XX

Il ne l'était pas, et son impuissance à suivre dans sa pleine rigueur le conseil donné par Claude aurait dû lui en être la preuve. Ni ce lundi, ni les jours qui suivirent, il ne se décida nettement, bravement, à quitter cette ville où respirait cette femme, dont il se croyait, dont il se voulait délivré. Il se donnait, pour rester à Paris, toutes sortes de prétextes spécieux: « Je suis aussi loin d'elle, dans cette chambre, que je le serais à Venise ou à Rome, puisque je n'irai pas chez elle et qu'elle ne viendra pas ici... » En réalité il attendait,—il n'aurait su dire quoi. Mais il sentait que cette passion était trop ardente pour s'éteindre de la sorte. Une rencontre aurait lieu entre Suzanne et lui. Comment? Où? Qu'importait, elle aurait lieu. Il ne s'avouait pas cette lâche et secrète espérance. Mais elle était si bien en lui qu'il ne quittait plus son logement de la rue Coëtlogon, toujours prêt à recevoir une nouvelle lettre, à se voir l'occasion d'une démarche suprême. La lettre n'arrivait pas. Aucune démarche n'était tentée, et il se mangeait le cœur. Quelquefois ce désir de se retrouver en face de Suzanne, qu'il subissait sans l'admettre, s'exaspérait au point de le jeter subitement à sa table, et là, il écrivait à l'adresse de cette infâme des pages de l'amour le plus effréné. Sa rage intérieure se donnait carrière en des lignes folles où il l'insultait et l'idolâtrait, où il entremêlait les mots de tendresse aux paroles de haine. C'est alors que les lamentations de Claude retentissaient de nouveau dans son souvenir, et il lacérait ce papier, confident de la plainte insensée qu'il étouffait en lui. Il se couchait sur des idées de désespoir, pensant à la mort comme au seul bienfait qu'il pût désirer maintenant. Il se levait sur des idées pareilles. L'éclat du jour, si radieux dans ce renouveau de toute la nature, lui était intolérable, et le poète qui survivait en lui, malgré tout, aspirait vers cette heure du crépuscule, où la détresse de la lumière s'accorde trop bien avec la détresse intime. Car, dans les ténèbres commençantes, il pouvait goûter la douceur des larmes. C'était l'heure aussi que sa pauvre sœur redoutait pour lui davantage. Ils s'étaient réconciliés dès le lendemain de leur dispute:

—« Tu es fâché contre moi, toujours? » était-elle venue lui demander, avec cette grâce dans le retour, propre à la véritable tendresse.

—« Non, » avait-il répondu, « tous les torts étaient à moi; mais je t'en conjure, si tu ne veux pas me revoir injuste et mauvais comme l'autre jour, ne me parle plus jamais de ce dont tu m'as parlé... »

—« Plus jamais, » avait-elle dit, et elle tenait sa promesse. Cependant elle voyait son frère dépérir, ses joues se creuser encore, et surtout un feu sombre brûler au fond de ses yeux, qui lui faisait peur; et c'est pour cela qu'à cette heure dangereuse de la fin du jour, elle venait s'asseoir auprès de lui. Fresneau était au Luxembourg qui promenait Constant. Elle avait trouvé un prétexte pour rester à la maison. Elle prenait la main de ce frère adoré, et cette muette caresse attendrissait l'infortuné, démesurément. Il répondait à cette étreinte, sans parler non plus. Cette détente dans une émotion plus douce durait jusqu'à la minute où l'idée de Desforges ressuscitait en lui, soudaine. Il le voyait possédant Suzanne. Il disait à Émilie: « Laisse-moi... » Elle lui obéissait dans l'espérance de l'apaiser. Elle partie, il se jetait sur le lit où Suzanne lui avait appartenu, et la jalousie lui tordait le cœur dans sa tenaille brûlante. Ah! Quelle agonie!

Combien de jours s'étaient écoulés ainsi? À peine sept, mais qui lui avaient paru infinis, comme sa souffrance. En regardant le calendrier, vers le matin du huitième, il vit que la fin du mois de mai approchait. Les habitudes de régularité bourgeoise qui avaient toujours présidé à sa vie le décidèrent, bien que la démarche lui fît horreur, à se rendre jusqu'à l'appartement de la rue des Dames. Il voulait régler le compte de la propriétaire et donner congé. Il choisit l'après-midi pour cette visite, afin d'être bien sûr qu'il ne rencontrerait pas Suzanne. « Comme si elle ne m'avait pas déjà oublié... » se disait-il. Que devint-il, en trouvant, sur la table du petit salon, non seulement le mouchoir et les gants, mais un billet plié, avec cette suscription: « Pour M. d'Albert, » qu'elle avait laissé là, au cours d'une seconde visite? Il l'ouvrit, ce billet, avec des mains si tremblantes qu'il lui fallut cinq minutes pour en lire les quelques phrases, dont plusieurs mots avaient été à demi effacés par les larmes.

Je suis revenue ici, mon aimé! C'est dans notre asile et au nom des souvenirs qui doivent s'y trouver, pour toi comme pour moi, que je te supplie encore une fois de me revoir. Dis, ne songeras-tu pas à moi, dans ce cher asile, sans ces horribles passages de haine que j'ai vus dans tes yeux? Souviens-toi de la tendresse que je t'ai montrée ici, là où tu es en lisant ces lignes. Non! je ne peux pas vivre si tu doutes de ce qui est la seule vérité, la seule de ma vie. Je te le répète, je ne suis ni indignée, ni froissée, je suis désespérée; et si tu ne le sens pas, c'est que je ne peux plus rien te faire sentir, parce qu'à cette minute il n'y a dans mon âme que mon amour et ma douleur. Adieu, mon aimé!... Que de fois je t'ai dit ces mots sur le pas de cette porte! Et puis j'ajoutais: Au revoir... Et, maintenant, il faudrait que ce fût adieu vraiment, sur mes lèvres et dans mon cœur. Mais se peut-il que ce soit à jamais et ainsi?...

—« Adieu, mon aimé! » se répéta le jeune homme. Il eut beau se raidir là contre: ces mots si simplement tendres, la vue de ces murs, l'idée que Suzanne était venue là, sans espérance de l'y revoir, comme en pèlerinage vers les heures passées, tout contribuait à le jeter dans un état de sensibilité folle, qu'il combattait vainement. « Son aimé! » se redit-il soudain avec fureur, « et elle se donnait à l'autre pour de l'argent!... Que je suis lâche!... » Pour échapper au frisson de regret qui l'envahissait dans cette solitude, il sortit de la pièce brusquement, et il alla sonner à la porte de madame Raulet. Le mielleux visage de la logeuse d'amour apparut dans l'entre-bâillement de cette porte. Elle fit entrer le jeune homme dans son petit salon à elle, garni avec le reste des meubles qu'elle n'avait pu disposer dans l'autre. Quand il lui annonça qu'il quittait l'appartement pour toujours, sa physionomie trahit une contrariété non jouée:

—« Mais la petite note n'est pas prête... » répondit-elle.

—« J'ai tout le temps, » reprit René. Il ajouta, craignant de subir dans la chambre d'où il sortait un nouvel assaut de désespoir: « Si je ne vous dérange pas, j'attendrai ici... »

Quoiqu'il ne fût guère en humeur d'observation, il ne put s'empêcher de remarquer que, durant les vingt minutes qu'il passa ainsi à l'attendre, madame Raulet avait trouvé le temps de changer de toilette. Au lieu du peignoir de chambre en cotonnade rayée dans lequel elle l'avait reçu, elle revenait, vêtue d'une jolie robe de grenadine noire, taillée pour la soirée;—dans le haut du corsage, les bandes d'étoffe alternaient avec des bandes de guipure à travers lesquelles se devinait la blanche peau de la coquette veuve. Elle avait dans les yeux un éclat plus vif, aux joues une couleur plus rouge que d'habitude, et, après avoir déployé sur la table cette note demandée, dont l'écriture témoignait que la prudente personne y avait pensé d'avance, elle dit:

—« Vous m'excuserez d'avoir tardé. Je ne me sentais pas bien. J'ai de telles palpitations au cœur!... Tenez!... » Elle prit la main du jeune homme qu'elle posa sur sa gorge, avec un demi-sourire, sur lequel la pire naïveté ne se serait pas trompée. Elle avait deviné la rupture entre le faux d'Albert et sa maîtresse, rien qu'aux deux visites solitaires de la jeune femme. Le congé significatif de René avait fini de l'éclairer, et elle avait eu l'idée d'en profiter, soit qu'il lui plût réellement avec sa beauté mâle et fine, soit qu'elle entrevît des avantages analogues à ceux que lui rapportaient déjà l'étudiant et le commis. Elle était encore fraîche et se croyait très séduisante. Mais, lorsqu'elle eut fait le geste de porter à sa poitrine la main de son locataire et qu'elle le regarda, elle vit dans ses yeux à lui une si méprisante froideur, mélangée d'un tel dégoût, qu'elle lâcha cette main. Elle reprit la note, et tâcha de couvrir sa confusion par un flot de paroles, expliquant tel ou tel détail d'un compte augmenté fantastiquement, que le poète ne daigna pas vérifier. Il lui remit la somme qu'il lui devait, par moitié en papier, par moitié en or. L'échec humiliant de sa tentative amoureuse n'avait pas aboli chez elle la force du calcul, car elle vérifia les billets bleus en les regardant à contre-jour, et, comme elle comptait les louis d'or, elle les examina l'un après l'autre. Une pièce ne lui ayant pas semblé de poids, elle la fit tinter, puis, après quelque hésitation:

—« Je vais être obligée de vous en demander une autre... » dit-elle.

Cette double impression d'éhontée luxure et de basse cupidité s'accordait si bien avec les pensées de René, qu'il éprouva, pendant le quart d'heure qu'il mit à porter de l'appartement dans son fiacre les quelques objets intimes épars dans les trois pièces, cette gaieté terrible, appelée si âprement et si justement par un humoriste la « gaieté d'un croque-mort qui s'enterre lui-même. » Quand la voiture roula, cette voiture de place cahoteuse, au drap taché, où il faisait comme le déménagement lamentable de ce qui avait été son bonheur, cette cruelle gaieté tomba pour laisser la place à la mélancolie la plus navrée. Il reconnaissait chaque détour du chemin qu'il avait accompli tant de fois dans l'extase du désir, qu'il n'accomplirait plus jamais. Le ciel pesait gris et bas, sur la ville. C'était, depuis la veille, une de ces reprises inattendues de l'hiver comme il s'en produit souvent à Paris vers le milieu du printemps, et qui donnent des frissons de froid à la jeune verdure. Quand le fiacre traversa la Seine qui coulait, si morne, si verte, le malheureux la regarda et il songea:

—« Il est pourtant facile d'en finir... »

Il chercha dans sa poche le billet de Suzanne, après ce mouvement de désespoir, comme pour se convaincre lui-même de la réalité de son malheur. Il prit aussi le mouchoir et le respira—longtemps;—il mania les gants, et il y retrouva la forme des doigts qu'il avait tant aimés. Il sentit qu'il était allé, dans sa résistance à la tentation, jusqu'aux dernières limites de sa force, et, quand il fut tout seul dans sa chambre, après cette nouvelle crise aiguë de sa peine, il dit tout haut:

—« Je ne peux plus... »

Tranquillement, presque automatiquement, il ouvrit un tiroir de son bureau, et il y prit, enveloppé dans sa gaine de peau de daim, un revolver de poche que sa sœur lui avait donné, pour les soirs où il rentrait du théâtre. Il fit jouer la batterie à vide. Il chercha le paquet des cartouches, et il en soupesa une.—Pauvre machine humaine, qu'il faut peu de chose pour tout endormir!—Il chargea le pistolet, défit sa chemise, trouva de sa main gauche la place où battait son cœur et il appuya le canon sur sa poitrine.

—« Non, » dit-il tout haut encore, « pas avant d'avoir essayé. »

Cette parole correspondait à une pensée qui l'avait assiégé à plusieurs reprises, qu'il avait toujours repoussée comme folle, et qui, maintenant, avec la netteté propre aux idées dans les minutes de délibération suprême, prenait forme et corps devant lui. Il remit le pistolet dans le tiroir, s'assit dans son fauteuil,—le fauteuil de Suzanne,—et il se laissa rouler dans cet abîme de la rêverie tragique où les images se dessinent avec un relief extraordinaire, où les raisonnements se font rapides comme dans la fièvre, où s'élaborent les résolutions désespérées. « Mon aimé... » se répétait-il, en se ressouvenant de ce que Suzanne lui avait écrit dans le billet. Oui, malgré ses mensonges, malgré la comédie qu'elle lui avait jouée, et dont il repassait en esprit les innombrables scènes, malgré cette abjection de son intrigue avec Desforges, elle l'avait vraiment, elle l'avait passionnément aimé. Sans la sincérité de cet amour, leur histoire commune était-elle intelligible une minute? Quel autre mobile avait pu la jeter à lui? Ce n'était pas l'intérêt? René était si pauvre, si humble, si au-dessous d'elle. Ni la gloriole de séduire un auteur à la mode? Elle-même avait exigé que leur liaison demeurât secrète. Ni la coquetterie? Elle ne l'avait pris à aucune rivale, elle ne s'était pas disputée, jour par jour, semaine par semaine. Oui, si monstrueux que fût cet amour, mélangé à cette corruption, à cette fourberie, elle l'avait aimé, elle l'aimait encore. Cette âme, dont la lèpre morale l'avait consterné d'horreur, demeurait pourtant capable d'une sincérité. Quelque chose s'agitait en elle, qui valait mieux que sa vie, mieux que ses actions. René consentait enfin à écouter la voix qui plaidait pour sa maîtresse, et il regardait bien en face cette vénalité dont la découverte l'avait terrassé. Son entrée à l'hôtel Komof, et ses premières impressions puériles d'aristocratie, la possession de Suzanne et la grâce des moindres détails de sa parure, en lui révélant le décor du grand luxe et sa minutie raffinée, l'avaient initié à bien des mystères. Le mirage de haute vie évoqué par ses premiers rêves naïfs de poète et de bourgeois, s'était dissipé à ses yeux pour lui laisser une vision presque juste des effrayantes prodigalités que comporte une opulente existence à Paris. À l'heure présente, et tandis que son amour, qui voulait vivre, s'appliquait à justifier Suzanne, à la comprendre du moins, à découvrir en elle de quoi ne pas la mépriser entièrement, il entrevoyait, grâce à cette connaissance plus vraie du monde, le drame intime qui s'était joué dans sa maîtresse... Claude le lui avait dit en propres termes: « Il y a sept ans, les Moraines étaient ruinés... » Ruinés! Ces trois syllabes se traduisaient maintenant pour le jeune homme par l'exacte image de ce qu'elles comportent de renoncements et d'abaissements. Suzanne avait grandi dans le luxe et pour le luxe. C'était son atmosphère, c'était sa vie. Son mari, ce Marneffe en habit noir,—le poète continuait à juger ainsi le pauvre Paul,—avait dû, le premier, la pousser dans la voie funeste. Desforges s'était présenté. Elle avait cédé. Elle n'aimait pas... Et quand elle avait aimé, pouvait-elle briser sa chaîne?... Oui, elle le pouvait, en lui proposant, à lui, René, de tout quitter, tous les deux, pour vivre ensemble, à jamais!...

—« Tout quitter?... Tous les deux?... Pour vivre ensemble?... » Il se surprit à prononcer ces mots, comme dans un songe. Mais était-ce trop tard? Cette offre de tout sacrifier à leur amour, de tout abolir du passé, sinon cet amour, d'y enfermer, d'y emprisonner leur être entier, tout le présent et tout l'avenir, s'il allait la faire, à Suzanne, lui, maintenant? S'il allait lui dire: « Tu me jures que tu m'aimes, que cet amour est la seule vérité de ton cœur, la seule. Prouve-le-moi. Tu n'as pas d'enfants, tu es libre. Prends ma vie et donne-moi la tienne. Pars avec moi et je te pardonne, et je crois en ton cœur?... »—« Je deviens fou, » fit-il en rejetant toute son âme en arrière, lorsque ce projet se présenta devant lui, si précis qu'il voyait Suzanne, là, qui l'écoutait... Fou? mais pourquoi?... Les phrases lues dans sa jeunesse sur le rachat des prostituées par l'amour, idée si profondément humaine qu'elle a tenté les plus grands artistes, lui remuèrent dans la pensée. La plus divine figure de courtisane amoureuse qui ait jamais été peinte, l'Esther de Balzac, avait tant séduit ses rêves d'autrefois, et chez les natures comme la sienne, en qui les impressions littéraires précèdent les autres, celles de la vie, des rêves pareils ne s'en vont pas tout à fait du cœur... Il aimait Suzanne, et Suzanne l'aimait. Pourquoi n'essaierait-il pas, au nom de ce sentiment sublime, de l'arracher, elle, à l'infamie où elle gisait, de s'arracher, lui, à ce gouffre noir de la mort vers lequel il se sentait attiré? Pourquoi ne lui apporterait-il pas cette occasion unique de réparer les hideuses misères de sa destinée?... Mais elle, que répondrait-elle?... « Je saurai enfin si elle m'aime, » reprenait René.—« Oui, si elle m'aime, avec quelle ardeur elle saisira ce moyen d'échapper au bagne de luxe où elle est enchaînée! Et si elle dit non?... » Un frémissement d'épouvante le secoua tout entier à cette pensée... « Il sera temps d'agir alors, » conclut-il. La tempête déchaînée par la subite invasion de ce projet dura près de trois heures. Le jeune homme s'y abandonnait sans comprendre que son parti était pris d'avance, et que ces allées et venues de ses idées ne faisaient que déguiser à ses propres yeux le sentiment qui dominait en lui par-dessus tout: l'appétit, le besoin furieux de ravoir sa maîtresse. Quand ce plan d'une fuite en commun eût été plus insensé, plus impraticable, plus contraire à toute espérance de succès, il s'y serait livré comme au plus raisonnable, au plus facile, au plus assuré, parce que c'était en effet le seul qui conciliât l'ardeur irrésistible de son amour et les exigences de dignité sur lesquelles son honneur encore vierge ne transigerait du moins jamais.

—« À l'action... » se dit-il enfin. Il s'assit à sa table, pour écrire à Suzanne un billet, dans lequel il lui demandait d'être chez elle le lendemain, à deux heures de l'après-midi. Il courut lui-même jeter cette lettre à la boîte, et il éprouva, en rentrant, cette détente qui suit les résolutions définitives. Lui qui s'était, durant la semaine et après son premier, son sauvage accès de violence, senti incapable de la plus faible énergie, jusqu'à n'avoir pu rouvrir le manuscrit de sonSavonarole, il se mit sur-le-champ à tout préparer, comme si la réponse de Suzanne ne pouvait pas être douteuse. Il compta la somme d'argent enfermée dans son tiroir: un peu plus de cinq mille francs. C'était de quoi suffire aux premiers embarras. Et ensuite?... Il calcula de quel capital il avait le droit de disposer dans la fortune de la famille, restée indivise entre sa sœur et lui. La grande affaire était de passer les deux premières années, durant lesquelles il terminerait son drame et le ferait jouer. Il publierait, aussitôt après, son roman, que le succès de sa pièce pousserait, comme une vague pousse une vague, puis son recueil de vers. Un horizon de travaux et de triomphes se développait devant lui. De quel effort ne serait-il pas capable, soutenu par cet élixir divin: le bonheur, et par la volonté de rendre à Suzanne ce luxe qu'elle lui aurait sacrifié? Sa sœur le surprit, quand elle rentra, qui rangeait des papiers, classait des livres, mettait à part des gravures.

—« Que fais-tu là?... » demanda-t-elle.

—« Tu vois, » répondit-il, « je me dispose à partir. »

—« À partir?... »

—« Oui, » reprit-il, « je compte aller en Italie. »

—« Et quand cela? » fit Émilie stupéfaite.

—« Mais sans doute après-demain. »

Il était de bonne foi dans sa réponse. Il avait calculé qu'il faudrait à Suzanne environ vingt-quatre heures pour ses préparatifs à elle, si elle se décidait. Si elle se décidait? Ce seul doute sur l'issue de sa démarche lui faisait maintenant tant de mal qu'il ne le discutait même pas. Depuis la scène de l'Opéra, où il l'avait laissée pâle et comme foudroyée dans l'ombre de l'arrière-loge, il s'était imposé la plus surhumaine contrainte, en endiguant le flot de ses désirs passionnés. Son espérance soudaine était comme une brèche ouverte, par laquelle ce flot se précipitait, furieux, effréné, d'un jet si violent qu'il renversait, emportait tout. Sa folie alla, par cette matinée qui précéda l'entrevue, jusqu'à passer chez deux ou trois marchands d'objets de voyage de l'avenue de l'Opéra, pour y examiner des malles. Depuis le départ de Vouziers, personne, dans la famille Vincy, n'avait quitté Paris, même pour vingt-quatre heures. Il n'y avait, rue Coëtlogon, comme instruments d'emballage, que deux vieux coffres mangés aux vers, et trois valises de cuir délabrées de vétusté. Ces soins matériels, qui donnaient comme une réalité concrète aux chimères du jeune homme, trompèrent la fièvre de son attente jusqu'à l'heure du rendez-vous. L'hallucination du désir avait été si forte que la vue des circonstances réelles ne se produisit en lui qu'au moment où il entra dans le petit salon de la rue Murillo. Tout restait à faire.

—« Madame va venir... » avait dit le domestique, en le laissant seul dans cette pièce. Il n'y était pas revenu depuis le jour où il lisait ses vers les plus choisis à celle qu'il considérait alors comme une madone. Était-ce, de la part de cette dernière, une suprême ruse que ces cinq minutes d'abandon, avant leur entretien, dans cet endroit, si rempli pour lui de souvenirs? Ils se dressèrent en effet devant lui, ces souvenirs, mais pour le remuer d'une tout autre émotion que celle dont se flattait Suzanne. Ce cadre d'élégance, tant admiré jadis, lui faisait horreur maintenant. Il lui semblait qu'une vapeur d'infamie flottait autour de ces objets, dont beaucoup avaient dû être payés par Desforges. Cette horreur accrut encore en lui la volonté d'arracher celle qu'il aimait à ce passé de honte, et, quand elle apparut sur le seuil de la porte, ce n'est pas la tendresse qu'elle rencontra dans ses yeux, mais le fixe, l'implacable éclat de la résolution prise. Quelle résolution? De tous deux elle était la plus émue à présent, la plus incapable de se maîtriser. La blancheur de sa longue robe de dentelle faisant ressortir les teintes jaunies de son visage, épuisé par l'anxiété de ces derniers jours. Elle n'avait pas eu besoin d'avoir recours au crayon noir pour cerner ses yeux, comme il arrive aux comédiennes du monde aussi bien qu'aux autres; ni d'étudier le geste par lequel, à la vue du jeune homme, elle mit la main sur son cœur, en s'appuyant au mur, afin de ne pas tomber. Au premier regard, elle avait compris qu'il lui faudrait livrer une rude bataille pour le reconquérir, et tout son être tremblait. Il y eut entre les deux amants un de ces passages de silence où il semble que l'on entende frémir le vol de la destinée, tant ils sont redoutables et solennels. La durée de celui-ci fut intolérable pour la malheureuse, qui le rompit la première en disant d'une voix très basse:

—« Mon René, que tu m'as fait souffrir!... » Et, s'avançant vers lui, folle d'émotion, elle lui prit les deux mains et s'abattit sur sa poitrine, cherchant ses lèvres pour un baiser. Il eut l'énergie de la repousser.

—« Non, » disait-il, « je ne veux pas... »

—« Ah! » gémit-elle en se tordant les bras, « tu y crois donc toujours, à ces abominables soupçons!... Et tu n'es pas venu, et tu m'as condamnée ainsi sans m'entendre!... Et quelles preuves avais-tu pourtant?... De m'avoir vue sortir d'une maison!... Et pas un doute en ma faveur, pas une seule des vingt hypothèses qui pouvaient plaider pour moi!... Si je te disais pourtant que dans cette maison habite une amie malade, que j'étais allée voir ce jour-là?... Si je te disais que la présence de l'autre personne, dont la vue t'a rendu fou, avait la même cause? Si je te le jurais sur ce que j'ai au monde de plus sacré, sur... »

—« Ne jurez pas, » interrompit René durement, « je ne vous croirais pas, je ne vous crois pas... »

—« Il ne me croit pas, même maintenant; mon Dieu! Que faire? » Elle marchait, à travers la chambre, en répétant: « Que faire? Que faire? » Durant toute cette semaine, elle avait tourné et retourné cette idée qu'il pouvait cependant être assez irrité contre elle pour ne pas la croire. Qu'il lui restât un soupçon, un seul, et elle était perdue. Il la suivrait de nouveau ou la ferait suivre. Il saurait qu'à chaque visite à la maison de la prétendue amie, elle se rencontrait avec Desforges, et ce serait à recommencer? À quoi bon continuer de mentir, alors? Et puis, elle en avait assez de tant de tromperies. Maintenant que la plus sincère des passions grondait dans son cœur, elle éprouvait le besoin de dire à son amant la vérité, toute la vérité, mais, en la lui disant, de lui crier aussi cette passion, et, cette fois, il faudrait bien qu'il entendît ce cri suprême, et qu'il y crût. Et, comme hors d'elle: « C'est vrai, » dit-elle, « je te mentais... tu veux tout savoir, tu sauras tout... » Elle s'arrêta une minute, et passa les mains sur son visage, avec égarement... Hé bien! Non! Elle se sentait incapable de se confesser ainsi... Il la mépriserait trop, et, imaginant, à mesure qu'elle parlait, une espèce de compromis incohérent entre son besoin de sincérité et l'épouvante que René la prît en dégoût, elle continuait: « C'est une affreuse histoire, vois-tu... Mon père mort... Des lettres à racheter avec lesquelles des misérables pouvaient salir sa mémoire... Il fallait de l'argent, beaucoup... Je n'avais rien... Mon mari me repoussait... Alors, cet homme... J'ai perdu la tête, et puis il m'a tenue, il me tient par ce secret!... Ah! ne sens-tu pas que je ne t'ai menti que pour t'avoir, que pour te garder?... »

Tandis que ces mots se pressaient au hasard sur sa bouche, René la contemplait. Cette histoire de l'honneur de son père ainsi sauvé n'était qu'un nouveau mensonge; il le comprenait, il le voyait. Mais ce dernier cri, poussé avec une ardeur presque sauvage, n'en était pas un. Et que lui importait le reste? Il allait savoir si cet amour, la seule sincérité dont elle se réclamât maintenant, aurait la force de triompher de tout ce qui n'était pas lui.

—« Tant mieux! » répondit-il. « Oui, tant mieux si vous êtes l'esclave d'un infâme passé qui vous accable! Tant mieux, si cette dépendance à l'égard de cet homme vous fait cette horreur!... Vous me dites que vous m'avez aimé, que vous m'aimez, que vous ne m'avez menti que pour me garder?... Cet amour, je vous apporte l'occasion de m'en donner une preuve après laquelle je n'aurai plus le droit de douter. Ce passé, je viens vous offrir de l'effacer à jamais, tout entier, d'un coup... Moi aussi, je vous aime, Suzanne, ah! profondément! Ce que j'ai ressenti quand j'ai dû apprendre ce que j'ai appris, voir, ce que j'ai vu, ne me le demandez pas. Si je n'en suis pas mort, c'est que l'on ne meurt pas de désespoir. Je suis prêt cependant à tout oublier, à tout pardonner, pourvu que je sache, pourvu que je sente que vraiment vous m'aimez. Je suis libre et vous êtes libre aussi, puisque vous n'avez pas d'enfants. Je suis prêt, moi, à tout quitter pour vous, et je viens vous demander si vous êtes prête à en faire autant. Nous irons ensemble où vous voudrez: en Italie, en Angleterre, dans un pays où nous soyons sûrs de ne rien retrouver de ce qui fut votre vie d'autrefois. Et cet autrefois, je l'abolirai. J'en trouverai la force dans ma croyance en votre cœur, après ce que vous aurez fait. Je me dirai:—Elle ne me connaissait pas, et, du jour où elle m'a connu, rien n'a plus existé pour elle que son amour.—Mais d'accepter cet abject partage, que vous m'arriviez au sortir des bras de cet homme et salie par ses baisers; ou bien, si vous rompez avec lui, d'être là, misérable, à me défier de cette rupture, à jouer auprès de vous ce rôle avilissant d'espion que j'ai joué une fois déjà?... Non, Suzanne, ne me le demandez pas. Nous en sommes venus au point où nous devons être l'un pour l'autre ou tout ou rien, des amants qui trouvent dans leur amour de quoi se faire une famille, une patrie, un monde, ou des étrangers qui ne se connaissent plus.—À vous de choisir... »

Il avait parlé avec l'énergie concentrée d'un homme qui s'est pris la main et qui s'est fait le serment d'aller jusqu'au bout de sa volonté. Si insensée que fût cette proposition au regard d'une Parisienne habituée à ne rencontrer la passion que sous une forme conciliable avec les exigences et les commodités de la vie sociale, Suzanne n'eut pas une minute de doute. René s'exprimait dans la pleine vérité de son cœur, mais cette vérité comportait un tel excès d'amour qu'elle ne douta pas non plus de son triomphe final sur les révoltes et sur les folies du jeune homme.

—« Ah! » répondit-elle toute frémissante, « que tu es bon de me parler ainsi! Que tu m'aimes! Que tu m'aimes! Oui, que tu m'aimes!... » Elle frissonnait en prononçant ces mots, et penchait un peu sa tête, comme si le bonheur de cette évidence eût été presque impossible à soutenir. « Dieu! que c'est doux!... » dit-elle encore. Puis, s'avançant vers lui, et lui prenant la main, presque avec timidité cette fois, pour la lui serrer d'une pression lente: « Enfant que tu es, que viens-tu m'offrir?... S'il ne s'agissait que de moi, comme je te dirais: Prends toute ma vie, et tu ne sais pas comme j'y aurais peu de mérite!... Mais la tienne, est-ce que je peux l'accepter? Tu as vingt-cinq ans et j'en ai plus de trente. Ferme les yeux et vois-nous dans dix ans... Je suis une vieille femme et tu es encore un jeune homme... Et alors?... Et puis ton travail, cet art auquel tu es si attaché que j'en ai été jalouse?—Pourquoi te le cacher maintenant?—Il te faut Paris pour écrire... Je te verrais triste auprès de moi... Je te verrais m'aimant par devoir, par pitié, malheureux, esclave!... Non, je ne le supporterais pas!... Mon amour, quitte ce projet insensé, dis que tu me pardonnes sans cela, dis-le, mon René, dis-le!... »

Elle s'était rapprochée du jeune homme à mesure qu'elle parlait, appuyant sa gorge contre lui, cherchant sa bouche. Il sentit, avec un tressaillement de désir à la fois, et une nausée contre le plan de séduction attesté par ce détail, qu'elle n'avait pas de corset. Il la prit par le poignet, et le lui tordit en la rejetant loin de lui, durement:

—« Ainsi tu ne veux pas, » dit-il avec exaltation, « répète-moi que tu ne veux pas... »

—« Je t'en supplie, mon René, » reprit-elle avec des larmes dans sa voix et dans ses yeux, « ne me repousse pas... Mais puisque nous nous aimons, ah! soyons heureux!... Prends-moi comme je suis, avec toutes les misères de ma vie... C'est vrai... J'aime le luxe, j'aime le monde, j'aime ce Paris que tu hais... Non, je n'aurai pas le courage de tout quitter, de tout briser... Prends-moi ainsi, puisque tu sais bien, puisque tu sens que je te dis vrai quand je te jure que je t'aime, comme je n'ai jamais aimé... Ah! Garde-moi!... Je serai ton esclave, ta chose. Tu m'appelleras, je viendrai. Tu me chasseras, je m'en irai... Ne me regarde pas avec ces yeux, je t'en conjure, laisse fondre ton cœur!... Quand tu es venu à moi, est-ce que je t'ai demandé si tu avais une autre maîtresse? Non, je n'ai eu qu'une idée: te rendre heureux. Si je t'ai tout caché des tristesses de mon existence, dis! comment peux-tu m'en vouloir? Vois, je suis par terre devant toi, et je te supplie... » Elle s'était jetée à ses pieds, en effet. Que lui importait la prudence maintenant, et la possibilité de l'entrée d'un domestique? Et elle s'attachait à ses vêtements, en se traînant sur les genoux. Elle était admirable de beauté, les yeux fous, son ardent visage éclairé par tous les feux de la passion, et montrant à plein la sublime courtisane qu'elle avait toujours été, mais voilée. Les sens de René étaient bouleversés, mais un souvenir cruel lui revint tout d'un coup, et il lui jeta, comme une insulte, avec un ricanement:

—« Et Desforges?... »

—« N'en parle pas, » gémit-elle, « n'y pense pas! Si je pouvais le renvoyer, le mettre à la porte, est-ce que tu crois que j'hésiterais? Ne sens-tu pas que je suis prise? Mon Dieu! mon Dieu! on ne torture pas une femme ainsi... non, » ajouta-t-elle d'un air sombre, toujours à genoux, mais immobile et baissant la tête: « Non, je ne peux pas... »

—« Alors, accepte ce que je t'ai offert, » dit René, « il en est temps encore... Fuyons ensemble... »

—« Non, » reprit-elle d'un air plus sombre. « Non, je ne peux pas non plus... Vois, il me serait si facile de te promettre et de ne pas tenir!... Mais j'ai trop menti... » Elle s'était levée. La crise de nerfs qu'elle venait de traverser avait sa réaction, et elle répéta d'une voix épuisée: « Je ne peux pas non plus... Je ne peux pas... »

—« Et que voulais-tu donc de moi? » s'écria-t-il avec un accent furieux, « Pourquoi te traînais-tu à mes pieds tout à l'heure? Un laquais de plaisir, voilà ce que je serais pour toi?... Un jeune homme chez qui tu irais te débarbouiller des caresses du vieux!... Ah!... » et, la colère l'emportant, à la brutalité du langage il joignit celle du geste, et il marcha sur elle, le poing levé, avec un visage si terrible qu'elle crut qu'il allait la tuer. Elle reculait, livide d'épouvante, les mains tendues.

—« Pardon, pardon, » disait-elle éperdue. « Ne me fais pas mal, ne me fais pas mal! »

Elle s'abrita ainsi derrière une table sur laquelle se trouvait, parmi d'autres menus objets, une photographie du baron dans un cadre de velours. Les yeux de René s'étaient détournés de Suzanne, il luttait contre la tentation monstrueuse de frapper cette femme sans défense. Il n'eut pas plutôt vu le portrait qu'il eut un rire d'insensé. Il le saisit, et la prenant, elle, par les cheveux, il lui frotta ce portrait sur la bouche, cruellement, au risque de l'ensanglanter, et, continuant de rire comme un fou, il répétait:

—« Tiens, voilà ton amant! voilà ton amant, ton amant, ton amant!... »

Puis il jeta le cadre à terre et il le piétina. Il ne se fut pas plutôt livré à cette action de démence qu'il eut honte de lui-même. Il regarda Suzanne, une dernière fois, les cheveux épars, les yeux fixes, écrasée de terreur dans le coin de la chambre. Il ne prononça pas un mot, et il sortit, sans qu'elle eût eu, elle, la force d'articuler une parole.

Deux jours après cette scène terrible, et comme le ciel du mois de mai s'était de nouveau fait pimpant, bleu et tiède, Claude Larcher se trouvait, vers les deux heures de l'après-midi, accoudé au balcon de l'appartement de Colette qui donnait sur le jardin des Tuileries. Il venait de passer plusieurs nuits à la suite chez sa maîtresse. Les deux amants s'étaient repris d'un de ces caprices qui sont d'autant plus fougueux dans les liaisons de ce genre et plus avides, que le souvenir des querelles de la veille s'y mélange à la certitude de la brouille du lendemain. L'homme et la femme se donnent alors sans réserve. Il semble que la longue suite des plaisirs, jadis goûtés en commun, ait comme façonné leurs corps l'un pour l'autre, et auprès de ces renouveaux de possession ardente, presque frénétique, toute autre volupté perd sa saveur. Claude réfléchissait à cette loi singulière des habitudes amoureuses, en achevant un cigare dont la vapeur s'azurait au gai soleil. Il regardait les voitures se croiser dans la rue, et, sous les feuillages légers du jardin, le défilé des promeneurs. Il s'étonnait lui-même de la parfaite béatitude où ces quelques jours d'assouvissement l'avaient plongé. Ses jalousies douloureuses, ses trop légitimes fureurs, le juste sentiment de sa dégradation, tout s'abolissait parce que Colette avait fait ses volontés et consigné à la porte Aline aussi bien que Salvaney. Cela ne durerait pas, il le savait trop; mais la présence de cette femme lui procurait une félicité si entière qu'elle détruisait ses craintes pour l'avenir, comme ses rancunes pour le passé. Il fumait son cigare avec une lenteur paisible, et par instant il se retournait pour la voir, elle, à travers la fenêtre ouverte, qui, vêtue d'une robe chinoise toute rose et brodée de fleurs d'or,—la sœur de celle de la loge,—se balançait sur un fauteuil canné à bascule. Au bout de ses pieds chaussés de bas d'une soie rose comme celle de la robe, elle remuait, en se balançant, des mules marocaines, garnies, elles aussi, de broderies. Le fumoir, celui-là même où avait eu lieu la scène de la lettre, était rempli de fleurs. Aux murs se voyaient toutes sortes de souvenirs qui se rapportaient à la carrière de l'artiste: des aquarelles représentant des intérieurs de loges, des tambourins de cotillon, des photographies et des couronnes. Un chat très petit, un angora blanc, dont un œil était bleu, l'autre noir, jouait avec une balle, renversé sur le dos, tandis que Colette continuait de se balancer, tantôt souriant à Claude à travers les bouffées d'une cigarette russe, tantôt lisant un journal qu'elle tenait à la main, et elle fredonnait une adorable romance de Richepin, récemment mise en musique par un étrange compositeur du nom de Cabaner:

« Un mois s'ensauve, un autre arrive.Le temps court comme un lévrier... »

« Un mois s'ensauve, un autre arrive.Le temps court comme un lévrier... »

—« Mon Dieu! » songeait l'écrivain en écoutant ces couplets du seul poète de notre âge qui ait su rivaliser de grâce avec les divines chansons populaires, « ces vers sont bien beaux, le ciel est bien bleu, ma maîtresse est bien jolie... Au diable l'analyse!... »

La jeune femme interrompit cette calme rêverie d'amant heureux, en jetant un léger cri. Elle s'était levée de son fauteuil, tenant le journal dans sa main qui tremblait. Après avoir examiné, suivant son habitude, la troisième page, celle où se trouvent les nouvelles de théâtre, elle avait passé à la seconde, puis à la première, et ce qu'elle venait d'y lire l'avait bouleversée, car elle balbutiait, en tendant la feuille à Claude:

—« C'est trop horrible!... »

Claude, épouvanté lui-même par cette agitation fébrile et soudaine, saisit le journal, et il y lut, sous la rubrique:Échos de Paris:

« On nous apporte, au moment de mettre sous presse, une nouvelle qui affectera profondément le monde littéraire. M. René Vincy, l'auteur applaudi duSigisbée, vient d'attenter à ses jours dans son appartement de la rue Coëtlogon. M. René Vincy s'est tiré un coup de pistolet dans la région du cœur. Hâtons-nous de dire, pour rassurer les nombreux admirateurs du jeune poète, que cette tentative n'aura pas de suites fatales. Notre sympathique confrère s'est en effet grièvement blessé, mais la balle a pu être extraite, et les nouvelles sont des plus rassurantes.

« On se perd en conjectures sur le mobile de cet acte de désespoir. »

—« Ah! Colette, » s'écria Claude, « c'est toi qui l'as tué! »

—« Non, » gémit l'actrice, hors d'elle-même, « ce n'est pas possible... Il ne mourra pas... Tu vois, le journal assure qu'il va mieux... Ne dis pas cela! Je ne m'en consolerais pas... Est-ce que je savais, moi? Je t'en voulais si fort... Tu avais été si dur... J'aurais tout fait pour me venger... Mais vas-y, cours-y... Tiens, ton chapeau, tes gants, ta canne.—Pauvre petit René, je lui enverrai des fleurs. Il les aimait tant... Et tu crois que c'est à cause de cette femme?... »

Tout en parlant, avec cette incohérence où se trahissait à la fois son émotion de bonne fille malgré tout, et son enfantillage de comédienne, elle avait achevé d'habiller son amant, et elle le poussait vers la porte.

—« Et où te retrouverai-je? » demanda-t-il.

—« Hé bien! à six heures ici pour aller dîner au Bois... Mon Dieu! » ajouta-t-elle, « si je n'avais pas ces deux rendez-vous chez la modiste et chez la couturière, j'irais avec toi. Mais je ne peux pas les manquer... »

—« Tu y tiens donc encore, à ce dîner au Bois?... » reprit Claude.

—« Ne sois pas méchant, » répondit-elle dans un baiser, « il fait si joli et j'ai trop envie de t'aimer à la campagne... »

Sur cette phrase qui finissait de la peindre tout entière, avec ses passages subits des attendrissements les plus sincères au goût passionné du plaisir, Larcher rendit son baiser à sa maîtresse, saisi d'un vague mépris pour lui-même, tant il se trouvait faible devant ses moindres caprices, même à cette heure où il venait d'apprendre une catastrophe qui le touchait d'aussi près. Il s'élança dans l'escalier; il descendit les trois étages, quatre marches par quatre marches; il se jeta dans une voiture, et un quart d'heure plus tard il en ouvrait la portière devant cette grille de la rue Coëtlogon qu'il avait franchie, de même, quelques mois plus tôt, lorsqu'il venait chercher René pour le conduire à la soirée de l'hôtel Komof... Brusquement, toutes les pensées qu'il avait eues à cette place lui revinrent à la mémoire, et le ciel sinistre de ce soir-là, et la froide lune qui courait parmi les nuages mobiles, et l'étrange pressentiment qui lui avait serré le cœur. Maintenant le jour délicieux de mai remplissait le ciel de lumière, les feuilles verdoyaient dans la bande étroite du jardinet, devant les fenêtres du rez-de-chaussée des Fresneau. Ce printanier décor d'une vie si paisible représentait trop bien ce qu'avait été longtemps le destin de René; ce qu'il fût demeuré s'il n'avait jamais rencontré Suzanne. Et cette fatale rencontre, qui en avait été l'auteur indirect? Claude essaya vainement de secouer ce remords en se disant! « Pouvais-je prévoir ce malheur?... » Il l'avait prévu, cependant. Il ne pouvait résulter que du mal de cette transplantation subite du poète dans un milieu de luxe, où sa vanité et sa sensualité s'étaient épanouies aussitôt. Le pire était arrivé. Par un affreux hasard, soit. Mais qui avait provoqué ce hasard? La réponse à cette question était cruelle pour un ami véritable, et ce fut le cœur serré que Claude sonna à la porte de cette maison où régnaient jadis la simplicité, le noble et pur amour, avec le travail. Que de mortels miasmes y avaient pénétré à sa suite et que de tristesses! Il put le constater une fois de plus au visage décomposé de Françoise, qui vint lui ouvrir, et qui fut prise, à sa vue, d'une crise de sanglots. Elle essuyait ses yeux avec le coin de son tablier bleu, tout en disant dans son langage mêlé de mots de patois:

—« Ah! I'la faut-i!... Mon bon monsieur. Vouloir se périr ainsi, un enfant que j'ai connu tout cheti et minaud comme une fille!... Jésus, Marie, Joseph!—Entrez, monsieur Claude, vous trouverez madame Fresneau et mademoiselle Rosalie... M. l'abbé Taconet est avec lui qui le console... »

Émilie se tenait avec la petite Offarel dans cette salle à manger où Claude avait été accueilli si souvent par un bienfaisant tableau d'intimité. Le docteur venait sans doute de sortir, car une odeur d'acide phénique remplissait la chambre, comme après un pansement. Une fiole de cette substance, marquée d'une étiquette rouge, traînait sur la table à côté d'une potion, près d'une soucoupe, et parmi des morceaux de coton coupés en carré. Des bandes de linge enroulées, du taffetas, un pot de pommade, étiqueté de rouge comme la fiole et couvert d'un papier métallique, des épingles de nourrice, une ordonnance timbrée achevaient de donner à cette pièce une physionomie de chambre d'hôpital. La pâleur d'Émilie révélait assez les émotions qu'elle avait traversées depuis quarante-huit heures. La vue de l'écrivain produisit sur elle le même effet que sur Françoise. Il lui rappelait trop, par sa seule présence, les journées anciennes où elle avait été si orgueilleuse de son René. Elle fondit en larmes, et, en lui tendant la main, elle lui dit:

—« Comme vous aviez raison!... »

Rosalie, elle, avait jeté au visiteur un regard aussi explicite que si elle l'eût accusé de vive voix du suicide de René. Il y avait dans ces yeux de jeune fille une telle rancune, l'arrêt exprimé par eux s'accordait si bien avec les secrets remords de Claude, qu'il détourna ses yeux, à lui, et après un silence, il demanda:

—« Est-ce que je peux le voir?... »

—« Pas aujourd'hui, » répondit Émilie, « il est si faible. Le docteur craint pour lui les émotions. » Et elle ajouta: « Mon oncle va vous dire comment il se trouve... »

—« Et quand est arrivé ce malheur? Je n'ai rien su que par les journaux. »

—« Les journaux en ont parlé, » fit Émilie, « moi qui avais pris tant de précautions! »

—« Une petite note de rien... » repartit Claude qui devina la vérité à la subite rougeur de Rosalie. Le vieil Offarel avait, sous ses ordres dans son bureau, à la Guerre, un jeune homme qui s'occupait de littérature et que l'écrivain connaissait un peu. Le sous-chef avait dû parler, et sa fille le savait déjà. Il tenta de s'attirer un regard plus aimable, en égarant les soupçons de madame Fresneau: « Les reporters furètent partout, » disait-il; « pour peu qu'on soit connu, on ne leur échappe pas... » Et il continua: « Mais les détails? »

—« Il est rentré avant-hier, » dit Émilie, « vers les quatre heures, et tout de suite j'ai deviné à sa figure qu'il avait quelque chose... Mais quoi! J'étais si habituée à le voir triste depuis quelque temps!... Il m'avait annoncé un grand voyage en Italie. Je l'ai interrogé:—Tu pars toujours demain?...—Non, m'a-t-il dit, et il m'a prise contre lui et il m'a embrassée longtemps, longtemps avec des sanglots. Je lui ai demandé:—Qu'as-tu?...—Rien, m'a-t-il répondu, où est Constant?—Cette question m'a étonnée. Il savait bien que le petit ne revient pas de la pension avant six heures.—Et Fresneau? a-t-il dit encore. Puis il a poussé un grand soupir et il a passé dans sa chambre. Je suis restée cinq minutes à me tâter: je ne devais peut-être pas le laisser seul. Puis j'avais peur. Dans ses passages de désespoir, il est si facile à s'emporter... Et voilà que j'entends une détonation.—Ah! je l'entendrai toute ma vie!... »

Elle s'arrêta, trop émue pour continuer, et après une nouvelle crise de larmes:

—« Et que dit le docteur? » reprit Claude.

—« Qu'il est hors de danger, sauf une complication impossible à prévoir; » répondit Émilie, « il nous a expliqué que ce malheureux pistolet—c'est moi qui le lui ai donné!—était un peu dur de détente. L'effort par lequel il a dû presser sur la gâchette a fait dévier la balle... Elle a traversé le poumon sans toucher le cœur, et elle est ressortie de l'autre côté... À vingt-cinq ans!... Mon Dieu! mon Dieu! quelle misère! Non! il ne nous aime pas, il ne nous a jamais aimés!... »

Comme elle se lamentait ainsi, montrant à nu la plaie de son âme, cette souffrance de la tendresse prodiguée en vain que connaissent surtout les mères, l'abbé Taconet parut sur le seuil de la porte de la chambre du malade. Il serra la main à Claude, auquel il avait pardonné d'avoir jadis quitté l'école Saint-André sans crier gare, et il répondit au double regard inquisiteur de sa nièce et de Rosalie:

—« Il va reposer, et moi, il faut que je regagne mon école. »

—« Me permettez-vous de vous accompagner? » fit Claude.

—« J'allais vous le demander, » dit le prêtre.

Les premières minutes durant lesquelles les deux hommes marchèrent ensemble furent silencieuses. L'abbé Taconet en avait toujours imposé à Larcher par un de ces caractères irréprochables qui contrastent trop avec la bassesse des mœurs courante pour que leur seule existence ne constitue pas un blâme constant au regard d'un enfant du siècle, comme était l'écrivain, perdu de vices et affamé d'idéal. Encore maintenant et tandis que l'abbé allait auprès de lui de son pas un peu lourd, il le regardait, en songeant aux abîmes moraux qui le séparaient de ce prêtre. Le directeur de l'école Saint-André était un homme grand et fort, de cinquante ans environ. À première vue, rien, dans sa robuste corpulence, n'annonçait l'ascétisme de sa vie. La grosseur de ses joues et la coloration de son teint lui auraient même donné un air poupin, si le pli sérieux de sa bouche et surtout la beauté de son regard n'eussent corrigé cette première apparence. La sorte d'imagination propre aux artistes, qui, élaborée par l'hérédité, avait produit la mélancolie morbide de la mère de René, le talent du poète et son attrait pour toutes les choses brillantes, comme la tendresse désordonnée d'Émilie à l'égard de son frère; cette imagination qui empêche l'esprit de s'arrêter au fait présent et positif, mais qui teinte sans cesse les objets de couleurs trop brillantes ou trop sombres; cette dangereuse, cette toute puissante faculté allumait aussi ses éclairs dans les yeux bleus du prêtre. Seulement la discipline catholique en avait corrigé l'excès, comme la foi profonde en avait sanctifié l'emploi. Il y avait une sérénité dans cet ardent regard, celle de l'homme qui s'est endormi chaque soir et réveillé chaque matin, durant des années, sur une idée de dévouement. Cette idée à laquelle la conversation avec l'abbé Taconet revenait toujours, Claude en connaissait la formule si précise et si définie: reconstituer l'âme française par le Christianisme. Telle était, d'après ce robuste ouvrier de la vie morale, la tâche réservée dans notre époque à tous les hommes de bonne volonté. Claude n'ignorait pas non plus quelles espérances ce prêtre, vraiment supérieur, avait placées sur son neveu. Que de fois il l'avait entendu qui disait: « La France a besoin de talents chrétiens!... » Aussi le regardait-il avec une curiosité singulière, étudiant sur ce visage si calme d'habitude un passage d'anxiété,—il aurait presque voulu de doute. Ils marchaient sur le trottoir de la rue d'Assas, et ils allaient franchir la rue de Rennes, quand l'abbé s'arrêta pour interroger son compagnon:

—« Ma nièce m'a dit que vous connaissiez cette femme qui a poussé mon neveu à cet acte de désespoir. Dieu n'a pas permis que ce pauvre enfant disparût ainsi. Le corps guérira, mais il ne faut pas que l'esprit retombe... Qui est-elle? »

—« Ce que sont toutes les femmes, » répondit l'écrivain qui ne put résister au plaisir d'étaler devant le prêtre sa prétendue connaissance du cœur humain.

—« Si vous aviez confessé, vous ne diriez pas toutes les femmes, » interrompit le prêtre. « Vous ne savez pas ce que c'est que la Chrétienne et jusqu'où elle peut aller dans le sacrifice... »

—« Ce que sont presque toutes les femmes, soit, » reprit Claude avec une nuance d'ironie, et il commença de raconter ce qu'il savait de l'histoire de René, puis il esquissa de Suzanne un portrait assez exact, à grand renfort d'expressions psychologiques, parlant de la multiplicité de sa personne, d'une condition première de son moi et d'une condition seconde: « Il y a en elle », disait-il, « une femme qui veut jouir du luxe, et elle garde un amant qui la paie; il y a une femme qui veut jouir de l'amour, et elle a pris un amant tout jeune; une femme assoiffée de considération, et elle vit avec un mari qu'elle ménage. Et l'amant d'argent, l'amant d'amour, le mari de décor, je parierais qu'elle les aime tous les trois,—d'une manière différente. Certaines natures sont ainsi, comme ces boîtes chinoises qui en contiennent six ou sept autres... C'est un animal très compliqué!... »

—« Compliqué? » fit l'abbé en hochant la tête. « Je sais: vous avez de ces mots, pour n'en pas prononcer d'autres bien simples. C'est tout simplement une malheureuse qui vit à la merci de ses sensations... Tout cela, c'est de grandes saletés. » Son noble visage exprima un dégoût profond, tandis qu'il prononçait cette phrase brutale. Il était visible que l'idée des choses de la chair lui causait l'espèce de répugnance irritée qu'elle donne aux prêtres qui ont dû lutter contre l'énergie d'un tempérament fait pour l'amour. Ce dégoût céda aussitôt la place à une tristesse profonde et l'abbé continua: « Ce qui m'épouvante pour René, ce n'est pas cette femme. D'après ce que vous m'en dites, son caprice assouvi, elle l'aurait laissé. Malade, elle n'y pensera plus. C'est l'état moral dont cette aventure témoigne chez ce pauvre garçon... Avoir vingt-cinq ans, avoir été élevé comme il l'a été, se sentir si nécessaire à la meilleure des sœurs, posséder en soi ce don incomparable que l'on appelle le talent, ce qui peut, mis au service de convictions fortes, produire de si grandes choses, l'avoir reçu, ce don divin, à un moment tragique de l'histoire de son pays, savoir que demain ce pays peut sombrer à jamais dans une tempête nouvelle, oui, savoir que son salut, c'est notre œuvre à tous, à vous, à lui, à moi, à ces passants... » il montrait devant eux quelques gens sur le trottoir, « et que tout cela ne pèse pas dans la balance contre le chagrin d'être trompé pas une coquine! Mais... » et il insista, comme si son discours s'adressait à Claude autant qu'au blessé qu'il venait de quitter « qu'espérez-vous donc rencontrer dans cette redoutable région des sens où vous vous engagez, sous prétexte d'aimer, sinon le péché avec son infinie tristesse?... Vous parlez de complication. Elle est bien simple la vie humaine. Elle tient tout entière dans les dix commandements de Dieu. Trouvez-moi un cas, je dis un seul, auquel ils n'aient pas répondu d'avance?... Y a-t-il donc un aveuglement sur les hommes de cet âge, qu'un enfant, que j'ai connu si pur, en soit arrivé là en si peu de temps, pour avoir seulement respiré la vapeur du siècle?... Ah! monsieur, » ajouta-t-il avec l'accent déchirant d'un père trahi par son fils, « j'étais si fier de lui! J'en espérais tant!... »

—« Vous en parlez comme s'il était mort, » interrompit Claude, qui se sentait tout ensemble attendri et irrité à l'égard de son interlocuteur. D'une part, il le plaignait de sa visible souffrance, de l'autre, il ne pouvait supporter les idées que venait d'énoncer le prêtre, quoiqu'elles fussent aussi les siennes dans ses crises de remords. Comme beaucoup de sceptiques de nos jours, il soupirait sans cesse vers la simplicité de la foi, seul principe de la suite dans le vouloir, et sans cesse le goût des complexités intellectuelles ou sentimentales lui montrait dans une foi, quelle qu'elle fût, une mutilation, il n'osait ajouter: une bêtise. Il éprouva subitement le besoin irrésistible de contredire l'abbé Taconet et de défendre ce René sur lequel, en arrivant rue Coëtlogon, il se lamentait lui-même: « Et pensez-vous, » continua-t-il, « que cet enfant ne sortira pas de cette épreuve plus fort, plus capable d'exercer et de développer ce talent d'écrire auquel vous croyez, vous, du moins, monsieur l'abbé?... Ah! écrire, si ce n'était que découvrir des idées en chambre, comme un géomètre devant son tableau noir, pour les énoncer, là, posément, tranquillement, en termes bien choisis, bien nets, mais le premier venu pourrait s'établir écrivain, comme on s'établit ingénieur ou notaire. Il n'y faudrait que de la patience, de la méthode et du loisir!... Écrire, c'est bien autre chose... » Et, s'exaltant à mesure qu'il parlait: « C'est vivre d'abord, et avoir de la vie un goût à soi, une saveur unique, une sensation, là, dans la gorge... C'est se transformer soi-même en champ d'expériences, en sujet auquel inoculer la passion. Ce que Claude Bernard faisait avec ses chiens, ce que Pasteur fait avec ses lapins, nous devons le faire, nous, avec notre cœur, et lui injecter tous les virus de l'âme humaine. Nous devons avoir éprouvé, ne fût-ce qu'une heure, les mille émotions dont peut vibrer l'homme, notre semblable,—et tout cela pour qu'un inconnu, dans dix ans, dans cent ans, dans deux cents, lise de nous un livre, un chapitre, une phrase peut-être, qu'il s'arrête et qu'il dise: Voilà qui est vrai, et qu'il reconnaisse le mal dont il souffre... Oui, c'est un jeu terrible que celui-là, et l'on court le risque d'y rester. Avec cela que le médecin qui dissèque ne court pas le risque de se couper avec son scalpel, et, quand il visite un hôpital de cholériques, de tomber foudroyé... C'est vrai, René a failli disparaître, mais quand il écrira sur l'amour maintenant, sur la jalousie, sur la trahison de la femme, il y aura un peu de son sang sur ses phrases, du sang rouge et qui a battu dans une artère, et non pas de l'encre prise dans l'encrier des autres. Et voilà une belle page de plus à joindre au patrimoine littéraire de cette France que vous nous accusez d'oublier. Nous la servons à notre manière. Ce n'est pas la vôtre, mais elle a sa grandeur. Savez-vous que c'est un martyre aussi que de souffrir ce qu'il faut souffrir pour s'arracher des entraillesAdolpheouManon?... »

—«Beati pauperes spiritu...» répondit le prêtre, « je crois bien avoir entendu soutenir quelque chose d'approchant à l'École normale, il y a quelque trente ans, quand je me promenais dans le préau avec des camarades qui ont fait du bruit dans le monde. Ils avaient moins de métaphores et plus d'abstraction que vous, ils appelaient cela l'antinomie de l'art et de la morale... Les mots sont des mots, et les faits sont des faits... Puisque vous parlez de science, que diriez-vous d'un médecin qui, sous le prétexte d'étudier sur lui-même une maladie contagieuse, se la donnerait et avec lui à toute une ville? Ces grands écrivains que vous enviez, songez-vous quelquefois à la tragique responsabilité qu'ils ont prise en propageant leur misère intime? Je n'ai pas lu ces deux romans que vous avez nommés, mais leWertherde Gœthe, mais leRollade Musset, je me les rappelle. Croyez-vous que dans le coup de pistolet que vient de se tirer René, il n'y ait pas un peu de l'influence de ces deux apologies du suicide? Savez-vous que c'est une chose effrayante de penser que Gœthe est mort, que Musset est mort, et que leur œuvre peut encore mettre une arme à la main d'un enfant qui souffre?... Non! les maladies de l'âme veulent qu'on ne les touche que pour les soulager, et cette espèce de dilettantisme de la misère humaine, sans pitié, sans bienfaisance, que je connais bien, me fait horreur... Croyez-moi, » conclut-il en montrant à l'écrivain la croix dressée au-dessus de la porte de l'église du couvent des Carmes, « personne n'en dira plus que celui-là sur la souffrance et sur les passions, et vous ne trouverez pas le remède ailleurs. »

—« Il trompe comme le reste, » dit Claude, que la certitude du prêtre achevait d'irriter: « c'est en son nom que vous avez élevé René, et vous avouez vous-même que votre espérance a été déçue. »

—« Les voies de Dieu sont impénétrables, » répondit l'abbé Taconet, dans le regard duquel passa un muet reproche qui fit rougir Claude. Il avait cédé à un vilain mouvement, dont il eut honte, en cherchant à toucher l'oncle de René à une place douloureuse, parce que la discussion tournait contre lui. Les deux hommes dépassèrent sans parler le coin de la rue de Vaugirard et de la rue Cassette, et ils arrivèrent devant la porte de l'école Saint-André au moment où une division d'enfants y rentrait, venant du lycée. C'étaient des garçons de quinze à seize ans, au nombre de quarante environ, tous bien tenus, tous l'air heureux, avec cette physionomie franche et pure de l'adolescence que de précoces désordres ne flétrissent pas. Leur salut, lorsqu'ils passèrent devant le directeur, trahissait une telle déférence, une telle affection personnelle, que l'influence profonde de ce rare éducateur aurait été reconnaissable à ce seul signe; mais Claude savait, par expérience, avec quelle minutie l'abbé Taconet s'acquittait de sa noble tâche; il savait que tous ces enfants étaient suivis, par ces yeux vigilants et doux, de journées en journées, presque d'heure en heure, et, prenant la main du prêtre avec une soudaine émotion, il lui dit:

—« Vous êtes un juste, monsieur l'abbé, c'est encore là le plus beau talent et le plus sûr!... »

—« Il sauvera René... » songeait-il après avoir vu la soutane du grand Chrétien disparaître derrière la porte du collège, qu'il avait si souvent franchie lui-même autrefois, dans les années mauvaises. Sa rêverie devint alors singulièrement sérieuse et mélancolique. Il marchait, presque machinalement, du côté de sa maison de la rue de Varenne, où il n'avait pas reparu depuis ces quelques jours, et il laissait son esprit flotter autour des idées que la conversation, et plus encore la seule existence du prêtre, avaient éveillées en lui. C'en était fini de la félicité physique éprouvée deux heures auparavant sur le balcon de Colette. Toutes les misères de la vie sans dignité qu'il menait depuis deux ans refluaient à la fois dans sa mémoire, rendues plus misérables par la comparaison avec les magnificences cachées de la vie du devoir dont il venait de contempler un exemplaire accompli. Cette impression amère du mépris de soi augmenta, quand il se retrouva, dans son appartement, rempli du souvenir de tant d'heures coupables et douloureuses. Vingt images se présentèrent dans lesquelles se résumait tout le drame dont il avait été un des acteurs: René lui lisant le manuscrit deSigisbée, la première représentation aux Français, la soirée chez madame Komof et l'apparition de Suzanne en robe rouge, Colette chez lui au lendemain de cette soirée, puis René de nouveau lui racontant sa visite chez madame Moraines, son départ à lui pour Venise, son retour, les scènes qui avaient suivi, les deux passions parallèles qui s'étaient développées dans son cœur et dans celui de son ami pour finir par le suicide de l'un et l'avilissement de l'autre. « L'abbé a raison, » songea-t-il, « tout cela, c'est de grandes saletés... » Il se dit ensuite: « Oui, l'abbé sauvera René, il le forcera de partir, une fois guéri, de voyager six mois, un an; il reviendra, délivré de cette horrible histoire. Il est jeune... Une âme de vingt-cinq ans, c'est une plante si vigoureuse, si verte! Qui sait? Il se laissera peut-être toucher par Rosalie, il l'épousera... Enfin, il triomphera. Il a souffert, il ne s'est pas avili... Mais moi? » En quelques minutes, il dressa le tableau de sa situation actuelle: trente-cinq ans bien passés, pas une raison sérieuse de vivre, désordre en dedans et désordre au dehors, dans sa santé et dans sa pensée, dans ses affaires d'argent et dans ses affaires de cœur, un sentiment définitif du néant de la littérature et des hontes de la passion, avec une incapacité absolue d'abdiquer le métier d'homme de lettres et de quitter le libertinage... « Est-il vraiment trop tard?... » se demanda-t-il en marchant dans sa chambre de long en large. Il aperçut, comme un port lointain, la maison de sa vieille parente, de cette sœur de son père, isolée en province, à laquelle il écrivait deux ou trois fois chaque hiver, et presque toujours, depuis des années, pour lui demander de l'argent. La petite chambre qui l'attendait se peignit dans sa pensée, avec sa fenêtre ouverte sur une prairie. Un coteau fermait cette prairie, que traversait une rivière bordée de saules. Pourquoi ne pas faire là une retraite, où il essaierait de se reprendre? Pourquoi ne pas tenter une dernière fois de s'arracher aux vilenies d'une existence sur laquelle il n'avait plus une illusion? Que ne partait-il tout de suite, et sans même revoir cette femme qui lui avait été plus funeste que Suzanne à René?... L'agitation où le jeta cette vue subite d'un salut encore possible le chassa de son appartement, non sans qu'il eût dit à Ferdinand de préparer sa malle. Il sortit, et il se laissa conduire au hasard de ses pas jusqu'à l'entrée des Champs-Élysées. Par cette claire soirée de la fin de mai, les équipages passaient, passaient, innombrables. L'antithèse entre ce décor mouvant du Paris des fêtes, tant aimé autrefois, et le décor immobile qu'il rêvait maintenant à une conversion suprême séduisit l'artiste. Il s'assit sur une chaise, et il regarda ce défilé, reconnaissant celui-ci, celle-là, et se rappelant les histoires, ou vraies ou fausses, qu'il savait sur chacun ou chacune... Une voiture tout à coup attira son attention parmi les autres. Il ne se trompait pas... Un élégant vis-à-vis approchait, emportant madame Moraines avec Desforges assis à son côté et Paul Moraines en face. Suzanne souriait au baron qui, évidemment, emmenait sa maîtresse et le mari au bois,—sans doute pour y dîner. Elle n'aperçut pas l'ami de René qui, après avoir suivi des yeux longtemps la jolie tête blonde tournée à demi vers le protecteur, se mit à rire et dit tout haut:

—« Quelle comédie que la vie et quelle sottise d'en faire un drame! » puis il tira sa montre et se leva précipitamment:

—« Six heures et demie, je serai en retard chez Colette... »

Et il héla un fiacre qui passait à vide, pour arriver rue de Rivoli—cinq minutes plus tôt!

Février-Octobre 1887.


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