Ai-je écrit ces Mémoires par vanité de parler de moi ? Je désire que cela ne soit pas, et, autant qu’on puisse se constituer son propre juge, il me semble avoir eu de plus hautes visées : — celle de contribuer à réconforter quelque malheureux avec le tableau des maux que j’ai soufferts et des consolations que, par expérience, j’ai vu qu’on peut obtenir dans les plus grandes infortunes ; — celle d’attester qu’au milieu de mes longs tourments je n’ai cependant pas trouvé l’humanité aussi inique, aussi indigne d’indulgence, aussi pauvre de grandes âmes, qu’on a coutume de la représenter ; — celle d’inviter les nobles cœurs à aimer beaucoup, à ne haïr aucun mortel, à n’avoir de haine irréconciliable que pour les basses tromperies, la pusillanimité, la perfidie, toute dégradation morale ; — celle de redire une vérité déjà bien connue, mais souvent oubliée : c’est que la Religion et la Philosophie commandent l’une et l’autre une énergique volonté et un jugement calme ; et que, sans ces conditions réunies, il n’y a ni justice, ni dignité, ni principes assurés.