Chapter 5

—Ce courage est héroïque, mais il est affreux! s'écria l'abbé d'une voix altérée. C'est presque la détermination au suicide, Edmée.

—Oh! je disputerai ma vie, répondit-elle avec chaleur; mais je ne marchanderai pas avec elle un instant si mon honneur ne sort pas sain et sauf de tous ces risques. Quant à cela, je ne suis pas assez pieuse pour accepter jamais une vie souillée, par esprit de mortification pour des fautes dont je n'eus jamais la pensée. Si Dieu est sévère à ce point avec moi que j'aie à choisir entre la mort et la honte...

—Il ne peut jamais y avoir de honte pour vous, Edmée; une âme aussi chaste, une intention aussi pure...

—Oh! n'importe, cher abbé! je ne suis peut-être pas aussi vertueuse que vous pensez; je ne suis pas très orthodoxe en religion, ni vous non plus, l'abbé!... Je me soucie peu du monde, je ne l'aime pas; je ne crains ni ne méprise l'opinion, je n'aurai jamais affaire à elle. Je ne sais pas trop quel principe de vertu serait assez puissant pour m'empêcher de succomber, si le mauvais esprit m'entreprenait. J'ai lula Nouvelle Héloïse, et j'ai beaucoup pleuré. Mais, par la raison que je suis une Mauprat et que j'ai un inflexible orgueil, je ne souffrirai jamais la tyrannie de l'homme, pas plus la violence d'un amant que le soufflet d'un mari; il n'appartient qu'à une âme vassale et à un lâche caractère de céder à la force ce qu'elle refuse à la prière. Sainte Solange,la belle pastoure, se laissa trancher la tête plutôt que de subir le droit du seigneur. Et vous savez que, de mère en fille, les Mauprat sont vouées au baptême sous les auspices de la patronne du Berry.

—Oui, je sais que vous êtes fière et forte, dit l'abbé; et, parce que je vous estime plus qu'aucune femme au monde, je veux que vous viviez, que vous soyez libre, que vous fassiez un mariage digne de vous, afin de remplir, dans la famille humaine, le rôle que savent encore ennoblir les belles âmes. Vous êtes nécessaire à votre père, d'ailleurs; votre mort le précipiterait dans la tombe, tout vert et tout robuste qu'est encore le Mauprat. Chassez donc ces pensées lugubres et ces résolutions extrêmes. Il est impossible que cette aventure de la Roche-Mauprat soit autre chose qu'un rêve sinistre. Nous avons tous eu le cauchemar dans cette nuit d'épouvante, mais il est temps de nous éveiller; nous ne pouvons rester accablés de stupeur comme des enfants; vous n'avez qu'un parti à prendre, celui que je vous ai dit.

—Eh bien, l'abbé, c'est celui que je regarde comme le plus impossible de tous. J'ai juré par tout ce qu'il y a de plus sacré dans l'univers et dans le cœur humain.

—Un serment arraché par la menace et la violence n'engage personne, les lois humaines l'ont décrété; les lois divines, dans des circonstances de ce genre principalement, en délient sans nul doute la conscience humaine. Si vous étiez orthodoxe, j'irais à Rome, et j'irais à pied, pour vous faire relever d'un vœu si téméraire; mais vous n'êtes pas soumise au pape, Edmée..., ni moi non plus.

—Ainsi vous voudriez que je fusse parjure?

—Votre âme ne le serait pas.

—Mon âme le serait! j'ai juré, sachant bien ce que je faisais, et pouvant me tuer sur l'heure; car j'avais dans la main un couteau trois fois grand comme celui-ci. J'ai voulu vivre, j'ai voulu surtout revoir mon père et l'embrasser. Pour faire cesser l'angoisse où ma disparition le laissait, j'eusse engagé plus que ma vie, j'eusse engagé mon âme immortelle. Et depuis, je vous l'ai dit encore hier au soir, j'ai renouvelé mon engagement, et bien librement encore; car il y avait un mur entre monaimablefiancé et moi.

—Comment avez-vous pu faire une telle imprudence, Edmée? Voilà encore où je ne vous comprends plus.

—Oh! pour cela, je le crois bien, car je ne me comprends pas moi-même, dit Edmée avec une expression singulière.

—Ma chère enfant, il faut que vous me parliez à cœur ouvert. Je suis le seul ici qui puisse vous porter conseil, puisque je suis le seul à qui vous puissiez tout dire sous le sceau d'une amitié aussi sacrée que le secret de la confession catholique peut l'être. Répondez-moi donc. Vous ne regardez pas comme possible un mariage entre vous et Bernard Mauprat?

—Comment ce qui est inévitable serait-il impossible? dit Edmée. Il n'est rien de plus possible que de se jeter dans la rivière; rien de plus possible que de se vouer au malheur et au désespoir; rien de plus possible, par conséquent, que d'épouser Bernard Mauprat.

—Ce ne sera toujours pas moi qui prêterai mon ministère à cette union absurde et déplorable, s'écria l'abbé. Vous, la femme et l'esclave de ce coupe-jarret! Edmée, vous disiez tout à l'heure que vous ne supporteriez pas plus la violence de l'amant que le soufflet du mari.

—Vous pensez qu'il me battrait?

—S'il ne vous tuait pas!

—Oh! non, répondit-elle d'un air mutin en faisant sauter son couteau dans sa main, je le tuerais auparavant. À Mauprat, Mauprat et demie!

—Vous riez, Edmée, ô mon Dieu! vous riez à la pensée d'un tel hymen! Mais, quand même cet homme aurait de l'affection et des égards pour vous, songez-vous à l'impossibilité de vous entendre, à la grossièreté de ses idées, à la bassesse de son langage? Le cœur se lève de dégoût à l'idée d'une telle association, et dans quelle langue lui parleriez-vous, grand Dieu!

Je faillis encore une fois me lever et tomber sur mon panégyriste; mais je vainquis ma colère, Edmée parlait. Je redevins tout oreilles.

—Je sais fort bien qu'au bout de trois jours, je n'aurai certainement rien de mieux à faire que de me couper la gorge; mais puisque, d'une manière ou de l'autre, il faut que cela arrive, pourquoi n'irais-je pas devant moi jusqu'à l'heure inévitable? Je vous avoue que j'ai un peu de regret à la vie. Tous ceux qui ont été à la Roche-Mauprat n'en sont pas revenus. Moi, j'ai été, non y subir la mort, mais me fiancer avec elle. Eh bien, j'irai jusqu'au jour de mes noces, et, si Bernard m'est trop odieux, je me tuerai après le bal.

—Edmée, vous avez la tête pleine de romans à présent, dit l'abbé fort impatienté. Votre père, Dieu merci, ne consentira pas à ce mariage; il a donné sa parole à M. de La Marche, et vous aussi, vous l'aviez donnée. C'est cette promesse-là qui seule est valide.

—Mon père souscrirait avec joie à un accord qui perpétuerait directement son nom et sa lignée. Quant à M. de La Marche, il me relèvera de ma parole sans que je prenne la peine de le lui demander; dès qu'il saura que j'ai passé deux heures à la Roche-Mauprat, il ne sera pas besoin d'autre explication.

—Il faudrait qu'il fût bien indigne de l'estime que je lui porte s'il croyait votre nom souillé par une aventure malheureuse dont vous êtes sortie pure.

—Grâce à Bernard! dit Edmée, car enfin je lui dois de la reconnaissance, et, malgré ses réserves et conditions, son action est grande et inconcevable de la part d'un coupe-jarret.

—Dieu me préserve de nier les bonnes qualités que l'éducation eût pu développer dans ce jeune homme, et c'est à cause de ce bon côté qu'il est possible de lui faire entendre raison.

—Pour s'instruire? Jamais il n'y consentira; et, quand il s'y prêterait, il ne le pourrait pas plus que Patience. Quand le corps est fait à la vie animale, l'esprit ne peut plus se plier aux règles de l'intelligence.

—Je le crois; aussi je ne parle pas de cela. Je parle d'avoir une explication avec lui et de lui faire comprendre que son honneur l'engage à vous rendre votre promesse et à prendre son parti sur votre mariage avec M. de La Marche; ou ce n'est qu'une brute indigne de toute estime et de tout ménagement, ou il sentira son crime et sa folie et s'exécutera honnêtement et sagement. Déliez-moi du secret que vous m'avez imposé, autorisez-moi à m'ouvrir à lui, et je vous réponds du succès.

—Je vous réponds du contraire, moi, dit Edmée, d'ailleurs, je n'y saurais consentir. Quel que soit Bernard, je tiens à sortir avec honneur de mon duel avec lui, et il aurait sujet, si j'agissais comme vous voulez, de croire que je l'ai indignement joué jusqu'ici.

—Eh bien, il est un dernier moyen: c'est de vous confier à l'honneur et à la sagesse de M. de La Marche. Qu'il juge librement votre situation, et qu'il en décide. Vous avez bien le droit de lui confier votre secret, et vous êtes bien sûre de son honneur. S'il a la lâcheté de vous abandonner dans une pareille situation, il vous reste pour dernière ressource de vous mettre à l'abri des violences de Bernard derrière les grilles d'un couvent. Vous y resterez quelques années; vous ferez mine de prendre le voile. Le jeune homme vous oubliera; on vous rendra votre liberté.

—C'est, en effet, le seul parti raisonnable, et j'y ai déjà songé; mais il n'est pas encore temps d'y recourir.

—Sans doute. Il faut tenter l'aveu à M. de La Marche. S'il est homme de cœur, comme je n'en doute pas, il vous prendra sous sa protection, et il se chargera d'éloigner Bernard, soit par la persuasion, soit par l'autorité.

—Quelle autorité, l'abbé, s'il vous plaît?

—L'autorité qu'un gentilhomme peut avoir sur son égal dans nos mœurs, l'honneur et l'épée.

—Ah! l'abbé, vous aussi, vous êtes un homme de sang! Eh bien, voilà ce que j'ai voulu éviter jusqu'ici, ce que j'éviterai, dût-il m'en coûter la vie et l'honneur! Je ne veux pas de conflit entre ces deux hommes.

—Je le conçois; l'un des deux vous est cher à juste titre. Mais évidemment, dans ce conflit, le danger ne serait pas pour M. de La Marche.

—Il serait donc pour Bernard! s'écria Edmée avec force. Eh bien, j'aurais horreur de M. de La Marche s'il provoquait en duel ce pauvre enfant, qui ne sait manier qu'un bâton ou une fronde. Comment de telles idées peuvent-elles vous venir, à vous, l'abbé? Il faut que vous haïssiez bien ce malheureux Bernard! Et moi qui le ferais égorger par mon mari pour le remercier de m'avoir sauvée au péril de sa vie! Non, non, je ne souffrirai ni qu'on le provoque, ni qu'on l'humilie, ni qu'on l'afflige. C'est mon cousin, c'est un Mauprat, c'est presque un frère. Je ne souffrirai pas qu'on le chasse de cette maison; j'en sortirai plutôt moi-même.

—Voilà de très généreux sentiments, Edmée, répondit l'abbé. Mais avec quelle chaleur vous les exprimez! J'en demeure confondu, et, si je ne craignais de vous offenser, je vous avouerais que cette sollicitude pour le jeune Mauprat me suggère une étrange pensée.

—Eh bien, dites-la donc, reprit Edmée avec une certaine brusquerie.

—Je la dirai si vous l'exigez; c'est que vous semblez porter à ce jeune homme un plus vif intérêt qu'à M. de La Marche, et j'aurais aimé à rester dans la persuasion contraire.

—Lequel a le plus besoin de cet intérêt, mauvais chrétien? dit Edmée en souriant; n'est-ce pas le pêcheur endurci dont les yeux n'ont pas vu la lumière?

—Mais enfin, Edmée, vous aimez M. de La Marche? Ne plaisantez pas au nom du ciel!

—Si paraimer, répondit-elle d'un ton sérieux, vous entendez avoir confiance et amitié, j'aime M. de La Marche; ou bien, si vous entendez avoir compassion et sollicitude, j'aime Bernard. Reste à savoir laquelle des deux affections est la plus vive. Cela vous regarde, l'abbé; moi, je m'en inquiète peu; car je sens que je n'aime qu'une personne avec passion, c'est mon père, et qu'une chose avec enthousiasme, c'est mon devoir. Je regretterai peut-être les soins et le dévouement du lieutenant général; je souffrirai du chagrin que je serai forcée de lui faire bientôt, en lui annonçant que je ne puis être sa femme; mais cette nécessité ne me jettera dans aucune nuance de désespoir, parce que je sais que M. de La Marche se consolera aisément... Je ne plaisante pas, l'abbé; M. de La Marche est un homme léger et un peu froid.

—Si vous ne l'aimez pas plus que cela, tant mieux! c'est une souffrance de moins parmi tant de souffrances; et pourtant je perds, en apprenant cette indifférence, le dernier espoir que j'eusse conservé de vous voir échapper à Bernard Mauprat.

—Allons, ami, ne vous désolez point: ou Bernard sera sensible à l'amitié et à la loyauté, et il s'amendera, ou je lui échapperai.

—Mais par quelle issue?

—Par la porte du couvent ou par celle du cimetière.

En parlant ainsi d'un air calme, Edmée secoua sa longue chevelure noire, qui s'était déroulée sur ses épaules, et dont une partie couvrait son visage pâle.

—Allons, dit-elle, Dieu viendra à notre aide; c'est folie et impiété que de douter de lui dans le danger. Sommes-nous donc des athées pour nous décourager ainsi? Allons voir Patience, il nous dira quelque sentence qui nous rassurera; il est le vieux oracle qui résout toute chose sans en savoir aucune.

Ils s'éloignèrent et je demeurai consterné.

Oh! combien cette nuit fut différente de la précédente! Quel nouveau pas je venais de faire dans la vie, non plus sur le sentier fleuri, mais sur le roc aride! Maintenant je connaissais tout l'odieux réel de mon rôle, et je venais de lire jusqu'au fond du cœur d'Edmée la crainte et le dégoût que je lui inspirais. Rien ne pouvait calmer ma douleur, car rien ne pouvait plus exciter ma colère. Elle n'aimait point M. de La Marche, elle ne se jouait ni de lui ni de moi; elle n'aimait aucun de nous; et comment avais-je pu croire que cette pitié généreuse envers moi, ce dévouement sublime à la foi jurée, fussent de l'amour? Comment, aux heures où cette présomptueuse chimère m'abandonnait, pouvais-je croire qu'elle eût besoin, pour résister à ma passion, d'avoir de l'amour pour un autre? Enfin, je n'avais donc plus de ressource contre mes propres fureurs! Je ne pouvais en obtenir autre chose que la fuite ou la mort d'Edmée! Sa mort! À cette idée, mon sang se glaçait dans mes veines, mon cœur se serrait, et je sentais tous les aiguillons du repentir le traverser. Cette douloureuse soirée fut pour moi le plus énergique appel de la Providence. Je compris enfin ces lois de la pudeur et de la liberté sainte que mon ignorance avait outragées et blasphémées jusque-là. Elles m'étonnaient plus que jamais, mais je les voyais; elles étaient prouvées par leur évidence. L'âme forte et sincère d'Edmée était devant moi comme la pierre du Sinaï, où le doigt de Dieu venait de tracer la vérité immuable. Sa vertu n'était pas feinte, son couteau était aiguisé et toujours prêt à laver la souillure de mon amour! Je fus si effrayé du danger que j'avais couru de la voir expirer dans mes bras, si consterné de l'outrage que je lui avais fait en espérant vaincre sa résistance, que je cherchai tous les moyens extrêmes de réparer mes torts et de lui rendre le repos.

Le seul qui parût au-dessus de mes forces fut de m'éloigner; car, en même temps que le sentiment de l'estime et du respect se révélait à moi, mon amour, changeant pour ainsi dire de nature, grandissait dans mon âme et s'emparait de mon être tout entier. Edmée m'apparaissait sous un nouvel aspect. Ce n'était plus cette belle fille dont la présence jetait le désordre dans mes sens; c'était un jeune homme de mon âge, beau comme un séraphin, fier, courageux, inflexible sur le point d'honneur, généreux, capable de cette amitié sublime qui faisait les frères d'armes, mais n'ayant d'amour passionné que pour la Divinité, comme ces paladins qui, à travers mille épreuves, marchaient à la terre sainte sous une armure d'or.

Je sentis dès ce moment mon amour descendre des orages du cerveau dans les saines régions du cœur, et le dévouement ne me parut plus une énigme. Je résolus de faire dès le lendemain acte de soumission et de tendresse. Je rentrai fort tard, accablé de lassitude, mourant de faim, brisé d'émotions. J'entrai dans l'office, je pris un morceau de pain et je le mangeai trempé de mes larmes. J'étais appuyé contre le poêle éteint, à la lueur mourante d'une lampe épuisée; Edmée entra sans me voir, prit quelques cerises dans le bahut et s'approcha lentement du poêle; elle était pâle et absorbée. En me voyant, elle jeta un cri et laissa tomber ses cerises.

—Edmée, lui dis-je, je vous supplie de n'avoir plus jamais peur de moi; c'est tout ce que je puis vous dire, car je ne sais pas m'expliquer; et pourtant j'avais résolu de vous dire bien des choses.

—Vous me direz cela une autre fois, mon bon cousin, me répondit-elle en essayant de me sourire.

Mais elle ne pouvait dissimuler la peur qu'elle éprouvait en se trouvant seule avec moi.

Je n'essayai pas de la retenir; je ressentais vivement la douleur et l'humiliation de sa méfiance, et je n'avais pas le droit de m'en plaindre; cependant jamais homme n'avait eu autant besoin d'être encouragé.

Au moment où elle quittait l'appartement, mon cœur se brisa, et je fondis en larmes, comme la veille, à la fenêtre de la chapelle. Edmée s'arrêta sur le seuil, hésita un instant; puis, entraînée par la bonté de son cœur et surmontant ses craintes, elle revint vers moi, et, s'arrêtant à quelques pas de ma chaise:

—Bernard, vous êtes malheureux, me dit-elle; est-ce donc ma faute?

Je ne pus répondre, j'étais honteux de mes larmes; mais plus je faisais d'efforts pour les retenir, plus ma poitrine se gonflait de sanglots. Chez les êtres aussi physique ment forts que je l'étais, les pleurs sont des convulsions; les miens ressemblaient à une agonie.

—Voyons! dis donc ce que tu as! s'écria Edmée avec la brusquerie de l'amitié fraternelle.

Et elle osa poser sa main sur mon épaule. Elle me regardait d'un air d'impatience, et une grosse larme coulait sur sa joue. Je me jetai à genoux et j'essayai de lui parler, mais cela me fut encore impossible; je ne pus articuler que le motdemainà plusieurs reprises.

—Demain? quoi donc, demain? dit Edmée; est-ce que tu ne te plais pas ici? est-ce que tu veux t'en aller?

—Je m'en irai si vous voulez, répondis-je; dites, voulez-vous ne me revoir jamais?

—Je ne veux point de cela, reprit-elle; vous resterez ici, n'est-ce pas?

—Commandez, répondis-je.

Elle me regarda avec beaucoup de surprise; je restais à genoux; elle s'appuya sur le dos de ma chaise.

—Moi, je suis sure que tu es très bon, dit-elle, comme si elle eût répondu à une objection intérieure; un Mauprat ne peut rien être à demi, et, du moment que tu as un bon quart d'heure, il est certain que tu dois avoir une noble vie.

—Je l'aurai, répondis-je.

—Vrai? dit-elle avec une joie naïve et bonne.

—Sur mon honneur, Edmée, et sur le tien! Oses-tu me donner une poignée de main?

—Certainement, dit-elle.

Elle me tendit la main; mais elle tremblait.

—Vous avez donc pris de bonnes résolutions? me dit-elle.

—J'en ai pris de telles, que vous n'aurez jamais un reproche à me faire, répondis-je. Et maintenant retirez-vous dans votre chambre, Edmée, et ne tirez plus les verrous; vous n'avez plus rien à craindre de moi; je ne voudrai jamais que ce que vous voudrez.

Elle attacha encore sur moi ses regards avec surprise, et, pressant ma main, elle s'éloigna, se retourna plusieurs fois pour me regarder encore, comme si elle n'eût pu croire à une si rapide conversion; puis enfin, s'étant arrêtée sur la porte, elle me dit d'une voix affectueuse:

—Il faut aller vous reposer aussi; vous êtes fatigué, vous êtes triste et très changé depuis deux jours. Si vous ne voulez pas m'affliger, vous vous soignerez, Bernard.

Elle me fit un signe de tête amical et doux. Il y avait dans ses grands yeux, creusés déjà par la souffrance, une expression indéfinissable, où la méfiance et l'espoir, l'affection et la curiosité, se peignaient alternativement et parfois tous ensemble.

—Je me soignerai, je dormirai, je ne serai pas triste, répondis-je.

—Et vous travaillerez?

—Et je travaillerai... Mais vous, Edmée, vous me pardonnerez tous les chagrins que je vous ai causés, et vous m'aimerez un peu.

—Et je vous aimerai beaucoup, répondit-elle, si vous êtes toujours comme ce soir.

Le lendemain, dès le point du jour, j'entrai dans la chambre de l'abbé; il était déjà levé et lisait.

—Monsieur Aubert, lui dis-je, vous m'avez proposé plusieurs fois de me donner des leçons; je viens vous prier de mettre à exécution votre offre obligeante.

J'avais passé une partie de la nuit à préparer cette phrase de début et le maintien que je voulais garder vis-à-vis de l'abbé. Sans le haïr au fond, car je sentais bien qu'il était bon et n'en voulait qu'à mes défauts, je me sentais beaucoup d'amertume contre lui. Je reconnaissais bien intérieurement que je méritais tout le mal qu'il avait dit de moi à Edmée; mais il me semblait qu'il eût pu insister un peu plus sur ce bon côté dont il n'avait dit qu'un mot en passant, et qui n'avait pu échapper à un homme aussi sagace que lui. J'étais donc décidé à rester très froid et très fier à son égard. Pour cela, je pensais avec assez de logique que je devais montrer beaucoup de docilité tant que durerait la leçon, et qu'aussitôt après, je devais le quitter avec un remerciement très bref. En un mot, je voulais l'humilier dans son emploi de précepteur, car je n'ignorais pas qu'il tenait son existence de mon oncle, et qu'à moins de renoncer à cette existence ou de se montrer ingrat, il ne pouvait se refuser à faire mon éducation. En ceci, je raisonnais très bien, mais d'après un très mauvais sentiment; et, par la suite, j'en eus tant de regret, que je lui en fis une sorte de confession amicale, avec demande d'absolution.

Mais, pour ne pas anticiper sur les événements, je dirai que les premiers jours de ma conversion me vengèrent pleinement des préventions trop bien fondées, à beaucoup d'égards, de cet homme, qui eût mérité le nom de juste, octroyé par Patience, si une habitude de méfiance n'eût gêné ses premiers mouvements. Les persécutions dont il avait été si longtemps l'objet avaient développé en lui ce sentiment de crainte instinctive qu'il conserva toute sa vie, et qui rendit toujours sa confiance difficile, et d'autant plus flatteuse et plus touchante peut-être. J'ai remarqué ce caractère, par la suite, chez beaucoup de prêtres honnêtes. Ils ont généralement l'esprit de charité, mais non le sentiment de l'amitié.

Je voulais le faire souffrir, et j'y réussis. Le dépit m'inspirait; je me conduisis en véritable gentilhomme vis-à-vis de son subalterne. J'eus une excellente tenue, beaucoup d'attention, de politesse, et une raideur glacée. Je ne lui laissai aucune occasion de me faire rougir de mon ignorance; et, pour cela, je pris le parti d'aller au-devant de toutes ses observations, en m'accusant moi-même de ne rien savoir et en l'engageant à m'enseigner les choses à l'état le plus élémentaire. Quand j'eus pris ma première leçon, je vis dans ses yeux pénétrants, où j'étais arrivé à pénétrer moi-même, le désir de passer de cette froideur à une sorte d'intimité; mais je ne m'y prêtai nullement. Il crut me désarmer en louant mon attention et mon intelligence.

—Vous prenez trop de soin, monsieur l'abbé, lui répondis-je; je n'ai pas besoin d'encouragement. Je ne crois nullement à mon intelligence, mais je suis sûr de mon attention; et, comme je ne rends service qu'à moi-même en m'appliquant de mon mieux à l'étude, il n'y a pas de raison pour que vous m'en fassiez compliment.

En parlant ainsi, je le saluai et me retirai dans ma chambre, où je fis tout de suite le thème français qu'il m'avait donné.

Quand je descendis pour le déjeuner, je vis qu'Edmée était déjà informée de l'exécution de mes promesses de la veille. Elle me tendit sa main la première et m'appela son bon cousin à plusieurs reprises durant le déjeuner, si bien que M. de La Marche, dont le visage n'exprimait jamais rien, exprima de la surprise ou quelque chose d'approchant. J'espérais qu'il chercherait l'occasion de me demander l'explication de mes grossières paroles de la veille, et, quoique je fusse déterminé à apporter beaucoup de modération à cet entretien, je me sentis très blessé du soin qu'il prit de l'éviter. Cette indifférence à une injure venant de moi impliquait une sorte de mépris dont je souffris beaucoup; mais la crainte de déplaire à Edmée me donna la force de me contenir.

Il est incroyable que la pensée de le supplanter ne fût pas un instant ébranlée par cet apprentissage humiliant qu'il me fallut faire avant d'arriver seulement à saisir les premières notions de toute chose. Un autre que moi, pénétré comme je l'étais du repentir des maux qu'il avait causés, n'eût pas trouvé de manière plus certaine de les réparer qu'en s'éloignant et en rendant à Edmée sa parole, son indépendance, son repos absolu. Ce moyen fut le seul qui ne me vint pas; ou, s'il me vint, il fut repoussé avec mépris, comme l'aveu d'une défection. L'obstination, alliée à la témérité, coulait dans mes veines avec le sang des Mauprat. À peine avais-je entrevu un moyen de conquérir celle que j'aimais, que je l'avais embrassé avec audace, et je pense qu'il n'en eût pas été autrement lors même que ses confidences à l'abbé dans le parc m'eussent appris qu'elle avait de l'amour pour mon rival. Une pareille confiance de la part d'un homme qui prenait à dix-sept ans sa première leçon de grammaire française, et qui s'exagérait de beaucoup la longueur et la difficulté des études nécessaires pour être l'égal de M. de La Marche, accusait, vous l'avouerez, une certaine force morale.

Je ne sais si j'étais heureusement doué sous le rapport de l'intelligence. L'abbé l'assura; mais je pense que je ne dois faire honneur de mes progrès rapides qu'à mon courage. Il était tel, qu'il me fit trop présumer de mes forces physiques. L'abbé m'avait dit qu'avec une forte volonté on pouvait, à mon âge, en un mois, connaître parfaitement les règles de la langue. Au bout d'un mois, je m'exprimais avec facilité et j'écrivais purement. Edmée avait une sorte de direction occulte sur mes études; elle voulut que l'on ne m'enseignât pas le latin, assurant qu'il était trop tard pour consacrer plusieurs années à une science de luxe, et que l'important était de former mon cœur et ma raison avec des idées, au lieu d'orner mon esprit avec des mots.

Le soir, elle prétextait le désir de relire quelque livre favori, et elle lisait haut, alternativement avec l'abbé, des passages de Condillac, de Fénelon, de Bernardin de Saint-Pierre, de Jean-Jacques, de Montaigne même et de Montesquieu. Ces passages étaient certainement choisis d'avance et appropriés à mes forces; je les comprenais assez bien et je m'en étonnais en secret; car, si dans la journée j'ouvrais ces mêmes livres au hasard, il m'arrivait d'être arrêté à chaque ligne. Dans la superstition naturelle aux jeunes amours, je m'imaginais volontiers qu'en passant par la bouche d'Edmée, les auteurs acquéraient une clarté magique, et que mon esprit s'ouvrait miraculeusement au son de sa voix. Du reste, Edmée ne me montrait pas ouvertement l'intérêt qu'elle prenait à m'instruire elle-même. Elle se trompait sans doute en pensant qu'elle devait me cacher sa sollicitude; j'en eusse été d'autant plus stimulé et ardent au travail. Mais en ceci elle était imbue de l'Émileet mettait en pratique les idées systématiques de son cher philosophe.

Au reste, je ne m'épargnai guère, et, mon courage ne souffrant pas la prévoyance, je fus bientôt forcé de m'arrêter. Le changement d'air, de régime et d'habitudes, les veilles, l'absence d'exercices violents, la contention de l'esprit, en un mot, l'effroyable révolution que mon être était forcé d'opérer sur lui-même pour passer de l'état d'homme des bois à celui d'homme intelligent, me causa une maladie de nerfs qui me rendit presque fou pendant quelques semaines, idiot ensuite durant quelques jours, et qui enfin se dissipa, me laissant tout rompu, tout anéanti à l'égard de mon existence passée, mais pétri pour mon existence future.

Une nuit, à l'époque de mes plus violentes crises, dans un moment lucide, je vis Edmée dans ma chambre. Je crus d'abord faire un songe. La veilleuse jetait une lueur vacillante; une forme pâle, immobile, était couchée dans une grande bergère. Je distinguai une longue tresse noire détachée et tombant sur une robe blanche. Je me soulevai, faible, pouvant à peine me mouvoir; j'essayai de sortir de mon lit. Aussitôt Patience m'apparut et m'arrêta doucement. Saint-Jean dormait dans un autre fauteuil. Toutes les nuits, deux hommes veillaient ainsi près de moi pour me tenir de force lorsque j'étais en proie aux fureurs du délire. Souvent c'était l'abbé, parfois le brave Marcasse, qui, avant de quitter le Berry pour faire sa tournée annuelle dans les provinces voisines, était revenu faire une dernière chasse dans les greniers du château, et qui obligeamment relayait les serviteurs fatigués dans le pénible emploi de me garder.

N'ayant pas la conscience de mon mal, il était fort naturel que la présence inopinée du solitaire dans ma chambre me causât une grande surprise et jetât le désordre dans mes idées. J'avais eu de si violents accès ce soir-là, qu'il ne me restait plus de force. Je me laissai donc aller à des divagations mélancoliques, et, prenant la main du bonhomme, je lui demandai si c'était bien le cadavre d'Edmée qu'il avait posé sur ce fauteuil auprès de moi.

—C'est Edmée bien vivante, me répondit-il à voix basse; mais elle dort, mon cher monsieur, ne la réveillons pas. Si vous avez désir de quelque chose, je suis ici pour vous soigner, et c'est de bon cœur, oui-da!

—Mon bon Patience, tu me trompes, lui dis-je; elle est morte, et moi aussi, et tu viens pour nous ensevelir. Il faut nous mettre dans le même cercueil, entends-tu? car nous sommes fiancés. Où est son anneau? Prends-le et mets-le à mon doigt; la nuit des noces est venue.

Il voulut en vain combattre cette hallucination; je persistai à croire qu'Edmée était morte, et je déclarai que je ne m'endormirais pas dans mon linceul tant que je n'aurais pas l'anneau de ma femme. Edmée, qui avait passé plusieurs nuits à me veiller, était si accablée, qu'elle ne m'entendait pas. D'ailleurs, je parlais bas, comme Patience, par un instinct d'imitation qui ne se rencontre que chez les enfants ou chez les idiots. Je m'obstinai dans ma fantaisie, et Patience, qui craignait qu'elle ne se changeât en fureur, alla prendre doucement une bague de cornaline qu'Edmée avait au doigt et la passa au mien. Aussitôt que je l'eus, je la portai à mes lèvres, puis je croisai mes mains sur ma poitrine dans l'attitude qu'on donne aux cadavres dans le cercueil, et je m'endormis profondément.

Le lendemain, quand on voulut me reprendre la bague, j'entrai en fureur, et on y renonça. Je m'endormis de nouveau, et l'abbé me l'ôta pendant mon sommeil. Mais, quand j'ouvris les yeux, je m'aperçus du rapt et je recommençai à divaguer. Aussitôt Edmée, qui était dans la chambre, accourut à moi et me passa l'anneau au doigt en adressant quelques reproches à l'abbé. Je me calmai sur-le-champ et dis en levant sur elle des yeux éteints:

—N'est-ce pas que tu es ma femme après ta mort comme pendant ta vie?

—Certainement, me dit-elle; dors en paix.

—L'éternité est longue, lui dis-je, et je voudrais l'occuper du souvenir de tes caresses. Mais j'ai beau chercher, je ne retrouve pas la mémoire de ton amour.

Elle se pencha sur moi et me donna un baiser.

...Edmée me passa l'anneau au doigt, en adressant quelques reproches à l'abbé...—Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT

...Edmée me passa l'anneau au doigt, en adressant quelques reproches à l'abbé...—Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT

—Vous avez tort, Edmée, dit l'abbé: de tels remèdes se changent en poison.

—Laissez-moi, l'abbé, lui répondit-elle avec impatience en s'asseyant près de mon lit; laissez-moi, je vous en prie.

Je m'endormis une main dans les siennes, et lui répétant par intervalles:

—On est bien dans la tombe; on est heureux d'être mort, n'est-ce pas?

Durant ma convalescence, Edmée fut beaucoup moins expansive, mais tout aussi assidue. Je lui racontai mes rêves et j'appris d'elle ce qu'il y avait de réel parmi mes souvenirs; sans cette confirmation, j'aurais toujours cru que j'avais tout rêvé. Je la suppliai de me laisser la bague, et elle y consentit. J'aurais dû ajouter, pour reconnaître tant de bontés, que je gardais cet anneau comme un gage d'amitié et non comme un anneau de fiançailles; mais l'idée d'une telle abnégation était au-dessus de mes forces.

Un jour, je demandai des nouvelles de M. de La Marche. Ce fut seulement à Patience que j'osai adresser cette question.

—Parti, répondit-il.

—Comment! parti? repris-je; pour longtemps?

—Pour toujours, s'il plaît à Dieu! Je n'en sais rien, je ne fais pas de questions; mais j'étais dans le jardin par hasard quand il a fait ses adieux, et tout cela était froid comme une nuit de décembre. On s'est pourtant dit de part et d'autre: «Au revoir!» mais, quoique Edmée eût l'air bon et franc qu'elle a toujours, l'autre avait la figure d'un fermier qui voit venir la gelée en avril. Mauprat, Mauprat, on dit que vous êtes devenugrand étudiantetgrand bon sujet.Souvenez-vous de ce que je vous ai dit: quand vous serez vieux, il n'y aura peut-être plus de titres ni de seigneuries. Peut-être qu'on vous appellera le père Mauprat, comme on m'appelle le père Patience, bien que je n'aie jamais été ni moine ni père de famille.

—Eh bien, où veux-tu en venir?

—Souvenez-vous de ce que je vous ai dit, répéta-t-il; il y a bien des manières d'être sorcier, et on peut connaître l'avenir sans s'être donné au diable; moi, je donne ma voix à votre mariage avec la cousine. Continuez à vous bien conduire. Vous voilà savant; on dit que vous lisez couramment dans le premier livre venu. Qu'est-ce qu'il faut de plus? Il y a ici tant de livres, que la sueur me coule du front rien qu'à les voir; il me semble que je recommenceà ne pouvoir pas apprendre à lire.Vous voilà bientôt guéri. Si M. Hubert voulait m'en croire, on ferait la noce à la Saint-Martin.

—Tais-toi, Patience! lui dis-je, tu me fais de la peine; ma cousine ne m'aime pas.

—Je vous dis que si, moi; vous mentez par la gorge! comme disent les nobles. Je sais comme elle vous a soigné, et Marcasse, étant sur le toit, l'a vue à travers sa fenêtre, qui était à genoux au milieu de sa chambre à cinq heures du matin, le jour que vous étiez si mal.

Les imprudentes assertions de Patience, les tendres soins d'Edmée, le départ de M. de La Marche, et, plus que tout le reste, la faiblesse de mon cerveau, furent cause que je me persuadai ce que je désirais; mais, à mesure que je repris mes forces, Edmée rentra dans les bornes de l'amitié tranquille et prudente. Jamais personne ne recouvra la santé avec moins de plaisir que moi; car chaque jour rendait les visites d'Edmée plus courtes, et, quand je pus sortir de ma chambre, je n'eus plus que quelques heures par jour à passer près d'elle, comme avant ma maladie. Elle avait eu l'art merveilleux de me témoigner la plus tendre affection sans jamais se laisser amener à une explication nouvelle sur nos mystérieuses fiançailles. Si je n'avais pas encore la grandeur d'âme de renoncer à mes droits, du moins j'avais acquis assez d'honneur pour ne plus les rappeler, et je me retrouvai précisément dans les mêmes termes avec elle qu'au moment où j'étais tombé malade. M. de La Marche était à Paris; mais, selon elle, il y avait été appelé par les devoirs de sa charge, et il devait revenir à la fin de l'hiver où nous entrions. Rien dans les discours du chevalier ou de l'abbé ne témoignait qu'il y eût rupture entre les fiancés. On parlait rarement du lieutenant général, mais on en parlait naturellement et sans répugnance; je retombai dans mes incertitudes et n'y trouvai d'autre remède que de ressaisir l'empire de ma volonté. «Je la forcerai à me préférer», me disais-je en levant les yeux de dessus mon livre et en regardant les grands yeux impénétrables d'Edmée attachés avec calme sur les lettres de M. de La Marche, que son père recevait de temps en temps, et qu'il lui remettait après les avoir lues. Je me replongeai dans l'étude. Je souffris longtemps d'atroces douleurs à la tête, mais je les surmontai avec stoïcisme; Edmée reprit le cours d'études qu'elle faisait pour moi indirectement durant les soirs d'hiver. J'étonnai de nouveau l'abbé par mon aptitude et la rapidité de mes triomphes. Les soins qu'il avait eus de moi dans ma maladie m'avaient désarmé, et, quoique je ne pusse encore l'aimer cordialement, sachant bien qu'il ne me servait pas auprès de ma cousine, je lui témoignai beaucoup plus de confiance et d'égards que par le passé. Ses longs entretiens me furent aussi utiles que mes lectures: on m'associa aux promenades du parc et aux visites philosophiques à la cabane couverte de neige de Patience. Ce fut un moyen de voir Edmée plus souvent et plus longtemps. Ma conduite fut telle que toute sa méfiance se dissipa et qu'elle ne craignit plus de se trouver seule avec moi. Mais je n'eus guère l'occasion de prouver là mon héroïsme; car l'abbé, dont rien ne pouvait endormir la prudence, était toujours sur nos talons. Je ne souffrais plus de cette surveillance; au contraire, elle me satisfaisait; car, malgré toutes mes résolutions, l'orage bouleversait mes sens dans le mystère, et, une fois ou deux, m'étant trouvé en tête-à-tête avec Edmée, je la quittai brusquement et la laissai seule pour lui cacher mon trouble.

Notre vie était donc tranquille et douce en apparence, et pendant quelque temps elle le fut en effet; mais bientôt je la troublai plus que jamais par un vice que l'éducation développa en moi, et qui jusque-là était resté enfoui sous des vices plus choquants, mais moins funestes; ce vice, qui fit le désespoir de mes nouvelles années, fut la vanité.

Malgré leur système, l'abbé et ma cousine commirent la faute de me savoir trop de gré de mes progrès. Ils s'étaient si peu attendus à ma persévérance, qu'ils en firent tout l'honneur à mes hautes facultés. Peut-être aussi y eut-il de leur part un peu de triomphe personnel à voir avec exagération le succès de leurs idées philosophiques appliquées à mon développement. Ce qu'il y a de certain, c'est que je me laissai facilement persuader que j'avais une haute, intelligence et que j'étais un homme très au-dessus du commun. Bientôt mes chers instituteurs recueillirent le triste fruit de leur imprudence, et déjà il était trop tard pour arrêter l'essor de cet amour démesuré de moi-même.

Peut-être aussi cette passion funeste, comprimée par les mauvais traitements que j'avais subis dans mon enfance, ne fit-elle que se réveiller. Il est à croire que nous portons en nous, dès nos premiers ans, le germe des vertus et des vices que l'action de la vie extérieure féconde avec le temps. Quant à moi, je n'avais pas encore trouvé d'aliment à ma vanité; car de quoi aurais-je pu me pavaner dans les premiers jours que je passai auprès d'Edmée? Mais, dès que cet aliment fut trouvé, la vanité souffrante se leva dans son triomphe et m'inspira autant de présomption qu'elle m'avait suggéré de mauvaise honte et de farouche retenue. J'étais, en outre, aussi charmé de pouvoir enfin communiquer facilement ma pensée que le jeune faucon qui sort du nid et essaye ses ailes nouvellement poussées. Je devins donc aussi bavard que j'avais été silencieux. On se plut trop à mon babil. Je n'eus pas le bon sens de voir qu'on l'écoutait comme celui d'un enfant gâté; je me crus un homme, et, qui plus est, un homme remarquable. Je devins outrecuidant et souverainement ridicule.

Mon oncle le chevalier, qui ne s'était point mêlé de mon éducation et qui avait seulement souri avec une bonté paternelle à mes premiers pas dans la carrière, fut le premier aussi qui s'aperçut de la fausse voie où je m'engageais. Il trouva déplacé que j'élevasse le ton aussi haut que lui, et en fit la remarque à sa fille. Elle m'avertit avec douceur et me dit, pour me faire supporter ses remontrances, que j'avais raison dans la discussion, mais que son père n'était pas d'âge à être converti aux idées nouvelles, et que je devais à sa dignité patriarcale le sacrifice de mes assertions enthousiastes. Je promis de ne plus recommencer, mais je ne tins pas parole.

Le fait est que le chevalier était imbu de beaucoup de préjugés. Il avait reçu une très bonne éducation pour son temps et pour un noble campagnard; mais le siècle avait marché plus vite que lui. Edmée, ardente et romanesque; l'abbé, sentimental et systématique, avaient marché plus vite encore que le siècle; et si l'immense désaccord qui se trouvait entre eux et le patriarche ne se faisait guère sentir, c'était grâce au respect qu'il inspirait ajuste titre et à la tendresse qu'il avait pour sa fille. Je me jetai à plein collier, comme vous pouvez croire, dans les idées d'Edmée; mais je n'eus pas, comme elle, la délicatesse de me taire à point. La violence de mon caractère trouvant une issue dans la politique et dans la philosophie, je goûtais un plaisir indicible à ces orageuses disputes qui préludaient alors en France, dans toutes les réunions et jusque dans le sein des familles, aux tempêtes révolutionnaires. Je pense qu'il n'était pas une maison, palais ou cabane, qui ne nourrît alors son orateur, âpre, bouillant, absolu, et prêt à descendre dans la lice parlementaire. J'étais donc l'orateur du château de Sainte-Sévère, et mon bon oncle, habitué à une apparence d'autorité qui l'empêchait de voir la révolte réelle des esprits, ne put souffrir une contradiction aussi ingénue que la mienne. Il était fier et bouillant, et, de plus, il avait une difficulté à s'exprimer qui augmentait son impatience naturelle, et qui lui donnait de l'humeur contre les autres, à force de lui en donner contre lui-même. Il frappait du pied sur les bûches enflammées de son foyer. Il mettait en pièces ses verres de lunettes, il répandait son tabac à grands flots sur le parquet et faisait retentir des éclats de sa voix sonore les hauts plafonds de son manoir. Tout cela me divertissait cruellement; car, d'un mot tout fraîchement épelé dans mes livres, je renversais le fragile échafaudage des idées de toute sa vie. C'était une grande sottise et un fort sot orgueil de ma part; mais ce besoin de lutte, ce plaisir de déployer intellectuellement l'énergie qui manquait à ma vie physique, m'emportaient sans cesse. En vain Edmée toussait pour m'avertir de me taire et s'efforçait, pour sauver l'amour-propre de son père, de trouver, contre sa propre conscience, quelque raison en sa faveur; la tiédeur de son assistance et l'espèce de concession qu'elle semblait me commander irritaient de plus en plus mon adversaire.

—Laissez-le donc dire, s'écriait-il; Edmée, ne vous mêlez pas de cela; je veux le battre sur tous les points. Si vous nous interrompez toujours, je ne pourrai jamais lui prouver son absurdité.

Et alors la bourrasque soufflait encrescendode part et d'autre, jusqu'à ce que le chevalier, profondément blessé, sortît de l'appartement et allât passer sa mauvaise humeur sur son piqueur ou sur ses chiens de chasse.

Ce qui contribuait à ramener ces querelles déplacées et à nourrir mon obstination ridicule, c'était la bonté extrême elle rapide retour de mon oncle. Au bout d'une heure, il ne se souvenait plus de mes torts ni de sa contrariété; il me parlait comme de coutume et s'enquérait de tous mes désirs et de tous mes besoins avec cette inquiétude paternelle qui le tenait toujours en haleine de générosité. Cet homme incomparable n'eût pas dormi tranquille, s'il n'eût, avant de se coucher, embrassé tous les siens, et s'il n'eût réparé, par une parole ou un regard bienveillant, les vivacités dont le dernier de ses valets avait eu à souffrir dans la journée. Cette bonté eût dû me désarmer et me fermer la bouche à jamais; j'en faisais le serment chaque soir; mais chaque matin, je retournais, comme dit l'Écriture, àmon vomissement.

Edmée souffrait chaque jour davantage du caractère qui se développait en moi, et elle chercha le moyen de m'en corriger. S'il n'y eut jamais de fiancée plus forte et plus réservée, jamais il n'y eut de mère plus tendre qu'elle. Après beaucoup de conférences avec l'abbé, elle résolut de décider son père à rompre un peu l'habitude de notre vie et à transporter notre établissement à Paris pendant les dernières semaines du carnaval. Le séjour de la campagne, le grand isolement où la position de Sainte-Sévère et le mauvais état des chemins nous laissaient depuis l'hiver, l'uniformité des habitudes, tout contribuait à entretenir notre fastidieux ergotage; mon caractère s'y corrompait de plus en plus; mon oncle y prenait encore plus de plaisir que moi, mais sa santé en souffrait, et ces puériles émotions journalières hâtaient sa caducité. L'ennui avait gagné l'abbé; Edmée était triste, soit par suite de notre genre de vie, soit par suite de causes cachées. Elle désira partir, et nous partîmes; car son père, inquiet de sa mélancolie, n'avait d'autre volonté que la sienne. Je tressaillais de joie à l'idée de connaître Paris; et tandis qu'Edmée se flattait de voir le commerce du monde adoucir les aspérités de mon pédantisme, je me rêvais une attitude de conquérant dans ce monde décrit avec tant de dénigrement par nos philosophes. Nous nous mîmes en route par une belle matinée de mars, le chevalier avec sa fille et MlleLeblanc dans une chaise de poste; moi dans une autre avec l'abbé, qui dissimulait mal sa joie de voir la capitale pour la première fois de sa vie, et mon valet de chambre Saint-Jean, qui faisait de profonds saluts à tous les passants pour ne pas perdre ses habitudes de politesse.

Le vieux Bernard, fatigué d'avoir tant parlé, nous avait remis au lendemain. Sommé par nous, à l'heure dite, de tenir sa parole, il reprit son récit en ces termes:

Cette époque marqua dans ma vie une nouvelle phase. À Sainte-Sévère, j'avais été absorbé par mon amour et mes études. J'avais concentré sur ces deux points toute mon énergie. À peine arrivé à Paris, un épais rideau se leva devant mes yeux, et, pendant plusieurs jours, à force de ne rien comprendre, je ne me sentis étonné de rien. J'attribuais à tous les acteurs qui paraissaient sur la scène une supériorité très exagérée; mais je ne m'exagérais pas moins la facilité que j'aurais bientôt à égaler cette puissance idéale. Mon naturel entreprenant et présomptueux voyait partout un défi et nulle part un obstacle.

Logé à un étage séparé dans la maison qu'occupaient mon oncle et ma cousine, je passai désormais la plus grande partie de mon temps auprès de l'abbé. Je ne fus point étourdi des avantages matériels de ma position; mais, en voyant beaucoup de positions équivoques ou pénibles, je commençai à sentir le bien-être de la mienne. Je compris l'excellent caractère de mon gouverneur, et le respect de mon laquais ne me sembla plus incommode. Avec la liberté dont je jouissais, l'argent qui m'était fourni à discrétion et la vigueur athlétique de ma jeunesse, il est étonnant que je ne sois pas tombé dans quelque désordre, ne fût-ce que dans celui du jeu, qui n'allait pas mal à mes instincts decombativité.Ce fut mon ignorance de toute chose qui me préserva; elle me donnait une méfiance excessive, et l'abbé, qui était très pénétrant et qui se sentait responsable de mes actions, sut habilement exploiter ma sauvagerie dédaigneuse. Il l'augmenta à l'égard des choses qui m'eussent été nuisibles, et la dissipa dans le cas contraire. Puis il sut accumuler autour de moi les distractions honnêtes, qui ne remplacent pas les joies de l'amour, mais qui diminuent l'âcreté de ses blessures. Quant aux tentations de la débauche, je ne les connus point. J'avais trop d'orgueil pour désirer une femme qui ne m'eût pas semblé, comme Edmée, la première de toutes.

L'heure du dîner nous réunissait, et, le soir, nous allions dans le monde. En peu de jours, j'en appris plus, à examiner d'un coin de l'appartement ce qui se faisait là, que je ne l'aurais fait en un an de conjectures et de recherches. Je crois que je n'aurais jamais rien compris à la société, vue d'une certaine distance. Rien n'établissait des rapports bien nets entre mon cerveau et ce qui occupait le cerveau des autres hommes. Dès que je me trouvai au milieu de ce chaos, le chaos fut forcé de se débrouiller devant moi et de me laisser connaître une grande partie de ses éléments. Cette route qui me menait à la vie ne fut pas sans charmes, je m'en souviens, à son point de départ. Je n'avais rien à demander, à désirer ou à débattre dans les intérêts sociaux. La fortune m'avait pris par la main. Un beau matin, elle m'avait tiré d'un abîme pour m'asseoir sur l'édredon et pour me faire enfant de famille. Les agitations des autres étaient un amusement pour mes yeux. Mon cœur n'était intéressé à l'avenir que par un point mystérieux, l'amour que j'éprouvais pour Edmée.

La maladie, loin de diminuer ma force physique, l'avait retrempée. Je n'étais plus cet animal lourd et dormeur que la digestion fatiguait, que la fatigue abrutissait. Je sentais la vibration de toutes mes fibres élever dans mon âme des accords inconnus, et je m'étonnais de découvrir en moi des facultés dont pendant si longtemps je n'avais pas soupçonné l'usage. Mes bons parents s'en réjouissaient sans en paraître surpris. Ils avaient si complaisamment auguré de moi dès le principe, qu'ils semblaient n'avoir pas fait d'autre métier toute leur vie que de civiliser des barbares.

Le système nerveux qui venait de se développer en moi, et qui me fit payer pendant tout le reste de ma vie, par de vives et fréquentes souffrances, les jouissances et les avantages qu'il me procura, m'avait rendu surtout impressionnable; et cette aptitude à ressentir l'effet des choses extérieures était aidée d'une puissance d'organes qu'on ne trouve que chez les animaux ou chez les sauvages. Je m'étonnais de l'étiolement des facultés chez les autres. Ces hommes en lunettes, ces femmes dont l'odorat était émoussé par le tabac, ces vieillards précoces, sourds et goutteux avant l'âge, me faisaient peine. Le monde me représentait un hôpital, et, quand je me trouvais avec mon organisation robuste au milieu de ces infirmes, il me semblait que, d'un souffle, je les aurais lancés dans les airs comme des graines de chardon.

Cela me donna le tort et le malheur de m'abandonner à un genre d'orgueil assez sot, qui est de se prévaloir des dons de la nature. Cela me porta à négliger longtemps leur perfectionnement véritable, comme un progrès de luxe. La préoccupation où je fus bientôt de la nullité d'autrui m'empêcha moi-même de m'élever au-dessus de ceux que je croyais désormais m'être inférieurs. Je ne voyais pas que la société est faite d'éléments de peu de valeur, mais que leur arrangement est si savant et si solide, qu'avant d'y mettre la moindre pièce, il faut être reçu praticien. Je ne savais pas qu'il n'y a pas de milieu dans cette société entre le rôle de grand artiste et celui de bon ouvrier. Or je n'étais ni l'un ni l'autre, et, s'il faut dire vrai, toutes mes idées n'ont jamais abouti à m'affranchir de la routine, toute ma force ne m'a servi qu'à réussir à grand'peine à faire comme les autres.

Ainsi, en peu de semaines, je passai d'un excès d'admiration à un excès de dédain pour la société. Dès que j'eus saisi le sens de ses ressorts, ils me parurent si misérablement poussés par une génération débile, que l'attente de mes maîtres fut déçue sans qu'ils s'en doutassent. Au lieu de me sentir dominé et de chercher à m'effacer dans la foule, je m'imaginai que je pourrais la dominer quand je voudrais, et je m'entretins secrètement dans des rêves dont le souvenir me fait rougir. Si je ne me rendis pas souverainement ridicule, c'est grâce à l'excès même de cette vanité, qui eût craint de se commettre en se manifestant.

Paris offrait alors un spectacle que je n'essayerai pas de vous retracer, parce que vous l'avez sans doute étudié maintes fois avec avidité dans les excellents tableaux qu'en ont tracés des témoins oculaires, sous forme d'histoire générale ou de mémoires particuliers. D'ailleurs, une telle peinture sortirait des bornes de mon récit, et j'ai promis seulement de vous raconter le fait capital de mon histoire morale et philosophique. Pour que vous vous fassiez une idée du travail de mon esprit à cette époque, il suffira de vous dire que la guerre de l'indépendance éclatait en Amérique, que Voltaire recevait son apothéose à Paris, et que Franklin, prophète d'une religion politique nouvelle, apportait au sein même de la cour de France la semence de la liberté. La Fayette préparait secrètement sa romanesque expédition, et la plupart des jeunes patriciens étaient entraînés par la mode, par la nouveauté et par le plaisir inhérent à toute opposition qui n'est pas dangereuse.

L'opposition revêtait des formes plus graves et faisait un travail plus sérieux chez les vieux nobles et parmi les membres des parlements; l'esprit de la ligue se retrouvait dans les rangs de ces antiques patriciens et de ces fiers magistrats, qui d'une épaule soutenaient encore pour la forme la monarchie chancelante, et de l'autre prêtaient un large appui aux envahissements de la philosophie. Les privilégiés de la société donnaient ardemment les mains à la ruine prochaine de leurs privilèges, par mécontentement de ce que les rois les avaient restreints. Ils élevaient leurs fils dans des principes constitutionnels, s'imaginaient qu'ils allaient fonder une monarchie nouvelle où le peuple les aiderait à se replacer plus haut que le trône, et c'est pour cela que les plus grandes admirations pour Voltaire et les plus ardentes sympathies pour Franklin furent exprimées dans les salons les plus illustres de Paris.

Une marche si insolite, et, il faut le dire, si peu naturelle, de l'esprit humain avait donné une impulsion toute nouvelle, une sorte de vivacité querelleuse aux relations froides et guindées des vestiges de la cour de Louis XIV. Elle avait aussi mêlé des formes sérieuses et donné une apparence de fond aux frivoles manières de la Régence. La vie pure, mais effacée, de Louis XVI ne comptait pas et n'imposait rien à personne; jamais on ne vit tant de grave babil, tant de maximes creuses, tant de sagesse d'apparat, tant d'inconséquences entre les paroles et la conduite, qu'il s'en débita à cette époque parmi les castes soi-disant éclairées.

Il était nécessaire de vous rappeler ceci pour vous faire comprendre l'admiration que j'eus d'abord pour un monde en apparence si désintéressé, si courageux, si ardent à la poursuite de la vérité; le dégoût que je ressentis bientôt pour tant d'affectation et de légèreté, pour un tel abus des mots les plus sacrés et des convictions les plus saintes. J'étais de bonne foi pour ma part et j'appuyais ma ferveur philosophique, ce sentiment de la liberté nouvellement révélé qu'on appelait alorsle culte de la raison, sur les bases d'une inflexible logique. J'étais jeune et bien constitué, condition première peut-être de la santé du cerveau; mes études n'étaient pas étendues, mais elles étaient solides; on m'avait servi des aliments sains et une digestion facile. Le peu que je savais me servait donc à voir que les autres ne savaient rien ou qu'ils mentaient à eux-mêmes.

Il ne vint pas beaucoup de monde dans les commencements chez le chevalier. Ami d'enfance de M. Turgot et de plusieurs hommes distingués, il ne s'était point mêlé à la jeunesse dorée de son temps, il avait vécu sagement à la campagne après s'être loyalement conduit à la guerre. Sa société se composait donc de quelques graves hommes de robe, de plusieurs vieux militaires et de quelques seigneurs de sa province, vieux et jeunes, à qui une fortune honnête permettait, comme à lui, de venir passer à Paris un hiver sur deux; mais il avait conservé de lointaines relations avec un monde plus brillant, où la beauté et les excellentes manières d'Edmée furent remarquées dès qu'elle y parut. Fille unique, convenablement riche, elle fut recherchée par les importantes maîtresses de maison, espèce d'entremetteuses de haut lieu qui ont toujours quelques jeunes protégés endettés à établir aux dépens d'une famille de province. Puis, quand on sut qu'elle était fiancée à M. de La Marche, rejeton à peu près ruiné d'une très illustre famille, on lui fit encore plus d'accueil, et peu à peu le petit salon qu'elle avait choisi pour les vieux amis de son père devint trop étroit pour les beaux esprits de qualité et de profession et les grandes dames à idées philosophiques, qui voulurent connaître lajeune quakeresseoula rose du Berry(ce furent les noms qu'une femme à la mode lui donna).

Ce rapide succès d'Edmée, dans un monde auquel jusque-là elle avait été inconnue, ne l'étourdit nullement; et l'empire qu'elle possédait sur elle-même était si grand, que jamais, malgré toute l'inquiétude avec laquelle j'épiais ses moindres mouvements, je ne pus savoir si elle était flattée de produire tant d'effet. Ce que je pus remarquer, ce fut l'admirable bon sens qui présidait à toutes ses démarches et à toutes ses paroles. Son attitude à la fois naïve et réservée, un certain mélange d'abandon et de fierté modeste, la faisaient briller parmi les femmes les plus admirées et les plus habituées à capter l'attention; et c'est ici le lieu de dire que je fus extrêmement choqué tout d'abord du ton et de la tenue de ces femmes si vantées; elles me semblaient ridicules dans leurs grâces étudiées, et leur grande habitude du monde me faisait l'effet d'une insupportable effronterie. Moi, si hardi intérieurement et naguère si grossier dans mes manières, je me sentais mal à l'aise et décontenancé auprès d'elles; et il me fallait tous les reproches et toutes les remontrances d'Edmée pour ne pas me livrer à un profond mépris pour cette courtisanerie des regards, de la toilette et des agaceries, qui s'appelait dans le monde la coquetteriepermise, ledésir charmantde plaire, l'amabilité, la grâce. L'abbé était de mon avis. Quand le salon était vide, nous restions quelques instants en famille au coin du feu avant de nous séparer. C'est le moment où l'on sent le besoin de résumer ses impressions éparses et de les communiquer à des êtres sympathiques. L'abbé rompait donc les mêmes lances que moi contre mon oncle et ma cousine. Le chevalier, galant admirateur du beau sexe, qu'il n'avait jamais beaucoup pratiqué, prenait, en vrai chevalier français, la défense de toutes les beautés que nous attaquions impitoyablement. Il accusait, en riant, l'abbé de raisonner à l'égard des femmes comme le renard de la fable à l'égard des raisins. Moi, je renchérissais sur les critiques de l'abbé; c'était une manière de dire avec chaleur à Edmée combien je la préférais à toutes les autres; mais elle en paraissait plus scandalisée que flattée et me reprochait sérieusement cette disposition à la malveillance, qui prenait sa source, disait-elle, dans un immense orgueil.

Il est vrai qu'après avoir généreusement embrassé la défense des personnes mises en cause, elle se rangeait à notre opinion dès que, Rousseau en main, nous lui disions que les femmes du monde avaient à Paris un aircavalieret une manière de regarder un homme en face qui n'est pas tolérable aux yeux d'un sage. Edmée ne savait rien objecter quand Rousseau avait prononcé; elle aimait à reconnaître avec lui que le plus grand charme d'une femme est dans l'attention intelligente et modeste qu'elle donne aux discours graves; et je lui citais toujours la comparaison de la femme supérieure avec un bel enfant aux grands yeux pleins de sentiment, de douceur et de finesse, aux questions timides, aux objections pleines de sens, afin qu'elle se reconnut dans ce portrait, qui semblait avoir été tracé d'après elle. Je renchérissais sur le texte, et, continuant le portrait:

—Une femme vraiment supérieure, lui disais-je en la regardant avec ardeur, est celle qui en sait assez pour ne jamais faire une question ridicule ou déplacée, et pour ne jamais tenir tête à des gens de mérite; cette femme sait se taire, surtout avec les sots qu'elle pourrait railler et les ignorants qu'elle pourrait humilier; elle est indulgente aux absurdités parce qu'elle ne tient pas à montrer son savoir, et elle est attentive aux bonnes choses parce qu'elle désire s'instruire. Son grand désir, c'est de comprendre et non d'enseigner; son grand art (puisqu'il est reconnu qu'il faut de l'art dans l'échange des paroles) n'est pas de mettre en présence deux fiers antagonistes, pressés d'étaler leur science et d'amuser la compagnie en soutenant chacun une thèse dont personne ne désire trouver la solution, mais d'éclaircir toute discussion inutile en y faisant intervenir tous ceux qui peuvent à point y jeter du jour. C'est un talent que je ne vois point chez ces maîtresses de maison si prônées. Chez elles, je vois toujours deux avocats en vogue et un auditoire ébahi, où personne n'est juge; elles ont l'art de rendre le génie ridicule, le vulgaire muet et inerte; et l'on sort de là en disant: «C'est bien parlé», et rien de plus.

Je pense bien que j'avais raison; mais je me souviens aussi que ma grande colère contre les femmes venait de ce qu'elles ne faisaient aucune attention aux gens qui se croyaient du mérite et qui n'avaient pas de célébrité; et ces gens-là, c'était moi, comme vous pouvez bien l'imaginer. D'un autre côté, et maintenant que j'y songe sans prévention et sans vanité blessée, je suis certain que ces femmes avaient un système d'adulation pour les favoris du public, qui ressemblait beaucoup plus à une puérile vanité qu'à une sincère admiration ou à une franche sympathie. Elles étaient comme une sorte d'éditeur de la conversation, écoutant de toutes leurs oreilles, et faisant impérieusement signe à l'auditoire d'écouter religieusement toute niaiserie sortant d'une bouche illustre, tandis qu'elles étouffaient un bâillement et faisaient claquer les branches de leur éventail à toute parole, si excellente qu'elle fût, dès qu'elle n'était pas signée d'un nom en vogue. J'ignore les airs des femmes beaux esprits du XIXesiècle; j'ignore même si cette race subsiste encore: il y a trente ans que je n'ai été dans le monde; mais, quant au passé, vous pouvez croire ce que je vous en dis. Il y en avait cinq ou six qui m'étaient réellement odieuses. L'une avait de l'esprit et dépensait à tort et à travers ses bons mots, qui étaient aussitôt colportés dans tous les salons, et qu'il me fallait entendre répéter vingt fois dans un jour; une autre avait lu Montesquieu et faisait la leçon aux plus vieux magistrats; une troisième jouait de la harpe pitoyablement, mais il était convenu que ses bras étaient les plus beaux de France; et il fallait supporter l'aigre grincement de ses ongles sur les cordes, afin qu'elle pût ôter ses gants d'un air timide et enfantin. Que sais-je des autres? Elles rivalisaient d'affectation et de niaises hypocrisies dont tous les hommes consentaient puérilement à paraître dupes. Une seule était vraiment belle, ne disait rien et plaisait par la nonchalance de ses attitudes. Celle-là eût trouvé grâce devant moi parce qu'elle était ignorante, mais elle en faisait gloire, afin de contraster avec les autres par une piquante ingénuité. Un jour, je découvris qu'elle avait de l'esprit, et je la pris en aversion.

Edmée restait seule dans toute sa fraîcheur de sincérité, dans tout l'éclat de sa grâce naturelle. Assise sur un sofa auprès de M. de Malesherbes, elle était la même personne que j'avais contemplée tant de fois au soleil couchant, sur le banc de pierre au seuil de la chaumière de Patience.

Vous pensez bien que les hommages dont ma cousine était entourée rallumèrent dans mon sein la jalousie assoupie. Depuis qu'obéissant à son ordre, je m'étais livré à l'étude, je ne saurais trop vous dire si j'osais compter sur la promesse qu'elle m'avait faite d'être ma femme lorsque je serais en état de comprendre ses idées et ses sentiments. Il me semblait bien que ce temps était venu, car il est certain que je comprenais Edmée, mieux peut-être qu'aucun des hommes qui lui faisaient la cour en prose et en vers. J'étais bien résolu à ne me plus prévaloir du serment arraché à la Roche-Mauprat; mais la dernière promesse faite librement à la fenêtre de la chapelle, et la conclusion que je pouvais tirer de l'entretien avec l'abbé, surpris par moi dans le parc de Sainte-Sévère; mais l'insistance qu'elle avait mise à m'empêcher de m'éloigner d'elle et à diriger mon éducation; mais les soins maternels qu'elle m'avait prodigués durant ma maladie, tout cela ne me donnait-il pas, sinon des droits, du moins des motifs d'espérance? Il est vrai que son amitié était glaciale dès que ma passion se trahissait dans mes paroles ou dans mes regards; il est vrai que, depuis le premier jour, je n'avais pas fait un pas de plus dans son intimité; il est vrai aussi que M. de La Marche venait souvent dans la maison et qu'elle lui témoignait toujours la même amitié qu'à moi, avec moins de familiarité et plus d'égards, nuance que la différence de nos caractères et de nos âges amenait naturellement, et qui ne prouvait aucune préférence pour l'un ou pour l'autre. Je pouvais donc attribuer sa promesse à un arrêt de sa conscience; l'intérêt qu'elle prenait à m'instruire, au culte qu'elle rendait à la dignité humaine réhabilitée par la philosophie; son affection calme et continue pour M. de La Marche, à un regret profond, dominé par la force et la sagesse de son esprit. Ces perplexités étaient poignantes. L'espoir de forcer son amour par ma soumission et mon dévouement m'avait longtemps soutenu, mais cet espoir commençait à s'affaiblir, car, de l'aveu de tous, j'avais fait des progrès extraordinaires, des efforts prodigieux, et il s'en fallait de beaucoup que l'estime d'Edmée pour moi eût grandi dans la même proportion. Elle n'avait pas paru étonnée de ce qu'elle appelaitma haute intelligence: elle y avait toujours cru; elle l'avait louée plus que de raison. Mais elle ne s'aveuglait pas sur les défauts de mon caractère, sur les vices de mon âme; elle me les reprochait avec une douceur impitoyable, avec une patience faite pour me désespérer, car elle semblait avoir pris le parti de ne m'aimer jamais ni plus ni moins, quoi qu'il arrivât désormais.

Cependant tous lui faisaient la cour, et nul n'était agréé. On avait bien dit dans le monde qu'elle était promise à M. de La Marche, mais on ne comprenait pas plus que moi le retard indéfini apporté à cette union. On en vint à dire qu'elle cherchait des prétextes pour se débarrasser de lui, et on ne trouva pas à motiver cette répugnance autrement qu'en lui supposant une grande passion pour moi. Mon histoire singulière avait fait du bruit: les femmes m'examinaient avec curiosité, les hommes me témoignaient de l'intérêt et une sorte de considération que j'affectais de mépriser, mais à laquelle j'étais assez sensible; et, comme rien n'a crédit dans le monde sans être embelli de quelque fiction, on exagérait étrangement mon esprit, mon aptitude et mon savoir; mais, dès qu'on avait vu, en présence d'Edmée, M. de La Marche et moi, toutes les inductions étaient réduites à néant par le sang-froid et l'aisance de nos manières. Edmée était avec nous en public ce qu'elle était en particulier; M. de La Marche, un mannequin sans âme et parfaitement dressé aux airs convenables; moi, dévoré de passions diverses, mais impénétrable à force d'orgueil, et aussi, je dois l'avouer, de prétentions à la sublimité dumaintien américain.Il faut vous dire que j'avais eu le bonheur d'être présenté à Franklin comme un sincère adepte de la liberté. Sir Arthur Lee m'avait honoré d'une sorte de bienveillance et d'excellents conseils: j'avais donc la tête tournée tout comme ceux que je raillais si durement, et au point même que cette petite gloriole apportait à mes tourments un allègement bien nécessaire. Ne hausserez-vous pas les épaules, si je vous avoue que je prenais le plus grand plaisir du monde à ne point poudrer mes cheveux, à porter de gros souliers, à me présenter partout en habit plus que simple, rigidement propre et de couleur sombre, en un mot, à singer, autant qu'il était permis de le faire alors sans être confondu avec unvéritable roturier, la mise et les allures dubonhomme Richard!J'avais dix-neuf ans et je vivais dans un temps où chacun affectait un rôle; c'est là toute mon excuse.

Je pourrais alléguer aussi que mon trop indulgent et trop naïf gouverneur m'approuvait ouvertement; que mon oncle Hubert, tout en se moquant de moi de temps en temps, me laissait faire, et qu'Edmée ne me disait absolument rien de ce ridicule et semblait ne pas s'en apercevoir.

Le printemps était revenu cependant, nous allions retourner à la campagne; les salons se dépeuplaient, et j'étais toujours dans la même incertitude. Je remarquai un jour que M. de La Marche montrait, malgré lui, le désir de se trouver seul avec Edmée. Je pris d'abord plaisir à le faire souffrir en restant immobile sur ma chaise; mais je crus voir au front d'Edmée ce léger pli que je connaissais si bien, et, après un dialogue muet avec moi-même, je sortis, décidé à voir les suites de ce tête-à-tête et à connaître mon sort, quel qu'il fût.

Je revins au salon au bout d'une heure; mon oncle était rentré; M. de La Marche restait à dîner; Edmée était rêveuse, mais non triste; l'abbé lui adressait avec les yeux des questions qu'elle n'entendait pas ou ne voulait pas entendre.

M. de La Marche accompagna mon oncle à la Comédie-Française. Edmée dit qu'elle avait à écrire et demanda la permission de rester. Je suivis le comte et le chevalier; mais, après le premier acte, je m'esquivai et je rentrai à l'hôtel. Edmée avait fait défendre sa porte, mais je ne pris pas cette défense pour moi; les domestiques trouvaient tout simple que j'agisse en enfant de la maison. J'entrai au salon, tremblant qu'Edmée ne fût dans sa chambre; là, je n'aurais pu la poursuivre. Elle était près de la cheminée et s'amusait à effeuiller les asters bleus et blancs que j'avais cueillis dans une promenade au tombeau de Jean-Jacques Rousseau. Ces fleurs me rappelaient une nuit d'enthousiasme, un clair de lune, les seules heures de bonheur peut-être que je pusse mentionner dans ma vie.

—Déjà rentré? me dit-elle sans se déranger.

—Déjà est un mot bien dur, lui répondis-je; voulez-vous que je me retire dans ma chambre, Edmée?

—Non pas, vous ne me gênez nullement; mais vous auriez plus profité à la représentation deMéropequ'en écoutant ma conversation de ce soir, car je vous avertis que je suis idiote.

—Tant mieux, cousine, vous ne m'humilierez pas, et, pour la première fois, nous serons sur le pied de l'égalité. Mais voulez-vous me dire pourquoi vous méprisez tant mes asters? Je croyais que vous les garderiez comme une relique.

—À cause de Rousseau, dit-elle en souriant avec malice sans lever les yeux sur moi.

—Oh! c'est bien ainsi que je l'entends, repris-je.

—Je joue un jeu très intéressant, dit-elle; ne me dérangez pas.

—Je le connais, lui dis-je; tous les enfants de la Varenne le jouent, et toutes nos bergères croient à l'arrêt du sort que ce jeu révèle. Voulez-vous que je vous explique vos pensées, lorsque vous arrachiez ces pétales quatre à quatre?

—Voyons, grand nécromant!

—Un peu, c'est ainsi quequelqu'unvous aime;beaucoup, c'est ainsi que vous l'aimez;passionnément, un autre vous aime ainsi;pas du tout, voilà comme vous aimez celui-là.

—Et pourrait-on savoir, monsieur le devin, reprit Edmée, dont la figure devint plus sérieuse, ce que signifientquelqu'unetun autre?Je crois que vous êtes comme les antiques pythonisses: vous ne savez pas vous-même le sens de vos oracles.

—Ne sauriez-vous deviner le mien, Edmée?

—J'essayerai d'interpréter l'énigme, si vous voulez me promettre de faire ensuite ce que fit le sphinx vaincu par Œdipe.

—Oh! Edmée, m'écriai-je, il y a longtemps que je me casse la tête contre les murs à cause de vous et de vos interprétations! et cependant vous n'avez pas deviné juste une seule fois.

—Oh! mon Dieu, si! dit-elle en jetant le bouquet sur y la cheminée; vous allez voir. J'aimeun peuM. de La Marche, et je vous aimebeaucoup.Il m'aimepassionnément, et vous ne m'aimezpas du tout.Voilà la vérité.

—Je vous pardonne de tout mon cœur cette méchante interprétation à cause du motbeaucoup, lui répondis-je.

Et j'essayai de prendre ses mains; elle les retira brusquement, et, en vérité, elle eut tort, car, si elle me les eût abandonnées, je me fusse borné à les serrer fraternellement; mais cette sorte de méfiance réveilla des souvenirs dangereux pour moi. Je crois qu'elle avait ce soir-là dans son air et dans ses manières beaucoup de coquetterie, et jusque-là je ne lui en avais jamais vu la moindre velléité. Je me sentis enhardi sans trop savoir pourquoi, et j'osai lui faire des remarques piquantes sur son tête-à-tête avec M. de La Marche. Elle ne prit aucun soin pour repousser mes interprétations et se mit à rire lorsque je la priai de me remercier de la politesse exquise avec laquelle je m'étais retiré en lui voyant froncer le sourcil.


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