Chapter 3

[6]Le seigneur de Pleumartin a laissé dans le pays des souvenirs qui préserveront le récit de Mauprat du reproche d'exagération. La plume se refuserait à tracer les féroces obscénités et les raffinements de torture qui signalèrent la vie de cet insensé, et qui perpétuèrent les traditions du brigandage féodal dans le Berry jusqu'aux derniers jours de l'ancienne monarchie. On fit le siège de son château, et, après une résistance opiniâtre, il fut pris et pendu. Plusieurs personnes encore vivantes, et d'un âge qui n'est pas même très avancé, l'ont connu.

[6]Le seigneur de Pleumartin a laissé dans le pays des souvenirs qui préserveront le récit de Mauprat du reproche d'exagération. La plume se refuserait à tracer les féroces obscénités et les raffinements de torture qui signalèrent la vie de cet insensé, et qui perpétuèrent les traditions du brigandage féodal dans le Berry jusqu'aux derniers jours de l'ancienne monarchie. On fit le siège de son château, et, après une résistance opiniâtre, il fut pris et pendu. Plusieurs personnes encore vivantes, et d'un âge qui n'est pas même très avancé, l'ont connu.

À peine le curé eut-il reconnu Edmée, qu'il fit trois pas en arrière avec une exclamation de surprise; mais ce ne fut rien auprès de la stupéfaction de Patience, lorsqu'il eut promené sur mes traits la lueur du tison enflammé qui lui servait de torche.

—La colombe en compagnie de l'ourson! s'écria-t-il; que se passe-t-il donc?

—Ami, répondit Edmée en mettant, à mon propre étonnement, sa main blanche dans la main grossière du sorcier, recevez-le aussi bien que moi-même. J'étais prisonnière à la Roche-Mauprat, et il m'a délivrée.

—Que les iniquités de sa race lui soient pardonnées pour cette action! dit le curé.

Patience me prit le bras sans rien dire et me conduisit auprès du feu. On m'assit sur l'unique chaise de la résidence, et le curé se mit en devoir d'examiner ma jambe, tandis qu'Edmée racontait, jusqu'à certain point, notre aventure, et s'informait de la chasse et de son père. Patience ne put lui en donner aucune nouvelle. Il avait entendu le cor résonner dans les bois, et la fusillade contre les loups avait troublé son repos plusieurs fois dans la journée. Mais, depuis l'orage, le bruit du vent avait étouffé tous les autres bruits, et il ne savait rien de ce qui se passait dans la Varenne. Marcasse monta lestement une échelle qui, à défaut de l'escalier rompu, conduisait aux étages supérieurs de la tour; son chien le suivit avec une merveilleuse adresse. Ils redescendirent bientôt, et nous apprîmes qu'une lueur rouge montait sur l'horizon du côté de la Roche-Mauprat. Malgré la haine que j'avais pour cette demeure et pour ses hôtes, je ne pus me défendre d'une sorte de consternation en entendant dire que, selon toute apparence, le manoir héréditaire qui portait mon nom était pris et livré aux flammes; c'était la honte et la défaite, et cet incendie était comme un sceau de vasselage apposé sur mon blason par ce que j'appelais les manants et les vilains. Je me levai en sursaut, et, si je n'eusse été retenu par une violente douleur au pied, je crois que je me serais élancé dehors.

—Qu'avez-vous donc? me dit Edmée, qui était près de moi en cet instant.

—J'ai, répondis-je brusquement, qu'il faut que je retourne là-bas; car mon devoir est de me faire tuer plutôt que de laisser mes oncles parlementer avec la canaille.

—La canaille! s'écria Patience en m'adressant pour la première fois la parole; qui est-ce qui parle de canaille ici? J'en suis, moi, de la canaille; c'est mon titre, et je saurai le faire respecter.

—Ma foi! ce ne sera pas de moi, dis-je en repoussant le curé, qui m'avait fait rasseoir.

—Ce ne serait pourtant pas pour la première fois, répondit Patience avec un sourire méprisant.

—Vous me rappelez, lui dis-je, que nous avons de vieux comptes à régler.

Et, surmontant l'affreuse douleur de mon entorse, je me levai de nouveau, et, d'un revers de main, j'envoyai don Marcasse, qui voulut succéder au curé dans le rôle de pacificateur, tomber à la renverse au milieu des cendres. Je ne lui voulais aucun mal, mais j'avais les mouvements un peu brusques; et le pauvre homme était si grêle, qu'il ne pesait pas plus dans ma main qu'une belette n'eût fait dans la sienne. Patience était debout devant moi, les bras croisés, dans une attitude de philosophe stoïcien; mais son regard laissait jaillir la flamme de la haine. Il était évident que, retenu par ses principes d'hospitalité, il attendait, pour m'écraser, que je lui eusse porté le premier coup. Je ne l'eusse pas fait attendre, si Edmée, méprisant le danger qu'il y avait à s'approcher d'un furieux, ne m'eût saisi le bras en me disant d'un ton absolu:

—Rasseyez-vous, tenez-vous tranquille, je vous l'ordonne.

Tant de hardiesse et de confiance me surprit et me plut en même temps. Les droits qu'elle s'arrogeait sur moi étaient comme une sanction de ceux que je prétendais avoir sur elle.

—C'est juste, répondis-je en m'asseyant.

Et j'ajoutai en regardant Patience:

—Cela se retrouvera.

—Amen, répondit-il en levant les épaules.

Marcasse s'était relevé avec beaucoup de sang-froid, et, secouant les cendres dont il était sali, au lieu de s'en prendre à moi, il essayait à sa manière de sermonner Patience. La chose n'était pas facile en elle-même; mais rien n'était moins irritant que cette censure monosyllabique jetant sa note au milieu des querelles comme un écho dans la tempête.

—À votre âge, disait-il à son hôte, pas patient du tout! Tout le tort, oui, tort, vous!

—Que vous êtes méchant! me disait Edmée, en laissant sa main sur mon épaule; ne recommencez pas, ou je vous abandonne.

Je me laissais gronder par elle avec plaisir, et sans m'apercevoir que, depuis un instant, nous avions changé de rôle. C'était elle maintenant qui commandait et menaçait; elle avait repris toute sa supériorité réelle sur moi en franchissant le seuil de la tour Gazeau; et ce lieu sauvage, ces témoins étrangers, cet hôte farouche, représentaient déjà la société où je venais de mettre le pied, et dont j'allais bientôt subir les entraves.

—Allons, dit-elle en se tournant vers Patience, nous ne nous entendons pas ici, et, moi, je suis dévorée d'inquiétude pour mon pauvre père, qui me cherche et qui se tord les bras à l'heure qu'il est. Bon Patience! trouve-moi un moyen de le rejoindre avec ce malheureux enfant que je ne puis laisser à ta garde, puisque tu ne m'aimes pas assez pour être patient et miséricordieux avec lui.

—Qu'est-ce que vous dites? s'écria Patience en posant sa main sur son front comme au sortir d'un rêve. Oui, vous avez raison; je suis un vieux brutal, un vieux fou. Fille de Dieu, dites à ce garçon... à ce gentilhomme que je lui demande pardon du passé, et que, pour le présent, je mets ma pauvre cellule à ses ordres; est-ce bien parler?

—Oui, Patience, dit le curé; d'ailleurs, tout peut s'arranger; mon cheval est doux et solide, Mllede Mauprat va le monter; vous et Marcasse le conduirez par la bride, et, moi, je resterai ici près de notre blessé. Je réponds de le bien soigner et de ne l'irriter en aucune façon. N'est-ce pas, monsieur Bernard, vous n'avez rien contre moi, vous êtes bien sûr que je ne suis pas votre ennemi?

—Je n'en sais rien, répondis-je, c'est comme il vous plaira. Ayez soin dela cousine, conduisez-la; moi, je n'ai besoin de rien et je ne me soucie de personne. Une botte de paille et un verre de vin, c'est tout ce que je voudrais, si c'était possible.

—Vous aurez l'un et l'autre, dit Marcasse en me présentant sa gourde, et voici d'abord de quoi vous réconforter; je vais à l'écurie préparer le cheval.

—Non, j'y vais moi-même, dit Patience; ayez soin de ce jeune homme.

Et il passa dans une autre salle basse qui servait d'écurie au cheval du curé, durant les visites que celui-ci lui rendait. On fit passer l'animal par la chambre où nous étions, et Patience, arrangeant le manteau du curé sur la selle, y déposa Edmée avec un soin paternel.

—Un instant, dit-elle avant de se laisser emmener; monsieur le curé, vous me promettez sur le salut de votre âme de ne pas abandonner mon cousin avant que je sois revenue avec mon père pour le chercher?

—Je le jure, répondit le curé.

—Et vous, Bernard, dit Edmée, vous jurez sur l'honneur que vous m'attendrez ici?

—Je n'en sais rien du tout, répondis-je; cela dépendra du temps et de ma patience; mais vous savez bien, cousine, que nous nous reverrons, fût-ce au diable, et, quant à moi, le plus tôt possible.

À la clarté du tison que Patience agitait autour d'elle pour examiner le harnais du cheval, je vis son beau visage rougir et pâlir; puis elle releva sa tête penchée tristement et me regarda fixement d'un air étrange.

—Partons-nous? dit Marcasse en ouvrant la porte.

—Marchons, dit Patience en prenant la bride. Ma fille Edmée, baissez-vous bien en passant sous la porte.

—Qu'est-ce qu'il y a, Blaireau? dit Marcasse en s'arrêtant sur le seuil et en mettant en avant la pointe de son épée glorieusement rouillée dans le sang des animaux rongeurs.

Blaireau resta immobile, et, s'il n'eût étémuet de naissance, comme le disait son maître, il eût aboyé; mais il avertit à sa manière en faisant entendre une sorte de toux sèche, qui était son plus grand signe de colère et d'inquiétude...

..Mon oncle Laurent, mortellement blessé, venait expirer sous nos yeux...—Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT

..Mon oncle Laurent, mortellement blessé, venait expirer sous nos yeux...—Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT

—Quelque chose là-dessous, dit Marcasse.

Et il avança fort courageusement dans les ténèbres en faisant signe à l'amazone de ne pas sortir. La détonation d'une arme à feu nous fit tous tressaillir. Edmée sauta légèrement à bas de cheval, et, par un mouvement instinctif qui ne m'échappa point, vint se placer derrière ma chaise. Patience s'élança hors de la tour; le curé courut au cheval épouvanté, qui se cabrait et reculait sur nous; Blaireau réussit à aboyer. J'oubliai mon mal, et, d'un saut, je fus aux avant-postes.

Un homme, criblé de blessures et répandant un ruisseau de sang, était couché en travers devant la porte. C'était mon oncle Laurent, mortellement blessé au siège de la Roche-Mauprat, qui venait expirer sous nos yeux. Avec lui était son frère Léonard, qui venait de tirer à tout hasard son dernier coup de pistolet et qui heureusement n'avait atteint personne. Le premier mouvement de Patience fut de se mettre en défense; mais, en reconnaissant Marcasse, les fugitifs, loin de se montrer hostiles, demandèrent asile et secours, et personne ne crut devoir leur refuser l'assistance que réclamait leur déplorable situation. La maréchaussée était à leur poursuite. La Roche-Mauprat était la proie des flammes; Louis et Pierre s'étaient fait tuer sur la brèche; Antoine, Jean et Gaucher étaient en fuite d'un autre côté. Peut-être étaient-ils déjà prisonniers. Rien ne saurait rendre l'horreur des derniers moments de Laurent. Son agonie fut rapide, mais affreuse. Il blasphémait à faire pâlir le curé. À peine la porte fut-elle refermée et le moribond déposé à terre, qu'un râle horrible s'empara de lui. Malgré nos représentations, Léonard, ne connaissant d'autre remède que l'eau-de-vie, arrachant de mes mains (non sans m'adresser en jurant un reproche insultant pour ma fuite) la gourde de Marcasse, desserra de force, avec la lame de son couteau de chasse, les dents contractées de son frère, et lui versa la moitié de la gourde. Le malheureux bondit, agita ses bras dans des convulsions désespérées, se redressa de toute sa hauteur, et retomba raide mort sur le carreau ensanglanté. Nous n'eûmes pas le loisir d'une oraison funèbre; la porte retentit sous les coups redoublés de nouveaux assaillants.

—Ouvrez, de par le roi! crièrent plusieurs voix; ouvrez à la maréchaussée.

—À la défense! s'écria Léonard en relevant son couteau et en s'élançant vers la porte. Vilains, montrez-vous gentilshommes! Et toi, Bernard, répare ta faute, lave ta honte, ne souffre pas qu'un Mauprat tombe vivant dans les mains des gendarmes!

Commandé par l'instinct du courage et de la fierté, j'allais l'imiter, quand Patience, s'élançant sur lui et le terrassant avec une force herculéenne, lui mit le genou sur la poitrine en criant à Marcasse d'ouvrir la porte. Cela fut fait avant que j'eusse pu prendre parti pour mon oncle contre son hôte inexorable. Six gendarmes s'élancèrent dans la tour et nous tinrent tous immobiles au bout de leurs fusils.

—Holà! messieurs! dit Patience, ne faites de mal à personne et prenez ce prisonnier. Si j'eusse été seul avec lui, je l'eusse défendu ou fait sauver; mais il y a ici des braves gens qui ne doivent pas payer pour un coquin, et je ne me soucie pas de les exposer dans un engagement. Voilà le Mauprat. Songez que votre devoir est de le remettre sain et sauf dans les mains de la justice. Cet autre est mort.

—Monsieur, rendez-vous, dit le sous-officier de maréchaussée en s'emparant de Léonard.

—Jamais un Mauprat ne traînera son nom sur les bancs d'un présidial, répondit Léonard d'un air sombre. Je me rends, mais vous n'aurez que ma peau.

Et il se laissa asseoir sur une chaise sans faire de résistance.

Tandis qu'on se préparait à le lier:

—Une seule, une dernière charité, mon père, dit-il au curé. Passez-moi le reste de la gourde; je me meurs de soif et d'épuisement.

Le bon curé lui passa la gourde, qu'il avala d'un trait. Sa figure décomposée avait une sorte de calme effrayant. Il semblait absorbé, atterré, incapable de résistance. Mais, au moment où on lui liait les pieds, il arracha un pistolet à la ceinture d'un des gendarmes et se fit sauter la cervelle.

Je fus bouleversé de ce spectacle affreux. Plongé dans une morne stupeur, ne comprenant plus rien à ce qui m'entourait, je restai pétrifié, ne m'apercevant pas que, depuis quelques instants, j'étais l'objet d'un débat sérieux entre la maréchaussée et mes hôtes. Un gendarme prétendait me reconnaître pour un Mauprat Coupe-Jarret. Patience niait que je fusse autre chose qu'un garde-chasse de M. Hubert de Mauprat escortant sa fille. Ennuyé de ce débat, j'allais me nommer, lorsque je vis un spectre se lever à côté de moi. C'était Edmée qui s'était collée entre la muraille et le pauvre cheval effrayé du curé, lequel, les jambes étendues et l'œil en feu, lui faisait comme un rempart de son corps. Elle était pâle comme la mort, et ses lèvres étaient tellement contractées d'horreur, qu'elle fit d'abord des efforts inouïs pour parler, sans pouvoir s'exprimer autrement que par signes. Le sous-officier, touché de sa jeunesse et de sa situation, attendit avec déférence qu'elle réussît à s'expliquer. Enfin, elle obtint qu'on ne me traitât pas en prisonnier et qu'on me conduisît avec elle au château de son père, où elle donnait sa parole d'honneur qu'on fournirait sur mon compte des explications et des garanties satisfaisantes. Le curé et les deux autres témoins appuyant cette promesse, nous partîmes tous ensemble, Edmée sur le cheval du sous-officier, qui prit celui d'un de ses hommes, moi sur le cheval du curé, Patience et le curé à pied entre nous, la maréchaussée sur nos flancs, Marcasse en avant, toujours impassible au milieu de l'épouvante et de la consternation générales. Deux gendarmes restèrent à la tour pour garder les cadavres et constater les faits.

Nous avions fait une lieue environ dans les bois, nous arrêtant à chaque embranchement de route pour appeler; car Edmée, convaincue que son père ne rentrerait pas chez lui sans l'avoir retrouvée, suppliait ses compagnons de voyage de l'aider à le rejoindre; ce à quoi les gendarmes répugnaient beaucoup, craignant d'être surpris et attaqués par quelques groupes des fuyards de la Roche-Mauprat. Chemin faisant, ils nous apprirent que le repaire avait été conquis à la troisième attaque. Jusque-là, les assaillants avaient ménagé leurs forces. Le lieutenant de maréchaussée voulait qu'on s'emparât du donjon sans le détruire, et surtout des assiégés sans les tuer; mais cela fut impossible à cause de la résistance désespérée qu'ils firent. Les assiégeants furent tellement maltraités à leur seconde tentative, qu'ils n'avaient plus d'autre parti à prendre que le parti extrême ou la retraite. Le feu fut mis aux bâtiments d'enceinte, et, au troisième engagement, on ne ménagea plus rien. Deux Mauprat furent tués sur les débris de leur bastion; les cinq autres disparurent. Six hommes furent dépêchés à leur poursuite d'un côté, six de l'autre; car on avait trouvé sur-le-champ la trace des fugitifs, et ceux qui nous transmettaient ces détails avaient suivi de si près Laurent et Léonard, qu'ils avaient atteint de plusieurs balles le premier de ces infortunés, à peu de distance de la tour Gazeau. Ils l'avaient entendu crier qu'il était mort, et, selon toute apparence, Léonard l'avait porté jusqu'à la demeure du sorcier. Ce Léonard était le seul qui méritât quelque pitié, car c'était le seul qui eut peut-être été susceptible d'embrasser une meilleure vie. Il était parfois chevaleresque dans son brigandage, et son cœur farouche était capable d'affection. J'étais donc très touché de sa mort tragique, et je me laissais entraîner machinalement, plongé dans de sombres pensées, et résolu à finir mes jours de la même manière si l'on me condamnait aux affronts qu'il n'avait pas voulu subir.

Tout à coup le son des cors et les hurlements des chiens nous annoncèrent l'approche d'un groupe de chasseurs. Tandis qu'on leur répondait par des cris de notre côté, Patience courut à la découverte. Edmée, impatiente de retrouver son père et surmontant toutes les terreurs de cette nuit sanglante, fouetta son cheval et atteignit les chasseurs la première. Lorsque nous les eûmes rejoints, je vis Edmée dans les bras d'un homme de grande taille et d'une figure vénérable. Il était vêtu avec luxe; sa veste de chasse, galonnée d'or sur toutes les coutures, et le magnifique cheval normand qu'un piqueur tenait derrière lui, me frappèrent tellement, que je me crus en présence d'un prince. Les témoignages de tendresse qu'il donnait à sa fille étaient si nouveaux pour moi, que je faillis les trouver exagérés et indignes de la gravité d'un homme; en même temps, ils m'inspiraient une sorte de jalousie brutale, et il ne me venait pas à l'esprit qu'un homme si bien mis pût être mon oncle. Edmée lui parla bas et avec vivacité. Cette conférence dura quelques instants, au bout desquels le vieillard vint à moi et m'embrassa cordialement. Tout me paraissait si nouveau dans ces manières, que je me tenais immobile et muet devant les protestations et les caresses dont j'étais l'objet. Un grand jeune homme, d'une belle figure et vêtu avec autant de recherche que M. Hubert, vint me serrer la main et m'adresser des remerciements auxquels je ne compris rien. Ensuite il entra en pourparlers avec les gendarmes, et je compris qu'il était le lieutenant général de la province et qu'il exigeait qu'on me laissât libre de suivre mon oncle le chevalier dans son château, où il répondait de moi sur son honneur. Les gendarmes prirent congé de nous, car le chevalier et le lieutenant général étaient assez bien escortés par leurs gens pour n'avoir à craindre aucune mauvaise rencontre. Un nouveau sujet de surprise pour moi fut de voir le chevalier donner de vives marques d'amitié à Patience et à Marcasse. Quant au curé, il était avec ces deux seigneurs sur un pied d'égalité. Depuis quelques mois, il était aumônier du château de Sainte-Sévère, les tracasseries du clergé diocésain lui ayant fait abandonner sa cure.

Toute cette tendresse dont Edmée était l'objet, ces affections de famille dont je n'avais pas l'idée, ces cordiales et douces relations entre des plébéiens respectueux et des patriciens bienveillants, tout ce que je voyais et entendais ressemblait à un rêve. Je regardais et n'avais le sens d'aucune appréciation sur quoi que ce soit. Mon cerveau commença cependant à travailler lorsque, la caravane s'étant remise en route, je vis le lieutenant général (M. de La Marche) pousser son cheval entre celui d'Edmée et le mien, et se placer de droit à son côté. Je me souvins qu'elle m'avait dit à la Roche-Mauprat qu'il était son fiancé. La haine et la colère s'emparèrent de moi, et je ne sais quelle absurdité j'eusse faite, si Edmée, semblant deviner ce qui se passait dans mon âme farouche, ne lui eût dit qu'elle voulait me parler et ne m'eût rendu ma place auprès d'elle.

—Qu'avez-vous à me dire? lui demandai-je avec plus d'empressement que de politesse.

—Rien, me répondit-elle à demi-voix. J'aurai beaucoup à vous dire plus tard; jusque-là, ferez-vous toutes mes volontés?

—Et pourquoi diable ferais-je vos volontés, cousine?

Elle hésita un peu à me répondre, et, faisant un effort, elle dit:

—Parce que c'est ainsi qu'on prouve aux femmes qu'on les aime.

—Est-ce que vous croyez que je ne vous aime pas? repris-je brusquement.

—Qu'en sais-je? dit-elle.

Ce doute m'étonna beaucoup, et j'essayai de le combattre à ma manière.

—N'êtes-vous pas belle, lui dis-je, et ne suis-je pas un jeune homme? Peut-être croyez-vous que je suis trop enfant pour m'apercevoir de la beauté d'une femme; mais, à présent que j'ai la tête calme et que je suis triste et bien sérieux, je puis vous dire que je suis encore plus amoureux de vous que je ne pensais. Plus je vous regarde, plus je vous trouve belle. Je ne croyais pas qu'une femme pût me paraître aussi belle. Vrai, je ne dormirai pas tant que...

—Taisez-vous! dit-elle sèchement.

—Oh! vous craignez que ce monsieur ne m'entende, repris-je en lui désignant M. de La Marche. Soyez tranquille, je sais garder un serment, et j'espère qu'étant une fille bien née, vous saurez aussi garder le vôtre.

Elle se tut. Nous étions dans un chemin où l'on ne pouvait marcher que deux de front. L'obscurité était profonde, et, quoique le chevalier et le lieutenant général fussent sur nos talons, j'allais m'enhardir à passer mon bras autour de sa taille, lorsqu'elle me dit d'une voix triste et affaiblie:

—Mon cousin, je vous demande pardon si je ne vous parle pas. Je ne comprends pas bien ce que vous me dites. Je me sens exténuée de fatigue, il me semble que je vais mourir. Heureusement, nous voici arrivés. Jurez-moi que vous aimerez mon père, que vous céderez à tous ses conseils, que vous ne prendrez parti sur quoi que ce soit sans me consulter. Jurez-le-moi si vous voulez que je croie à votre amitié.

—Oh! mon amitié, n'y croyez pas, j'y consens, répondis-je; mais croyez à mon amour. Je jure tout ce qu'il vous plaira; mais vous, ne me promettez-vous rien, là, de bonne grâce?

—Que puis-je vous promettre qui ne vous appartienne? dit-elle d'un ton sérieux; vous m'avez sauvé l'honneur, ma vie est à vous.

Les premières lueurs du matin blanchissaient alors l'horizon, nous arrivions au village de Sainte-Sévère, et bientôt nous entrâmes dans la cour du château. En descendant de cheval, Edmée tomba dans les bras de son père; elle était pâle comme la mort. M. de La Marche fit un cri et aida à l'emporter. Elle était évanouie. Le curé se chargea de moi. J'étais fort inquiet sur mon sort. La méfiance naturelle aux brigands se réveilla dès que je cessai d'être sous la fascination de celle qui avait réussi à me tirer de mon antre. J'étais comme un loup blessé, et je jetais des regards sombres autour de moi, prêt à m'élancer sur le premier qui ferait un geste ou dirait un mot équivoque. On me conduisit à un appartement splendide, et une collation, préparée avec un luxe dont je n'avais pas l'idée, me fut servie immédiatement. Le curé me témoigna beaucoup d'intérêt, et, ayant réussi à me rassurer un peu, il me quitta pour s'occuper de son ami Patience. Mon trouble et un reste d'inquiétude ne tinrent pas contre l'appétit généreux dont est douée la jeunesse. Sans les empressements et les respects d'un valet beaucoup mieux mis que moi, qui se tenait derrière ma chaise, et auquel je ne pouvais m'empêcher de rendre ses politesses chaque fois qu'il s'élançait au-devant de mes désirs, j'eusse fait un déjeuner effrayant; mais son habit vert et ses culottes de soie me gênaient beaucoup. Ce fut bien pis lorsque, s'étant agenouillé, il se mit en devoir de me déchausser pour me mettre au lit. Pour le coup, je crus qu'il se moquait de moi, et je faillis lui assener un grand coup de poing sur la tête; mais il avait l'air si grave en s'acquittant de cette besogne, que je restai stupéfait à le regarder.

Dans les premiers moments, me trouvant au lit, sans armes, et avec des gens qui allaient et venaient autour de moi en marchant sur la pointe du pied, il me vint encore des mouvements de méfiance. Je profitai d'un instant où j'étais seul pour me relever, et, prenant sur la table à demi desservie le plus long couteau que je pus choisir, je me couchai plus tranquille et m'endormis profondément en le tenant bien serré dans ma main.

Quand je m'éveillai, le soleil couchant jetait sur mes draps, d'une finesse extrême, le reflet adouci de mes rideaux de damas rouge, et faisait étinceler les grenades dorées qui ornaient les coins du dossier. Ce lit était si beau et si moelleux, que je faillis lui faire des excuses de m'être couché dedans. En me soulevant, je vis une figure douce et vénérable qui entr'ouvrait ma courtine et qui me souriait. C'était le chevalier Hubert de Mauprat, qui m'interrogeait avec intérêt sur l'état de ma santé. J'essayai d'être poli et reconnaissant; mais les expressions dont je me servais ressemblaient si peu aux siennes, que je me troublai et souffris de ma grossièreté sans pouvoir m'en rendre compte. Pour comble de malheur, à un mouvement que je fis, le couteau que j'avais pris pour camarade de lit tomba aux pieds de M. de Mauprat, qui le ramassa, le regarda, et me regarda ensuite avec une extrême surprise. Je devins rouge comme le feu et balbutiai je ne sais quoi. Je m'attendais à des reproches pour cette insulte faite à son hospitalité; mais il était trop poli pour pousser plus loin l'explication. Il posa tranquillement le couteau sur la cheminée, et, revenant à moi, il me parla ainsi:

—Bernard, je sais maintenant que je vous dois la vie de ce que j'ai de plus cher au monde. Toute la mienne sera consacrée à vous prouver ma reconnaissance et mon estime. Ma fille aussi a contracté envers vous une dette sacrée. N'ayez donc aucune inquiétude pour votre avenir. Je sais à quelles persécutions et à quelles vengeances vous vous êtes exposé pour venir à nous; mais je sais aussi à quelle affreuse existence mon amitié et mon dévouement sauront vous soustraire. Vous êtes orphelin, et je n'ai pas de fils. Voulez-vous m'accepter pour votre père?

Je regardai le chevalier avec des yeux égarés. Je ne pouvais en croire mes oreilles. Toute impression était paralysée chez moi par la surprise et la timidité. Il me fut impossible de répondre un mot; le chevalier éprouva lui-même un peu de surprise, il ne s'attendait pas à trouver une nature aussi brutalement inculte.

—Allons, me dit-il, j'espère que vous vous accoutumerez à nous. Donnez-moi seulement une poignée de main pour me prouver que vous avez confiance en moi. Je vais vous envoyer votre domestique: commandez-lui tout ce que vous voudrez, il est à vous. J'ai seulement une promesse à exiger de vous, c'est que vous ne sortirez pas de l'enceinte du parc d'ici à ce que j'aie pris des mesures pour vous soustraire aux poursuites de la justice. On pourrait faire rejaillir sur vous les accusations qui pèsent sur la conduite de vos oncles.

—Mes oncles! dis-je en passant mes mains sur ma tête, est-ce un mauvais rêve que j'ai fait? Où sont-ils? Qu'est devenue la Roche-Mauprat?

—La Roche-Mauprat a été préservée des flammes, répondit-il. Quelques bâtiments accessoires ont été détruits; mais je me charge de réparer votre maison et de racheter votre fief aux créanciers dont il est aujourd'hui la proie. Quant à vos oncles... vous êtes probablement le seul héritier d'un nom qu'il vous appartient de réhabiliter.

—Le seul! m'écriai-je. Quatre Mauprat ont succombé cette nuit; mais les trois autres...

—Le cinquième, Gaucher, a péri dans sa fuite; on l'a retrouvé ce matin noyé dans l'étang desFroids.On n'a retrouvé ni Jean ni Antoine; mais le cheval de l'un et le manteau de l'autre, trouvés à peu de distance du lieu où gisait le cadavre de Gaucher, sont des indices sinistres de quelque événement semblable. Si l'un des Mauprat s'est échappé, c'est pour ne plus reparaître, car il n'y aurait plus d'espoir pour lui; et, puisqu'ils ont attiré sur leur tête ces orages inévitables, mieux vaut pour eux et pour nous, qui avons le malheur de porter le même nom, qu'ils aient eu cette fin tragique les armes à la main que de subir une mort infâme au bout d'une potence. Acceptons ce que Dieu a décidé à leur égard. L'arrêt est rude. Sept hommes pleins de force et de jeunesse appelés, dans une seule nuit, à rendre un compte terrible!... Prions pour eux, Bernard, et, à force de bonnes œuvres, tâchons de réparer le mal qu'ils ont fait et d'enlever les taches qu'ils ont imprimées à notre écusson.

Ces dernières paroles résumaient tout le caractère du chevalier. Il était pieux, équitable, plein de charité; mais, chez lui, comme chez la plupart des gentilshommes, les préceptes de l'humilité chrétienne venaient échouer devant l'orgueil du rang. Il eût volontiers fait asseoir un pauvre à sa table, et, le vendredi saint, il lavait les pieds à douze mendiants; mais il n'en était pas moins attaché à tous les préjugés de notre caste. Il trouvait ses cousins beaucoup plus coupables d'avoir dérogé à leur dignité d'homme, étant gentilshommes, que s'ils eussent été plébéiens. Dans cette hypothèse, selon lui, leurs crimes eussent été de moitié moins graves. J'ai partagé longtemps cette conviction; elle était dans mon sang, si je puis m'exprimer ainsi. Je ne l'ai perdue qu'à la suite des rudes leçons de ma destinée.

Il me confirma ensuite ce que sa fille m'avait dit. Il avait désiré vivement être chargé de mon éducation dès ma naissance; mais son frère Tristan s'y était opposé avec acharnement. Ici, le front du chevalier se rembrunit.

—Vous ne savez pas, dit-il, combien cette velléité de ma part a eu des suites funestes pour moi et pour vous aussi. Mais ceci doit rester enveloppé dans le mystère... mystère affreux, sang des Atrides!...

Il me prit la main et ajouta d'un air accablé:

—Bernard, nous sommes victimes tous deux d'une famille atroce. Ce n'est pas le moment de récriminer contre ceux qui paraissent à cette heure devant le redoutable tribunal de Dieu; mais ils m'ont fait un mal irréparable, ils m'ont brisé le cœur... Celui qu'ils vous ont fait sera réparé, j'en jure par la mémoire de votre mère. Ils vous ont privé d'éducation, ils vous ont associé à leurs brigandages; mais votre âme est restée grande et pure comme était celle de l'ange qui vous donna le jour. Vous réparerez les erreurs involontaires de votre enfance; vous recevrez une éducation conforme à votre rang; vous relèverez l'honneur de la famille, n'est-ce pas, vous le voulez? Moi, je le veux; je me mettrai à vos genoux pour obtenir votre confiance, et je l'obtiendrai, car la Providence vous destinait à être mon fils. Ah! j'avais rêvé jadis une adoption plus complète. Si, à ma seconde tentative, on vous eût accordé à ma tendresse, vous eussiez été élevé avec ma fille, et vous seriez certainement devenu son époux. Mais Dieu ne l'a pas voulu. Il faut que vous commenciez votre éducation, et la sienne s'achève. Elle est d'âge à être établie, et, d'ailleurs, elle a fait son choix; elle aime M. de La Marche, qu'elle est à la veille d'épouser; elle vous l'a dit.

Je balbutiai quelques paroles confuses. Les caresses et les paroles généreuses de ce vieillard respectable m'avaient vivement ému, et je sentais comme une nouvelle nature se réveiller en moi. Mais, lorsqu'il prononça le nom de son futur gendre, tous mes instincts sauvages se réveillèrent, et je sentis qu'aucun principe de loyauté sociale ne me ferait renoncer à la possession de celle que je regardais comme ma proie. Je pâlissais, je rougissais, je suffoquais. Nous fûmes heureusement interrompus par l'abbé Aubert (le curé janséniste), qui venait s'informer des suites de ma chute. Alors seulement le chevalier sut que j'étais blessé, circonstance qu'il n'avait pas eu le loisir d'apprendre dans l'agitation de tant d'événements plus graves. Il envoya chercher son médecin, et je fus entouré de soins affectueux qui me parurent assez puérils, et auxquels je me soumis pourtant par un instinct de reconnaissance.

Je n'avais pas osé demander au chevalier des nouvelles de sa fille. Je fus plus hardi avec l'abbé. Il m'apprit que la prolongation et l'agitation de son sommeil donnaient quelque inquiétude; et le médecin, étant revenu le soir pour me faire un nouveau pansement, me dit qu'elle avait beaucoup de fièvre, et qu'il craignait pour elle une maladie grave.

Elle fut, en effet, assez mal pendant quelques jours pour donner de l'inquiétude. Dans les terribles émotions qu'elle avait éprouvées, elle avait déployé beaucoup d'énergie; mais elle subit une réaction assez violente. De mon côté, je fus retenu au lit; je ne pouvais faire un pas sans ressentir de vives douleurs, et le médecin me menaçait d'y rester cloué pour plusieurs mois si je ne me soumettais à l'immobilité pendant quelques jours. Comme j'étais d'ailleurs en pleine santé et que je n'avais jamais été malade de ma vie, la transition de mes habitudes actives à cette molle captivité me causa un ennui dont rien ne saurait rendre les angoisses. Il faut avoir vécu au fond des bois, dans toute la rudesse des mœurs farouches, pour comprendre l'espèce d'effroi et de désespoir que j'éprouvai en me trouvant enfermé pendant plus d'une semaine entre quatre rideaux de soie. Le luxe de mon appartement, la dorure de mon lit, les soins minutieux des laquais, tout, jusqu'à la bonté des aliments, puérilités auxquelles j'avais été assez sensible le premier jour, me devint odieux au bout de vingt-quatre heures. Le chevalier me faisait de tendres et courtes visites, car il était absorbé par la maladie de sa fille chérie. L'abbé fut excellent pour moi. Je n'osais dire ni à l'un ni à l'autre combien je me trouvais malheureux; mais, lorsque j'étais seul, j'avais envie de rugir comme un lion mis en cage, et, la nuit, je faisais des rêves où la mousse des bois, le rideau des arbres de la forêt et jusqu'aux sombres créneaux de la Roche-Mauprat m'apparaissaient comme le paradis terrestre. D'autres fois, les scènes tragiques qui avaient accompagné et suivi mon évasion se retraçaient si énergiquement à ma mémoire, que, même éveillé, j'étais en proie à une sorte de délire.

Une visite de M. de La Marche augmenta le désordre et l'exaspération de mes idées. Il me témoigna beaucoup d'intérêt, me serra la main à plusieurs reprises, me demanda mon amitié, s'écria dix fois qu'il donnerait sa vie pour moi, et je ne sais combien d'autres protestations que je n'entendis guère; car j'avais un torrent dans les oreilles tandis qu'il me parlait, et, si j'avais eu mon couteau de chasse, je crois que je me serais jeté sur lui. Mes manières farouches et mes regards sombres l'étonnèrent beaucoup; mais, l'abbé lui ayant dit que j'avais l'esprit frappé des événements terribles advenus dans ma famille, il redoubla ses protestations et me quitta de la manière la plus affectueuse et la plus courtoise.

Cette politesse que je trouvais dans tout le monde, depuis le maître de la maison jusqu'au dernier des serviteurs, me causait un malaise inouï, bien qu'elle me frappât d'admiration; car, n'eût-elle pas été inspirée par la bienveillance qu'on me portait, il m'eût été impossible de comprendre qu'elle pouvait être une chose bien distincte de la bonté. Elle ressemblait si peu à la faconde gasconne et railleuse des Mauprat, qu'elle était pour moi comme une langue tout à fait nouvelle que je comprenais, mais que je ne pouvais parler.

Je retrouvai pourtant la faculté de répondre, lorsque l'abbé, m'ayant annoncé qu'il était chargé de mon éducation, m'interrogea pour savoir où j'en étais. Mon ignorance était tellement au delà de tout ce qu'il eût pu imaginer, que j'eus honte de la lui révéler, et, ma fierté sauvage reprenant le dessus, je lui déclarai que j'étais gentilhomme et que je n'avais nulle envie de devenir clerc. Il ne me répondit que par un éclat de rire qui m'offensa beaucoup. Il me tapa doucement sur l'épaule d'un air d'amitié, en disant que je changerais d'avis avec le temps, mais que j'étais un drôle de corps. J'étais pourpre de colère quand le chevalier entra. L'abbé lui rapporta notre entretien et ma réponse. M. Hubert réprima un sourire.

—Mon enfant, me dit-il avec affection, jamais je ne veux me rendre fâcheux pour vous, même par amitié. Ne parlons pas d'études aujourd'hui. Avant d'en concevoir le goût, il faut que vous en compreniez la nécessité. Vous avez l'esprit juste, puisque vous avez le cœur noble; l'envie de vous instruire vous viendra d'elle-même. Soupons. Avez-vous faim? aimez-vous le bon vin?

—Beaucoup plus que le latin, répondis-je.

—Eh bien, l'abbé, pour vous punir d'avoir fait le cuistre, reprit-il gaiement, vous en boirez avec nous. Edmée est tout à fait hors de danger. Le médecin permet à Bernard de se lever et de faire quelques pas. Nous souperons dans sa chambre.

Le souper et le vin étaient si bons, en effet, que je me grisai très lestement, selon la coutume de la Roche-Mauprat. Je crois que l'on m'y aida, afin de me faire parler et de connaître tout de suite à quelle espèce de rustre on avait affaire. Mon manque d'éducation surpassait tout ce qu'on avait prévu; mais sans doute on augura bien du fond, car on ne m'abandonna pas et on travailla à tailler ce quartier de roc avec un zèle qui marquait de l'espérance. Dès que je pus sortir de la chambre, mon ennui se dissipa. L'abbé se fit mon compagnon inséparable tout le premier jour. La longueur du second fut adoucie par l'espérance qu'on me donna de voir Edmée le lendemain, et par les bons traitements dont j'étais l'objet, et dont je commençais à sentir la douceur, à mesure que je m'habituais à ne plus m'en étonner. La bonté inséparable du chevalier était bien faite pour vaincre ma grossièreté; elle me gagna rapidement le cœur. C'était la première affection de ma vie. Elle s'installait en moi de pair avec un amour violent pour sa fille, et je ne songeais pas seulement à faire lutter un de ces deux sentiments contre l'autre. J'étais tout besoin, tout instinct, tout désir. J'avais les passions d'un homme dans l'âme d'un enfant.

Enfin, un matin, M. Hubert, après déjeuner, m'emmena chez sa fille. Quand la porte de sa chambre s'ouvrit, l'air tiède et parfumé qui me vint au visage faillit me suffoquer. Cette chambre était simple et charmante, tendue et meublée en toile de Perse à fond blanc, et toute parfumée de grands vases de Chine remplis de fleurs. Il y avait des oiseaux d'Afrique qui jouaient dans une cage dorée et qui chantaient d'une voix douce et amoureuse. Le tapis était plus moelleux aux pieds que la mousse des bois au mois de mars. J'étais si ému qu'à chaque instant ma vue se troublait; mes pieds s'accrochaient gauchement l'un à l'autre, et je heurtais tous les meubles sans pouvoir avancer. Edmée était couchée sur une chaise longue et roulait nonchalamment un éventail de nacre entre ses doigts. Elle me sembla encore plus belle que je ne l'avais vue, mais si différente, que je me sentis tout glacé de crainte au milieu de mon transport. Elle me tendit la main; je ne savais pas que je pusse la lui baiser devant son père. Je n'entendis pas ce qu'elle me disait; je crois que ce furent des paroles affectueuses. Puis, comme brisée de fatigue, elle pencha sa tête en arrière sur son oreiller et ferma les yeux.

—J'ai à travailler, me dit le chevalier, tenez-lui compagnie; mais ne la faites pas beaucoup parler, car elle est encore bien faible.

Cette recommandation ressemblait vraiment à une raillerie; Edmée feignait d'être assoupie pour cacher peut-être un peu d'embarras intérieur; et, quant à moi, j'étais si incapable de combattre cette réserve, que c'était vraiment pitié de me recommander le silence.

Le chevalier ouvrit une porte au fond de l'appartement et la referma; mais, en l'entendant tousser de temps en temps, je compris que son cabinet n'était séparé que par une cloison de la chambre de sa fille. Néanmoins j'eus quelques instants de bien-être en me trouvant seul avec elle tant qu'elle parut dormir. Elle ne me voyait pas et je la regardais à mon aise; elle était aussi pâle et aussi blanche que son peignoir de mousseline et que ses mules de satin garnies de cygne; sa main fine et transparente était à mes yeux comme un bijou inconnu. Je ne m'étais jamais douté de ce que c'était qu'une femme; la beauté, pour moi, ç'avait été jusqu'alors la jeunesse et la santé, avec une sorte de hardiesse virile. Edmée, en amazone, s'était un peu montrée sous cet aspect la première fois, et je l'avais mieux comprise; maintenant je l'étudiais de nouveau, et je ne pouvais plus concevoir que ce fut là cette femme que j'avais tenue dans mes bras à la Roche-Mauprat. Le lieu, la situation, mes idées elles-mêmes, qui commençaient à recevoir du dehors un faible rayon de lumière, tout contribuait à rendre ce second tête-à-tête bien différent du premier.

Mais le plaisir étrange et inquiet que j'éprouvais à la contempler fut troublé par l'arrivée d'une duègne qu'on appelait MlleLeblanc, et qui remplissait les fonctions de femme de chambre dans les appartements particuliers, celles de demoiselle de compagnie au salon. Elle avait peut-être reçu de sa maîtresse l'ordre de ne pas nous quitter; il est certain qu'elle s'assit auprès de la chaise longue, de manière à présenter à mon œil désappointé son dos sec et long, à la place du beau visage d'Edmée; puis elle tira son ouvrage de sa poche et se mit à tricoter tranquillement. Pendant ce temps, les oiseaux gazouillaient, le chevalier toussait, Edmée dormait ou faisait semblant de dormir, et j'étais à l'autre bout de l'appartement, la tête penchée sur les estampes d'un livre que je tenais à l'envers.

Au bout de quelque temps, je m'aperçus qu'Edmée ne dormait pas et qu'elle causait à voix basse avec sa suivante; je crus voir que celle-ci me regardait en dessous de temps en temps et comme à la dérobée. Pour éviter l'embarras de cet examen, et aussi par un instinct de ruse qui ne m'était pas étranger, j'appuyai mon visage sur le livre, et le livre sur la console, et, dans cette posture, je restai comme endormi ou absorbé. Alors elles élevèrent peu à peu la voix, et j'entendis ce qu'elles disaient de moi.

—C'est égal, mademoiselle a pris un drôle de page.

—Leblanc, tu me fais rire avec tes pages. Est-ce qu'on a des pages à présent? Tu te crois toujours avec ma grand'mère. Je te dis que c'est le fils adoptif de mon père.

—Certainement, M. le chevalier fait bien d'adopter un fils; mais ou diable a-t-il pêché cette figure-là?

Je jetai un regard de côté, et je vis qu'Edmée riait sous son éventail; elle s'amusait du bavardage de cette vieille fille, qui passait pour avoir de l'esprit et à qui on laissait le droit de tout dire. Je fus très blessé de voir que ma cousine se moquait de moi.

—Il a l'air d'un ours, d'un blaireau, d'un loup, d'un milan, de tout, plutôt que d'un homme! continua la Leblanc. Quelles mains! quelles jambes! et encore ce n'est rien à présent qu'il est un peu décrassé. Il fallait le voir, le jour où il est arrivé avec son sarrau et ses guêtres de cuir; c'était à faire trembler!

—Tu trouves? reprit Edmée. Moi, je l'aimais mieux avec son costume de braconnier; cela allait mieux à sa figure et à sa taille.

—Il avait l'air d'un bandit; mademoiselle ne l'a donc pas regardé?

—Si fait.

Le ton dont elle prononça cesi faitme fit frémir, et je ne sais pourquoi l'impression du baiser qu'elle m'avait donné à la Roche-Mauprat me revint sur les lèvres.

—Encore, s'il était coiffé! reprit la duègne; mais jamais on n'a pu le faire consentir à se laisser poudrer. Saint-Jean m'a dit qu'au moment où il avait approché la houppe de sa tête, il s'était levé furieux en disant: «Ah! tout ce que vous voudrez, excepté cette farine-là. Je veux pouvoir remuer la tête sans tousser et éternuer.» Dieu! quel sauvage!

—Mais, au fond, il a bien raison: si la mode n'autorisait pas cette absurdité-là, tout le monde s'apercevrait que c'est laid et incommode. Regarde s'il n'est pas plus beau d'avoir de grands cheveux noirs.

—Ces grands cheveux-là? Quelle crinière! cela fait peur.

—D'ailleurs, les enfants ne portent pas de poudre, et c'est encore un enfant que ce garçon-là.

—Un enfant? Tudieu! quel marmot! il en mangerait à son déjeuner, des enfants! C'est un ogre. Mais d'où sort ce gaillard-là? M. le chevalier l'aura tiré de la charrue pour l'amener ici. Est-ce qu'il s'appelle?... Comment donc s'appelle-t-il?

—Curieuse, je t'ai dit qu'il s'appelle Bernard.

—Bernard! et rien avec?

—Rien, pour le moment. Que regardes-tu?

—Il dort comme un loir! Voyez ce balourd! Je regarde s'il ressemble à M. le chevalier. C'est peut-être un instant d'erreur: il aura eu un jour d'oubli avec quelque bouvière.

—Allons donc! Leblanc, vous allez trop loin...

—Eh! mon Dieu! mademoiselle, est-ce que M. le chevalier n'a pas été jeune comme un autre? et cela empêche-t-il la vertu de venir avec l'âge?

—Sans doute, tu sais ce qui en est par expérience. Mais écoute, ne t'avise pas de taquiner ce jeune homme. Tu as peut-être deviné juste; mon père exige qu'on le traite comme l'enfant de la maison.

—Eh bien, c'est agréable pour mademoiselle! Quant à moi, qu'est-ce que cela me fait? Je n'ai pas affaire à ce monsieur-là.

—Ah! si tu avais trente ans de moins!...

—Mais est-ce que monsieur a consulté mademoiselle pour installer ce grand brigand-là chez elle?

—Est-ce que tu en doutes? Y a-t-il au monde un meilleur père que le mien?

—Mademoiselle est bien bonne aussi... Il y a bien des demoiselles à qui cela n'aurait guère convenu.

—Et pourquoi donc? ce garçon-là n'a rien de déplaisant; quand il sera bien élevé...

—Il sera toujours laid à faire peur.

—Il s'en faut de beaucoup qu'il soit laid, ma chère Leblanc; tu es trop vieille, tu ne t'y connais plus.

Leur conversation fut interrompue par le chevalier qui vint chercher un livre.

—Mademoiselle Leblanc est ici? dit-il d'un air très calme. Je vous croyais en tête à tête avec mon fils. Eh bien, avez-vous causé ensemble, Edmée? lui avez-vous dit que vous seriez sa sœur? Es-tu content d'elle, Bernard?

Mes réponses ne pouvaient compromettre personne; c'étaient toujours quatre ou cinq paroles incohérentes, estropiées par la honte. M. de Mauprat retourna à son cabinet, et je me rassis, espérant que ma cousine allait renvoyer sa duègne et me parler. Mais elles échangèrent quelques paroles tout bas; la duègne resta, et deux mortelles heures s'écoulèrent sans que j'osasse bouger de ma chaise. Je crois qu'Edmée dormait réellement. Quand la cloche sonna le dîner, son père revint me prendre, et, avant de quitter son appartement, il lui dit de nouveau:

—Eh bien, avez-vous causé?

—Oui, mon bon père, répondit-elle avec une assurance qui me confondit.

Il me parut prouvé, d'après cette conduite de ma cousine, qu'elle s'était jouée de moi et que, maintenant, elle craignait mes reproches. Et puis l'espérance me revint lorsque je me rappelai le ton dont elle avait parlé de moi avec MlleLeblanc. J'en vins même à penser qu'elle craignait les soupçons de son père, et qu'elle n'affectait une grande indifférence que pour m'attirer plus sûrement dans ses bras quand le moment serait venu. Dans l'incertitude, j'attendis. Mais les jours et les nuits se succédèrent sans qu'aucune explication arrivât et sans qu'aucun message secret m'avertît de prendre patience. Elle descendait au salon une heure le matin; le soir, elle venait dîner et jouait au piquet ou aux échecs avec son père. Pendant tout ce temps, elle était si bien gardée, que je n'aurais pas même pu échanger un regard avec elle; le reste du jour, elle était inabordable dans sa chambre. Plusieurs fois, voyant que je m'ennuyais de l'espèce de captivité où j'étais forcé de vivre, le chevalier me dit:

—Va causer avec Edmée, monte à sa chambre, dis-lui que c'est moi qui t'envoie.

Mais j'avais beau frapper, sans doute on m'entendait venir et on me reconnaissait à mon pas incertain et lourd. Jamais la porte ne s'ouvrait pour moi; j'étais désespéré, j'étais furieux.

Il est nécessaire que j'interrompe le récit de mes impressions personnelles pour vous dire ce qui se passait à cette époque dans la triste famille des Mauprat. Jean et Antoine avaient réellement pris la fuite, et, quoique les recherches eussent été sévères, il fut impossible de s'emparer de leurs personnes. Tous leurs biens furent saisis, et la vente du fief de la Roche-Mauprat fut décrétée par autorité de justice. Mais on n'alla pas jusqu'au jour de l'adjudication: M. Hubert de Mauprat fit cesser les poursuites. Il se porta adjudicataire; les créanciers furent satisfaits, et les titres de propriété de la Roche-Mauprat passèrent dans ses mains.

La petite garnison des Mauprat, composée d'aventuriers de bas étage, avait subi le même sort que ses maîtres. Elle était, comme on sait, réduite depuis longtemps à très peu d'individus. Deux ou trois périrent; d'autres prirent la fuite: un seul fut mis en prison. On instruisit son procès, et il paya pour tous. Il fut grandement question d'instruire aussi par contumace contre Jean et Antoine de Mauprat, dont la fuite paraissait prouvée; car on n'avait pas retrouvé leurs corps après le desséchement du vivier où celui de Gaucher avait surnagé; mais le chevalier craignit pour l'honneur de son nom une sentence infamante, comme si cette sentence eût pu ajouter quelque chose à l'horreur du nom de Mauprat. Il usa de tout le crédit de M. de La Marche et du sien propre (qui était réel dans la province, surtout à cause de sa grande moralité) pour assoupir l'affaire, et il y réussit. Quant à moi, quoique j'eusse certainement trempé dans plus d'une des exactions de mes oncles, il ne fut pas question de m'accuser même au tribunal de l'opinion publique. Au milieu du déchaînement qu'excitaient mes oncles, on se plut à me considérer uniquement comme un jeune captif, victime de leurs mauvais traitements et plein d'heureuses dispositions. Le chevalier, dans sa générosité bienveillante et dans son désir de réhabiliter la famille, exagéra beaucoup, à coup sûr, mes mérites, et fit partout répandre le bruit que j'étais un ange de douceur et d'intelligence.

Le jour où M. Hubert se porta adjudicataire, il entra dès le matin dans ma chambre, accompagné de sa fille et de l'abbé, et, me montrant les actes par lesquels il consommait le sacrifice (la Roche-Mauprat valait environ deux cent mille livres), il me déclara que j'allais être mis sur-le-champ en possession, non seulement de ma part d'héritage, qui n'était pas considérable, mais encore de la moitié du revenu de la propriété. En même temps, la propriété totale, fonds et produit, m'allait être assurée par testament du chevalier, le tout àune seule condition: c'est que je consentirais à recevoir une éducationsortable à ma qualité.

Le chevalier avait fait toutes ces dispositions avec bonté et simplicité, moitié par reconnaissance de ce qu'il savait de ma conduite envers Edmée, moitié par orgueil de famille; mais il ne s'attendait pas à la résistance qu'il trouva en moi au sujet de l'éducation. Je ne saurais dire quel mécontentement souleva en moi le mot decondition.Je crus y voir surtout le résultat de quelque manœuvre d'Edmée pour se débarrasser de sa parole envers moi.

—Mon oncle, répondis-je après avoir écouté toutes ses offres magnifiques dans un silence absolu, je vous remercie de tout ce que vous voulez faire pour moi; mais il ne me convient pas de l'accepter. Je n'ai pas besoin de fortune. À un homme comme moi, il ne faut que du pain, un fusil, un chien de chasse et le premier cabaret qui se trouvera sur la lisière du bois. Puisque vous avez la complaisance de me servir de tuteur, payez-moi la rente de mon huitième de propriété sur le fief, et n'exigez pas que j'apprenne vos sornettes de latin. Un gentilhomme en sait assez, quand il peut abattre une sarcelle et signer son nom. Je ne tiens pas à être seigneur de la Roche-Mauprat, c'est assez d'y avoir été esclave. Vous êtes un brave homme, et, sur mon honneur, je vous aime; mais je n'aime guère les conditions. Je n'ai jamais rien fait par intérêt; et j'aime mieux rester ignorant que de devenir bel esprit aux gages du prochain. Quant à ma cousine, je ne consentirai jamais à faire une pareille brèche dans sa fortune. Je sais bien qu'elle ferait volontiers le sacrifice d'une partie de sa dot pour se dispenser...

Edmée, qui était restée fort pâle et comme distraite jusque-là, me lança tout à coup un regard étincelant et m'interrompit pour me dire avec assurance:

—Pour me dispenser de quoi, s'il vous plaît, Bernard?

Je vis que, malgré son courage, elle était fort émue; car elle brisa son éventail en le fermant. Je lui répondis, avec un regard où l'honnête malice du campagnard devait se peindre:

—Pour vous dispenser, cousine, de tenir certaine promesse que vous m'avez faite à la Roche-Mauprat.

Elle devint plus pâle qu'auparavant, et son visage prit une expression de terreur que déguisait mal un sourire de mépris.

—Quelle promesse lui avez-vous donc faite, Edmée? dit le chevalier en se tournant vers elle avec candeur.

En même temps, le curé me serra le bras à la dérobée, et je compris que le confesseur de ma cousine était en possession de notre secret.

Je haussai les épaules; leurs craintes me faisaient injure et pitié.

—Elle m'a promis, repris-je en souriant, de me regarder toujours comme son frère et son ami. Ne sont-ce pas là vos paroles, Edmée, et croyez-vous que cela se prouve avec de l'argent?

Elle se leva avec vivacité, et, me tendant la main, elle me dit d'une voix émue:

—Vous avez raison, Bernard, vous êtes un grand cœur, et je ne me pardonnerais pas si j'en doutais un instant.

Je vis une larme au bord de sa paupière, et je serrai sa main un peu trop fort sans doute, car elle laissa échapper un petit cri accompagné d'un charmant sourire. Le chevalier m'embrassa, et l'abbé dit à plusieurs reprises en s'agitant sur sa chaise:

—C'est beau! c'est noble! c'est très beau! On n'a pas besoin d'apprendre cela dans les livres, ajouta-t-il en s'adressant au chevalier. Dieu écrit sa parole et répand son esprit dans le cœur de ses enfants.

—Vous verrez, dit le chevalier vivement attendri, que ce Mauprat relèvera l'honneur de la famille. Maintenant, mon cher Bernard, je ne te parlerai plus d'affaires. Je sais comment je dois agir, et tu ne peux pas m'empêcher de faire ce que bon me semblera pour que mon nom soit réhabilité dans ta personne. La seule réhabilitation véritable m'est garantie par tes nobles sentiments; mais il en est encore une autre que tu ne refuseras pas de tenter: c'est celle des talents et des lumières. Tu t'y prêteras par affection pour nous, je l'espère; mais ce n'est pas encore le temps d'en parler. Je respecte ta fierté et veux assurer ton existencesans condition.Venez, l'abbé, vous allez m'accompagner à la ville chez mon procureur. La voiture est prête. Vous, enfants, vous allez déjeuner ensemble. Allons, Bernard, donne le bras à ta cousine, ou, pour mieux dire, à ta sœur. Apprends la courtoisie des manières, puisque, avec elle, c'est l'expression de ton cœur.

—Vous dites vrai, mon oncle, répondis-je en m'emparant un peu rudement du bras d'Edmée pour descendre l'escalier.

Elle tremblait; mais ses joues avaient repris leur incarnat, et un sourire affectueux errait sur ses lèvres.

Quand nous fûmes vis-à-vis l'un de l'autre à table, notre bon accord se refroidit en peu d'instants. Nous redevînmes embarrassés tous les deux; si nous eussions été seuls, je me serais tiré d'affaire par une de ces brusques sorties que je savais m'imposer à moi-même quand j'étais trop honteux de ma timidité; mais la présence de Saint-Jean, qui nous servait, me condamnait au silence sur le point principal. Je pris le parti de parler de Patience et de demander à Edmée comment il se faisait qu'elle fût si bien avec lui, et ce que je devais penser du prétendu sorcier. Elle me raconta en gros l'histoire du philosophe rustique et me dit que c'était l'abbé Aubert qui l'avait menée à la tour Gazeau. Elle avait été frappée de l'intelligence et de la sagesse du cénobite stoïcien, et prenait à causer avec lui un plaisir extrême. De son côté, Patience avait conçu pour elle tant d'amitié, que, depuis quelque temps, il s'était relâché de ses habitudes et venait assez souvent lui rendre visite en même temps qu'à l'abbé.

Vous pensez bien qu'elle eut quelque peine à rendre ces explications intelligibles pour moi. Je fus très frappé des éloges qu'elle donnait à Patience et de la sympathie qu'elle éprouvait pour ses idées révolutionnaires. C'était la première fois que j'entendais parler d'un paysan comme d'un homme. En outre, j'avais considéré jusque-là le sorcier de la tour Gazeau comme bien au-dessous d'un paysan ordinaire, et voilà qu'Edmée le plaçait au-dessus de la plupart des hommes qu'elle connaissait, et prenait parti pour lui contre la noblesse. Je réussis à en tirer cette conclusion, que l'éducation n'était pas si nécessaire que le chevalier et l'abbé voulaient bien me le faire croire.

—Je ne sais guère mieux lire que Patience, ajoutai-je, et je voudrais bien que vous eussiez autant de plaisir dans ma société que dans la sienne; mais il n'y parait guère, cousine, car, depuis que je suis ici...

Comme nous quittions alors la table et que je me réjouissais de me trouver enfin seul avec elle, j'allais devenir beaucoup plus explicite, lorsqu'on entrant dans le salon, nous y trouvâmes M. de La Marche, qui venait d'arriver et qui entrait par la porte opposée. Je le donnai, dans mon cœur, à tous les diables.

M. de La Marche était un jeune seigneur tout à fait à la mode de son époque. Épris de philosophie nouvelle, grand voltairien, grand admirateur de Franklin, plus honnête qu'intelligent, comprenant moins ses oracles qu'il n'avait le désir et la prétention de les comprendre; assez mauvais logicien, car il trouva ses idées beaucoup moins bonnes et ses espérances politiques beaucoup moins douces le jour où la nation française se mit en tête de les réaliser; au demeurant, plein de bons sentiments, se croyant beaucoup plus confiant et romanesque qu'il ne l'était en effet; un peu plus fidèle à ses préjugés de caste et beaucoup plus sensible à l'opinion du monde qu'il ne se flattait et ne se piquait de l'être: voilà tout l'homme. Sa figure était charmante; mais je la trouvais excessivement fade, car j'avais contre lui la plus ridicule animosité. Ses manières gracieuses me semblaient serviles auprès d'Edmée; j'eusse rougi de les imiter, et pourtant je n'étais occupé qu'à renchérir sur les petits services qu'il pouvait lui rendre. Nous sortîmes dans le parc, qui était considérable et coupé par l'Indre, qui n'est là qu'un joli ruisseau. Chemin faisant, il se rendit agréable de mille manières; il n'apercevait pas une violette, qu'il ne la cueillît pour l'offrir à ma cousine. Mais, quand nous arrivâmes au bord du ruisseau, nous trouvâmes la planche sur laquelle on le traversait en cet endroit rompue et emportée par les orages des jours précédents. Alors je pris Edmée dans mes bras sans lui en demander la permission, et je traversai tranquillement. J'avais de l'eau jusqu'à la ceinture, et je portais ma cousine à bras tendus avec tant de force et de précision, qu'elle ne mouilla pas un de ses rubans. M. de La Marche, ne voulant pas paraître plus délicat que moi, n'hésita pas à mouiller ses beaux habits et à me suivre avec des éclats de rire un peu forcés; mais, quoiqu'il ne portât aucun fardeau, il trébucha plusieurs fois sur les pierres dont le lit de la rivière était encombré et ne nous rejoignit qu'avec peine. Edmée ne riait pas; je crois qu'en faisant malgré elle cette épreuve de ma force et de ma hardiesse, elle fut très effrayée de songer à l'amour qu'elle m'inspirait. Elle était même irritée et me dit, lorsque je la déposai doucement sur le rivage:


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