pour percer ce mystère et vais-je vous répéter mot à mot la scène qui vient de se jouer à la bibliothèque entre Henry et moi.

Après qu'elle l'eut dite, sans oublier le regard haineux que son mari lui avait jeté en la quittant, Tanis se leva et, marchant de long en large dans la vaste pièce, reprit:

—Il y a, certes, quelque chose là-dessous, mais quoi? et sur quelle piste se lancer?Mirbel se défie de nous et le semblant d'amitié qu'il nous témoigne ne nous a jamais fait illusion. Nous l'effrayons même un peu, je crois. Donc, agissons vite et, discrètement, fouillons sa vie; c'est le plus sûr moyen d'arriver au but. Ce que nous allons entreprendre là n'est ni avouable ni joli, mais Vous avant tout. Et d'abord, comme il m'a invité à dîner ce soir avec lui à Paris, j'irai, bien que j'aie refusé. Je vais rattraper habilement cela. Danans aussi peut nous servir, lui qui reste toujours à Paris. Toi, Biroy, tu ne perdras pas de vue le beau sire. Ma chère Princesse, soyez sans inquiétude: nous avons un mois devant nous; d'ici là, vous saurez à quoi vous en tenir.

Magda leur serra tendrement les mains:

—Merci, mes amis... si je ne vous avais pas, que serait ma vie?... Comme vous êtes dévoués et bons, comme je vous aime!

—En bloc! c'est ça le malheur, le point noir de mon horizon!... Bon!... vous souriez! ne me prendrez-vous donc jamais au sérieux?

C'était Jean Biroy qui parlait. Dans un désespoir comique, il saisit son paquet de pinceaux et les lança sur le sol, où ils s'éparpillèrent avec un bruit sec qui se mêla aux rires de tous.

Les nuages avaient disparu du front de leur Princesse; elle sortit avec eux de l'atelier. Après avoir parcouru quelques allées du parc, ils se divisèrent, les uns allant à la recherche de Mirbel et de Danans, les autres accompagnant Magda jusqu'à la maison.

Sous le coup de sa préoccupation, madame Leprince-Mirbel ne songeait plus au souci qui l'avait effleurée à propos de Philippe. Quinze jours s'étaient passés depuis la visite d'Henry à la Luzière. Tanis y était peu venu, tout à sa poursuite du secret à découvrir.

Magda avait profité de l'absence de ses artistes pour inviter ses «gens du monde». Cette existence agitée et vide, forcément distrayante, l'obligea à quitter pour un temps sa manière de vivre «en dedans», de s'analyser,de s'étudier, comme il lui était habituel. C'était le dernier jour de mondanité à outrance, Tanis et Biroy ayant écrit qu'ils avaient découvert une piste, qu'ils allaient l'approfondir et que, dans deux ou trois jours, ils reviendraient à la Luzière reprendre leur bonne vie d'étude et de causerie.

Bien que presque chaque jour Philippe Montmaur passât la soirée avec Fugeret et ces dames, il n'eut plus l'occasion de se trouver en tête-à-tête avec Magda. Elle-même, dans l'énervement où la tenait cette recherche qu'elle avait ordonnée, ne prêtait plus grande attention aux sentiments qui faisaient agir le jeune homme et le dominaient.

Philippe aimait pour la première fois. Il aimait de cet amour qui grise les hommes d'une ivresse d'âme laissant loin derrière elle la seule sensualité. Son cœur juvéniledécouvrait d'étranges jouissances dans la contrainte qu'il s'imposait; il chérissait son martyre et s'abreuvait des moindres joies jusqu'à l'enivrement.

Aimer, c'est atteindre un certain degré de folie; l'amour, en dehors du désir brutal, donne une exaltation sentimentale qui ne se rencontre guère que chez les êtres jeunes. De trente à cinquante ans les hommes ont acquis une expérience qui leur permet de discuter leurs actions. Dans l'intrigue qu'ils nouent, ils cherchent à se ménager une commodité, des avantages moraux; enfin, ils prévoient. Ils se font honneur de cette prévoyance sans se douter qu'elle paralyse les plus vifs élans de l'amour. Quelle femme ne s'en révolterait, alors que son cœur s'ouvre à cette force inconnue, si douce et si grande, alors que sa chair éveillée aspire à des sensations violentes?

En amour, pour être excusable des troublesque l'on cause, il faut atteindre à une certaine extravagance; il faut s'anéantir, s'abîmer, souffrir, adorer. Ces douloureux états bouleversent délicieusement; c'est un mal qui n'a pas besoin de culture: il naît sans préparation dans les ronces d'une terre abandonnée aussi bien que parmi les fleurs d'un sol fertile; c'est le mal suprême; il est craintif et cependant il enhardit les âmes; il verse les grâces mystérieuses que l'imagination lui demande, pare les êtres et les choses: «Qui aime sait, qui aime vit, qui aime se dévoue, qui aime est heureux, et une goutte d'amour, mise dans la balance avec tout l'univers, l'emporterait...» Et c'est tant pis si les hommes, poursuivant l'amour toute leur vie, ne l'obtiennent jamais que d'une manière imparfaite qui fait saigner leur cœur.

Philippe passait par cette phase magiqueet le bouleversement qu'elle lui causait l'empêchait de hâter les événements d'un mot, d'un geste. Vivant auprès de son idole il s'abîmait dans ce chaste culte qui ravit le cœur, le caresse, le console, le grandit. Son âme adolescente avait encore ces pudeurs qui font des jeunes hommes, des êtres d'élection dont l'esprit abonde en poésies, en espérances, faibles félicités pour les gens blasés, mais qui recèlent de vrais bonheurs pour les natures simples.

Qu'importait que Philippe se déclarât ou non? il possédait l'irrésistible fluide; sans qu'il en eût conscience, sa seule présence en imprégnait Magda. Pourquoi se fût-il servi du trésor des confidences et eût-il révélé sans pudeur la beauté de son invisible rêve? Chacun des jours écoulés ne lui devenait-il pas un précieux auxiliaire? La seconde jeunesse prête à fleurir en Magdeleine la lui livrait toute, car c'est pour les femmesune éclosion dangereuse, et bien des vertus éprouvées y succombent.

La jeune femme n'avait pas le sentiment de ce danger; peut-être se fût-elle inquiétée de Philippe s'il était resté sans venir, mais elle le sentait près d'elle, en pensée comme en action. Il semblait être entré dans sa vie et, cela, sans l'effort d'intelligence qu'elle avait dû faire pour y entraîner ses autres amis. Tout s'était passé entre elle et lui par instinct, sans qu'une apparente volonté y participât; fidèle, recueilli, presque froid, il était là toujours, et si détaché de tout ce qui n'était pas sa pensée secrète que c'était, pour Magdeleine, un enchantement de l'avoir auprès d'elle.

La veille du jour où Tanis devait apporter le résultat de ses recherches, Fugeret, tante Rose, madame Danans, Philippe et Magda causaient assis sous la haute futaie, tant l'air était chaud, tant la nuit était calme,et ils jouissaient de l'obscurité reposante.

—Philippe, disait Marie-Anne, vous n'avez pas changé depuis votre enfance. Nous étions du même âge et je me souviens que mon cœur de petite fille fut conquis par vous un jour que nos amis, ne voulant pas jouer avec un enfant mal vêtu, vous avez pris sa défense et remis à leur place tous ces bambins dédaigneux. J'avais bien huit ou neuf ans. Vous m'êtes apparu comme un héros bienfaisant et m'avez littéralement extasiée!

—Eh bien, je suis resté le même, Mie-Anne. Il ne me faut aucun décor pour juger apprécier, aimer. Je suis «celui dont le cœur ne demande qu'un cœur», et qui ne désire «ni parc à l'anglaise, ni opera seria, ni musique de Mozart, ni tableau de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même un clair de lune, ni scènes de roman, ni leur accomplissement», comme dit Jean-Paul. Ungrand luxe ne peut augmenter en rien l'infini d'un sentiment pur et abstrait, si je l'éprouve. Ces petites choses mondaines s'anéantissent dans une disproportion telle, étant donné mon état d'âme, que je n'y prête aucune attention.

—Quoi, nulle vanité, nul orgueil de vous ou de vos amis?... interrogea Magda.

—Nulle vanité? peut-être! Je n'ai pas la vanité des choses extérieures, j'ai celle de l'âme. Je ne veux rien de banal pour mon cœur ni pour mon esprit. Mais qu'importe que l'ami supérieur de mon choix monte en omnibus ou en huit-ressorts? Si jamais je regrette qu'il aille en omnibus, ce n'est que pour lui.

—Et l'ambition, jeune homme, cette sorte de vanité et d'orgueil réunis, qu'en faites-vous? s'écria Fugeret.

—L'ambition?... Avec notre vie humaine si misérablement courte, je ne puis luitrouver sa raison d'être. Dans notre siècle, on change de grands hommes et de génies avec une rapidité vertigineuse. La gloire de l'homme célèbre me fait pitié. Je suis un sage, Docteur, grâce peut-être aux quarante mille livres de rente de ma mère. Je n'ai qu'une ambition, non point cérébrale, celle-là, mais toute de cœur. Je voudrais que la femme que j'aime sût voir la grande simplicité de mon âme et la délicatesse, la fidélité, la vénération, le respect avec lesquels je l'aime. Cette ambition seule, entre toutes, est mon désir, ma vanité, mon orgueil... Je suis un sentimental, cher Docteur, non un intellectuel comme vous autres.

—Bigre! mon garçon, comme vous nous traitez! mais moi, j'ai aimé... et d'un amour des plus sublimes, s'il vous plaît! Défiez-vous, Philippe: la raison a parfois la vue bornée par une grande passion; c'est lebandeau symbolique. Un jour, vous découvrirez que vous n'étiez ni ambitieux ni vaniteux, que parce que vous aimiez, et vous deviendrez l'un et l'autre alors que vous n'aimerez plus.

—Docteur, vous ne me persuaderez pas, je suis un simple... hélas! si simple qu'il me manque l'art de persuader et d'exprimer ce qui se passe en moi pour celle que j'aime. Me faudra-t-il abandonner l'espoir de la convaincre? L'amour entre nous surgira peut-être tout à coup raisonnablement, mot terrifiant, mais qui doit vous expliquer que ce sera l'élan secret, sage et fougueux de nos deux âmes. Dans une minute elles fusionneront à l'ardeur de désirs exaspérés, et cela sans que son esprit fin et éclairé puisse y apporter aucune résistance. J'attends, fou d'angoisse, ce jour divin, sans savoir le hâter d'une heure. Au reste, une longue attente estpresque une jouissance; cet amour est le moteur de mes actions, et ma vie entière n'est qu'une série d'aspirations vers elle.

—Et vous croyez qu'elle ne voit pas que vous l'aimez, cette femme? dit Marie-Anne.

—Ah! je n'ose vous répondre... si elle m'entendait, ne me trouverait-elle pas plein de lâcheté de montrer ainsi à nu mon cœur, de ne pas réserver pour elle seule ces confidences?... Mais il est des jours, des soirs, où je désespère... Je souffre, je souffre comme un enfant et j'ai besoin de pleurer...

Un sanglot s'étrangla dans sa gorge; il se leva et partit sous l'allée sombre. Tandis que le bruit de ses pas s'éloignait, Marie-Anne prononça:

—Pauvre Philippe, comme il aime!

—Oui, murmura Magda, et l'amour est une joie douloureuse...

—Ah! c'est vivre, cela, s'exclama le Docteur. Avoir son âge et aimer ainsi? mais je donnerais toute ma science et dix ans de ma vie pour prendre sa place. Il devait être bien beau en nous parlant tout à l'heure, le matin!... Et dire que c'est peut-être à la femme de chambre de sa mère que ces mélopées s'adressent!

—Oh! Docteur! s'écrièrent, indignées, les deux femmes.

—Vous voilà bien, mesdames! mais quand une femme de chambre est jolie, elle est femme, pour nous, au même titre que vous. Qu'est-ce qui lui manque?... L'argent? on n'a qu'à lui en donner... avec les meubles. La conversation? On lui dit de se taire... Vous riez, mes belles dames; le fait est que nous voilà loin du sublime et idéal amour de Philippe... Cristi! Demain, je lui donne le conseil de se déclarer, et carrément.

—Vous aurez tort, cher, dit Magda.Sa folie est plus sage que votre sagesse... L'amour qui se tait fait peut-être plus de chemin que l'amour qui parle. Le silence est éloquent, et la joie d'aimer en secret a aussi ses douceurs.

—Quelle amoureuse subtile vous auriez faite!

—Oui... mais je n'ai su être qu'amie... Allons au salon, le thé doit être servi.

Tous trois se dirigèrent vers la maison; ils y retrouvèrent Philippe. Marie-Anne se mit au piano et joua une berceuse de Chopin, pendant que Magda versait le thé dans les tasses. Philippe s'approcha pour lui aider; leurs mains involontairement se frôlèrent. Magda en eut une secousse; Philippe murmura: «Oh pardon!» d'une voix encore émue des confidences qu'il avait faites sous les aulnes.

Confus tous deux du remuement qui se produisait en leurs âmes, ils furent, elleeffrayée, lui heureux et troublé par l'éloquence du geste banal commis à leur insu, et du retentissement que mettait cet effleurement en leur cœur.

Le lendemain, Tanis, Governeur, Biroy arrivèrent. Les nouvelles recueillies étaient précises. Leprince-Mirbel avait beaucoup poussé et patronné quelques mois auparavant une jeune Espagnole d'un grand talent, dont il était l'amant, et qui venait, sur ses instances, d'être engagée en Russie pour chanter les œuvres qu'on lui demandait.

Mercédès Dalmaros, qui appartenait à une honorable famille, tenait à garder au moins les apparences d'une tenue irréprochable. Elle attachait une grande importance à cequ'on la traitât en fille du monde. Partir pour la Russie seule avec sa mère et Leprince-Mirbel, c'était, même avec un but artistique, prêter à la médisance. Puis, arrivée à Pétersbourg, comment empêcher le compositeur, très épris d'elle, de faire des imprudences? Aussi, avec un calme parfait avait-elle décidé que madame Leprince-Mirbel devait accompagner son mari. Le maître, obligé à une tenue plus correcte, sa femme étant là, serait facilement dressable et maniable. Mercédès se voyait déjà, sous ce double patronage, reçue en haut lieu et gardant une auréole favorable à ses projets d'avenir.

Avec une grande finesse, un grand art de comédienne, elle sut faire accepter ce projet à Mirbel qui eût été capable de bien d'autres petites infamies pour satisfaire un moindre caprice. Il ne s'agissait plus que d'obtenir de la jeune femme qu'elle accompagnât son mari.

Il était donc venu à Yerres, puis était rentré à Paris enchanté de la réussite de son ambassade. Mercédès eut une telle joie du succès de sa combinaison que, perdant son habituelle prudence, elle parla plus qu'il n'eût fallu de ce voyage à trois, madame Dalmaros ne comptant que fort peu, accompagnant sa fille à titre de porte-respect, mais sans en imposer beaucoup à la galerie.

Les potins de coulisses sont les plus rapides d'entre tous les potins. Ce ménage désuni des Mirbel, remis à neuf par la maîtresse régnante, provoqua toutes sortes de quolibets d'un goût douteux de la part de mesdames les cantatrices, voire de mesdames du corps de ballet.

Tanis et Biroy, hôtes assidus des deux foyers, furent vite informés de la combinaison Dalmaros. Pour mieux juger la chose et ne s'en pas tenir aux seuls bruits qui couraient, ils se firent présenter à la chanteusequi joua, pour eux, vis-à-vis du maître, la comédie de l'ingénue calomniée. C'était une superbe créature. Elle voulut les séduire et y parvint à moitié. Mais un jour que Mirbel les avait emmenés dîner chez madame Dalmaros, il feignit, vers minuit, de partir avec eux et s'étendit plus longuement qu'il n'eût fallu sur le «Eh bien! chère enfant, quand vous verrai-je?» ce qui parut un peu louche aux amis de Magda.

Ils se laissèrent conduire par le compositeur jusqu'à leur cercle. Mirbel, les talons à peine tournés, fut habilement suivi par eux. Ils le virent remonter avec prestesse le boulevard Malesherbes et arriver furtivement au petit hôtel que la diva habitait dans une rue avoisinant la place, y rentrer en maître, c'est à-dire sans sonner, mais avec une clef qu'il tira de sa poche.

La preuve était faite. Ils dirent simplement ces choses à Magda. Celle-ci ne sesouciant pas de servir de paravent à la belle Mercédès, écrivit à son mari qu'elle renonçait au voyage projeté, se sentant trop souffrante pour l'entreprendre.

Mirbel écuma en lisant cette lettre. Il courut d'un bond chez Tanis qui, prévoyant l'orage, avait eu l'esprit de rentrer à Paris avec ses amis. Du mieux qu'ils purent ils calmèrent le musicien, parlèrent de la santé très délicate de Magdeleine; mais l'autre rugissait:

—C'est honteux! Pour me jouer ce tour infâme, croit-elle donc que Mercédès est ma maîtresse? Pauvre Mercédès... Elle si pure, si chaste!... pas un amant, mon cher!... pas un, vous m'entendez?... pauvre belle chère enfant!

Puis, il courut à Yerres. Entre lui et Magda, une scène terrible eut lieu et se termina par d'injurieuses menaces:

—Vous n'avez pas le droit,—hurlait-il, dans un paroxysme de rage,—de soupçonner cette jeune fille... Elle est pure, je l'affirme... Mais prenez-y garde et veillez sur vous-même: si jamais je découvre la moindre faute dans votre vie, la moindre, entendez-vous? la moindre... Eh bien, je vous tue comme un chien, comme une bête malfaisante et hors nature que vous êtes! J'en ai assez d'être continuellement humilié et bafoué par vous! J'aspire à cette vengeance, je vous le jure!

Les regards fixes, pleins de folie, le visage congestionné, il s'avança la main levée sur Magda; elle jeta un cri et Mirbel sortit en faisant claquer la porte sans avoir accompli son acte de brutalité.

Magda, révolutionnée par cette horrible scène, en devint malade. Marie-Anne, émue comme elle, ne pouvait croire que Leprince-Mirbel fût l'homme grossier dont elle avait, de sa chambre, entendu les injures.

—Divorce, ma chérie, divorce. Certes, en principe, je ne suis pas pour ce mode de liberté reprise, mais devant la canaillerie de ce monsieur, tu n'as que cela à faire.

—Hélas! le puis-je? Tante Rose en mourrait, ce serait un déshonneur dans sa vie. Elle croit en Dieu avec son cœur. Jamais cette pensée de divorce ne pourra pénétrer en elle. Quand j'ai rompu avec mon mari, elle acceptait la séparation, la désirait même. Mais, en outre qu'il me répugne d'étaler devant un tribunal, avec pièces à l'appui, les plaies secrètes de mon âme, serait-ce une solution?... Qu'importent d'ailleurs les menaces de mon mari! ma vie est si pure, «quoi qu'on die»,—ajouta-t-elle en souriant,—qu'il peut me menacer sans que je songe à trembler. Va, tout passe, et nous passons comme tout... Vivons au jour le jour, sans nous tourmenter d'un avenir qui nous appartient si peu.

Plus impressionnée qu'elle ne l'avouait, elle s'isola quelques jours dans sa chambre. Marie-Anne lui fit alors hâter son départ pour Royat.

Un des premiers jours de juillet, Magdeleine, encore mélancolique, partit avec ses amis Tanis et Fugeret, ayant à peine revu Philippe qui, navré de la savoir souffrante, activait lui-même le départ de son amie en faisant ses courses à Paris, pour les préparatifs du voyage.

A peine installée au Grand-Hôtel, Magdeleine se mit à courir les merveilleux environs de la gentille ville accrochée aux flancs de la montagne. Il y avait huit jours qu'elle prenait les eaux et en ressentait déjà l'effet bienfaisant, lorsque Marie-Anne Danans vint habiter sa propriété de Fontana.

Attiré par la présence de Fugeret, de Tanis et de Governeur, celui-ci arrivé la veille, Danans avait consenti à venir y demeurerle mois que durerait la cure de Magda. Dès le matin, il se rendait à Royat à cheval et ne quittait plus les trois hommes. Sans en rien dire, Marie-Anne souffrait de la constante désertion de son mari. Cette souffrance fut devinée par Magda; un jour, elle lui dit:

—Écoute, chérie, je fais presque tout mon traitement le matin, à l'exception d'un verre d'eau que je dois boire dans l'après-midi. Le séjour à l'hôtel, bien que je m'isole de la foule et que nous dînions tous dans une salle réservée, m'excède et m'ennuie. Peux-tu me recevoir chez toi et y loger aussi ces messieurs? Alors nous bouclons nos malles et l'invasion de tonhomea lieu dès demain, si tu veux? Pourvu qu'une de tes voitures puisse me mener aux sources le matin, je te sacrifie le verre d'eau de l'après-midi.

Marie-Anne, transportée de joie, serra Magda sur son cœur.

—Ah chère, que tu es bonne et délicate! Tu me combles d'aise en me proposant cela. Si, grâce à toi, Paul pouvait arriver à aimer ma vieille maison de famille! Je bénis ta pensée. Il y a, dans notre grand manoir, quatorze chambres disponibles, viens en choisir pour chacun et que dès demain notre douce vie commence; tous les matins, en une demi-heure à peine, la voiture te mènera à l'établissement thermal, et rien ne sera plus facile que d'y revenir l'après-midi pour ce verre d'eau à reprendre. Comme tu me rends heureuse!

Le lendemain, en effet, le déménagement eut lieu. Ces messieurs se montrèrent enchantés d'un arrangement qui les soustrayait à la curiosité provoquée par leur notoriété. Quant à Danans, il ne comprit rien à la migration, mais remplit avec une grâce parfaite ses devoirs de maître de maison.

Chaque matin à neuf heures, Magda partait avec ceux d'entre eux qui prenaient les eaux. Arrivés au parc, chacun se dispersait, qui pour la douche, qui pour le bain. On se croisait ensuite aux buvettes et, à onze heures et demie, après s'être reposé un moment en écoutant le concert, on remontait en voiture pour arriver vers midi, frais et dispos, à Fontana où chacun prenait place à table dans la vaste salle, de plain-pied avec le jardin.

La maison s'élevait sur un large plateau, et les bois dont elle était environnée dégringolaient la colline d'une façon pittoresque, jusque sur la route descendant au vieux village de Royat. La Tiretaine, cette jolie petite rivière cascadeuse, longeait la propriété. De la fenêtre de sa chambre, Magda apercevait un océan de sombre verdure et, à l'horizon, les plaines immenses de la Limagne, semées de petits villages à l'aspectblanc, tachetés de toits en tuiles rouges. Au milieu, formant un groupe serré, Clermont-Ferrand avec sa cathédrale dominait le paysage et, à gauche, se dressait le Puy-de-Dôme, tout vert, avec les jeunes bois qui l'entourent comme d'une ceinture.

Magda jouissait de cette vue admirable; presque chaque jour après le repas, elle montait pour faire la sieste. Enveloppée d'un peignoir, étendue sur la chaise longue que sa femme de chambre plaçait tout près d'une des fenêtres, elle rêvait là, doucement alanguie, devant l'immense et calme horizon.

Jamais elle ne s'est sentie si heureuse. Sa vie semble prendre à la terre un peu de son recueillement. Aucun bruit humain ne lui arrive; elle peut croire ces villages morts. Seuls, le chant des oiseaux et le tapage du ruisseau chutant et butant contre les pierres et les rochers qui l'enserrent, mettent unsentiment de vie végétative autour de la maison.

Elle reste ainsi des heures et des heures, une pensée s'éveillant de temps en temps dans son esprit, sans enchaînement, sans heurt, suscitée par l'inaperçu des choses. Elle cherche à analyser ce qui ne lui semble plus être elle, mais bien un dédoublement de soi allant jusqu'à l'extériorité complète. Grise de subtilité, comme d'autres sont grises d'éther ou de morphine, cette surexcitation cérébrale l'amène à résoudre, dans le calme de la nature, de hauts problèmes de sentiment. Elle en arrive à mépriser la banalité des existences qui s'agitent là-bas, dans les petites maisons blanches, aux toits rouges, immobiles et immuables parmi la verdure des plaines baignant dans l'infini bleu du ciel.

Elle songe que les actes les plus importants de la vie sont le plus souvent décidéspar un hasard; que c'est la coutume qui tient lieu de frein aux instincts; elle pense comme Montaigne: «Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà?»

Dans cet état très particulier, Magda n'était plus susceptible d'être conquise par la force intellectuelle d'un être; elle l'aurait su déjouer par des raisonnements pleins d'expérience philosophique; mais un amour simple, humain, ne la trouverait-il pas sans défense? Alors qu'elle planait dans d'immatérielles sensations, ne serait-elle pas vaincue par celui qui ne verrait en elle rien autre chose qu'une femme?

Sur ces entrefaites, un matin, au déjeuner, madame Danans annonça l'arrivée de madame Montmaur, de Philippe, ainsi que de madame de Nérans et de sa jeune fille Christiane. Elle s'excusa auprès de ses hôtes de la venue de ces deux dames qui allaitrompre fatalement le grand charme de leur intimité. «Mais, leur dit-elle, je ne savais pas que vous viendriez à Fontana et comme chaque année je reçois ces anciennes amies de ma famille, il m'eût été bien difficile de reprendre mon invitation.»

Les excuses de l'aimable femme firent sourire ses amis. Ils convinrent que chacun à tour de rôle se dévouerait pour tenir compagnie à madame Montmaur. Quant à madame de Nérans, sympathique à tous, son séjour à Fontana avec sa fille, radieuse dans ses quinze ans, était plutôt un élément de joie. Il fut décidé que le jour où l'on se sentirait las de sagesse, on en appellerait au dévouement de madame de Nérans en la préposant d'office à la garde de la sévère madame Montmaur, tandis que les autres se réuniraient en cachette, dans le petit salon attenant à la chambre de Magda, pour faire des débauches de sophismes et d'analyse.

Madame Danans alla seule au-devant des voyageurs à la gare de Clermont. Magdeleine, en entendant de sa chambre la voiture s'arrêter devant le perron, se hâta de descendre. Elle trouva madame Montmaur froide envers elle, mais Philippe lui sembla étrangement ému.

—Vous êtes encore pâle, madame; votre traitement vous fatigue peut-être? interrogea-t-il en la voyant.

—Non, je me porte merveilleusement, au contraire. Je suis un peu de la nature de ces femmes qui ont un corps de fer dans une enveloppe d'apparence délicate: fausse malade, fausse maigre, fausse belle! Je suis le roseau de La Fontaine, flexible et résistant. Ces eaux de Royat sont exquises, d'ailleurs; vous verrez quelle joie c'est que le bain...

Mais subitement elle s'arrêta, envahie d'une subtile pudeur, n'osant révéler les sensations délicates que lui procurait lebain. Ne serait-ce pas éveiller l'image de sa nudité que de parler de cette eau qui court et bouillonne autour de son corps, le rend tout rose à fleur d'épiderme, et le recouvre de perles translucides comme celles dont le champagne constelle les grains de raisin plongés dans une coupe?

Elle dit donc:

—Ce traitement est si délicieux, si réconfortant que je me sens une force à soulever des montagnes.

Tous sourirent de cette présomption et ils projetèrent une excursion pour le lendemain, jusqu'au sommet du Puy de Dôme.

Jamais, en effet, Magda n'avait eu tant de vigueur. Elle s'était remise à jouer au tennis avec une ardeur étonnante. Elle semblait redevenir jeune fille et son visage reprenait des rondeurs enfantines.

En réalité la venue de madame Montmaur ne devait gêner qu'une personne: Magdeleine.Cette mère, guidée par un sûr instinct, dès quelle vit naître l'amour de son fils, sentit la tranquillité de leur vie en commun menacée. Ce garçon, si sévèrement élevé, échappait à sa direction depuis qu'un mystère planait entre elle et lui. Madame Montmaur en fut d'autant plus troublée qu'elle perdait un terrain où jusqu'alors elle avait cru ses droits en sûreté; toutefois elle se rendit compte que la volonté de madame Mirbel n'était pour rien dans cette dépossession.

Depuis le jour où elle avait découvert le pourquoi des préoccupations anormales de son fils, la mère eut beau espionner Magda, elle n'aperçut nulle coquetterie, nulle provocation dans sa manière d'être envers Philippe.

Pour la première fois, cette femme résolue eut peur et fut prise d'une sérieuse inquiétude pour les projets arrangés complaisammentdans sa tête, à l'insu de Philippe et sans se soucier de ses aspirations. Elle prit Magda en haine et pourtant elle trembla devant Philippe en constatant qu'elle ne pouvait rien contre les effets de cette grande émancipation par l'amour.

Les mères tendres abdiquent volontiers devant un fils devenu homme et qu'elles sentent en quelque sorte leur être supérieur, non, toutefois, sans qu'une larme s'échappe de leurs yeux à l'idée de perdre si tôt le cher fruit dont vingt années de patience, de tendresse, de dévouement, ont fait leur chef-d'œuvre humain; elles frémissent à l'idée qu'une passion mauvaise pourra entraîner une vie si bien préparée; elles ont la secrète terreur de l'inconnue qui passe et peut, à jamais, ruiner tant de nobles espoirs... Mais elles savent aussi trouver dans leur cœur l'indulgente faiblesse qui leur fait tout comprendre et tout pardonner.

Madame Montmaur se sentit d'autant plus cruellement désappointée, en voyant madame Mirbel installée chez les Danans, qu'elle ne s'attendait pas à cette rencontre. Elle avait compté sur la présence de Christiane de Nérans pour distraire Philippe et contrebalancer une influence qu'elle jugeait néfaste; aussi sa désillusion fut grande et, dès le premier abord, elle ne put se maîtriser au point de dissimuler sa froideur.

Philippe, avec une subtilité d'amoureux, ressentit vivement la sévérité de cet accueil. Dans la crainte que Magda ne s'aperçût de l'attitude hostile de madame Montmaur et ne s'en blessât, il résolut d'avoir un entretien avec sa mère. Le soir même, en l'accompagnant à sa chambre, avec une énergie dont elle ne le croyait pas capable, il aborda nettement le sujet:

—Ma chère mère, je tiens à vous demander de ne pas prendre des airs aussi...pincés... lorsque les hasards de la conversation vous entraînent à parler avec madame Leprince-Mirbel...

—Est-ce une leçon?

—Non, certes, tout au plus un simple conseil.

—Depuis quand une mère en reçoit-elle de son fils?

—Mon Dieu, maman, ne vous perdez pas dans le fâcheux dédale des égards qu'on vous doit! Je vous demande une chose simple, accordez-la-moi simplement et tout sera dit.

—En vérité, cette femme vous a déjà transformé; autrefois vous n'eussiez pas osé me parler ainsi.

—Ma mère, cette femme est mon amie. Je ne saurais souffrir que vous la traitiez avec insolence.

—Vous qualifiez d'insolence le recul d'une honnête femme devant une...

—Ma mère!

—Eh! êtes-vous le seul qui ignoriez sa vie? madame Mirbel fait parler d'elle, elle a des...

—Taisez-vous, ma mère, taisez-vous!

Il s'était dressé si pâle, qu'effrayée elle se tut. Il reprit, animé d'une sourde colère, en marchant, furieux, à travers la chambre:

—Madame Mirbel est une honnête femme, je vous l'affirme et cette affirmation doit vous suffire. Pourquoi lui faire un crime de ce que je l'aime?... oui, je l'avoue, je l'aime au point de lui sacrifier ma vie... La chère créature ne s'en doute même pas... Jamais, vous entendez, jamais je ne lui ai parlé de mon trouble, de mes souffrances, prévoyant trop bien qu'elle rejetterait mon amour. Ma mère, sachez-le, puisque, avec l'impudeur hardie des mères, vous n'avez pas su feindre d'ignorer: une passion comme la mienne veut à tout prix sa liberté. Si vous ne vous sentez pas la force d'être indifférenteenvers madame Mirbel,—notez que je ne vous demande que de l'indifférence—vous me perdrez à jamais. Rien au monde ne me retiendra auprès de vous.

—Plaisante menace! que deviendriez-vous sans moi?

—La part qui m'échoit de la fortune de mon père m'aidera à vivre, à poursuivre mes études de peintre. Dorénavant, je veux être libre de mes actes.

—Assez, mon fils!

Madame Montmaur jeta ces mots et, d'un geste impérieux, montra la porte au rebelle.

Alarmée d'une pareille révolte, éperdue à l'idée que Philippe pouvait lui demander des comptes et l'abandonner, ayant tout à coup senti surgir son propre caractère en celui de son fils, elle avait craint de l'exaspérer si la discussion se prolongeait et de créer entre eux une situation irrémédiable.

Philippe s'enfuit sans se retourner, fierde cette première insoumission acceptée, somme toute, assez pacifiquement, heureux d'immoler le respect de la famille à la religion de l'amour.

Le lendemain, madame Montmaur se dit souffrante et ne descendit pas de sa chambre. Philippe comprit que s'il s'attendrissait tout était perdu; il n'alla pas voir sa mère. Cette femme sentit alors qu'elle trouvait son maître, et plia avec d'autant plus de souplesse que, très avare, il lui eût été pénible de rendre ses comptes de tutelle; garder l'argent c'était, dans une certaine mesure, rester maîtresse de la situation.

Et puis, pendant cette journée de solitude, elle réfléchit qu'après tout cet amour était peut-être un mal pour un bien. Madame Mirbel riche, estimée, mariée, obligée par son rang dans le monde à une grande circonspection, et dont elle connaissait mieux que personne la distinction et la délicatesse,entraînerait d'autant moins Philippe à commettre des folies.

Cette mère vit tout à coup la faute où sa jalousie irraisonnée l'avait conduite. Il devint clair à son esprit que son fils ne pouvait mieux choisir, aussi se résolut-elle à fermer les yeux et, pour amener d'une façon plausible une si prompte acceptation des événements, elle étaya son évolution sur la religion. Très pieuse, d'une dévotion étroite, elle s'appuyait volontiers sur les lois de l'Église accommodées au gré de ses besoins. Dans la circonstance, elle souriait perversement en songeant à cette maxime du révérend père Lacordaire: «On ne fait rien sans l'Église et sans le temps.» L'Église allait la tirer tout de suite d'une mauvaise posture; le temps, son second auxiliaire, à intervalle plus long, lui viendrait aussi sûrement en aide.

Le soir elle fit demander Philippe. Ilarriva assez anxieux, craignant les résolutions que sa mère pouvait avoir prises, aussi bien celle de lui donner la liberté en se décidant à lui rendre des comptes, que celle de le maintenir dans une tutelle qui jusqu'alors lui avait facilité la vie en le libérant de toute préoccupation d'argent. Malgré sa tentative de révolte, il n'était pas de ces natures indépendantes, exaspérées de tous liens, fût-ce des liens de tendresse, et il fallait qu'on l'eût attaqué dans son amour pour l'amener à cette rébellion; il se l'était reprochée toute la journée comme un crime, tant il resta bouleversé d'avoir osé la manifester. Malgré ses remords, à l'heure présente, quoi que pût lui dire sa mère, quoiqu'il se résignât à accepter, lutte ou pardon, elle avait perdu d'autant plus de son influence qu'il devait rencontrer dans Magda une tendresse, une indulgence quasi maternelles à cause de la différence de leur âge.

Quand on est jeune on aime avec égoïsme; les ans mettent bien de l'abnégation au cœur et si les femmes très jeunes exigent qu'on leur rende un culte, les autres traitent en idole celui qui les aime.

L'explication fut courte entre la mère et le fils:

—Philippe, vous m'avez cruellement blessée hier...

—Ma mère, vous n'aviez aucun droit d'attaquer une femme irréprochable; l'injustice me révolte au point que j'ai perdu toute mesure, j'en conviens, oubliant à qui je parlais et le respect que je vous dois; je m'en excuse aujourd'hui.

—Je vous pardonne. La charité chrétienne m'a montré mon devoir, je ne m'y déroberai pas. Mais si vous aimez madame Mirbel, si vous la respectez autant que vous le dites, ayez donc pitié de cette âme, ne la perdez pas en l'entraînant au crime del'adultère... Philippe, promettez-moi de ne pas faillir...

—Ma mère...

—Non, non, mon enfant, ne me dites plus jamais rien de ce coupable amour, soyez discret! Si vous continuez d'aimer cette femme, aimez-la purement, ne l'incitez pas à manquer à ses devoirs envers Dieu, envers le monde, à abjurer la pudeur de son sexe. Vous pouvez, avec la grâce de Dieu, faire de cet amour une amitié, vous le devez, mon cher fils. Ne fuyez donc pas madame Mirbel, mais efforcez-vous de transformer votre coupable tendresse pour elle, et ne l'induisez pas au péché... Mon Philippe, vois à quel point j'ai pardonné la faute que ton amour pour cette pauvre femme t'a fait commettre envers moi: je vais prier, implorer Dieu afin qu'il lui donne la force de te résister!

Philippe accepta ingénument cette conclusion,délivré du remords d'avoir été violent, et surtout incapable de soupçonner sa mère d'une telle astuce. Habitué à ces formules plus jésuitiques que vraiment religieuses, pris au piège de cette dévote, il fut bien près de sourire de la naïveté de ses conseils qui tendaient à prouver à ce fils combien la rigide bourgeoise soupçonnait peu ce qu'est l'amour au cœur d'un homme.

Il n'y eut plus jamais, entre eux, d'autre explication; à partir de ce jour, madame Montmaur fut d'une habileté rare dans ses relations avec madame Mirbel. Personne ne remarqua avec quelle savante rouerie la mère prude sut à point fermer les yeux, et Magdeleine, la seule intéressée à découvrir cette tactique, eut l'esprit trop délicieusement distrait pour s'en soucier.

Danans, préoccupé de divertir ses amis, installa pittoresquement un tennis dans unplant de cerisiers. Il sacrifia quelques arbres et, à l'ombre des autres, ceux de ses hôtes qui ne jouaient pas regardaient les longues parties qui, presque chaque jour, s'organisaient soit entre eux, soit avec quelques châtelains des villages environnants et même des baigneurs de Royat connus des uns ou des autres et qui trouvaient toujours un accueil plein de cordialité chez les Danans. Les parties étaient parfois si animées, qu'un jour, en plein jeu, le peigne de Magda tomba, et ses cheveux blond doré et ondés roulèrent en une masse brillante sur ses épaules. C'était son tour d'avoirle service. Dans sa fougue à défendre la partie, elle cria: «Philippe, ramassez mon peigne, gardez-le, je peux jouer ainsi, je ne veux pas couper nos chances»!

Philippe le prit et le serra. En passant alternativement d'un carré dans l'autre, comme il jouait près du filet, il s'approchaitdes groupes formés des deux côtés du court par leurs amis, et entendait les propos échangés:

—La princesse est étonnante, disait Tanis; elle semble avoir vingt ans sous ce grand chapeau, avec ses cheveux épars. Quelle exquise nature... quelle vitalité, quelle grâce et quelle souplesse de mouvements! Elle joue comme si elle n'était pas tout simplement le plus admirable cerveau que je connaisse. «Diversité», c'est sa devise et son charme. Elle est, à quatre heures, une jeune fille, le soir, un philosophe.

La partie gagnée, Magda alla vers un cerisier, loin des groupes, et commença de relever ses cheveux, tandis que Philippe, à deux mains, du bout des doigts, tenait devant elle sa petite glace en or.

—Hein?... quelle victoire, Philippe! battus, les forts! et par nous deux encore! Aussi j'ai une chaleur et une soif! Donnez-moi des cerises, dites?...

Il abandonna la glace et, d'un bond, ayant atteint une branche, il la fit ployer jusque devant Magda qui en cueillit quelques bouquets. Au moment où il allait lâcher le branchage, elle s'écria: «Oh! cette belle-là encore!» Et le rameau incliné jusqu'à son visage, ses mains étant pleines, elle tendit la bouche et prit le fruit brillant entre ses dents. Mais le bras fatigué de Philippe laissa échapper la branche; la cerise cueillie par les lèvres de Magda, et qu'elle tenait à peine emprisonnée au bord de sa bouche, tomba par terre.

Philippe s'agenouilla, la ramassa sur l'herbe, puis, regardant la jeune femme, lentement il mangea la cerise.

Magda, troublée, ne dit rien, craignant de rompre l'émotion exquise, pleine de jeunesse et de vie, qu'elle sentait en eux.

Le meilleur de l'amour n'est-il pas contenu dans ces puériles joies des plus petites choses?

Elle s'imprégnait de Philippe chaque jour davantage, s'accoutumant à ses furtives tendresses de gestes. Leurs frôlements semblaient si naturels qu'elle n'en ressentait qu'une vive douceur, sans appréhension ni crainte. Dans le cœur resté libre de Magda, l'amour chaste de Philippe s'était doucement insinué et le remplissait tout entier.

Ce séjour en pleine nature devint pour eux une longue série de joies infinies, sans nom. Leurs émotions eurent les enivrements de l'amour sans en avoir les tourments, et comme l'infini est le domaine du cœur, cet amour se développa, saturé de délectables sensations, sans vides et sans bornes, s'y épanouit comme deux fleurs divines nées sous le même souffle, à la même heure. Et Philippe et Magda auraient pu dire: «Une âme est en mon âme.»

Nul ne s'était aperçu de cette nouvelletendresse qui éclosait sous les pas de la jeune femme, tant chacun était habitué à la traiter d'une façon câline et aimante. Une seule fois, Tanis lui dit:

—Princesse, je ne vous ai jamais vue être aussi femme; que se passe-t-il qui vous change et, par instants, m'affole? Ah! Magda, si vous aviez voulu...

Ce fut la seule remarque qui eût pu mettre Magdeleine en garde contre le nouveau sentiment qui l'envahissait, encore le pouvait-elle?

Sa vie continuait donc d'être douce et tranquille. Marie-Anne, en habile maîtresse de maison, savait, pour chacun, varier et multiplier les distractions. Une châtelaine voisine lui aidait à renouveler les parties en attirant aussi chez elle ses invités. Madame de Barjols avait sa propriété à trois quarts d'heure à peine de Fontana. On y arrivait par un chemin de montagne tracéen plein bois. La route était si jolie, qu'on la faisait volontiers deux ou trois fois par semaine; son lawn-tennis devint presque aussi suivi que celui de Fontana. Un jour qu'on devait s'y réunir, Magdeleine s'étant attardée à écrire, avait prié qu'on ne l'attendît pas pour partir.

Seule dans sa chambre, son courrier terminé et craignant d'arriver trop en retard, elle se hâta de quitter sa robe de foulard pour revêtir le costume de flanelle et les souliers plats des joueurs de tennis. Fugeret s'était chargé de sa raquette. Vive et rapide, elle descendit les escaliers et resta tout étonnée de voir le sol détrempé; une pluie d'orage était tombée sans qu'elle s'en aperçût.

—Je vis donc dans les nuages maintenant? comment n'ai-je rien vu ni entendu?

Plus elle avançait dans le chemin sous bois, plus tout ruisselait d'eau. Les mousses enétaient gonflées. Chaque brin d'herbe ployait sous la goutte de diamant irisée par les rayons de soleil qui transperçaient la haute futaie. La pimprenelle parfumait l'air et, parfois, d'un arbre à fruits sauvages encore sans feuilles, épuisé par tant d'eau, neigeaient des pétales blanc rosé sur la terre. Les écureuils sautaient dans les branches hautes, les oiseaux chantaient. Magda jouissait de ces choses. Elle sentait son cœur se dilater et eût voulu prolonger sa promenade solitaire.


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