VI

René Vincy était entré chez les Offarel sous une impression pénible, il en sortit sous une impression plus pénible encore. Tout à l'heure il était mécontent des choses, maintenant il était mécontent de lui-même. Il était venu chez Rosalie, dans le but de lui procurer une douceur et de lui épargner le petit ennui d'apprendre son succès de la veille par une bouche autre que la sienne;—et cette visite avait causé une souffrance nouvelle à la jeune fille. Quoique le poète n'eût jamais eu pour cette enfant aux beaux yeux noirs qu'un amour d'imagination, cet amour avait été trop sincère pour qu'il n'en conservât point ces deux sentiments, les derniers à mourir dans l'agonie d'une passion: un pouvoir extraordinaire de suivre les moindres mouvements de ce cœur de vierge, et une pitié, inefficace autant que douloureuse, pour toutes les souffrances qu'il infligeait à ce cœur. Une fois de plus il se posa cette question: « N'est-il pas de mon devoir de lui dire que je ne l'aime plus?... » question insoluble, car elle ne comporte que deux réponses: la brutalité égoïste et cruelle, si l'on est simple; et, si l'on est compliqué, la lâcheté d'Adolphe, avec son affreux mélange de compassion et de trahison!... Le jeune homme secoua la tête pour chasser l'importune pensée, il se dit l'éternel: « Nous verrons, plus tard... » avec lequel tant de bourreaux de cette espèce ont prolongé tant d'agonies, puis il se força de regarder autour de lui. Ses pas l'avaient porté, sans qu'il y prît garde, dans la portion du faubourg Saint-Germain où, plus jeune, il aimait à se promener, quand, enivré par la lecture des romans de Balzac, cetteIliadedangereuse des plébéiens pauvres, il évoquait derrière les hautes fenêtres le profil d'une duchesse de Langeais ou de Maufrigneuse. Il se trouvait dans cette large et taciturne rue Barbet-de-Jouy qui semble en effet un cadre tout préparé à quelque grande dame d'une aristocratie un peu artificielle, par l'absence totale de boutiques au rez-de-chaussée de ses maisons, par l'opulence de quelques-uns de ses hôtels et le caractère à demi provincial de ses jardins entourés de murs. Une inévitable association d'idées ramena le souvenir de René vers l'hôtel Komof, et, presque aussitôt, la pensée de la seigneuriale demeure de la comtesse réveilla en lui, pour la quatrième fois de la journée, l'image, de plus en plus nette, de madame Moraines. Cette fois son âme, fatiguée des émotions chagrinantes qu'elle venait de traverser, s'absorba tout entière dans cette image au lieu de la chasser. Songer à madame Moraines, c'était oublier Rosalie et c'était surtout se détendre dans une sensation uniquement douce. Après quelques minutes de cette contemplation intime, le dévidement naturel de sa rêverie conduisit le jeune homme à se demander: « Quand la reverrai je? » Il se rappela la voix et le sourire qu'elle avait eus pour prononcer ces mots: « Les jours d'Opéra, avant le dîner... » Les jours d'Opéra? Cet apprenti élégant ne les connaissait même point. Il éprouva un plaisir enfantin, et hors de proportion avec sa cause apparente, celui d'un homme qui agit dans le sens de ses plus inconscients désirs, à gagner précipitamment le boulevard des Invalides où il chercha une affiche des spectacles du soir. On était au vendredi et cette affiche annonçait lesHuguenots. Le cœur du jeune homme se mit à battre plus vite. Il avait oublié et Rosalie, et ses remords de tout à l'heure, et la question qu'il s'était posée. La voix intérieure, celle qui chuchote à l'oreille de notre âme des conseils dont, à la réflexion, nous demeurons nous-même stupéfiés, venait de lui murmurer: « Madame Moraines sera chez elle aujourd'hui... Si j'y allais?... »

« Si j'y allais?... » se répéta-t-il tout haut, et la seule idée de cette visite lui infligea un serrement de gorge et comme un tremblement intérieur. C'est la facilité avec laquelle naissent et renaissent ces émotions extrêmes, et à propos des moindres circonstances, qui fait de la vie passionnelle des jeunes gens un si étrange va-et-vient de volontés tour à tour effrénées et misérables. Celui-ci n'eut pas plutôt formulé cette tentation dont il était assailli, qu'il haussa les épaules et se dit: « C'est insensé... » Puis cet arrêt une fois porté, il se mit, sous prétexte d'accumuler les objections, à plaider la cause de son propre désir: « Comment me recevrait-elle?... » Le souvenir des beaux yeux et du beau sourire lui faisait se répondre tout bas: « Mais elle a été si aimable, si indulgente... » Il reprenait: « Que lui dirais-je pour justifier cette visite, moins de vingt-quatre heures après l'avoir quittée?... »—« Bah! répliquait la voix tentatrice, l'occasion inspire. »—« Mais je ne suis pas seulement habillé... » Il n'avait qu'à passer rue Coëtlogon, « Mais je ne sais pas même son adresse... »—« Claude la sait. Je n'ai qu'à la lui demander. » Quand l'idée d'une visite à son ami lui eut traversé l'esprit, il sentit qu'en tous cas il lui serait impossible de ne pas mettre du moins cette part de son projet à exécution. Aller chez Claude, c'était faire le premier pas du côté de madame Moraines; mais, au lieu de se l'avouer, René eut la petite hypocrisie de se donner d'autres raisons: ne devait-il pas à son ami de prendre de ses nouvelles? Il l'avait quitté si malheureux la veille, si évidemment crispé. Peut-être pleurait-il comme un enfant? Peut-être se préparait-il à chercher querelle à Salvaney? Le poète justifiait ainsi la hâte avec laquelle il se dirigeait maintenant vers la rue de Varenne. Ce n'était pas seulement l'adresse de Suzanne qu'il espérait obtenir, c'était encore des renseignements sur elle,—et il s'ingéniait à se démontrer qu'il remplissait simplement un devoir d'amitié.

Il aperçut le tournant de la rue de Bellechasse, puis la porte cochère de l'étrange maison où Larcher avait élu domicile. Elle était en travers, cette porte, et, une fois poussée, on se trouvait dans une immense cour où tout trahissait l'abandon, depuis l'herbe grandie entre les pavés jusqu'aux toiles d'araignées dont s'encombrait le vitrage des écuries désertes, à gauche. Au fond de cette cour solitaire, se dressait un vaste hôtel, construction du temps de Louis XIV, sur le fronton duquel on lisait encore la fière devise des Saint-Euverte, dont ç'avait été la demeure familiale: «Fortiter. » Les pierres de cette bâtisse, rongées par les intempéries, ses hautes fenêtres fermées de volets, son silence, s'harmonisaient avec la solitude de la cour. Cet antique faubourg Saint-Germain renferme de ces maisons, singulières comme la destinée de leurs maîtres, et dont les artistes curieux du pittoresque psychologique,—si l'on peut unir ces deux mots pour définir une presque indéfinissable nuance,—raffoleront toujours. René connaissait, par son ami, l'histoire de l'hôtel, et comment le vieux marquis de Saint-Euverte s'était retiré avec ses petits-fils dans ses terres du Poitou depuis six ans, désespéré par la mort presque simultanée de ses trois filles, de ses gendres et de sa femme. Une épidémie de fièvre typhoïde, contractée dans une petite ville d'eaux où toute la famille était réunie, avait fait de ce vieillard heureux l'aïeul d'une tribu d'orphelins. Du vivant de la marquise, administratrice excellente de la fortune commune, deux petits appartements étaient loués dans l'hôtel à des personnes d'occupations tranquilles. Ces deux appartements avaient aussi leur histoire: le grand-père du marquis actuel les avait aménagés dans la vieille demeure pour deux cousins, chevaliers de Saint-Louis et anciens émigrés, qui avaient achevé là une existence errante et pauvre. M. de Saint-Euverte avait laissé les choses dans l'état où sa femme les avait mises. Claude se trouvait ainsi installé dans une des ailes du morne et silencieux bâtiment, et il s'y trouvait installé seul. L'autre locataire avait donné congé par dégoût de la tristesse de cette vaste maison, et aucun nouvel amateur ne s'était présenté pour s'enterrer dans cet énorme tombeau dressé entre une cour abandonnée et un jardin plus abandonné encore. Mais tout plaisait à l'écrivain de ce qui, précisément, déplaisait aux autres. L'étrangeté du lieu ravissait en lui à la fois le faiseur de paradoxes et le rêveur. Le caractère extravagant de son existence d'artiste viveur et mondain encadrée dans cette solennelle solitude lui plaisait, non moins que le calme dont il pouvait entourer ses agonies intimes. Le romantisme analytique dont il se savait atteint et qu'il développait complaisamment en lui, comme un médecin qui cultiverait sa maladie par amour d'un beau « cas », se délectait dans cette retraite. Il avait en outre l'avantage d'y jouir d'une absolue indépendance. Le concierge, conquis par des billets de théâtre et fasciné par la réputation de son locataire, l'aurait laissé renouveler dans le vestibule de l'hôtel Saint-Euverte les saturnales de l'hôtel Pimodan, si l'envie avait pris Larcher de fonder à nouveau un club de Haschischins, ou de reproduire quelque scène d'orgie littéraire, par goût archaïque du genre 1830. Ce concierge était d'ailleurs absent de sa loge, comme cela lui arrivait la moitié de la journée, lorsque René voulut demander si son ami était là, en sorte que le jeune homme gagna tout droit le perron. Il entra dans le grand vestibule dont la grande lanterne attestait la magnificence des réceptions d'autrefois. Il s'engagea sur un escalier de pierre qu'une grille en fer forgé accompagnait jusqu'en haut. Au second étage, il tourna dans un couloir, à l'extrémité duquel une double portière en étoffe orientale annonçait les curiosités d'une installation moderne, au fond de cet hôtel où les ombres des grands seigneurs à perruques semblaient devoir errer durant la nuit. Le domestique qui vint ouvrir au coup de sonnette offrait cette physionomie particulière à presque tous les gardiens des antiques bâtisses, et qui traduit une des mille influences secrètes des endroits sur la personnalité humaine, car elle se retrouve également chez ceux qui montrent les châteaux en ruine ou les portions réservées des cathédrales. Ce sont des visages qui sentent l'humidité, croirait-on, des nuances de teints verdâtres, une sauvagerie d'oiseau de nuit dans l'œil et dans la bouche. Ferdinand,—c'était le nom du personnage,—présentait cette différence avec ses confrères qu'il était vêtu avec une recherche toute contemporaine, portant comme il faisait la défroque de son maître. Il avait été valet de chambre au service du feu comte de Saint-Euverte, et cumulait ses actuelles fonctions de domestique auprès de Claude avec celles de surveillant de l'hôtel, dont il ne sortait pas beaucoup plus d'une fois par mois. C'était le concierge qui se chargeait de toutes les courses de l'écrivain, et la femme de ce concierge cuisinait pour lui. Tout ce petit monde vivait sous la fascination de Claude, qui possédait, à un rare degré, le don de s'attacher les inférieurs, par une entente curieuse des caractères et aussi par son enfantine bonté. Quand Ferdinand aperçut le visiteur, il ne put retenir une expression de vive inquiétude.

—« On a laissé monter Monsieur, » dit-il, « je vais être grondé... »

—« Claude travaille? » demanda René en souriant de la naïve frayeur du bonhomme. Ferdinand se trouvait au dépourvu devant une visite à laquelle son maître n'avait évidemment pas songé.

—« Non, » répondit le domestique presque à voix basse, « mais MmeColette est là. »

—« Demandez-lui s'il veut me recevoir une minute, » fit le poète curieux de savoir quelle attitude les deux amants observaient vis-à-vis l'un de l'autre, après la scène de la veille, et il ajouta: « Je prends tout sur moi » pour achever de vaincre l'hésitation du valet de chambre.

—« Monsieur peut monter, » revint dire ce dernier, et il précéda le jeune homme à travers l'antichambre, puis le long du petit escalier intérieur qui conduisait aux trois pièces où Claude se tenait d'ordinaire et qu'il appelait suivant le cas son « pensoir » ou son « souffroir. » L'aspect de cet escalier et des deux premières de ces trois pièces étonnait par l'abus des étoffes et des tapis. Un jour artificiel, tamisé par des carreaux de couleur, éclairait à peine, durant cette après-midi de février, les chaises de maroquin du fumoir et le vaste salon dont les murs disparaissaient sous les livres. Le séjour favori de l'écrivain était un réduit, au fond, tendu d'une étoffe sombre sur laquelle se détachaient des toiles et des aquarelles des peintres les plus modernes de cette époque, ceux que préférait la fantaisie volontiers outrancière du maître du logis. C'était deux loges de théâtre par Forain, une danseuse de Degas, une banlieue de Raffaelli, une marine de Monet, quatre eaux-fortes de Félicien Rops, et, sur un socle drapé, un buste de Claude Larcher lui-même par Rodin, buste d'une intelligence extraordinaire où le grand sculpteur avait reproduit merveilleusement la psychologie entière de son modèle: l'inquiétude morale et le libertinage, la réflexion hardie et la volonté faible, un idéalisme natif et une corruption presque systématiquement acquise. Une bibliothèque basse, un bureau dans un coin, trois fauteuils dans le style vénitien avec des nègres pour supporter leurs bras, et un large divan de cuir vert achevaient l'ameublement de cet asile, que remplissait en ce moment la fumée de la cigarette russe de Colette. La jeune femme était couchée sur le divan, ses cheveux blonds à demi décoiffés, dans un costume légèrement masculin, avec un col droit et un veston ouvert. Sous la jupe en étoffe anglaise s'apercevaient ses fines chevilles, avec ses pieds un peu longs chaussés de bas de soie noire et de souliers vernis. Une pâleur était sur sa joue creusée, cette pâleur nacrée que l'abus du maquillage, les longues veillées, les fatigues d'une vie exorbitante donnent à beaucoup de femmes de théâtre. Claude était à ses pieds, sur ce même divan, tout pâle lui-même, et son visage altéré, comme le désordre des coussins, comme la tenue de Colette, indiquaient assez qu'il avait dû y avoir entre les deux amants une de ces scènes de réconciliation animale où sombre, avec toute la rancune de l'homme, toute sa dignité:

—« Ah! mon petit Vincy, » dit Colette en tendant la main au visiteur, « vous arrivez juste à temps pour m'empêcher d'être battue. Si vous saviez comme Claude est mauvais pour moi! Allons, Claudinet », ajouta-t-elle en menaçant du doigt son amant, « dites le contraire, si vous l'osez, si tu l'oses, m'amour... »—Et, par un de ces gestes gracieux où se révélait toute la souplesse de son buste,—elle racontait, elle-même, qu'elle ne portait presque jamais de corset,—la charmante fille se releva, posa sa tête blonde sur l'épaule de Claude, et lui mit aux lèvres la cigarette qu'elle était en train de fumer. Le malheureux homme regarda son jeune ami avec une supplication et une honte dans les yeux, puis il tourna ses regards vers Colette, et des larmes tremblèrent au bord de ses cils. Cette dernière se fit plus coquette encore, elle appuya tout à fait sa gorge contre son amant, et elle épia dans ses prunelles ce passage de désir qu'elle savait si bien exploiter après l'avoir provoqué. Il y eut un silence. Le feu crépita doucement, et un rayon de soleil, perçant les vitraux, fit trembler une barre rouge sur le visage de l'actrice. René avait trop souvent assisté à des scènes de ce genre pour s'étonner de l'impudeur de son ami et de sa maîtresse. Il connaissait par expérience l'étrange cynisme de leurs mœurs, mais il se rappelait aussi la sortie terrible de Claude, la veille, et les cruautés de langage de Colette. Ce lui était une stupeur de constater une fois de plus les faiblesses avilissantes de l'écrivain et les inconséquences de cette fille qui, en ce moment, rougissait d'un visible désir. Il éprouvait en outre, dans l'atmosphère chaude de cette pièce où flottait le parfum employé par l'actrice, et devant ce groupe à demi impudique, une impression de sensualité qui lui était trop familière. Bien souvent déjà, les allées et venues de cette femme dépravée, mais d'une dépravation de grande courtisane, lui avaient donné la notion d'un amour physique, très différent de celui qu'il avait connu. Dans sa loge surtout, lorsqu'elle était devant sa glace, en train de faire son visage avec la patte de lièvre frottée de rouge, ses épaules nues et ses seins libres dans la chemisette de transparente batiste aux épaulettes ajourées, ou qu'elle glissait devant lui ses jambes fines dans des bas de soie rose, elle lui était apparue comme une créature tentatrice, capable de donner des baisers d'une saveur unique, et René enviait Claude alors autant qu'il le plaignait. Puis ces passages cédaient la place, au dégoût d'une part qu'inspirait au poète la bassesse morale de l'actrice, et d'autre part aux fervents scrupules d'amitié que professent et pratiquent les âmes jeunes. Cela eût fait horreur à René de désirer, même une minute, la maîtresse de son protecteur. Peut-être l'intuition de cette délicatesse n'était-elle pas étrangère aux attitudes de Colette. Elle s'amusait, par simple jeu de perversité, à lui promener sa beauté devant les sens, comme une fleur dont il faut bien que les narines respirent le parfum, même quand les mains ne s'étendront pas pour la saisir. Il en fut de la grâce avec laquelle la curieuse enlaça Claude, comme des autres caresses qu'elle lui avait prodiguées devant René: ce dernier ne put empêcher qu'il ne tressaillît en lui quelque chose d'obscurément physique, comme un appétit inconscient de baisers semblables, et, par une de ces associations de désirs, plus troublantes que les associations d'idées, parce que nous n'en apercevons pas la marche sécrète, l'image de madame Moraines ressuscita en lui, parée de toute la séduction qu'elle avait secouée autour d'elle, la veille, dans le parfum de sa toilette. Il sentit cette fois deux choses: l'une qu'il lui serait impossible de ne pas aller chez cette femme aujourd'hui même, la seconde qu'il n'aurait jamais la force de prononcer son nom et de demander son adresse devant l'actrice aux yeux lascifs qui maintenant embrassait Claude à pleines lèvres.

—« Va-t'en, » disait ce dernier en la repoussant, « je t'aime et tu le sais. Pourquoi me fais-tu souffrir?... Demande à René dans quel état il m'a vu hier... Dites-le-lui, Vincy, et qu'elle ne devrait pas jouer avec mon cœur... Bah! » continua-t-il en se passant la main sur les yeux. « Qu'importe? Tu sortirais d'une maison publique, et tu m'arriverais salie par la luxure d'un régiment que je me mettrais à tes genoux et que je t'adorerais... »

—« Et voilà les madrigaux qu'il trouve toute la journée, » s'écria Colette en riant comme une enfant, et se renversant sur les coussins. « Eh bien! René, parlez-lui aussi de moi. Dites-lui dans quelle colère j'étais contre lui hier au soir parce qu'il était parti sans me dire adieu... Et il ne m'a pas écrit, et je suis revenue. Oui, c'est moi qui suis revenue la première. Ah! si je ne t'aimais pas, est-ce que je ne te laisserais pas t'en aller, espèce de sauvage?... »—et elle prit l'écrivain par les cheveux. Les coins de sa bouche se rabaissèrent, ses dents se serrèrent, son visage exprima ce qu'elle éprouvait réellement pour Claude, une sensualité cruelle, cette sensualité qui pousse une femme à martyriser l'homme dont elle ne peut pas fuir les caresses. Il y a eu, dans l'histoire, des reines qui ont aimé ainsi, et fait couper la tête aux amants qui exerçaient sur elle ce pouvoir étrange de parler à la fois à leur désir et à leur haine. René répondit doucement:

—« C'est vrai que j'étais inquiet de lui hier au soir, et que vous avez été bien dure... »

—« La belle histoire! » fit Colette en riant de son plus mauvais rire, « je vous ai déjà dit que vous le gobiez... Moi, j'en suis revenue, depuis le jour où il m'a menacée de se tuer, et je suis arrivée ici comme j'étais, en robe de théâtre, sans même ôter mon rouge... Et je l'ai trouvé qui corrigeait des épreuves!... »

—« Mais c'est le métier, » répliqua Claude, « tu joues bien un rôle gai avec un chagrin dans le cœur!... »

—« Qu'est-ce que cela prouve? » dit-elle aigrement, « que nous sommes deux cabotins; seulement je t'accepte comme tu es, et toi non... »

Tandis qu'elle continuait, taquinant Claude avec cette espèce de lucidité féroce qu'une maîtresse rancunière possède à son service, contre l'homme avec qui elle a dormi cœur à cœur, René avait avisé sur le bureau de son ami un de ces annuaires de la société qui, sous le titre deHigh-life, contiennent l'adresse de toutes les personnes attachées de près ou de loin à la vie élégante. Il l'avait pris et il le feuilletait en disant, avec l'embarras de son petit mensonge dans le regard et dans la voix:

—« Tiens! votre nom n'est pas là, Claude? »

—« Par exemple, » fit Colette, « je le lui défends bien. Il ne fréquente que trop tous ces gens de cercle... »

—« Je croyais que vous aimiez assez la conversation de ces messieurs, » dit Claude.

—« Fine allusion! » répliqua-t-elle en haussant ses jolies épaules; « mais c'est leur affaire à eux d'être chics. Ils savent s'habiller, jouer au tennis, monter à cheval et parler sport, et toi, tu ne seras jamais qu'un gommeux avec une tête de savant... Ah! si je pouvais te revoir comme il y a huit ans, lorsque je sortais du Conservatoire et que tu m'as été présenté... C'était dans un restaurant au coin de la rue des Saints-Pères; j'étais venue déjeuner avec ma mère et Farguet, mon professeur... Tu étais si gentil, dans ton coin, avec ton air de sortir d'une cellule et d'ouvrir tes grands yeux sur la vie!... Tiens, quand nous nous sommes mis ensemble, ç'a été à cause de cela... Vous verra-t-on au théâtre, ce soir? » ajouta-t-elle comme René se levait, reposant le livre; il venait d'y trouver ce qu'il cherchait, l'adresse de madame Moraines, laquelle demeurait rue Murillo, près du parc Monceau.—« Non? Demain alors, et surtout tâchez de ne pas devenir comme lui un coureur de soirées... Avec cela qu'elles sont propres, tes femmes du monde!... Il y en avait trois qui me faisaient les yeux doux hier au soir... Tenez, voyez sa figure... Vous ne serez pas plutôt parti qu'il se fâchera... Tu ne vas pas te mettre à être jaloux aussi des femmes? » ajouta-t-elle en allumant une nouvelle cigarette. « Adieu, René. »

—« Elle est comme cela devant vous, » disait Claude en reconduisant son ami, quelques minutes plus tard, jusque dans l'antichambre d'en bas, « mais si vous saviez comme elle peut se montrer gentille, bonne et tendre quand nous sommes seuls! »

—« Et Salvaney? » interrogea étourdiment le jeune homme.

—« Hé bien! » dit Claude en pâlissant, « elle était allée chez lui voir des gravures pour son prochain rôle; elle m'a juré qu'il ne s'était rien passé entre eux... Avec les femmes, tout est possible, même le bien, » ajouta-t-il en serrant les doigts de René d'une main qui tremblait un peu... « Que voulez-vous? je la croirai toujours quand elle me parlera avec une certaine voix. »

« Se peut-il qu'un homme d'esprit et de cœur en descende là? » se disait René après avoir quitté son malheureux camarade; et encore, songeant au délicat visage de Colette: « Elle est bien jolie... Mon Dieu! si l'on pouvait fondre la beauté d'âme d'une enfant comme Rosalie avec cette grâce de geste, cette élégance et ce je ne sais quoi!... » Mais cette fusion des deux beautés: celle de l'âme sans laquelle la femme est plus amère que la mort au cœur demeuré chrétien,—celle des yeux, et, pour tout dire, du décor, sans laquelle le brillant du désir et son charme païen s'évanouissent,—cette harmonie complète et suprême ne se rencontre-t-elle pas dans des créatures à qui les hasards de la naissance et de la fortune ont fait un milieu de naturelle aristocratie, et qui ont assez de finesse en elles pour valoir autant que ce milieu? Madame Moraines n'était-elle pas ainsi? Telle l'avait devinée du moins le poète par son impression première, et il se complut à raviver cette impression par le raisonnement. Oui, cette femme délicieuse, dont le fantôme passait sur son souvenir comme une caresse, possédait ce double charme: une grâce des gestes et de la toilette supérieure à celle de l'actrice, une grâce du cœur égale à celle de Rosalie. Ses fines manières, sa voix douce, l'idéalité de sa conversation, le révélaient du premier coup. René marchait parmi ces pensées, en proie à une sorte de mirage qui le rendait étranger aux sensations environnantes. Il se réveilla de ce somnambulisme sentimental au sortir du pont des Invalides et dans le milieu de l'avenue d'Antin. Ses pieds l'avaient mené, automatiquement, sur le chemin du quartier où vivait cette Suzanne, dont l'image s'évoquait, depuis le matin, au terme de toutes ses rêveries. Il sourit à l'idée qu'il avait fait autrefois de véritables pèlerinages vers cette rue Murillo, lorsque Gustave Flaubert y habitait. René admirait si profondément l'auteur de laTentationque de contempler la maison du fort et rare écrivain avait été une des émotions de sa jeunesse littéraire. Qu'il était loin maintenant de cette époque, et quel ravissement, si on lui avait prédit, alors, que cette même rue le verrait passer, allant rendre visite à une femme si pareille à ses plus intimes chimères!... Irait-il dès aujourd'hui? La question se posa de nouveau devant lui avec une précision d'autant plus nette que le temps avançait. Encore un tour de l'aiguille sur tout le cadran, et il serait cinq heures, et il pourrait la voir... Il pourrait!... La réalité de ce possible s'imposa si vivement à sa pensée que toutes les objections de la timidité surgirent à la fois. « Non, se répéta-t-il, je n'irai pas; elle serait étonnée de me voir si vite. Elle m'a dit de venir, parce qu'elle savait que les autres m'avaient invité. Elle ne voulait point paraître moins gracieuse... » Ce qui lui avait semblé, chez ces autres, une banalité, devenait une délicatesse quand il s'agissait de la femme qu'il se prenait à aimer,—sans le savoir, lui-même. En découvrant ainsi un motif de plus pour la distinguer parmi toutes celles qu'il avait rencontrées la veille, il se trouva plus faible contre son désir de se rapprocher d'elle. Presque instinctivement il héla un fiacre, et rentra rue Coëtlogon où il commença de s'habiller. Sa sœur était sortie, Françoise occupée à son dîner. Il vaqua aux soins minutieux que les jeunes gens prennent d'eux-mêmes, dans ces moments-là, par une puérilité de coquetterie pire que celle des femmes, sans avoir encore le courage de se dire nettement: « J'irai rue Murillo, » et maintenant ce n'était plus à sa timidité qu'il demandait de la force contre le désir qui grandissait, grandissait en lui. Les objets de sa chambre venaient de lui rappeler Rosalie. Avec la probité sentimentale, naturelle au cœur tout jeune, il s'appliqua longuement à se représenter ses devoirs envers la pauvre enfant. « Si elle recevait à mon insu un homme qui lui plairait comme me plaît madame Moraines, qu'en penserais-je?... »—« Mais, reprenait la voix tentatrice, tu es un artiste, tu as besoin de sensations nouvelles, d'une expérience du monde. Est-ce que tu vas chez madame Moraines pour lui faire la cour?... » En ce moment il déboucha, afin d'en jeter deux gouttes sur son mouchoir, un flacon dewhite rosequ'il avait sur sa table de toilette. Le pénétrant arome fit courir dans ses veines cette espèce de frisson, cette chaude ondée de désir, ivresse et tourment de la passion naissante chez les natures, comme la sienne, ardentes et contenues. Depuis qu'il aimait Rosalie, il était redevenu entièrement chaste, par un scrupule de fiancé secret. Toute sa réserve de jeunesse fut remuée à la fois par ce parfum, à travers lequel il revit ce qu'il y avait de moins idéal dans la femme à propos de laquelle il essayait de se donner à lui-même des motifs intellectuels d'admiration: sa nuque dorée, sa bouche rouge aux dents blanches, sa gorge, ses épaules et la nudité de son bras sur laquelle blondissait comme un duvet d'or.—Que pouvait l'idée de la loyauté à l'égard de Rosalie, contre ces visions? Il était cinq heures. René sortit, remonta dans le fiacre et dit: « Rue Murillo. » Tout le long de la route il ferma les yeux, tant était douloureuse l'acuïté de sa sensation d'attente. Il s'y mêlait de la honte pour sa propre faiblesse, une appréhension de l'inconnu, une joie profonde à la pensée qu'il allait revoir ce visage aux traits menus,—enfin un peu de cette folle espérance, d'autant plus grisante qu'elle est plus indéterminée, qui pousse cet âge sur des routes nouvelles, simplement parce qu'elles sont nouvelles. L'impression de la durée, si nécessaire à l'homme fait qui a jugé la vie et la sait trop courte, est odieuse aux très jeunes gens. Ils sont changeants et par suite perfides, comme ils ont vingt-cinq ans, par le plus naïf des instincts de leur être. Celui-ci, qui valait mieux que beaucoup d'autres, avait déjà irréparablement trahi en pensée la jeune fille dont il se savait aimé, quand sa voiture le déposa devant la porte de cette Suzanne, entrevue la veille une heure. Il aurait marché sur le cœur de Rosalie plutôt que de ne pas franchir cette porte, maintenant. Si d'ailleurs ce souvenir lui revint une dernière fois, il dut se dire le: « Elle ne le saura pas, » de toutes les trahisons de cet ordre, et il passa outre.

La maison où habitait madame Moraines offrait cet aspect compliqué, grâce auquel les architectes modernes des quartiers élégants savent donner une demi-physionomie d'hôtel privé à de simples constructions de rapport, distribuées en appartements. Elle était haute, avec une profusion de fenêtres de style, et séparée de la rue par une cour que fermait une grille. La loge du concierge consistait en une sorte de pavillon gothique, situé précisément au centre de cette grille; et quand René demanda si madame Moraines était à la maison, il put voir, à l'intérieur de cette loge, une pièce plus lustrée, plus cirée et mieux meublée que le salon des Offarel dans les soirs de grande réception. L'ancien soldat, décoré de la médaille militaire, à qui ce pavillon servait d'Invalides, aurait répondu négativement à la question du jeune homme que ce dernier lui aurait presque dit merci, tant son émotion était soudain devenue pénible, à force d'être intense. Il entendit ces mots: « Au fond de la cour, la porte en face, et au second. » Il gravit les marches d'un perron, puis s'engagea dans la cage d'un escalier de bois que garnissait un tapis à nuances douces. L'atmosphère de cet escalier était tiède, comme celle d'une chambre. Des plantes vertes, de-ci de-là, tordaient leur feuillage qu'éclairait le gaz allumé déjà. Des chaises étaient placées à chaque tournant de palier, sur lesquelles le jeune homme s'assit à deux reprises. Ses jambes tremblaient. S'il avait pu se faire illusion jusque-là sur le genre d'intérêt qui l'entraînait du côté de madame Moraines, il devait comprendre, à constater le trouble nerveux où le jetait l'approche de cette femme, que cet intérêt n'avait rien de commun avec la simple curiosité. Il agissait cependant, comme en un songe. C'est ainsi qu'il pressa sur le timbre de la porte, qu'il écouta le domestique approcher, qu'il lui parla, et, avant qu'il eût pu reprendre ses esprits, il entrait, conduit par cet homme, dans le petit salon où se tenait la dangereuse personne dont il subissait à ce point le charme ensorceleur, sans rien connaître d'elle que sa beauté.—Hélas! Cette beauté n'est si souvent qu'un mensonge, pire que les autres, quand on veut apercevoir en elle autre chose qu'une ligne, un contour, une apparence!...—René aurait, dans sa fantaisie, dessiné un cadre à cette rare et noble beauté, qu'il n'en aurait pas rêvé un autre que celui où la jeune femme lui apparaissait pour la seconde fois. Elle était assise et en train d'écrire, à la lueur d'une lampe que voilait un abat-jour de dentelle. Autour du bureau verdoyait un lierre planté dans une jardinière basse, et qui enlaçait son feuillage à un treillis doré. Il y avait dans ce petit salon la profusion de bibelots et d'étoffes nécessaire à toute installation moderne. L'inévitable chaise longue, garnie de ses coussins, la mignonne vitrine encombrée de ses japonaiseries, les photographies dans leurs cadres filigranés d'argent, les trois ou quatre tableaux de genre, les boîtes de laque et les saxes sur la petite table garnie de son tapis de soie ancienne, les fleurs éparses de-ci de-là,—qui ne connaît ce décor, d'un raffinement si habituel dans le Paris contemporain, qu'il en est devenu banal? Mais René n'avait jamais vu le monde qu'à travers les romans d'écrivains d'il y a cinquante ans, comme Balzac, ou d'auteurs plus modernes qui ne sont jamais allés dans un salon, et l'ensemble de cette pièce, tout entière harmonisée dans la demi-teinte, était, pour lui, comme la révélation d'une délicatesse personnelle à la femme qui avait présidé à cet arrangement. Le charme de cette minute fut d'autant plus irrésistible que la madone de ce sanctuaire parfumé de fleurs, éclairé doucement, attiédi par un feu paisible, le reçut avec un sourire et des yeux qui détruisirent du coup les angoisses puériles de sa première timidité. Les hommes à qui la nature a départi cet inexplicable pouvoir de plaire aux femmes, indépendant des qualités d'esprit et de cœur, même des qualités physiques, ont à l'âme comme des antennes morales pour les avertir, dès l'abord, des impressions qu'ils produisent. Le poète, malgré son ignorance absolue et du caractère de Suzanne et des usages de son monde, comprit qu'il avait bien fait de venir. Cette évidence détendit ses nerfs malades, et il put s'abandonner entièrement à la douceur qui émanait pour lui de cette créature, la première de cette race qu'il lui eût été permis d'approcher. Il trouva, rien qu'à la regarder, qu'elle n'était pas la même femme que la veille. Elle venait de rentrer; sans doute quelque occupation inévitable, peut-être la nécessité d'écrire aussitôt, lui avait seulement permis d'enlever son chapeau et de remplacer ses bottines par de petits souliers vernis, car elle gardait encore sa robe de ville, toute sombre, avec un col droit comme celui de Colette; ses cheveux étaient de la même nuance que ceux de Colette, et tout simplement tordus sur sa tête. Elle sembla au jeune homme, sous cet aspect, plus voisine de lui, moins surhumaine, moins environnée de cette impénétrable atmosphère que développent autour d'une femme à la mode le grand apparat des toilettes et la cérémonie des réceptions. Les quelques caractères d'analogie avec l'actrice lui furent un charme de plus. Ils lui permettaient de mesurer la distance qui séparait les deux êtres, et il écoutait Suzanne dire, de cette voix qui avait été la veille sa plus irrésistible séduction:

—« Ah! monsieur Vincy, comme vous êtes aimable d'être venu!... »

Ce n'était rien, cette formule banale. Madame de Sermoises aurait prononcé la même parole, et madame Éthorel, et même la sèche madame Hurault. Sur les lèvres de madame Moraines, elle devint, pour celui à qui elle s'adressait, l'expression d'une sympathie vraie et profonde, d'une bonté absolue et d'une divine indulgence. C'est qu'un geste d'une grâce infinie accompagnait cette phrase, qu'un léger éclat de surprise avait passé dans ces clairs yeux bleus et que le sourire s'était fait plus séduisant encore. Quand René ne serait pas arrivé rue Murillo, tout préparé à recueillir pieusement les moindres motifs d'admirer Suzanne davantage, cette dernière se serait emparée de lui par la seule flatterie que cette manière de le recevoir comportait pour la vanité de l'auteur. Les plus célèbres écrivains et les plus blasés sur la fausse idolâtrie des salons ne se laissent-ils pas prendre à des amabilités de cet ordre? L'auteur duSigisbéen'y vit d'ailleurs pas si loin. Il était venu, le cœur endolori par la crainte de déplaire, et il plaisait. Il avait éprouvé, depuis le matin, un désir passionné de revoir Suzanne, et il la revoyait, et elle était heureuse de le revoir. Elle laissa tomber de ses mêmes lèvres qui remuaient si joliment à chaque parole, cette seconde phrase, en clignant un peu ses yeux:

—« Si vous avez répondu à toutes les invitations que vous a values votre beau succès d'hier, vous avez dû avoir une rude journée? »

—« Mais je ne suis venu que chez vous, madame, » répliqua-t-il instinctivement. Il eut à peine prononcé ces paroles qu'il se sentit rougir. La signification de cette phrase était si limpide, le sentiment qu'elle traduisait si sincère, qu'il en demeura décontenancé, comme un enfant que la spontanéité de sa nature a entraîné à dire ce qu'il voulait tenir caché. N'y avait-il pas là une familiarité dont serait choqué cet être exquis, cette femme si délicate qu'aucune nuance ne devait lui échapper, si sensible que les moindres fautes de tact la faisaient certainement souffrir? Avec son teint de rose blonde et la soie claire de ses cheveux, avec ses prunelles d'un bleu pur, et la grâce de sa taille, elle lui apparut, dans les quelques secondes qui suivirent son exclamation, comme une Titania auprès de laquelle il était, lui, une sorte d'obscur, de pesant Bottom. Il se vit aussi gauche d'esprit, à côté d'elle, qu'il aurait été gauche de corps s'il avait voulu reproduire la grâce d'un de ses gestes, de celui par lequel, en ce moment même, elle fermait son buvard de vieille étoffe, et, de ses belles mains, mettait en ordre tous les menus objets dont s'encombrait le bureau. Un imperceptible sourire effleura sa bouche, tandis que le jeune homme jetait sa naïve exclamation. Mais comment eût-il vu ce sourire, puisqu'il baissait lui-même les yeux à cette minute? Comment eût-il deviné que sa réponse ne pouvait déplaire, puisque c'était justement celle que son interlocutrice attendait, qu'elle avait provoquée? René fit seulement cette constatation, à savoir que madame Moraines était aussi bonne et douce qu'elle était jolie; au lieu de se froisser, de se replier sur elle-même, elle alla comme au-devant du nouvel accès de timidité qu'il appréhendait, en répondant à sa sotte phrase:

—« Hé bien, Monsieur, je mérite un peu cette préférence, qui me ferait bien des jalouses, si elle était sue, car personne n'admire votre beau talent autant que moi... Il y a dans vos vers une sensibilité si vraie et si fine... Voyez-vous, nous autres femmes, nous ne jugeons guère par l'esprit, c'est notre cœur qui critique pour nous... Et il est si rare que les auteurs d'aujourd'hui ne nous froissent pas en quelque point... Que voulez-vous? Nous restons fidèles au vieil Idéal... Ah! je sais, ce n'est plus guère la mode aujourd'hui. C'est presque un ridicule. Mais nous bravons ce ridicule... Et puis je tiens ces goûts de mon pauvre père. Ce fut toujours son vœu le plus cher de travailler au relèvement de la littérature dans notre malheureux pays. Je pensais à lui en écoutant vos vers. Il les eût tant aimés!... »

Elle s'arrêta, comme pour écarter de trop mélancoliques souvenirs. À l'accent dont elle avait prononcé le nom de son père, il eût fallu être un monstre de défiance pour ne pas croire qu'une plaie inguérissable saignait en elle, chaque fois qu'elle pensait au célèbre ministre. Ce qu'elle venait d'en dire étonna bien un peu René.—Il se rappelait le cruel article de Sainte-Beuve vieillissant contre un projet de loi sur la librairie élaboré par Bois-Dauffin, et le souvenir de cet homme d'État lui représentait un des ennemis jurés de la littérature, comme la politique en compte par milliers. Il professait en outre une horreur profonde pour l'idéalisme conventionnel auquel venait de faire allusion madame Moraines. Ses deux auteurs préférés étaient, en poésie, Théophile Gautier pour la forme carrée de sa strophe et la précision de ses métaphores, le dur Flaubert, en prose, pour la netteté métallique du style et l'impersonnalité volontaire de l'œuvre. Mais que Suzanne vît dans son père un protecteur éclairé des lettres, cela lui plaisait en lui prouvant la droiture de son cœur de fille. Cela lui plaisait aussi qu'elle caressât dans sa pensée la chimère d'un art tout en délicatesses presque mièvres. Une telle façon de comprendre la beauté suppose, quand elle est sincère, une réelle pureté intérieure.—Quand elle est sincère?... René se fut méprisé de se poser seulement une telle question en présence de cet ange qui semblait à peine peser sur son fauteuil, et dont les yeux se noyaient de songe. Il balbutia, plutôt qu'il ne répondit, une phrase aussi vague que celle dont madame Moraines avait habillé sa pensée, parlant du sentiment exquis des femmes en littérature, lui, l'admirateur forcené non seulement de Gautier, mais de Baudelaire! Fut-elle assez fine pour comprendre à son accent qu'elle ferait fausse route si elle insistait? Ou la profonde ignorance dans laquelle, comme tant de mondaines, elle se laissait vivre, ne lisant jamais que le journal et quelques mauvais romans en chemin de fer, la rendait-elle incapable de soutenir une conversation de cet ordre, avec des noms à l'appui de ses idées? Toujours est-il qu'elle ne s'attarda point sur ce sujet périlleux, et qu'elle passa vite de cette question de l'Idéal dans l'art à cet autre problème, plus féminin, de l'Idéal dans l'amour. Elle sut prendre, en prononçant ce mot: « l'Amour, » dans lequel se résument tant de choses contradictoires, une physionomie si discrète que René eut comme la délicieuse émotion d'une confidence échangée. C'était là une matière réservée et sur laquelle cette femme, évidemment supérieure à toute galanterie, devait se taire quand elle n'était pas en plein courant de sympathie.

—« Ce qui me plaît encore tellement dans leSigisbée, » disait-elle, avec sa voix d'une musique fine, « c'est la foi dans l'amour qui s'y révèle, et l'horreur des coquetteries, des mensonges, de toutes les vilenies qui déshonorent le plus divin des sentiments de l'âme humaine... Ah! croyez-moi, » ajouta-t-elle en appuyant son front sur sa main, par un geste de réflexion profonde et enveloppant le jeune homme d'un regard si sérieux qu'elle semblait y mettre toute sa pensée; « croyez-moi, le jour où vous douterez de l'amour, vous cesserez d'être poète... Mais il y a un Dieu pour veiller sur le génie, » continua-t-elle avec une espèce d'exaltation contenue. « Ce Dieu ne permettra pas que les magnifiques dons qu'il vous a prodigués soient stérilisés par le scepticisme... Car vous êtes religieux, j'en suis sûre, et bon catholique? »

—« Je l'ai été, » répondit-il.

—« Et maintenant? » fit-elle avec une expression presque souffrante de son visage.

—« J'ai bien des journées de doute, » répliqua-t-il avec simplicité. Elle se tut, et lui se mit à regarder, sans parler et avec une admiration quasi stupide, cette femme qui trouvait en elle, parmi le tourbillon de la vie élégante, de quoi respirer dans une atmosphère de si hautes, de si nobles idées. Il ne se dit pas qu'il y a quelque chose d'avilissant, et comme un cabotinage sentimental de l'ordre le plus bas, à étaler ainsi, devant un inconnu,—et qu'était-il pour elle?—les plus intimes, les plus vivantes d'entre les convictions du cœur. Lui qui connaissait pourtant dans son oncle, l'abbé Taconet, un exemplaire accompli de l'âme vraiment chrétienne, il ne fut pas étonné que madame Moraines eut mêlé ensemble, dans une même phrase, deux choses aussi complètement étrangères l'une à l'autre: la croyance en Dieu et le don d'écrire des pièces de théâtre en vers. Il ne savait rien, sinon que, pour entendre cette voix lui parler encore, pour surprendre dans ces yeux bleus cette expression de foi profonde, pour regarder ces lèvres sinueuses se mouvoir, pour sentir la présence de cette femme auprès de lui, longtemps, toujours, il aurait, dès cette minute, affronté les pires dangers. À travers ce silence, le bruit de la théière que le domestique avait apportée dans un coin du petit salon, aussitôt après avoir introduit René, se fit plus perceptible. Suzanne passa sur ses yeux sa main dont les ongles brillèrent; elle eut un sourire qui semblait demander pardon pour elle, pauvre ignorante, d'avoir osé aborder de si sérieux problèmes, devant lui, un si grand esprit; puis elle reprit, avec la grâce que les femmes savent mettre à ces enfantines volte-face, quand elles vous offrent une sandwich après vous avoir parlé de l'immortalité de l'âme:

—« Mais vous n'êtes pas venu ici pour écouter un sermon, et moi j'oublie que je ne suis qu'une femme du monde... Voulez-vous une tasse de thé?... Allons, venez m'aider à le préparer... »

Elle se leva. Son pas était si léger, si souple, et René se trouvait dans un état de si complet ensorcellement, que cette démarche, à peine appuyée, lui parut quelque chose d'unique, comme si les moindres gestes de cette femme eussent continué la délicatesse de sa conversation. Il s'était levé aussi, et il dut se rasseoir près de la petite table sur laquelle chantait l'eau de la bouilloire. Il la regardait, en train de faire adroitement aller et venir ses mains fines, des mains soignées comme des objets, parmi toutes les fragiles porcelaines dont le plateau était surchargé. Et elle causait, mais, cette fois, de toutes sortes de menus détails de la vie, versant le thé très noir d'abord dans la tasse, et lui racontant d'où elle avait ce thé,—puis l'eau bouillante, et le questionnant sur la manière dont il préparait son café, quand il voulait travailler. Elle finit par s'asseoir elle-même à côté de lui, après avoir disposé pour tous deux les serviettes où mettre les tasses, les assiettes des rôties, les tranches de gâteaux, le pot de crème. C'était une vraie dînette de pensionnaire qu'elle avait improvisée de la sorte, avec cette intimité de gâterie où excellent les femmes. Elles savent si bien que les plus farouches ont des besoins enfantins d'être câlinés, enveloppés de petits soins, et qu'avec cette monnaie de la fausse affection elles leur prendront le cœur si vite! Suzanne interrogeait le poète maintenant; elle se faisait raconter les impressions qu'il avait éprouvées à la première représentation duSigisbée. Elle achevait son œuvre de séduction en le contraignant de parler sur lui-même. Toute sauvagerie avait disparu de René, auquel il semblait qu'il connaissait cette femme depuis des jours et des jours, tant cette première visite la gravait plus avant dans son cœur à chaque minute. Ce fut donc la plus cruelle sensation du réveil d'un divin songe, lorsque la porte s'ouvrit pour livrer passage à un nouvel arrivant:

—« Ah! Quel ennui!... » fit Suzanne presque à voix basse. Comme cette exclamation fut douce au poète, grâce au pli triste du sourire et au coquet haussement d'épaules qui l'accompagnait! Et il se leva pour prendre congé, mais non sans que madame Moraines l'eût présenté au visiteur importun.

—« Monsieur le baron Desforges, » dit-elle, « Monsieur Vincy... »

L'écrivain eut le temps de dévisager un homme de taille moyenne, très bien pris dans le drap sombre d'une redingote ajustée. Cet homme pouvait avoir aussi bien cinquante-cinq ans que quarante-cinq,—en réalité il en avait cinquante-six,—tant sa face immobile se laissait peu déchiffrer. La moustache était demeurée blonde encore; les cheveux devenus franchement gris, indiquaient par leur couleur que le baron ne mettait aucune vaine coquetterie à cacher son âge, et par leur épaisseur qu'il avait su éviter l'universelle calvitie parisienne. La face était seulement un peu plus sanguine que ne le comportait l'élégance générale du personnage. Ses yeux clairs sondèrent René avec ce regard d'une acuïté indifférente que les diplomates de profession recherchent volontiers, et qui semble dire à l'homme ainsi examiné: « S'il me plaisait de vous connaître, je vous connaîtrais... Je ne daigne pas. » Était-ce la sensation de ce regard? Était-ce simplement la contrariété de voir interrompue une heure exquise? Le poète éprouva une antipathie immédiate et profonde pour le baron, qui s'était, à son nom, incliné sans qu'un mot laissât deviner s'il savait ou s'il ignorait qui était l'écrivain. Mais qu'importait à ce dernier, puisque madame Moraines avait encore trouvé le moyen de lui dire, en lui envoyant un dernier salut du sourire et de la main:

—« Et merci de votre bonne visite. J'ai été si heureuse de me trouver chez moi... »

Heureuse!—Et quel terme emploierait-il, lui qui, dans une griserie indéterminée et toute voisine des larmes, venait de sentir, en descendant l'escalier de la maison où vivait cette femme délicieuse, qu'avant ce jour et avant cette heure, il n'avait jamais aimé!

« Mais c'est le petit poète de MmeKomof... » dit Suzanne, aussitôt que la porte se fut refermée sur le jeune homme. La manière dont elle répondait, par avance, à une interrogation devinée sur le visage du nouveau visiteur, marquait la place occupée par ce dernier dans l'intimité de la maison. Et, avec ce sourire gai de petite fille qu'elle savait prendre, un de ces sourires auxquels les hommes les plus défiants croiront toujours, car ils ont vu leurs sœurs sourire ainsi, elle continua:

—« C'est vrai, vous avez boudé la comtesse hier... J'étais jolie, jolie... Je vous aurais fait honneur. J'avais la coiffure que vous aimez. J'espérais vous voir quand même. On m'a présenté ce jeune homme qui est l'auteur de la pièce. Le pauvre garçon est venu me mettre des cartes. Il ne savait pas mes heures, et il est monté. Ah! Vous lui avez rendu un fier service en le débarrassant de sa corvée. Il n'osait plus s'en aller... »

—« Vous voyez bien que j'avais raison de désapprouver cette soirée, » dit le baron, « et voilà un nouvel homme de lettres dans le monde! Il est venu chez vous. Il ira chez telle ou telle de vos amies. Il reviendra. On l'invitera. On parlera devant lui, comme devant vous ou devant moi, sans réfléchir qu'au sortir de votre maison il s'en ira, par vanité, entretenir quelque bureau de rédaction, ou quelque café, des potins qu'il aura surpris ainsi... Et puis les femmes du monde s'étonneront de se trouver toutes vives imprimées dans quelque chronique à scandale ou dans un roman à clef!... Les écrivains dans les salons, c'est une des plus sottes manies de la soi-disant société d'aujourd'hui. Nous leur faisons du tort en leur prenant leur temps, ils nous font du mal en nous diffamant. On me racontait ce joli mot, l'autre jour, de la fille d'un des confrères de ce monsieur qui aide son papa dans ses livres:—Nous n'allons jamais dans le monde sans en rapporter deux pages de notes utiles.—Moi, j'en suis à comprendre ce goût de causer devant des phonographes,—et des phonographes bêtes ou qui mentent!... »

—« Ah! » dit Suzanne, en prenant la main du baron entre les siennes et le regardant avec des yeux où se lisait une admiration trop vive pour n'être pas sincère, « que je suis heureuse de vous avoir rencontré pour me diriger dans la vie! Quel coup d'œil vous avez, quelle finesse!... »

—« Un peu de jugeotte, » repartit Desforges en hochant la tête, « cela empêche de commettre les trois quarts des mauvaises actions qui ne sont que des bêtises. Toute ma science de la vie, c'est d'essayer de jouir de mon reste... Il est compté, ce reste... Savez-vous que j'aurai cinquante-six ans dans six jours, Suzanne? »

Elle secoua sa jolie tête blonde, et s'approcha encore de lui qui venait, tout en parlant, de faire quelques pas de long en large à travers la chambre. Par un geste dont on n'aurait pu dire s'il était lascif ou pur, car une grande fille aurait mendié ainsi un baiser à son père, elle mit sous les lèvres du baron un de ses yeux d'abord, puis le coin de sa fine bouche où se creusait une fossette.

—« Allons, » dit-elle, « voulez-vous du thé? Quand vous vous vantez de votre âge, c'est mauvais signe. Vous vous êtes ennuyé à la Chambre ou dans un de vos conseils d'administration... »

En prononçant ces mots, elle avait marché vers la petite table, sur laquelle ses yeux purent rencontrer les deux tasses de son goûter avec René. Se souvint-elle alors du rôle de madone qu'elle avait joué à cette place, un quart d'heure auparavant, et du beau jeune homme à qui elle avait prodigué les grâces les plus délicates de ses attitudes? Si cette pensée traversa son front lisse et que ses cheveux blonds encadraient de leurs bandeaux clairs, éprouva-t-elle un peu de honte,—quelque regret du moins que le poète fût parti, ou bien une impression malicieuse, comme ces hardies comédiennes en ressentent dans leurs minutes d'intime hypocrisie? Elle prépara le thé avec le même soin qu'elle avait mis tout à l'heure à ce savant dosage. Le baron s'était tout naturellement abandonné dans le fauteuil où René avait pris place. Suzanne de son côté s'assit sur la chaise qu'elle occupait auprès du jeune homme, et elle écoutait Desforges causer. Cet homme aimable avait le défaut de dogmatiser par instants. Il savait la vie, c'était sa grande prétention, et justifiée. Il y mettait seulement un peu trop de prix.

—« C'est vrai que la séance au Palais-Bourbon a été cruelle, » disait-il. « J'y ai assisté pour entendre cet excellent de Sauve partir à fond contre le ministère. Il croit aux discours encore, aux triomphes oratoires dans le Parlement. Quant à moi, depuis que j'ai refusé d'être ministre au Seize Mai, c'est entendu, je suis un sceptique, un frondeur, un pessimiste... On veut bien de moi sur les listes électorales, parce que mon grand-père a été préfet sous le grand empereur, et moi, conseiller d'État sous l'autre... Le nom fait bien au bas d'une affiche... Quant à m'écouter, c'est une autre affaire. Et ils ont une peur de moi! Au cercle, quand j'y passe vers les cinq heures, ils sont là une demi-douzaine de mes jeunes et de mes vieux amis qui restaurent la monarchie, en regardant passer les femmes, l'été, sur la terrasse, ou l'hiver, dans le fond du salon, entre deux parties de besigue... J'arrive... Si vous voyiez leur mine, et comme ils changent vite de conversation!... Toujours la jugeotte... Je serais allé leur dire quelques vérités, aujourd'hui, pour me soulager, mais j'ai mieux aimé passer rue de la Paix, et prendre vos boucles d'oreilles qui devaient être prêtes... »

Il sortit de sa poche un petit écrin, à l'intérieur duquel ne se trouvait aucune marque qui pût donner l'adresse du joaillier, et il le tendit, tout ouvert, à la jeune femme, en faisant jouer les feux des diamants, deux pierres de la plus rare beauté qu'elle regarda, elle aussi, avec un éclair dans ses prunelles. L'écrin passa des mains du baron dans les siennes, et, après une minute de cette contemplation, elle referma la mignonne boîte qu'elle glissa parmi d'autres objets, sur une encoignure, à côté d'elle. Rien que ce geste eût suffi à prouver combien elle était habituée à de semblables cadeaux. Puis elle tourna vers Desforges son joli visage rose de plaisir.

—« Que vous êtes bon! » dit-elle.

—« Ne me remerciez pas. C'est de l'égoïsme encore, » fit ce dernier, visiblement heureux du succès que les boucles d'oreilles avaient obtenu auprès de Suzanne. « C'est moi qui vous suis redevable de ce que vous voudrez bien porter ces pauvres pierres. J'aime tant à vous voir belle... Ah! » continua-t-il, « j'oubliais de vous dire, le fameux porto rouge dont je dois vous céder la moitié est arrivé; et, pour comble de chances, le joli Watteau dont vous avez envie?... Nous l'aurons pour un morceau de pain. »

—« Demain, rue du Mont-Thabor, vous ne m'empêcherez pas de vous remercier, » répondit-elle en lui lançant un regard,—« à quatre heures, n'est-ce pas? »—Et elle baissa les paupières. Si, doué du pouvoir de seconde vue, le pauvre René, qui revenait chez lui en ce moment même, enivré d'idolâtrie, l'avait aperçue à travers l'espace, sans rien entendre de la conversation, il aurait certes trouvé sur ce noble visage l'expression de la plus divine pudeur. Sans doute, pour le baron, ces paupières baissées et le regard d'auparavant représentaient des souvenirs d'un ordre moins pur; car ses yeux, à lui, s'allumèrent, le sang afflua sur ses joues dont la couperose révélait l'amour de la chère trop délicate, vice dangereux que Desforges manœuvrait comme il faisait tout dans la vie: « Je suis, » disait-il, « un équilibriste de la goutte et de l'ataxie... » Il flatta de la main sa moustache, et avec un ton de voix un peu plus sourd, où sa maîtresse put deviner, une fois de plus, combien elle était puissante sur les sens de ce viveur vieillissant, il reprit, changeant le tour de la causerie:

—« Qui avez-vous à l'Opéra ce soir? »

—« Mais, madame Éthorel, toute seule. »

—« Et comme fond de loge? »

—« Mon mari d'abord. Éthorel s'est excusé... Crucé, naturellement. »

—« Ce que cette liaison a dû lui rapporter, rien qu'en commissions! » exclama Desforges. « Il vient encore de lui servir un cartel Louis XIV qu'elle a payé vingt mille francs... Je parierais qu'il en a touché dix mille... »

—« Quelle canaille! » s'écria Suzanne.

—« Elle est si sotte, » dit le baron, « et puis Crucé s'y connaît, et ce pauvre Éthorel, s'il ne l'avait pas, payerait aussi cher des bibelots de quatre sous... Tout est pour le mieux dans le meilleur des demi-mondes... Et puis? »

—« Le petit de Brèves et vous... Bon! » fit-elle en interrompant son discours pour tendre l'oreille. « Quelqu'un entre, vous savez, je connais si bien ma maison. » Et, comme pour René tout à l'heure, elle ajouta, en regardant le baron avec une moue coquette: « Mon Dieu! quel ennui!... » Puis tout haut, avec son rire d'enfant: « Hé! ce n'est rien, c'est mon mari. Bonjour, Paul... »

—« Voilà un cri du cœur, » dit l'homme sur qui le domestique refermait la porte, un grand garçon à la fière tournure, aux beaux yeux francs, bien ouverts, dans un de ces visages d'une chaude pâleur bistrée qui révèlent l'énergie. Ses traits présentaient ce caractère de noble régularité qui ne se rencontre guère à Paris que dans la première jeunesse. Une physionomie de cette espèce, chez un homme de plus de trente-cinq ans, indique la paix d'une conscience irréprochable. Rien qu'à la manière dont Moraines regarda sa femme, il était facile de voir qu'il nourrissait pour elle un amour profond, comme, à la façon dont il serra la main de Desforges, la plus sincère sympathie se reconnaissait. Après avoir ri gaiement du mot de Suzanne, il ajouta, s'inclinant avec une gravité plaisante:

—« Suis-je de trop, Madame, et dois-je me retirer? »

—« Voulez-vous du thé? » répondit simplement Suzanne, « je vous avertis qu'il doit être froid. Merci oui, ou merci non? »

—« Merci non, » fit Moraines en se laissant tomber sur un des fauteuils, et, comme un visiteur qui se prépare à produire un effet, il jeta cette parole: « Il y a vraiment des maris trop bêtes, et je rougis pour la corporation... Vous connaissez l'histoire de Hacqueville, qu'on m'a racontée au cercle? » et, avec une visible joie: « Non?... Eh bien! Il ouvre par hasard, ce matin même, une lettre adressée à sa femme, et qui ne lui laisse aucun doute sur la vertu de la dame... »

—« Pauvre Mainterne, » s'écria Suzanne, « il aimait tant Lucie! »

—« Voilà le beau, » reprit Moraines avec l'accent de triomphe du conteur qui va étonner son auditoire, « c'est que la lettre n'était pas de Mainterne, elle était de Laverdin!... Lucie attelait à deux... Et devinez à qui Hacqueville va porter la lettre et demander conseil? »

—« À Mainterne, » dit le baron.

—« Ah! Desforges, vous connaissiez le potin? »

—« Non, » fit l'autre, « mais c'était trop indiqué... Et qu'a dit Mainterne?... »

—« Vous pensez s'il est indigné. Enfin Lucie est chez sa mère. On parle d'un duel entre Hacqueville et Laverdin, dans lequel Hacqueville veut absolument que Mainterne l'assiste!... Ce mari-là est-il bête,—plus bête que nature!... Et il n'a pas un ami pour l'avertir... »

—« Il en trouvera, » dit le baron en se levant. « N'écrivez jamais, c'est la moralité de votre histoire... »

—« Vous ne dînez pas avec nous, Frédéric? » demanda Moraines.

—« Je suis engagé, » fit Desforges, « mais nous nous reverrons au théâtre. Madame Moraines a eu la bonne idée de me garder une place... »

—« Dans votre loge... » reprit Paul qui ne croyait pas dire si juste. Le baron, demeuré veuf depuis dix ans environ, et qui avait gardé sa baignoire à l'Opéra, la sous-louait pour une semaine sur deux à ses excellents amis. Seulement la sous-location n'était jamais payée. Le mari ne se doutait pas plus de cette combinaison de sa femme qu'il ne se doutait de l'impossibilité où son ménage se fût trouvé d'aller comme il allait, avec les cinquante mille francs par an qu'ils avaient à dépenser. Les débris de la fortune de l'ancien ministre de l'Empire, qui n'avait quasi rien économisé dans quinze ans de grandes places, représentaient la moitié de ce budget annuel. Le reste était le produit d'une place de secrétaire général dans une compagnie d'assurances, procurée par Desforges. Malgré les observations de Suzanne, Paul n'avait pas perdu la déplorable habitude de s'extasier sur l'adresse de sa compagne à gouverner des revenus, très médiocres pour le monde où les Moraines se maintenaient. Il était demeuré, grâce à la naïveté de sa confiance, l'homme qui dit à ses amis, en train de gémir sur la cherté croissante de l'existence: « Si vous aviez une ménagère comme moi! Elle a une femme de chambre... une fée, qui lui fait les robes des grandes couturières!... Et un art pour dénicher les bibelots!... »—« Tu me rends ridicule, » lui disait Suzanne, mais il l'aimait trop pour se priver de cet éloge, et encore à cette minute, aussitôt Desforges parti, son premier mouvement fut de venir à elle, de lui prendre les deux mains, et de lui dire:

—« Que c'est bon de t'avoir un peu à moi tout seul!... Embrasse-moi, Suzanne. »

Elle lui tendit, de même qu'à Desforges, son œil mi-clos et le coin de sa bouche.

—« Quand on me raconte des infamies comme celle-là, » continua-t-il, « ça me fait froid au cœur, et puis tout chaud, quand je pense que j'ai eu le bonheur d'épouser une femme comme toi. Tiens, ma Suzanne, je t'adore!... »

—« Et vous allez me gronder, » dit-elle, en échappant à l'étreinte par laquelle il essayait de l'attirer à lui. « Cette femme raisonnable, et dont vous êtes si fier, a fait des folies... Oui, » continua-t-elle, en avisant l'écrin apporté par Desforges, « ces diamants dont je t'avais parlé, je n'ai pu y tenir, je les ai achetés... »

—« Mais puisque c'était tes économies sur ta pension, » répliqua Paul. « Ah! les belles pierres!... Veux-tu que je ne te gronde pas?... Laisse-moi te les mettre... »

—« Tu ne sauras jamais, » répondit-elle en tendant à son mari une de ses mignonnes oreilles parée d'une simple perle rose qu'il dévissa très adroitement. Ce fut le tour ensuite de l'autre oreille et de l'autre perle. Il déploya la même dextérité à lui attacher les boutons de diamant. Il la touchait avec ces doigts robustes de l'homme, qui se font doux comme des doigts de jeune fille pour servir la bien-aimée. Elle prit, afin de se regarder, une petite glace ancienne à poignée d'argent ciselé, un présent de Desforges encore, qui traînait sur le bureau, et elle sourit. Elle était si jolie ainsi que Paul l'attira vers lui et l'embrassa longuement, cherchant sa bouche. D'ordinaire elle ne la refusait jamais. Trouvait-elle, dans les complications de sa nature, de quoi garder, par dessous tout le reste, une espèce de sympathie physique pour ce beau et honnête garçon, qu'elle trompait d'une manière cruelle? Quelle idée passa devant ses yeux, qui lui rendit soudain ce baiser insupportable? Elle repoussa son mari presque brusquement, en lui disant:

—« Allons, laisse-moi, » et, pour corriger ce que son accent avait eu de trop dur, elle ajouta: « Entre vieux époux, c'est ridicule; adieu, j'ai à peine le temps de m'habiller. »

Et elle passa dans sa chambre à coucher, puis dans son cabinet de toilette. De toutes les pièces de son intérieur, c'était celle-là où se révélait le plus complètement le profond matérialisme qui faisait le fond de cette nature. Sa femme de chambre, Céline, une grande fille brune aux yeux impénétrables, commença de la dévêtir, dans ce tiède gynécée, aussi capitonné, aussi opulent que celui d'une royale courtisane; et qui l'aurait vue à ce moment, aurait compris qu'elle était capable de tout pour conserver autour de sa personne cette atmosphère de suprême raffinement. À travers la chemise de batiste transparente, son corps se dessina, souple et robuste. Cette femme, si fine qu'elle en semblait fragile, était une de ces créatures à la taille mince et aux hanches pleines, aux chevilles graciles et aux jambes musclées, aux poignets menus et aux bras solides, aux traits enfantins et à la gorge ferme, à qui leur robe sert de spiritualité, si l'on peut dire. Elle jeta un coup d'œil dans la grande glace qui garnissait le milieu de l'armoire, où s'empilaient, parmi les sachets, les merveilles de sa lingerie intime; elle se vit jolie et se sourit de nouveau, avec un regard où passait la même idée qui, tout à l'heure, l'avait arrachée à la caresse de son mari. Sans doute cette idée n'était pas de celles qu'il lui plût d'admettre, car elle secoua sa tête, et, quelques minutes plus tard, ayant sur les épaules un peignoir de foulard bleu pâle, elle abandonnait cette tête aux mains de la femme de chambre qui lui défit ses longs cheveux. Elle sentait sous ses pieds nus la douceur du duvet de cygne dont ses mules étaient doublées. L'eau qu'elle avait passée sur son visage avait achevé de la rendre à elle-même. Dans le miroir devant lequel on la coiffait, elle voyait tous les détails de ce cabinet qu'elle s'était complu à parer comme la vraie chapelle de son unique religion: sa beauté. Tout s'y reflétait, depuis le tapis aux douces couleurs jusqu'à la baignoire de faïence anglaise, jusqu'à la large table de marbre, avec son lavabo d'argent et les mille outils compliqués des parures secrètes. Eut-elle à cette vue un ressouvenir des diverses conditions qui lui assuraient cette heureuse existence? Toujours est-il qu'elle pensa à son mari et qu'elle se dit: « Le brave cœur!... » Les pierres qu'elle avait gardées aux oreilles jetèrent des feux, et, se rappelant Desforges, elle se dit presque dans la même pensée: « Le bon ami!... » Ces deux impressions si contradictoires se conciliaient dans cette tête dont les cheveux fins ondulaient sous l'écaille blonde, comme les deux faits se conciliaient dans sa vie. Les femmes excellent à ces mosaïques morales, qui cessent de paraître monstrueuses, quand on en a suivi le tranquille et progressif travail. Cette Parisienne de trente ans était, certes, aussi parfaitement corrompue qu'il est possible de l'être, mais, pour être juste à son égard, il faut ajouter aussitôt qu'elle ne le savait pas, tant elle s'était bornée à subir les circonstances qui l'avaient menée, heure par heure, à ce degré singulier d'immoralité inconsciente.

Suzanne s'était laissé marier avec Paul Moraines, deux années avant la guerre de 1870, sans répulsion comme sans enthousiasme: cela s'arrangeait ainsi entre les familles; le vieux Moraines, sénateur depuis le début de l'Empire, appartenait au même monde que le vieux Bois-Dauffin; Paul, auditeur au Conseil d'État, beau danseur, charmant cavalier, paraissait fait pour elle comme elle paraissait faite pour lui. Bref, ils formèrent, pendant ces deux premières années, ce que l'on appelle en langue de salon le plus « joli ménage »: ce fut un tourbillon de bals, de soupers, de parties de théâtre, de chasses d'automne et de fêtes d'été, dans lequel l'un et l'autre se complurent follement. Paul définissait lui-même le genre de relations qui l'unissaient à sa femme, à travers ces plaisirs continuels: « Tu es jolie comme une maîtresse, » lui disait-il en l'embrassant, dans le coupé qui les ramenait, vers une heure du matin. Le quatre septembre fit s'écrouler cette féerie. Les deux familles avaient vécu d'après le même principe, sur de gros traitements qui se trouvèrent du coup supprimés, sans que d'ailleurs cette diminution subite changeât rien aux habitudes. Jusqu'à sa mort, survenue en 1873, Bois-Dauffin demeura convaincu de la toute prochaine restauration d'un régime qu'il avait vu si fort, si bien muni d'hommes et si populaire. L'ancien sénateur, qui survécut peu à son ami, partageait les mêmes utopies. Paul avait, bien entendu, démissionné du Conseil d'État. Il possédait plus encore que son père et que son beau-père, cette foi aveugle dans le succès de la cause, qui demeurera pour l'histoire le trait original du parti impérialiste. Suzanne, elle, qui n'avait de foi d'aucune sorte, eut en revanche, dès cette année 1873, la vision très nette de la ruine où ils marchaient, où ils couraient, elle et son mari, en vivant, comme ils faisaient, sur leur capital. C'était précisément l'époque où Frédéric Desforges commençait à s'occuper d'elle assidûment. Cet homme, qui n'avait pas cinquante ans alors, était demeuré le représentant le plus brillant de la génération entrée dans le monde vers 1850, et qui eut pour chef de file le profond et séduisant Morny. Aux yeux de Suzanne, il gardait le prestige de sa légende d'élégance et des aventures que lui avait prêtées la chronique des salons. Il eut bien vite cet autre prestige d'une supériorité indiscutable dans la connaissance et le maniement de la société parisienne. Resté veuf et sans enfants après un court mariage, presque oisif, car son mandat de député ne l'intéressait que pour la forme, riche de plus de quatre cent mille francs de rente, sans compter son hôtel du Cours-la-Reine, sa terre en Anjou, et son chalet à Deauville, l'ancien favori du célèbre Duc avait le courage, si rare, de vieillir,—comme son protecteur avait eu celui de mourir. Il pensait à s'organiser une dernière liaison qui le conduisît vers la soixantaine en lui procurant une maîtresse désirable et commode, un intérieur à son goût, et ce qu'il appelait son « emploi de soirée. » Il eut bientôt jugé la situation de madame Moraines, et calculé que c'était là exactement la femme qu'il rêvait: adorablement jolie, spirituelle, garantie de tout ennui probable de paternité par six années d'une union sans enfant, un mari avouable et qui ne deviendrait jamais un maître chanteur. Il mit en ligne tous ces avantages, le futé baron, et, petit à petit, en confessant Suzanne, en lui prouvant son attachement par la place obtenue pour Moraines, en lui faisant accepter des cadeaux après des cadeaux, en lui montrant ce tact exquis de l'homme mûr qui demande surtout à être toléré, il la conduisit au point où il désirait. Et cela se fit d'une manière si lente, si insensible; et, une fois établie, cette liaison devint quelque chose de si simple, de tellement mêlé au quotidien de l'existence, que la culpabilité de ses rapports avec Desforges échappait presque à Suzanne. Quel tort faisait-elle à Moraines, au demeurant? N'était-elle pas sa femme et véritablement attachée à lui? Quant au baron, c'est vrai qu'il suffisait à toute une portion de son luxe. Mais quoi? Est-il défendu de recevoir des cadeaux? S'il payait une note par ci, une note par-là, y avait-il quelqu'un au monde à qui cette complaisance portât préjudice? Elle était sa maîtresse, mais ces amours avaient pris un air de régularité qui les rendait presque conjugales. Elle était si bien habituée à ce compromis de sa conscience qu'elle se considérait, sinon tout à fait comme une honnête femme, du moins comme une personne très supérieure en vertu à nombre de ses amies dont elle savait les multiples intrigues. Si cette conscience lui adressait quelque reproche, c'était d'avoir, deux ans après le commencement de sa liaison avec Desforges, trompé ce charmant homme avec un clubman très à la mode, qu'elle avait enlevé, à l'époque des courses de Deauville, à une des femmes de son intimité. Mais ce personnage avait failli la compromettre d'une telle manière, elle avait si vite reconnu le vaniteux égoïsme de l'homme à bonnes fortunes, qu'elle avait été trop heureuse de rompre tout de suite cette aventure. Elle s'était bien juré de s'en tenir aux douceurs de son ménage à trois, entre la gentilhommerie de Paul et le galant épicuréisme du baron. Et elle s'y était tenue depuis lors, avec une telle correction d'attitude, que sa bonne renommée était défendue—autant qu'elle pouvait l'être, dans la place enviée que lui faisait sa beauté. Elle avait des rivales trop habituées à chiffrer un budget pour ne pas savoir que les Moraines vivaient sur le pied de quatre-vingt mille francs de rente, « et nous les avons connus presque ruinés, » ajoutaient ces bonnes personnes. « Calomnie!... » répondait le chœur des amis du baron, et il savait s'en assurer dans tous les mondes. « Calomnie!... » reprenait le chœur des naïfs, de tous ceux que dégoûte la multiplicité des infâmes racontars répandus chaque soir dans les salons. « Calomnie!... » ajoutait le chœur des indifférents qui savent qu'à Paris, il n'y a, pour un sage, qu'un parti: avoir l'air de ne croire à rien de ce qui se dit, et prendre les gens pour ce qu'ils se donnent.

La pensée des mille services que lui avait ainsi rendus Desforges avait sans doute traversé l'esprit de Suzanne au moment où elle se disait, assise devant sa table à toilette: « Le bon ami!... » Pourquoi donc, tandis que sa femme de chambre lui passait aux jambes des bas d'une soie aussi fine que sa peau et garnis sur le cou-de-pied d'une dentelle ajourée, oui, pourquoi le visage du baron, intelligent et fatigué, céda-t-il soudain la place à un autre visage, tout jeune celui-là, encadré d'une barbe idéale, éclairé par des yeux d'un bleu sombre où se lisait toute l'ardeur d'une âme vierge et enthousiaste? Pourquoi, tandis que les mains agiles de Céline laçaient par derrière son corset de satin blanc, entendit-elle une voix intérieure lui murmurer, comme une musique, les quatre syllabes de ce nom:—René Vincy? À quelle tentation secrète répondit-elle, tout en faisant courir la houppette de poudre sur ses seins et ses épaules: « N'y pensons pas! » Elle avait vu le jeune homme deux fois. Une femme comme elle, l'amie, presque l'élève du Parisien Desforges, elle, la plus positive des mondaines et qui s'était vendue pour avoir toujours autour de sa beauté ce linge souple et parfumé, ces jupons de soie molle comme celui que la femme de chambre agrafait au bas du corset, et les innombrables délicatesses d'une grande vie de courtisane, oui, cette femme-là pouvait-elle se prendre aux yeux et aux paroles d'un poétereau de hasard, rencontré la veille, oublié aujourd'hui? Elle s'était dit: « N'y pensons pas... » et elle y pensait de nouveau... Quelle étrange chose que, depuis la veille, elle ne pût pas secouer cette idée, qu'il serait bien doux d'être aimé de lui? Si l'on avait prononcé devant elle cette formule démodée: « le coup de foudre... » elle aurait haussé avec un infini mépris ses blanches épaules sur lesquelles elle disposait maintenant, après avoir mis sa robe blanche des soirs d'Opéra, les rangs de perles de son collier; et, cependant, de quel autre mot définir le rapide et brûlant passage d'émotion que la vue du jeune homme lui avait infligé, durant la soirée de la comtesse, émotion qui continuait plus forte?... C'est qu'entre son mari—le brave cœur,—et Desforges—l'excellent ami,—Suzanne s'ennuyait depuis quelques mois, sans s'en rendre compte. Cette vie du monde et de l'élégance, objet de tous ses sacrifices, lui devenait fade et comme insipide. Elle appelait cela: être trop heureuse. « Il me faudrait un petit chagrin, » disait-elle plaisamment. Le fait est qu'elle ressentait cette courbature intime que produit l'assouvissement continu, cette lassitude à la fois physique et morale qui s'observe surtout chez certaines femmes entretenues, que l'on voit tout à coup, avec stupeur, désorganiser une vie échafaudée jusque-là avec un art infini. Elles avaient besoin de sentir autrement, et, pour tout dire, d'aimer. Elles font des folies, du jour où elles ont rencontré l'homme qui peut remuer leur âme blasée de jouissances vaines, celui que l'énergique argot des filles appelle « leur type. » Pour madame Moraines, qui venait d'atteindre à ses trente ans, sursaturée, comme elle était, du plus raffiné bien-être, sans ambition aucune à réaliser et sans la moindre illusion sur les hommes qu'elle rencontrait dans son monde, l'apparition d'un être aussi nouveau que René, si peu pareil aux comparses habituels des salons, pouvait devenir et devint une espèce d'événement. La curiosité l'avait poussée, la veille, à s'asseoir à la table du souper auprès de lui. Un instinct de femme lui avait fait d'emblée prendre à ses yeux le rôle qu'elle pensait devoir le séduire le plus. Elle avait été ravie de cette causerie; puis, rentrée à la maison, elle s'était endormie sur le « c'est impossible, » qui sert de paratonnerre à tous les coups de foudre de ce genre, lorsqu'ils tombent sur des mondaines, plus étroitement garrottées dans leurs corvées de plaisir que les bourgeoises dans leurs corvées de ménage. René était venu, et l'impression qu'il avait faite sur elle la veille s'était reproduite plus forte. Tout lui avait plu du jeune homme, et ce qu'elle en voyait, et ce qu'elle en devinait, sa jolie physionomie et sa jolie âme, ses gaucheries et ses timidités. Elle avait beau se répéter le « c'est impossible, » tout en achevant sa toilette, et piquant sur son corsage nombre de petites épingles d'or à tête de diamant, elle se prenait à capituler avec ce mot: impossible. Elle le discutait, et toutes sortes de plans se développaient dans sa tête de femme pratique, si elle voulait pousser cette aventure. « Le baron est bien fin, » songeait-elle, « il a déjà flairé quelque chose... » Elle se souvint de la violente sortie dirigée par Desforges contre les gens de lettres. Cette sortie l'avait égayée tout à l'heure. Elle l'irritait à présent, et lui donnait l'idée d'agir dans un sens exactement opposé à celui que désirait « l'excellent ami. » Elle s'abîma dans une distraction qui frappa sa femme de chambre, au point que cette fille dit au valet de pied, le soir: « Madame a quelque chose. Est-ce que Monsieur ouvrirait les yeux? » et cette déraisonnable et irrésistible distraction la poursuivit pendant le dîner, puis dans la voiture qui l'emmenait au théâtre, et dans la loge encore, jusqu'à un moment où madame Éthorel l'interpella:


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