—L'honneur et la vie sont pourtant de quelque importance à votre âge, reprit l'abbé visiblement irrité, mais affectant des manières plus douces que jamais; qui sait à quelle folie la ferveur religieuse peut entraîner le trappiste? Car, entre nous soit dit, mon pauvre enfant... voyez, moi, je suis un homme sans exagération; j'ai vu le monde dans ma jeunesse et je n'approuve pas ces partis extrêmes, dictés plus souvent par l'orgueil que par la piété. J'ai consenti à tempérer l'austérité de la règle, mes religieux ont bonne mine et portent des chemises... Croyez bien, mon cher monsieur, que je suis loin d'approuver le dessein de votre parent et que je ferai tout au monde pour l'entraver; mais enfin, s'il persiste, à quoi vous servira mon zèle? Il a la permission de son supérieur et peut se livrer à une inspiration funeste... Vous pouvez être gravement compromis dans une affaire de ce genre; car enfin, quoique vous soyez, à ce qu'on assure, un digne gentilhomme, bien que vous ayez abjuré les erreurs du passé, bien que peut-être votre âme ait toujours haï l'iniquité, vous avez trempé de fait dans bien des exactions que les lois humaines réprouvent et châtient. Qui sait à quelles révélations involontaires le frère Népomucène peut se voir entraîné, s'il provoque l'instruction d'une procédure criminelle? Pourra-t-il la provoquer contre lui-même sans la provoquer en même temps contre vous?... Croyez-moi, je veux la paix... je suis un bon homme...
—Oui, un très bon homme, mon père, répondis-je avec ironie, je le vois parfaitement. Mais ne vous inquiétez pas trop; car il y a un raisonnement fort clair qui doit nous rassurer l'un et l'autre. Si une véritable vocation religieuse pousse frère Jean le trappiste à une réparation publique, il sera facile de lui faire entendre qu'il doit s'arrêter devant la crainte d'entraîner un autre que lui dans l'abîme; car l'esprit du Christ le lui défend. Mais, si ce que je présume est certain, si M. Jean de Mauprat n'a pas la moindre envie de se livrer entre les mains de la justice, ses menaces sont peu faites pour m'épouvanter, et je saurai empêcher qu'elles ne fassent plus de bruit qu'il ne convient.
—C'est donc là toute la réponse que j'aurai à lui porter? dit le prieur en me lançant un regard où perçait le ressentiment.
—Oui, monsieur, répondis-je; à moins qu'il ne lui plaise de recevoir cette réponse de ma propre bouche et de paraître ici. Je suis venu, déterminé à vaincre le dégoût que sa présence m'inspire, et je m'étonne qu'après avoir manifesté un si vif désir de m'entretenir, il se tienne à l'écart quand j'arrive.
—Monsieur, reprit le prieur avec une ridicule majesté, mon devoir est de faire régner en ce lieu saint la paix du Seigneur. Je m'opposerai donc à toute entrevue qui pourrait amener des explications violentes...
—Vous êtes beaucoup trop facile à effrayer, monsieur le prieur, répondis-je; il n'y a lieu ici à aucun emportement. Mais, comme ce n'est pas moi qui ai provoqué ces explications et que je me suis rendu ici par pure complaisance, je renonce de grand cœur à les pousser plus loin et vous remercie d'avoir bien voulu servir d'intermédiaire.
Je le saluai profondément et me retirai.
Je fis à l'abbé, qui m'attendait chez Patience, le récit de cette conférence, et il fut entièrement de mon avis; il pensa, comme moi, que le prieur, loin de travailler à détourner le trappiste de ses prétendus desseins, l'engageait de tout son pouvoir à m'épouvanter pour m'amener à de grands sacrifices d'argent. Il était tout simple, à ses yeux, que ce vieillard, fidèle à l'esprit monacal, voulût mettre dans les mains d'un Mauprat moine le fruit des labeurs et des économies d'un Mauprat séculier.
—C'est là le caractère indélébile du clergé catholique, me dit-il. Il ne saurait vivre sans faire la guerre aux familles et sans épier tous les moyens de les spolier. Il semble que ces biens soient sa propriété et que toutes les voies lui soient bonnes pour les recouvrer. Il n'est pas aussi facile que vous le pensez de se défendre contre ce doucereux brigandage. Les moines ont l'appétit persévérant et l'esprit ingénieux. Soyez prudent et attendez-vous à tout. Vous ne pourrez jamais décider un trappiste à se battre; retranché sous son capuchon, il recevra, courbé et les mains en croix, les plus sanglants outrages; et, sachant fort bien que vous ne l'assassinerez pas, il ne vous craindra guère. Et puis vous ne savez pas ce qu'est la justice dans la main des hommes et de quelle manière un procès criminel est conduit et jugé quand une des parties ne recule devant aucun moyen de séduction et d'épouvante. Le clergé est puissant; la robe est déclamatoire; les mots probité et intégrité résonnent depuis des siècles sur les murs endurcis des prétoires, sans empêcher les juges prévaricateurs et les arrêts iniques. Méfiez-vous, méfiez-vous! Le trappiste peut lancer la meute à bonnet carré sur ses traces et la dépister en disparaissant à point et la laissant sur les vôtres. Vous avez blessé bien des amours-propres en faisant échouer les nombreuses prétentions des épouseurs d'héritage. Un des plus outrés et des plus méchants est proche parent d'un magistrat tout-puissant dans la province. De La Marche a quitté la robe pour l'épée; mais il a pu laisser parmi ses anciens confrères des gens portés à vous desservir. Je suis fâché que vous n'ayez pu le joindre en Amérique et vous mettre bien avec lui. Ne haussez pas les épaules; vous en tuerez dix, et les choses iront de mal en pis. On se vengera, non peut-être sur votre vie, on sait que vous en faites bon marché, mais sur votre honneur; et votre grand-oncle mourra de chagrin... Enfin...
—Vous avez l'habitude de voir tout en noir au premier coup d'œil, quand par hasard vous ne voyez pas le soleil en plein minuit, mon bon abbé, lui dis-je en l'interrompant. Laissez-moi vous dire tout ce qui doit écarter ces sombres pressentiments. Je connais Jean Mauprat de longue main; c'est un insigne imposteur, et, de plus, le dernier des lâches. Il rentrera sous terre à mon aspect, et, dès le premier mot, je lui ferai avouer qu'il n'est ni trappiste, ni moine, ni dévot. Tout ceci est un tour de chevalier d'industrie, et je lui ai entendu jadis faire des projets qui m'empêchent de m'étonner aujourd'hui de son impudence; je le crains donc fort peu.
—Et vous avez tort, reprit l'abbé. Il faut toujours craindre un lâche, parce qu'il nous frappe par derrière au moment où nous l'attendons en face. Si Jean Mauprat n'était pas trappiste, si les papiers qu'il m'a montrés avaient menti, le prieur des carmes est trop subtil et trop prudent pour s'y être laissé prendre. Jamais cet homme-là n'embrassera la cause d'un séculier, et jamais il ne prendra un séculier pour un des siens. Au reste, il faut aller aux informations, et je vais écrire sur-le-champ au supérieur de la Trappe; mais je suis certain qu'elles confirmeront ce que je sais déjà . Il est même possible que Jean de Mauprat soit sincèrement dévot. Rien ne sied mieux à un pareil caractère que certaines nuances de l'esprit catholique. L'inquisition est l'âme de l'Église, et l'inquisition doit sourire à Jean de Mauprat. Je crois volontiers qu'il se livrerait au glaive séculier rien que pour le plaisir de vous perdre avec lui, et que l'ambition de fonder un monastère avec vos deniers est une inspiration subite dont tout l'honneur appartient au prieur des carmes...
—Cela n'est guère probable, mon cher abbé, lui dis-je. D'ailleurs, à quoi nous mèneront ces commentaires? Agissons. Gardons à vue le chevalier, pour que l'animal immonde ne vienne pas empoisonner la sérénité de ses derniers jours. Écrivons à la Trappe, offrons une pension au misérable, et voyons-le venir, tout en épiant avec soin ses moindres démarches. Mon sergent Marcasse est un admirable limier. Mettons-le sur la piste, et, s'il peut parvenir à nous rapporter en langue vulgaire ce qu'il aura vu et entendu, nous saurons bientôt ce qui se passe dans tout le pays.
En devisant ainsi, nous arrivâmes au château à la chute du jour. Je ne sais quelle inquiétude tendre et puérile, comme il en vient aux mères lorsqu'elles s'éloignent un instant de leur progéniture, s'empara de moi en entrant dans cette demeure silencieuse. Cette sécurité éternelle que rien n'avait jamais troublée dans l'enceinte des vieux lambris sacrés, la caducité nonchalante des serviteurs, les portes toujours ouvertes, à tel point que les mendiants entraient parfois dans le salon sans rencontrer personne ou sans causer d'ombrage; toute cette atmosphère de calme, de confiance et d'isolement contrastait avec les pensées de lutte et les soucis dont le retour de Jean et les menaces du carme avaient rempli mon esprit durant quelques heures. Je doublai le pas, et, saisi d'un tremblement involontaire, je traversai la salle de billard. Il me sembla, en cet instant, voir passer sous les fenêtres du rez-de-chaussée une ombre noire qui se glissait parmi les jasmins, et qui disparut dans le crépuscule. Je poussai vivement la porte du salon et m'arrêtai. Tout était silencieux et immobile. J'allais me retirer et chercher Edmée dans la chambre de son père, lorsque je crus voir remuer quelque chose de blanc près de la cheminée où le chevalier se tenait toujours.
—Edmée, êtes-vous ici? m'écriai-je.
Rien ne me répondit. Mon front se couvrit d'une sueur froide et mes genoux tremblèrent. Honteux d'une faiblesse si étrange, je m'élançai vers la cheminée en répétant avec angoisse le nom d'Edmée.
—Est-ce vous enfin, Bernard? me répondit-elle d'une voix tremblante.
Je la saisis dans mes bras; elle était agenouillée auprès du fauteuil de son père et pressait contre ses lèvres les mains glacées du vieillard.
—Grand Dieu! m'écriai-je en distinguant, à la faible clarté qui régnait dans l'appartement, la face livide et roidie du chevalier, notre père a-t-il cessé de vivre?...
—Peut-être, me dit-elle avec un organe étouffé; peut-être évanoui seulement, s'il plaît à Dieu! De la lumière, au nom du ciel, sonnez! Il n'y a qu'un instant qu'il est dans cet état.
Je sonnai à la hâte; l'abbé nous rejoignit, et nous eûmes le bonheur de rappeler mon oncle à la vie.
Mais, lorsqu'il ouvrit les yeux, son esprit semblait lutter contre les impressions d'un rêve pénible.
—Est-il parti, est-il parti, ce misérable fantôme? s'écria-t-il à plusieurs reprises. Holà ! Saint-Jean! mes pistolets!... Mes gens! qu'on jette ce drôle par les fenêtres!
Je soupçonnai la vérité.
—Qu'est-il donc arrivé? dis-je à Edmée à voix basse; qui donc est venu ici durant mon absence?
—Si je vous le dis, répondit Edmée, vous le croirez à peine, et vous nous accuserez de folie, mon père et moi; mais je vous conterai cela tout à l'heure; occupons-nous de mon père.
Elle parvint, par ses douces paroles et ses tendres soins, à rendre le calme au vieillard. Nous le portâmes à son appartement, et il s'endormit tranquille. Quand Edmée eut retiré légèrement sa main de la sienne et abaissé le rideau ouaté sur sa tête, elle s'approcha de l'abbé et de moi, et nous raconta qu'un quart d'heure avant notre retour, un frère quêteur était entré dans le salon où elle brodait selon sa coutume, près de son père assoupi. Peu surprise d'un incident qui arrivait quelquefois, elle s'était levée pour prendre sa bourse sur la cheminée, tout en adressant au moine des paroles de bienveillance. Mais, au moment où elle se retournait par lui tendre son aumône, le chevalier, éveillé en sursaut, s'était écrié en toisant le moine d'un air à la fois courroucé et effrayé:
—Par le diable! monsieur, que venez-vous faire ici sous ce harnais-là ?
Edmée avait alors regardé le visage du moine, et elle avait reconnu...
—Ce que vous n'imagineriez jamais, dit-elle, l'affreux Jean Mauprat! Je ne l'avais vu qu'une heure dans ma vie, mais cette figure repoussante n'était jamais sortie de ma mémoire, et jamais je n'ai eu le moindre accès de fièvre sans qu'elle se présentât devant mes yeux. Je ne pus retenir un cri.
«—N'ayez pas peur, nous dit-il avec un effroyable sourire, je viens ici non en ennemi, mais en suppliant.»
Et il se mit à genoux si près de mon père, que, ne sachant ce qu'il voulait faire, je me jetai entre eux et je poussai violemment le fauteuil à roulettes qui recula jusqu'à la muraille. Alors le moine, parlant d'une voix lugubre, qui rendait encore plus effrayante l'approche de la nuit, se mit à nous déclamer je ne sais quelle formule lamentable de confession, demandant grâce pour ses crimes et se disant déjà couvert du voile noir des parricides lorsqu'ils montent à l'échafaud.
«—Ce malheureux est devenu fou», dit mon père en tirant le cordon de la sonnette.
Mais Saint-Jean est sourd et il ne vint pas. Il nous fallut donc entendre, dans une angoisse inexprimable, les discours étranges de cet homme qui se dit trappiste et qui prétend qu'il vient se livrer au glaive séculier en expiation de ses forfaits. Il voulait, auparavant, demander à mon père son pardon et sa dernière bénédiction. En disant cela, il se traînait sur ses genoux et parlait avec véhémence. Il y avait de l'insulte et de la menace dans le son de cette voix qui proférait les paroles d'une extravagante humilité. Comme il se rapprochait toujours de mon père et que l'idée des sales caresses qu'il semblait vouloir lui adresser me remplissait de dégoût, je lui ordonnai d'un ton assez impérieux de se lever et de parler convenablement. Mon père, courroucé, lui commanda de se taire et de se retirer; et, comme en cet instant il s'écriait: «Non! vous me laisserez embrasser vos genoux!» je le repoussai pour l'empêcher de toucher à mon père. Je frémis d'horreur en songeant que mon gant a effleuré ce froc immonde. Il se retourna vers moi, et, quoiqu'il affectât toujours le repentir et l'humilité, je vis la colère briller dans ses yeux. Mon père fit un violent effort pour se lever, et il se leva en effet comme par miracle; mais aussitôt il retomba évanoui sur son siège; des pas se firent entendre dans le billard, et le moine sortit par la porte vitrée avec la rapidité de l'éclair. C'est alors que vous m'avez trouvée demi-morte et glacée d'épouvante aux pieds de mon père anéanti.
...Edmée avait reconnu Jean Mauprat sous le capuchon du moine...—Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
...Edmée avait reconnu Jean Mauprat sous le capuchon du moine...—Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
—L'abominable lâche n'a pas perdu de temps, vous le voyez, l'abbé! m'écriai-je; il voulait effrayer mon oncle et sa fille: il y a réussi; mais il a compté sans moi, et je jure que, fallût-il le traiter à la mode de la Roche-Mauprat... s'il ose jamais se présenter ici de nouveau...
—Taisez-vous, Bernard, dit Edmée, vous me faites frémir; parlez sagement, et dites-moi tout ce que cela signifie.
Quand je l'eus mise au fait de ce qui était arrivé à l'abbé et à moi, elle nous blâma de ne pas l'avoir prévenue.
—Si j'avais su à quoi je devais m'attendre, nous dit-elle, je n'aurais pas été effrayée, et j'eusse pris des précautions pour ne jamais rester seule à la maison avec mon père et Saint-Jean, qui n'est guère plus ingambe. Maintenant, je ne crains plus rien, et je me tiendrai sur mes gardes. Mais le plus sûr, mon cher Bernard, est d'éviter tout contact avec cet homme odieux et de lui faire l'aumône aussi largement que possible pour nous en débarrasser. L'abbé a raison; il peut être redoutable. Il sait que notre parenté avec lui nous empêchera toujours de nous mettre à l'abri de ses persécutions en invoquant les lois; et, s'il ne peut nous nuire aussi sérieusement qu'il s'en flatte, il peut du moins nous susciter mille dégoûts que je répugne à braver. Jetez-lui de l'or, et qu'il s'en aille; mais ne me quittez plus, Bernard. Voyez, vous m'êtes nécessaire absolument; soyez consolé du mal que vous prétendez m'avoir fait.
Je pressai sa main dans les miennes et jurai de ne jamais m'éloigner d'elle, fut-ce par son ordre, tant que ce trappiste n'aurait pas délivré le pays de sa présence.
L'abbé se chargea des négociations avec le couvent. Il se rendit à la ville le lendemain et porta, de ma part, au trappiste l'assurance expresse que je le ferais sauter par les fenêtres s'il s'avisait jamais de reparaître au château de Sainte-Sévère. Je lui proposai en même temps de subvenir à ses besoins, largement même, à condition qu'il se retirerait sur-le-champ, soit à sa chartreuse, soit dans toute autre retraite séculière ou religieuse, à son choix, et qu'il ne remettrait jamais les pieds en Berry.
Le prieur reçut l'abbé avec tous les témoignages d'un profond dédain et d'une sainte aversion pour son état d'hérésie; loin de le cajoler comme moi, il lui dit qu'il voulait rester étranger à toute cette affaire, qu'il s'en lavait les mains et qu'il se bornerait à transmettre les décisions de part et d'autre, et à donner asile au frère Népomucène, autant par charité chrétienne que pour édifier ses religieux par l'exemple d'un homme vraiment saint. À l'en croire, le frère Népomucène serait le second du nom placé au premier rang de la milice céleste, en vertu des canons de l'Église.
Le jour suivant, l'abbé, rappelé au couvent par un message particulier, eut une entrevue avec le trappiste. À sa grande surprise, il trouva que l'ennemi avait changé de tactique. Il refusait avec indignation toute espèce de secours, se retranchant derrière son vœu de pauvreté et d'humilité, et blâmant avec emphase son cher hôte le prieur d'avoir osé proposer, sans son aveu, l'échange des biens éternels contre les biens périssables. Il refusait de s'expliquer sur le reste et se renfermait dans des réponses ambiguës et boursouflées; Dieu l'inspirerait, disait-il, et il comptait, à la prochaine fête de la Vierge, à l'heure auguste et sublime de la sainte communion, entendre la voix de Jésus parler à son cœur et lui dicter la conduite qu'il aurait à tenir. L'abbé dut craindre de montrer de l'inquiétude en insistant pour percerce saint mystère, et il vint me rendre cette réponse, qui était moins faite que toute autre pour me rassurer.
Cependant les jours et les semaines s'écoulèrent sans que le trappiste donnât le moindre signe de volonté sur quoi que ce soit. Il ne reparut ni au château ni dans les environs, et se tint tellement enfermé aux carmes que peu de personnes virent son visage. Cependant on sut bientôt, et le prieur mit grand soin à en répandre la nouvelle, que Jean de Mauprat, converti à la plus ardente et à la plus exemplaire piété, était de passage, comme pénitent de la Trappe, au couvent des carmes. Chaque matin on fit circuler un nouveau trait de vertu, un nouvel acte d'austérité de ce saint personnage. Les dévotes, avides du merveilleux, voulurent le voir et lui portèrent mille petits présents qu'il refusa avec obstination. Quelquefois il se cachait si bien, qu'on le disait parti pour la Trappe; mais, au moment où nous nous flattions d'en être débarrassés, nous apprenions qu'il venait de s'infliger, dans la cendre et sous le cilice, des mortifications épouvantables; ou bien il avait été, pieds nus, dans les endroits les plus déserts et les plus incultes de la Varenne, accomplir des pèlerinages. On alla jusqu'à dire qu'il faisait des miracles; si le prieur n'était pas guéri de la goutte, c'est que, par esprit de pénitence, il ne voulait pas guérir.
Cette incertitude dura près de deux mois.
Ces jours, qui s'écoulèrent dans l'intimité, furent pour moi délicieux et terribles. Voir Edmée à toute heure, sans crainte d'être indiscret, puisque elle-même m'appelait à ses côtés, lui faire la lecture, causer avec elle de toute chose, partager les tendres soins qu'elle rendait à son père, être de moitié dans sa vie, absolument comme si nous eussions été frère et sœur, c'était un grand bonheur sans doute, mais c'était un dangereux bonheur, et le volcan se ralluma dans mon sein. Quelques paroles confuses, quelques regards troublés me trahirent. Edmée ne fut point aveugle, mais elle resta impénétrable; son œil noir et profond, attaché sur moi comme sur son père avec la sollicitude d'une âme exclusive, se refroidissait quelquefois tout à coup au moment où la violence de ma passion était près d'éclater. Sa physionomie n'exprimait alors qu'une patiente curiosité et la volonté inébranlable de lire jusqu'au fond de mon âme sans me laisser voir seulement la surface de la sienne.
Mes souffrances, quoique vives, me furent chères dans les premiers temps; je me plaisais à les offrir intérieurement à Edmée comme une expiation de mes fautes passées. J'espérais qu'elle les devinerait et qu'elle m'en saurait gré. Elle les vit et ne m'en parla pas. Mon mal s'aigrit, mais il se passa encore des jours avant que je perdisse la force de le cacher. Je dis des jours, parce que, pour quiconque a aimé une femme et s'est trouvé seul avec elle, contenu par sa sévérité, les jours ont dû se compter comme des siècles. Quelle vie pleine et pourtant dévorante! Que de langueur et d'agitation, de tendresse et de colère! Il me semblait que les heures résumaient des années; et aujourd'hui, si je ne rectifiais par des dates l'erreur de ma mémoire, je me persuaderais aisément que ces deux mois remplirent la moitié de ma vie.
Je voudrais peut-être aussi me le persuader pour me réconcilier avec la conduite ridicule et coupable que je tins, au mépris des bonnes résolutions que je venais à peine de former. La rechute fut si prompte et si complète, qu'elle me ferait rougir encore si je ne l'avais cruellement expiée, comme vous le verrez bientôt.
Après une nuit d'angoisse, je lui écrivis une lettre insensée, qui faillit avoir pour moi des résultats effroyables; elle était à peu près conçue en ces termes:
«Vous ne m'aimez point, Edmée, vous ne m'aimerez jamais. Je le sais, je ne demande rien, je n'espère rien; je veux rester près de vous, consacrer ma vie à votre service et à votre défense. Je ferai, pour vous être utile, tout ce qui sera possible à mes forces; mais je souffrirai, et, quoi que je fasse pour le cacher, vous le verrez, et vous attribuerez peut-être à des motifs étrangers une tristesse que je ne pourrai pas renfermer avec un constant héroïsme. Vous m'avez profondément affligé hier en m'engageant à sortir un peupour me distraire.Me distraire de vous, Edmée! quelle amère raillerie! Ne soyez pas cruelle, ma pauvre sœur, car alors vous redevenez mon impérieuse fiancée des mauvais jours... et, malgré moi, je redeviens le brigand que vous détestiez... Ah! si vous saviez combien je suis malheureux! Il y a en moi deux hommes qui se combattent à mort et sans relâche; il faut bien espérer que le brigand succombera; mais il se défend pied à pied et il rugit, parce qu'il se sent couvert de blessures et frappé mortellement. Si vous saviez, si vous saviez, Edmée, quelles luttes, quels combats, quelles larmes de sang mon cœur distille, et quelles fureurs s'allument souvent dans la partie de mon esprit que gouvernent les anges rebelles! Il y a des nuits que je souffre tant, que, dans le délire de mes songes, il me semble que je vous plonge un poignard dans le cœur et que, par une lugubre magie, je vous force ainsi à m'aimer comme je vous aime. Quand je m'éveille, baigné d'une sueur froide, égaré, hors de moi, je suis comme tenté d'aller vous tuer, afin d'anéantir la cause de mes angoisses. Si je ne le fais pas, c'est que je crains de vous aimer morte avec autant de passion et de ténacité que si vous étiez vivante. Je crains d'être contenu, gouverné, dominé par votre image, comme je le suis par votre personne; et puis il n'y a pas de moyen de destruction dans la main de l'homme, l'être qu'il aime et qu'il redoute existe en lui lorsqu'il a cessé d'exister sur la terre. C'est l'âme d'un amant qui sert de cercueil à sa maîtresse et qui conserve à jamais ses brûlantes reliques pour s'en nourrir sans jamais les consumer... Mais, ô ciel! dans quel désordre sont mes idées! Voyez, Edmée, à quel point mon esprit est malade, et prenez pitié de moi. Patientez, permettez-moi d'être triste, ne suspectez jamais mon dévouement; je suis souvent fou, mais je vous chéris toujours. Un mot, un regard de vous me rappellera toujours au sentiment du devoir, et ce devoir me sera doux quand vous daignerez m'en faire souvenir... À l'heure où je vous écris, Edmée, le ciel est chargé de nuées plus sombres et plus lourdes que l'airain; le tonnerre gronde, et à la lueur des éclairs semblent flotter les spectres douloureux du purgatoire. Mon âme est sous le poids de l'orage, mon esprit troublé flotte comme ces clartés incertaines qui jaillissent de l'horizon. Il me semble que mon être va éclater comme la tempête. Ah! si je pouvais élever vers vous une voix semblable à la sienne! si j'avais la puissance de produire au dehors les angoisses et les fureurs qui me rongent! Souvent, quand la tourmente passe sur les grands chênes, vous dites que vous aimez le spectacle de sa colère et de leur résistance. C'est, dites-vous, la lutte des grandes forces, et vous croyez saisir dans les bruits de l'air les imprécations de l'aquilon et les cris douloureux des antiques rameaux. Lequel souffre davantage, Edmée, ou de l'arbre qui résiste ou du vent qui s'épuise à l'attaque? N'est-ce pas toujours le vent qui cède et qui tombe? et alors le ciel, affligé de la défaite de son noble fils, se répand sur la terre en ruisseaux de pleurs. Vous aimez ces folles images, Edmée; et, chaque fois que vous contemplez la force vaincue par la résistance, vous souriez cruellement, et votre regard mystérieux semble insulter à ma misère. Eh bien, n'en doutez pas, vous m'avez jeté à terre, et, quoique brisé, je souffre encore; sachez-le, puisque vous voulez le savoir, puisque vous êtes impitoyable au point de m'interroger et de feindre pour moi la compassion. Je souffre et je n'essaye plus de soulever le pied que le vainqueur orgueilleux a posé sur ma poitrine défaillante.»
Le reste de cette lettre, qui était fort longue, fort décousue et absurde d'un bout à l'autre, était conçu dans le même sens. Ce n'était pas la première fois que j'écrivais à Edmée, quoique vivant sous le même toit et ne la quittant qu'aux heures du repos. Ma passion m'absorbait à tel point, que j'étais invinciblement entraîné à prendre sur mon sommeil pour lui écrire. Je ne croyais jamais lui avoir assez parlé d'elle, assez renouvelé la promesse d'une soumission à laquelle je manquais à chaque instant; mais la lettre dont il s'agit était plus hardie et plus passionnée qu'aucune des autres. Peut-être fut-elle écrite fatalement sous l'influence de la tempête qui éclatait au ciel, tandis que, courbé sur ma table, le front en sueur, la main sèche et brûlante, je traçais avec exaltation la peinture de mes souffrances. Il me semble qu'il se fit en moi un grand calme, voisin du désespoir, lorsque je me jetai sur mon lit après être descendu au salon et avoir glissé ma lettre dans le panier à ouvrage d'Edmée. Le jour se levait chargé à l'horizon des ailes sombres de l'orage qui s'envolait vers d'autres régions. Les arbres, chargés de pluie, s'agitaient encore sous la brise fraîchissante. Profondément triste, mais aveuglément dévoué à la souffrance, je m'endormis soulagé, comme si j'eusse fait le sacrifice de ma vie et de mes espérances. Edmée ne parut pas avoir trouvé ma lettre, car elle n'y répondit pas. Elle avait coutume de le faire verbalement, et c'était pour moi un moyen de provoquer de sa part ces effusions d'amitié fraternelle dont il fallait bien me contenter, et qui versaient du moins un baume sur ma plaie. J'aurais dû me dire que, cette fois, ma lettre devait amener une explication décisive, ou être passée sous silence. Je soupçonnai l'abbé de l'avoir soustraite et jetée au feu, j'accusai Edmée de mépris et de dureté; néanmoins je me tus.
Le lendemain, le temps était parfaitement rétabli. Mon oncle fit une promenade en voiture, et, chemin faisant, nous dit qu'il ne voulait pas mourir sans avoir fait une grande et dernière chasse au renard. Il était passionné pour ce divertissement, et sa santé s'était améliorée au point de rendre à son esprit des velléités de plaisir et d'action. Une étroite berline très légère, attelée de fortes mules, courait rapidement dans les traînes sablonneuses de nos bois, et quelquefois déjà il avait suivi de petites chasses que nous montions pour le distraire. Depuis la visite du trappiste, le chevalier avait comme repris à la vie. Doué de force et d'obstination comme tous ceux de sa race, il semblait qu'il pérît faute d'émotions, car le plus léger appel à son énergie rendait momentanément la chaleur à son sang engourdi. Comme il insista beaucoup sur ce projet de chasse, Edmée s'engagea à organiser avec moi une battue générale et à y prendre une part active. Une des grandes joies du bon vieillard était de la voir à cheval, caracoler hardiment autour de sa voiture et lui tendre toutes les branches fleuries qu'elle arrachait aux buissons en passant. Il fut décidé que je monterais à cheval pour l'escorter et que l'abbé accompagnerait le chevalier dans la berline. Le ban et l'arrière-ban des gardes-chasse, forestiers, piqueurs, voire des braconniers de la Varenne, furent convoqués à cette solennité de famille. Un grand repas fut préparé à l'office pour le retour, avec force pâtés d'oie et vin du terroir. Marcasse, dont j'avais fait mon régisseur à la Roche-Mauprat, et qui avait de grandes connaissances dans l'art de la chasse au renard, passa deux jours entiers à boucher les terriers. Quelques jeunes fermiers des environs, intéressés à la battue et capables de donner un bon conseil dans l'occasion, s'offrirent gracieusement à être de la partie, et enfin Patience, malgré son éloignement pour la destruction des animaux innocents, consentit à suivre la chasse en amateur. Au jour dit, qui se leva chaud et serein sur nos riants projets et sur mon implacable destinée, une cinquantaine de personnes se trouva sur pied avec cors, chevaux et chiens. La journée devait se terminer par une déconfiture de lapins dont le nombre était excessif, et qu'il était facile de détruire en masse en se rabattant sur la partie des bois qui n'aurait pas été traquée pendant la chasse. Chacun de nous s'arma donc d'une carabine, et mon oncle lui-même en prit une pour tirer de sa voiture; ce qu'il faisait encore avec beaucoup d'adresse.
Durant les deux premières heures, Edmée, montée sur une jolie petite jument limousine fort vive, et qu'elle s'amusait à exciter et à retenir avec une coquetterie touchante pour son vieux père, s'écarta peu de la calèche, d'où le chevalier souriant, animé, attendri, la contemplait avec amour. De même que, emportés chaque soir par la rotation de notre globe, nous saluons, en entrant dans la nuit, l'astre radieux qui va régner sur un autre hémisphère, ainsi le vieillard se consolait de mourir en voyant la jeunesse, la force et la beauté de sa fille lui survivre dans une autre génération.
Quand la chasse fut biennouée, Edmée, qui se ressentait certainement de l'humeur guerroyante de la famille, et chez qui le calme de l'âme n'enchaînait pas toujours la fougue du sang, céda aux signes réitérés que lui faisait son père, dont le plus grand désir était de la voir galoper, et elle suivit le lancer, qui était déjà un peu en avant.
—Suis-la, suis-la! me cria le chevalier, qui ne l'avait pas plus tôt vue courir, que sa douce vanité paternelle avait fait place à l'inquiétude.
Je ne me le fis pas dire deux fois, et, enfonçant mes éperons dans le ventre de mon cheval, je rejoignis Edmée dans un sentier de traverse qu'elle avait pris pour retrouver les chasseurs. Je frémis en la voyant se plier comme un jonc sous les branches, tandis que son cheval, excité par elle, l'emportait au milieu du taillis avec la rapidité de l'éclair.
—Edmée, pour l'amour de Dieu! lui criai-je, n'allez pas si vite. Vous allez vous faire tuer.
—Laisse-moi courir, me dit-elle gaiement; mon père me l'a permis. Laisse-moi tranquille, te dis-je; je te donne sur les doigts, si tu arrêtes mon cheval.
—Laisse-moi du moins te suivre, lui dis-je en la serrant de près; ton père me l'a ordonné, et je ne suis là que pour me tuer, s'il t'arrive malheur.
Pourquoi étais-je obsédé par ces idées sinistres, moi qui avais vu si souvent Edmée courir à cheval dans les bois? Je l'ignore. J'étais dans un état bizarre; la chaleur de midi me montait au cerveau, et mes nerfs étaient singulièrement excités. Je n'avais pas déjeuné, me trouvant dans une mauvaise disposition en partant, et, pour me soutenir à jeun, j'avais avalé plusieurs tasses de café mêlé de rhum. Je sentais alors un effroi insurmontable; puis au bout de quelques instants cet effroi fit place à un sentiment inexprimable d'amour et de joie. L'excitation de la course devint si vive, que je m'imaginai n'avoir pas d'autre but que de poursuivre Edmée. À la voir fuir devant moi, aussi légère que sa cavale noire, dont les pieds volaient sans bruit sur la mousse, on l'eut prise pour une fée apparaissant en ce lieu désert pour troubler la raison des hommes et les entraîner sur ses traces au fond de ses retraites perfides. J'oubliai la chasse et tout le reste. Je ne vis qu'Edmée; un nuage passa devant mes yeux et je ne la vis plus, mais je courais toujours; j'étais dans un état de démence muette, lorsqu'elle s'arrêta brusquement.
—Que faisons-nous? me dit-elle. Je n'entends plus la chasse, et j'aperçois la rivière. Nous avons trop donné sur la gauche.
—Au contraire, Edmée, lui répondis-je sans savoir un mot de ce que je disais; encore un temps de galop, et nous y sommes.
—Comme vous êtes rouge! me dit-elle. Mais comment passerons-nous la rivière?
—Puisqu'il y a un chemin, il y a un gué, lui répondis-je. Allons, allons!
J'étais possédé de la rage de courir encore; j'avais une idée, celle de m'enfoncer de plus en plus dans le bois avec elle; mais cette idée était couverte d'un voile, et, lorsque j'essayais de le soulever, je n'avais plus d'autre perception que celle des battements impétueux de ma poitrine et de mes tempes.
Edmée lit un geste d'impatience.
—Ces bois sont maudits; je m'y égare toujours, dit-elle.
Et sans doute elle pensa au jour funeste où elle avait été emportée loin de la chasse et conduite à la Roche-Mauprat; car j'y pensai aussi, et les images qui s'offrirent à mon cerveau me causèrent une sorte de vertige. Je suivis machinalement Edmée vers la rivière. Tout à coup je la vis à l'autre bord. Je fus pris de fureur en voyant que son cheval était plus agile et plus courageux que le mien; car celui-ci fit, pour se risquer dans le gué, qui était assez mauvais, des difficultés durant lesquelles Edmée prit encore sur moi de l'avance. Je mis les flancs de mon cheval en sang; et, quand, après avoir failli être renversé plusieurs fois, je me trouvai sur la rive, je me lançai à la poursuite d'Edmée avec une colère aveugle. Je l'atteignis et je pris la bride de sa jument en m'écriant:
—Arrêtez-vous, Edmée, je le veux! Vous n'irez pas plus loin.
En même temps, je secouai si rudement les rênes, que son cheval se révolta. Elle perdit l'équilibre, et, pour ne pas tomber, elle sauta légèrement entre nos deux chevaux, au risque d'être blessée. Je fus à terre presque aussitôt qu'elle et repoussai vivement les chevaux. Celui d'Edmée, qui était fort doux, s'arrêta et se mit à brouter. Le mien s'emporta et disparut. Tout cela fut l'affaire d'un instant.
J'avais reçu Edmée dans mes bras; elle se dégagea et me dit avec sécheresse:
—Vous êtes fort brutal, Bernard, et je déteste vos manières. À qui en avez-vous?
Troublé, confus, je lui dis que je croyais que sa jument prenait le mors aux dents, et que je craignais qu'il ne lui arrivât malheur en s'abandonnant de la sorte à l'ardeur de la course.
—Et, pour me sauver, vous me faites tomber, au risque de me tuer, répondit-elle. Cela est fort obligeant, en vérité.
—Laissez-moi vous remettre sur votre cheval, lui dis-je.
Et, sans attendre sa permission, je la pris dans mes bras et je l'enlevai de terre.
—Vous savez fort bien que je ne monte pas à cheval ainsi, s'écria-t-elle tout à fait irritée. Laissez-moi, je n'ai pas besoin de vos services.
Mais il ne m'était plus permis d'obéir. Ma tête se perdait; mes bras se crispaient autour de la taille d'Edmée, et c'était en vain que j'essayais de les en détacher; mes lèvres effleurèrent son sein malgré moi; elle pâlit de colère.
—Que je suis malheureux, disais-je avec des yeux pleins de larmes, que je suis malheureux de t'offenser toujours et d'être haï de plus en plus à mesure que je t'aime davantage!
Edmée était de nature impérieuse et violente. Son caractère, habitué à la lutte, avait pris avec les années une énergie inflexible. Ce n'était plus la jeune fille tremblante, fortement inspirée, mais plus ingénieuse que téméraire à la défense, que j'avais serrée dans mes bras à la Roche-Mauprat; c'était une femme intrépide et fière, qui se fût laissé égorger plutôt que de permettre une espérance audacieuse. D'ailleurs, c'était la femme qui se sait aimée avec passion et qui connaît sa puissance. Elle me repoussa donc avec dédain, et, comme je la suivais avec égarement, elle leva sa cravache sur moi et me menaça de me tracer une marque d'ignominie sur le visage, si j'osais toucher seulement à son étrier.
Je tombai à genoux en la suppliant de ne pas me quitter ainsi sans me pardonner. Elle était déjà à cheval, et, regardant autour d'elle pour retrouver son chemin, elle s'écria:
—Il ne me manquait plus que de revoir ces lieux détestés! Voyez, monsieur, voyez où nous sommes!
Je regardai à mon tour et vis que nous étions à la lisière du bois, sur le bord ombragé du petit étang de Gazeau. À deux pas de nous, à travers le bois épaissi depuis le départ de Patience, j'aperçus la porte de la tour qui s'ouvrait comme une bouche noire derrière le feuillage verdoyant.
Je fus pris d'un nouveau vertige, il y eut en moi une lutte terrible des deux instincts. Qui expliquera le mystère qui s'accomplit dans le cerveau de l'homme, alors que l'âme est aux prises avec les sens et qu'une partie de son être cherche à étouffer l'autre? Dans une organisation comme la mienne, cette lutte devait être affreuse, croyez-le bien, et n'imaginez pas que la volonté joue un rôle secondaire chez les natures emportées; c'est une sotte habitude que de dire à un homme épuisé dans de semblables combats: «Vous auriez dû vous vaincre.»
Comment vous expliquerai-je ce qui se passa en moi à l'aspect inattendu de la tour Gazeau? Je ne l'avais vue que deux fois dans ma vie; deux fois elle avait été le témoin des scènes les plus douloureusement émouvantes, et ces scènes n'étaient rien encore auprès de ce qui m'était destiné à cette troisième rencontre; il est des lieux maudits!
Il me semble voir encore, sur cette porte demi-brisée, le sang des deux Mauprat qui l'avait arrosée. Leur criminelle et tragique destinée me fit rougir des instincts de violence que je sentais en moi-même. J'eus horreur de ce que j'éprouvais et je compris pourquoi Edmée ne m'aimait pas. Mais, comme s'il y avait eu dans ce déplorable sang des éléments de sympathique fatalité, je sentais la force effrénée de mes passions grandir en raison de l'effort de ma volonté pour les vaincre. J'avais terrassé toutes les autres intempérances; il n'en restait en moi presque plus de traces. J'étais sobre, j'étais, sinon doux et patient, du moins affectueux et sensible; je concevais au plus haut point les lois de l'honneur et le respect de la dignité d'autrui; mais l'amour était le plus redoutable de mes ennemis, car il se rattachait à tout ce que j'avais acquis de moralité et de délicatesse; c'était le lien entre l'homme ancien et l'homme nouveau, lien indissoluble et dont le milieu m'était presque impossible à trouver.
Debout devant Edmée, qui s'apprêtait à me laisser seul et à pied, furieux de la voir m'échapper pour la dernière fois, car, après l'offense que je venais de lui faire, jamais, sans doute, elle ne braverait le danger d'être seule avec moi, je la regardais d'une manière effrayante. J'étais pâle, mes poings se contractaient; je n'avais qu'à vouloir, et la plus faible de mes étreintes l'eût arrachée de son cheval, terrassée, livrée à mes désirs. Un moment d'abandon à mes instincts farouches, et je pouvais assouvir, éteindre, par la possession d'un instant, le feu qui me dévorait depuis sept années! Edmée n'a jamais su quel péril son honneur a couru dans cette minute d'angoisses; j'en garde un éternel remords; mais Dieu seul en sera juge, car je triomphai, et cette pensée du mal fut la dernière de ma vie. À cette pensée, d'ailleurs, se borna tout mon crime; le reste fut l'ouvrage de la fatalité.
Saisi d'effroi, je tournai brusquement le dos, et, tordant mes mains avec désespoir, je m'enfuis par le sentier qui m'avait amené, sans savoir où j'allais, mais comprenant qu'il fallait me soustraire à ces tentations dangereuses. Le jour était brûlant, l'odeur des bois enivrante; leur aspect me ramenait au sentiment de ma vie sauvage: il fallait fuir ou succomber. Edmée m'ordonnait, d'un geste impérieux, de m'éloigner de sa présence. L'idée de tout autre danger que celui qu'elle courait avec moi ne pouvait, en cet instant, se présenter à ma pensée ni à la sienne; je m'enfonçai dans le bois. Je n'avais pas franchi l'espace de trente pas, qu'un coup de feu partit du lieu où je laissais Edmée. Je m'arrêtai glacé d'épouvante sans savoir pourquoi; car, au milieu d'une battue, un coup de fusil n'était pas chose étrange; mais j'avais l'âme si lugubre, que rien ne pouvait me sembler indifférent. J'allais retourner sur mes pas et rejoindre Edmée, au risque de l'offenser encore, lorsqu'il me sembla entendre un gémissement humain du côté de la tour Gazeau. Je m'élançai et puis je tombai sur mes genoux, comme foudroyé par mon émotion. Il me fallut quelques minutes pour triompher de ma faiblesse; mon cerveau était plein d'images et de bruits lamentables, je ne distinguais plus l'illusion de la réalité; en plein soleil je marchais à tâtons parmi les arbres. Tout à coup je me trouvai face à face avec l'abbé; il était inquiet, il cherchait Edmée. Le chevalier, ayant été se placer avec sa voiture au passage du lancer et n'ayant pas vu sa fille parmi les chasseurs, avait été saisi de crainte. L'abbé s'était jeté à la hâte dans le bois, et bientôt, retrouvant la trace de nos chevaux, il venait s'informer de ce que nous étions devenus. Il avait entendu le coup de feu, mais sans en être effrayé. En me voyant pâle, les cheveux en désordre, l'air égaré, sans cheval et sans fusil (j'avais laissé tomber le mien à l'endroit où je m'étais à demi évanoui, et je n'avais pas songé à le relever), il fut aussi épouvanté que moi et sans savoir plus que moi-même à quel propos.
—Edmée! me dit-il, où est Edmée?
Je lui répondis des paroles sans suite. Il fut si consterné de me voir ainsi, qu'il m'accusa d'un crime en lui-même, comme il me l'a plus tard avoué.
—Malheureux enfant! me dit-il en me secouant fortement le bras pour me rappeler à moi-même, de la prudence, du calme, je vous en supplie!...
Je ne le comprenais pas, mais je l'entraînais vers l'endroit fatal. Ô spectacle ineffaçable! Edmée était étendue par terre, roide et baignée dans son sang. Sa jument broutait l'herbe à quelques pas de là . Patience était debout auprès d'elle les bras croisés sur sa poitrine, la face livide, et le cœur tellement gonflé, qu'il lui fut impossible de répondre à l'abbé, qui l'interrogeait avec des sanglots et des cris. Pour moi, je ne pus comprendre ce qui se passait. Je crois que mon cerveau, déjà troublé par les émotions précédentes, se paralysa entièrement. Je m'assis par terre à côté d'Edmée, dont la poitrine était frappée de deux balles. Je regardai ses yeux éteints, dans un état de stupidité absolue.
...Edmée était étendue par terre, baignant dans son sang...—Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
...Edmée était étendue par terre, baignant dans son sang...—Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
—Éloignez ce misérable! dit Patience à l'abbé en me jetant un regard de mépris; le pervers ne se corrige pas.
—Edmée! Edmée! s'écria l'abbé en se jetant sur l'herbe et en s'efforçant d'étancher le sang avec son mouchoir.
—Morte! morte! dit Patience, et voilà le meurtrier! Elle l'a dit en rendant à Dieu son âme sainte, et c'est Patience qui sera le vengeur! C'est bien dur; mais ce sera!... Dieu l'a voulu, puisque je me suis trouvé là pour entendre la vérité.
—C'est horrible! c'est horrible! criait l'abbé.
J'entendais le son de cette dernière syllabe, et je souriais d'un air égaré en la répétant comme un écho.
Des chasseurs accoururent. Edmée fut emportée. Je crois que son père m'apparut debout et marchant. Je ne saurais, au reste, affirmer que ce ne fut pas une vision mensongère (car je n'avais conscience de rien, et ces moments affreux n'ont laissé en moi que des souvenirs vagues, semblables à ceux d'un rêve), si on ne m'eût assuré que le chevalier sortit de sa calèche sans l'aide de personne, qu'il marcha et qu'il agit avec autant de force et de présence d'esprit qu'un jeune homme. Le lendemain, il tomba dans un état complet d'enfance et d'insensibilité et ne se releva plus de son fauteuil.
Que se passa-t-il quant à moi? Je l'ignore. Quand je repris ma raison, je m'aperçus que j'étais dans un autre endroit de la forêt auprès d'une petite chute d'eau, dont j'écoutais machinalement le murmure avec une sorte de bien-être. Blaireau dormait à mes pieds, et son maître, debout contre un arbre, me regardait attentivement. Le soleil couchant glissait des lames d'or rougeâtre parmi les tiges élancées des jeunes frênes; les fleurs sauvages semblaient me sourire; les oiseaux chantaient mélodieusement. C'était un des plus beaux jours de l'année.
—Quelle magnifique soirée! dis-je à Marcasse. Ce lieu est aussi beau qu'une forêt de l'Amérique. Eh bien, mon vieil ami, que fais-tu là ? Tu aurais dû m'éveiller plus tôt; j'ai fait des rêves affreux.
Marcasse vint s'agenouiller auprès de moi; deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses joues sèches et bilieuses. Il y avait sur son visage, si impassible d'ordinaire, une expression ineffable de pitié, de chagrin et d'affection.
—Pauvre maître! disait-il: égarement, maladie de tête, voilà tout. Grand malheur! mais fidélité ne guérit pas. Éternellement avec vous, quand il faudrait mourir avec vous.
Ses larmes et ses paroles me remplirent de tristesse; mais c'était le résultat d'un instinct sympathique aidé encore de l'affaiblissement de mes organes, car je ne me rappelais rien. Je me jetai dans ses bras en pleurant comme lui, et il me tint serré contre sa poitrine avec une effusion vraiment paternelle. Je pressentais bien que quelque affreux malheur pesait sur moi; mais je craignais de savoir en quoi il consistait, et pour rien au monde je n'eusse voulu l'interroger.
Il me prit par le bras et m'emmena à travers la forêt. Je me laissai conduire comme un enfant, et puis je fus pris d'un nouvel accablement, et il fut forcé de me laisser encore assis pendant une demi-heure. Enfin il me releva et réussit à m'emmener à la Roche-Mauprat, où nous arrivâmes fort tard. Je ne sais ce que j'éprouvai dans la nuit. Marcasse m'a dit que j'avais été en proie à un délire affreux. Il prit sur lui d'envoyer chercher au village le plus voisin un barbier qui me saigna dès le matin, et quelques instants après je repris ma raison.
Mais quel affreux service il me sembla qu'on m'avait rendu!Morte! morte! morte!c'était le seul mot que je pusse articuler. Je ne faisais que gémir et m'agiter sur mon lit. Je voulais sortir et courir à Sainte-Sévère. Mon pauvre sergent se jetait à mes pieds et se mettait en travers de la porte de ma chambre pour m'en empêcher. Il me disait alors, pour me retenir, des choses que je ne comprenais nullement, et je cédais à l'ascendant de sa tendresse et à mon propre épuisement sans pouvoir m'expliquer sa conduite. Dans une de ces luttes, ma saignée se rouvrit, et je me remis au lit sans que Marcasse s'en aperçut. Je tombai peu à peu dans un évanouissement profond, et j'étais presque mort, lorsque, voyant mes lèvres bleues et mes joues violacées, il s'avisa de soulever mon drap et me trouva nageant dans une mare de sang.
C'était, au reste, ce qui pouvait m'arriver de plus heureux. Je demeurai plusieurs jours plongé dans un anéantissement ou la veille différait peu du sommeil, et grâce auquel, ne comprenant rien, je ne souffrais pas.
Un matin, ayant réussi à me faire prendre quelques aliments et voyant qu'avec la force, la tristesse et l'inquiétude me revenaient, il m'annonça avec une joie naïve et tendre qu'Edmée n'était pas morte et qu'on ne désespérait pas de la sauver. Ce fut pour moi un coup de foudre, car j'en étais encore à croire que cette affreuse aventure était l'ouvrage de mon délire. Je me mis à crier et à me tordre les bras d'une manière effrayante. Marcasse, à genoux près de mon lit, me suppliait de me calmer, et vingt fois il me répéta ces paroles, qui me faisaient toujours l'effet des mots dépourvus de sens qu'on entend dans les rêves:
—Vous ne l'avez pas fait exprès; je le sais bien, moi. Non, vous ne l'avez pas fait exprès. C'est un malheur, un fusil qui part dans la main, par hasard.
—Allons, que veux-tu dire? m'écriai-je impatienté; quel fusil? quel hasard? pourquoi moi?
—Ne savez-vous donc pas comment elle a été frappée, maître?
Je passai mes mains sur ma tête comme pour y ramener l'énergie et la vie, et, ne pouvant m'expliquer l'événement mystérieux qui en brisait tous les ressorts, je me crus fou et je restai muet, consterné, craignant de laisser échapper une parole qui pût faire constater la perte de mes facultés.
Enfin peu à peu je ressaisis mes souvenirs; je demandai du vin pour me fortifier, et à peine en eus-je bu quelques gouttes, que toutes les scènes de la fatale journée se déroulèrent comme par magie devant moi. Je me souvins même des paroles que j'avais entendu prononcer à Patience aussitôt après l'événement. Elles étaient comme gravées dans cette partie de la mémoire qui garde le son des mots, alors même que sommeille celle qui sert à en pénétrer le sens. Un instant encore je fus incertain; je me demandai si mon fusil était parti entre mes mains au moment où je quittais Edmée. Je me rappelai clairement que je l'avais déchargé une heure auparavant sur une huppe dont Edmée avait envie de voir de près le plumage; et puis, lorsque le coup qui l'avait frappée s'était fait entendre, mon fusil était dans mes mains, et je ne l'avais jeté par terre que quelques instants après: ce ne pouvait donc être cette arme qui fût partie en tombant. D'ailleurs, j'étais beaucoup trop loin d'Edmée dans ce moment pour que, même en supposant une fatalité incroyable, le coup l'atteignît. Enfin je n'avais pas eu de la journée une seule balle sur moi, et il était impossible que mon fusil se trouvât chargé à mon insu, puisque je ne l'avais pas ôté de la bandoulière depuis que j'avais tué la huppe.
Bien sûr donc que je n'étais pas la cause de l'accident funeste, il me restait à trouver une explication à cette catastrophe foudroyante. Elle m'embarrassa moins que personne; je pensai qu'un tirailleur maladroit avait pris, à travers les branches, le cheval d'Edmée pour une bête fauve, et je ne songeai pas à accuser qui que ce fût d'assassinat volontaire; seulement j'ai compris que j'étais accusé moi-même. J'arrachai la vérité à Marcasse. Il m'apprit que le chevalier et toutes les personnes qui faisaient partie de la chasse avaient attribué ce malheur à un accident fortuit, à une arme qui s'était, à mon grand désespoir, déchargée lorsque mon cheval m'avait renversé; car on pensait que j'avais été jeté par terre. Telle était à peu près l'opinion que chacun émettait. Dans les rares paroles qu'Edmée pouvait prononcer, elle répondait affirmativement à ces commentaires. Une seule personne m'accusait, c'était Patience; mais il m'accusait en secret et sous le sceau du serment auprès de ses deux amis, Marcasse et l'abbé Aubert.
—Je n'ai pas besoin, ajouta Marcasse, de vous dire que l'abbé garde un silence absolu et se refuse à vous croire coupable. Quant à moi, je puis vous jurer que jamais...
—Tais-toi, tais-toi! lui dis-je; ne me dis pas même cela, ce serait supposer que quelqu'un sur la terre peut le croire. Mais Edmée a dit quelque chose d'inouï à Patience au moment où elle a expiré; car elle est morte, tu veux en vain m'abuser; elle est morte, je ne la verrai plus!
—Elle n'est pas morte! s'écria Marcasse.
Et il me fit des serments qui me convainquirent, car je savais qu'il eût fait de vains efforts pour mentir; tout son être se fût mis en révolte contre ses charitables intentions. Quant aux paroles d'Edmée, il se refusa franchement à me les rapporter, et je compris par là qu'elles étaient accablantes. Alors je m'arrachai de mon lit, je repoussai inexorablement Marcasse qui voulait me retenir. Je fis jeter une couverture sur le cheval du métayer et je partis au grand galop. J'avais l'air d'un spectre quand j'arrivai au château. Je me traînai jusqu'au salon sans rencontrer personne que Saint-Jean, qui fit un cri de terreur en m'apercevant et qui disparut sans répondre à mes questions.
Le salon était vide. Le métier d'Edmée, enseveli sous la toile verte que sa main ne devait peut-être plus soulever, me fit l'effet d'une bière sous un linceul. Le grand fauteuil de mon oncle n'était plus dans le coin de la cheminée; mon portrait, que j'avais fait faire à Philadelphie et que j'avais envoyé pendant la guerre d'Amérique, avait été enlevé de la muraille. C'étaient des indices de mort et de malédiction.
Je sortis à la hâte de cette pièce et je montai l'escalier avec la hardiesse que donne l'innocence, mais avec le désespoir dans l'âme. J'allai droit à la chambre d'Edmée, et je tournai la clef aussitôt après avoir frappé. MlleLeblanc vint à ma rencontre, fit de grands cris et s'enfuit en cachant son visage dans ses mains, comme si elle eût vu paraître une bête féroce. Qui donc avait pu répandre d'affreux soupçons sur moi? L'abbé avait-il été assez peu loyal pour le faire? Je sus plus tard qu'Edmée, quoique ferme et généreuse dans ses instants lucides, m'avait accusé tout haut dans le délire.
Je m'approchai de son lit, et, en proie moi-même au délire, sans songer que mon aspect inattendu pouvait lui porter le coup de la mort, j'écartai les rideaux d'une main avide et je regardai Edmée. Jamais je n'ai vu une beauté plus surprenante. Ses grands yeux noirs avaient grandi encore de moitié et brillaient d'un éclat extraordinaire, quoique sans expression, comme des diamants. Ses joues tendues et décolorées, ses lèvres aussi blanches que ses joues, lui donnaient l'aspect d'une belle tête de marbre. Elle me regarda fixement, avec aussi peu d'émotion que si elle eût regardé un tableau ou un meuble, et, retournant un peu son visage vers la muraille, elle dit avec un sourire mystérieux:
—C'est la fleur qu'on appelleEdmea sylvestris.
Je tombai à genoux, je pris sa main, je la couvris de baisers, j'éclatai en sanglots; elle ne s'aperçut de rien. Sa main immobile et glacée resta dans la mienne comme un morceau d'albâtre.
L'abbé entra et me salua d'un air sombre et froid, puis il me fit signe, et, m'éloignant du lit:
—Vous êtes un insensé! me dit-il. Retournez chez vous, ayez la prudence de ne pas venir ici; c'est tout ce qui vous reste à faire.
—Et depuis quand, m'écriai-je transporté de fureur, avez-vous le droit de me chasser du sein de ma famille?
—Hélas! vous n'avez plus de famille, répondit-il avec un accent de douleur qui me désarma. D'un père et d'une fille, il ne reste plus que deux fantômes chez qui la vie morale est éteinte et que la vie physique va bientôt abandonner. Respectez les derniers instants de ceux qui vous ont aimé.
—Et comment puis-je témoigner mon respect et ma douleur en les abandonnant? répondis-je atterré.
—À cet égard, dit l'abbé, je ne veux et ne dois rien vous dire, car vous savez que votre présence est ici une témérité et une profanation. Partez. Quandils ne seront plus(ce qui ne peut tarder), si vous avez des droits sur cette maison, vous y reviendrez, et vous ne m'y trouverez certainement pas pour vous les contester ou pour vous les confirmer. En attendant, comme je ne connais pas ces droits, je crois pouvoir prendre sur moi de faire respecter jusqu'au bout ces deux saintes agonies.
—Malheureux! m'écriai-je, je ne sais à quoi tient que je ne te mette en pièces! Quel abominable caprice te pousse à me retourner vingt fois le poignard dans le sein? Crains-tu que je ne survive à mon malheur? Ne sais-tu pas que trois cercueils sortiront ensemble de cette maison? Crois-tu que je vienne chercher ici autre chose qu'un dernier regard et une dernière bénédiction?
—Dites un dernierpardon, répondit l'abbé d'une voix sinistre et avec un geste d'inexorable condamnation.
—Je dis que vous êtes fou! m'écriai-je, et que, si vous n'étiez pas un prêtre, je vous briserais dans ma main pour la manière dont vous me parlez.
—Je vous crains peu, monsieur, me répondit-il. M'ôter la vie serait me rendre un grand service; mais je suis fâché que vous confirmiez par vos menaces et votre emportement les accusations qui portent sur votre tête. Si je vous voyais touché de repentir, je pleurerais avec vous; mais votre assurance me fait horreur. Jusqu'ici, je n'avais vu en vous qu'un fou furieux; aujourd'hui, je crois voir un scélérat. Retirez-vous.
Je tombai sur un fauteuil, suffoqué de rage et de douleur. Un instant, j'espérai que j'allais mourir. Edmée expirante à côté de moi, et en face de moi un juge saisi d'une telle conviction, que, de doux et timide qu'il était par nature, il se faisait rude et implacable! La perte de celle que j'aimais me précipitait vers le désir de la mort; mais l'accusation horrible qui pesait sur moi réveillait mon énergie.
Je ne pouvais croire qu'une telle accusation tint un seul instant contre l'accent de la vérité. Je m'imaginais qu'il suffirait d'un regard et d'un mot de moi pour la faire tomber; mais je me sentais si consterné, si profondément blessé, que ce moyen de défense m'était refusé; et plus l'opprobre du soupçon s'appesantit sur moi, plus je compris qu'il est presque impossible de se défendre avec succès quand on n'a pour soi que la fierté de l'innocence méconnue.
Je restais accablé sans pouvoir proférer une parole. Il me semblait qu'une voûte de plomb me pesait sur le crâne. La porte se rouvrit, et MlleLeblanc, s'approchant de moi d'un air haineux et guindé, me dit qu'une personne qui était sur l'escalier demandait à me parler. Je sortis machinalement et je trouvai Patience qui m'attendait, les bras croisés, dans son attitude la plus austère et avec une expression de visage qui m'eût commandé le respect et la crainte si j'eusse été coupable.
—Monsieur de Mauprat, dit-il, il est nécessaire que j'aie avec vous un entretien particulier; voulez-vous bien me suivre jusque chez moi?
—Oui, je le veux, répondis-je. Je supporterai toutes les humiliations, pourvu que je sache ce qu'on veut de moi et pourquoi l'on se plaît à outrager le plus infortuné des hommes. Marche, Patience, et va vite, je suis pressé de revenir ici.
Patience marcha devant moi d'un air impassible, et, quand nous fûmes arrivés à sa maisonnette, nous vîmes mon pauvre sergent qui venait d'arriver aussi à la hâte. Ne trouvant pas de cheval pour me suivre et ne voulant pas me quitter, il était venu à pied et si vite, qu'il était baigné de sueur. Il se releva néanmoins avec vivacité du banc sur lequel il s'était jeté sous le berceau de vigne, pour venir à notre rencontre.
—Patience! s'écria-t-il d'un ton dramatique qui m'eût fait sourire s'il m'eût été possible d'avoir une lueur de gaieté dans de tels instants. Vieux fou!... Calomniateur à votre âge?... Fi! monsieur... Perdu par la fortune... vous l'êtes... oui.
Patience, toujours impassible, leva les épaules et dit à son ami:
—Marcasse, vous ne savez ce que vous dites. Allez vous reposer au bout du verger. Vous n'avez rien à faire ici, et je ne puis parler qu'à votre maître. Allez, je le veux, ajouta-t-il en le poussant de la main avec une autorité à laquelle le sergent, quoique fier et chatouilleux, céda par instinct et par habitude.
Quand nous fumes seuls, Patience entra en matière et procéda à un interrogatoire que je résolus de subir afin d'obtenir plus vite moi-même l'éclaircissement de ce qui se passait autour de moi.
—Voulez-vous bien, monsieur, me dit-il, m'apprendre ce que vous comptez faire maintenant?
—Je compte rester dans ma famille, répondis-je, tant que j'aurai une famille, et, quand je n'aurai plus de famille, ce que je ferai n'intéresse personne.
—Mais, monsieur, reprit Patience, si on vous disait que vous ne pouvez pas rester dans votre famille sans porter le coup de la mort à l'un ou à l'autre de ses membres, vous obstineriez-vous à y rester?
—Si j'étais convaincu qu'il en fût ainsi, répondis-je, je ne me montrerais pas devant eux; j'attendrais, au seuil de leur porte, ou le dernier jour de leur vie ou celui de leur rétablissement pour leur redemander une tendresse que je n'ai pas cessé de mériter...
—Ah! nous en sommes là ! dit Patience avec un sourire de mépris. Je ne l'aurais pas cru. Au reste, j'en suis bien aise, c'est plus clair.
—Que voulez-vous dire? m'écriai-je. Parlez, misérable! expliquez-vous.
—Il n'y a ici que vous de misérable, répondit-il froidement et s'asseyant sur son unique escabeau, tandis que je restais debout devant lui.
Je voulais à tout prix qu'il s'expliquât. Je me contins, j'eus même l'humilité de dire que j'écouterais un bon conseil s'il consentait à me répéter les paroles qu'Edmée avait prononcées aussitôt après l'événement, et celles qu'elle disait encore aux heures de la fièvre.
—Non, certes, répondit Patience avec dureté; vous n'êtes pas digne d'entendre un mot de cette bouche, et ce ne sera pas moi qui vous les redirai. Qu'avez-vous besoin de les savoir? Espérez-vous cacher désormais quelque chose aux hommes? Dieu vous a vu, il n'y a pas de secret pour lui. Partez, restez à la Roche-Mauprat, tenez-vous tranquille, et, quand votre oncle sera mort, que vos affaires seront réglées, quittez le pays. Si vous m'en croyez même, quittez-le dès à présent. Je ne veux pas vous faire poursuivre, à moins que vous ne m'y forciez par votre conduite. Mais d'autres que moi ont, sinon la certitude, du moins le soupçon de la vérité. Avant qu'il soit deux jours, un mot dit au hasard dans le public, l'indiscrétion d'un domestique, peuvent éveiller l'attention de la justice, et de là à l'échafaud, quand on est coupable, il n'y a qu'un pas. Je ne vous haïssais point, j'ai même eu de l'amitié pour vous; croyez donc ce bon conseil que vous vous dites disposé à recevoir. Partez, ou tenez-vous caché et prêt à fuir. Je ne voudrais pas votre perte, Edmée ne la voudrait pas non plus... ainsi... Entendez-vous?
—Vous êtes insensé de croire que j'écouterai un semblable conseil. Moi, me cacher! moi, fuir comme un coupable! vous n'y songez pas! Allez, allez, je vous brave tous. Je ne sais quelle fureur et quelle haine vous rongent, vous liguent contre moi; je ne sais pourquoi vous voulez m'empêcher de voir mon oncle et ma cousine; mais je méprise vos folies. Ma place est ici, je ne m'en éloignerai que sur l'ordre formel de ma cousine ou de mon oncle, et encore faudra-t-il que j'entende cet ordre sortir de leur bouche; car je ne me laisserai transmettre d'avis par aucun étranger. Ainsi donc, merci de votre sagesse, monsieur Patience, la mienne ici suffira. Je vous salue.
Je m'apprêtais à sortir de la chaumière, lorsqu'il s'élança au-devant de moi, et un instant je le vis disposé à employer la force pour me retenir. Malgré son âge avancé, malgré ma grande taille et ma force athlétique, il était encore capable de soutenir une lutte de ce genre peut-être avec avantage. Petit, voûté, large des épaules, c'était un hercule.
Il s'arrêta pourtant au moment où il levait le bras sur moi, et, saisi d'un de ces accès de vive sensibilité auxquels il était sujet dans les moments de sa plus grande rudesse, il me regarda d'un air attendri et me parla avec douceur.
—Malheureux! me dit-il, toi que j'ai aimé comme mon enfant, car je te regardais comme le frère d'Edmée, ne cours pas à ta perte. Je t'en supplie au nom de celle que tu as assassinée et que tu aimes encore, je le sais, mais que tu ne peux plus revoir. Crois-moi, ta famille était, hier encore, un vaisseau superbe dont tu tenais le gouvernail; aujourd'hui c'est un vaisseau échoué qui n'a plus ni voile ni pilote; il faut que les mousses fassent la manœuvre, comme dit l'ami Marcasse. Eh bien, mon pauvre naufragé, ne vous obstinez pas à vous noyer; je vous tends la corde, prenez-la; un jour de plus, et il sera trop tard. Songez que, si la justice s'empare de vous, celui qui essaye aujourd'hui de vous sauver sera obligé demain de vous accuser et de vous condamner. Ne me forcez pas à faire une chose dont la seule pensée m'arrache des larmes. Bernard, vous avez été aimé, mon enfant, vivez encore aujourd'hui sur le passé.
Je fondis en larmes, et le sergent, qui rentra en cet instant, se mit à pleurer aussi et à me supplier de retourner à la Roche-Mauprat. Mais bientôt je me relevai, et les repoussant:
—Je sais que vous êtes des hommes excellents, leur dis-je; vous êtes généreux et vous m'aimez bien, puisque, me croyant souillé d'un crime effroyable, vous songez encore à me sauver la vie. Mais rassurez-vous, mes amis, je suis pur de ce crime, et je désire, au contraire, qu'on cherche des éclaircissements qui m'absoudront, soyez-en sûrs. Je dois à ma famille de vivre jusqu'à ce que mon honneur soit réhabilité. Ensuite, si je suis condamné à voir périr ma cousine, comme je n'ai qu'elle à aimer sur la terre, je me ferai sauter la cervelle. Pourquoi donc serais-je accablé? Je ne tiens pas à la vie. Que Dieu rende douces et sereines les dernières heures de celle à qui je ne survivrai certainement pas! c'est tout ce que je lui demande.
Patience secoua la tête d'un air sombre et mécontent. Il était si convaincu de mon crime, que toutes mes dénégations m'aliénaient sa pitié. Marcasse m'aimait quand même; mais je n'avais pour garant de mon innocence que moi seul au monde.
—Si vous retournez au château, vous allez jurer ici de ne pas rentrer dans la chambre de votre cousine ou de votre oncle sans l'autorisation de l'abbé! s'écria Patience.
—Je jure que je suis innocent, répondis-je, et que je ne me laisserai convaincre de crime par personne. Arrière tous deux! laissez-moi. Patience, si vous croyez qu'il soit de votre devoir de me dénoncer, allez, faites-le; tout ce que je désire, c'est qu'on ne me condamne pas sans m'entendre; j'aime mieux le tribunal des lois que celui de l'opinion.
Je m'élançai hors de la chaumière et je retournai au château. Cependant, ne voulant pas faire d'esclandre devant les valets et sachant bien qu'on ne pourrait me cacher le véritable état d'Edmée, j'allai m'enfermer dans la chambre que j'habitais ordinairement.
Mais, au moment où j'en sortais, vers le soir, pour savoir des nouvelles des deux malades, MlleLeblanc me dit de nouveau qu'on me demandait dehors. Je remarquai sur son visage une double expression de satisfaction et de peur. Je compris qu'on venait m'arrêter, et je pressentis (ce qui était vrai) que MlleLeblanc m'avait dénoncé. Je me mis à la fenêtre, et je vis dans la cour des cavaliers de la maréchaussée.
—C'est bien, dis-je, il faut que mon destin s'accomplisse.
Mais, avant de quitter, pour toujours peut-être, cette maison où je laissais mon âme, je voulus revoir Edmée pour la dernière fois. Je marchai droit à sa chambre. MlleLeblanc voulut se jeter en travers de la porte; je la poussai si rudement, qu'elle tomba, et se fit, je crois, un peu de mal. Elle remplit la maison de ses cris et fit grand bruit plus tard, dans les débats, de ce qu'il lui plaisait d'appeler une tentative d'assassinat sur sa personne. J'entrai donc chez Edmée; j'y trouvai l'abbé et le médecin. J'écoutai en silence ce que disait celui-ci. J'appris que les blessures n'étaient pas mortelles par elles-mêmes, qu'elles ne seraient même pas très graves, si une violente irritation du cerveau ne compliquait le mal et ne faisait craindre le tétanos. Ce mot affreux tomba sur moi comme un arrêt de mort. À la suite de blessures reçues à la guerre, j'avais vu en Amérique beaucoup de personnes mourir de cette terrible maladie. Je m'approchai du lit. L'abbé était si consterné, qu'il ne songea point à m'en empêcher. Je pris la main d'Edmée, toujours insensible et froide. Je la baisai une dernière fois, et, sans dire un seul mot aux autres personnes, j'allai me livrer à la maréchaussée.
Je fus immédiatement enfermé dans la prison de la prévôté, à la Châtre; le lieutenant criminel au bailliage d'Issoudun prit en main l'assassinat de Mllede Mauprat et obtint permission de faire publier un monitoire le lendemain. Il se rendit au village de Sainte-Sévère et dans les fermes des environs du bois de la Curat, où l'événement s'était passé, et reçut les dépositions de plus de trente témoins. Je fus décrété de prise de corps huit jours après mon arrestation. Si j'avais eu l'esprit assez libre, ou si quelqu'un se fût intéressé à moi, cette infraction à la loi et beaucoup d'autres, qui eurent lieu durant le procès, auraient pu être hardiment invoquées en ma faveur et eussent prouvé qu'une haine cachée présidait aux poursuites. Dans tout le cours de l'affaire, une main invisible dirigea tout avec une célérité et une âpreté implacables.
La première instruction n'avait produit qu'une seule charge contre moi, celle de MlleLeblanc. Tandis que tous les chasseurs déclaraient ne rien savoir et n'avoir aucune raison de regarder cet accident comme un meurtre volontaire, MlleLeblanc, qui me haïssait de longue main pour quelques plaisanteries que je m'étais permises sur son compte, et qui, d'ailleurs, avait été gagnée, comme on l'a su depuis, déclara qu'Edmée, au sortir de son premier évanouissement, étant sans fièvre et raisonnant fort bien, lui avait confié, en lui recommandant le secret, qu'elle avait été insultée, menacée, jetée à bas de son cheval et enfin assassinée par moi. Cette méchante fille, s'emparant des révélations qu'Edmée avait faites dans la fièvre, composa assez habilement un récit complet et l'embellit de toutes les richesses de sa haine. Dénaturant les paroles vagues et les impressions délirantes de sa maîtresse, elle affirma par serment qu'Edmée m'avait vu diriger le canon de ma carabine sur elle en disant: «Je te l'ai promis, tu ne mourras que de ma main.»
Saint-Jean, interrogé le même jour, déclara ne rien savoir que ce que MlleLeblanc lui avait raconté dans la soirée, et son récit fut exactement conforme à la déposition précédente. Saint-Jean était un honnête homme, mais froid et borné. Par amour de la ponctualité, il n'omit aucun des renseignements oiseux qui pouvaient être mal interprétés contre moi. Il assura que j'avais toujours été bizarre, brouillon, fantasque; que j'étais sujet à des maux de tête durant lesquels je ne me connaissais plus; qu'en proie plusieurs fois déjà à des crises nerveuses, j'avais parlé de sang et de meurtre à une personne que je croyais toujours voir; enfin que j'étais d'un caractère tellement emporté, que j'étaiscapable de jeter n'importe quoi à la tête d'une personne, quoique pourtant je ne me fusse jamais porté, à sa connaissance, à aucun excès de ce genre.Telles sont souvent les dépositions qui décident de la vie et de la mort en matière criminelle.