CHAPITRE III

S’éveiller la première nuit en prison est chose horrible. « Est-ce possible (dis-je en me rappelant où j’étais), est-ce possible ! moi ici ! et n’est-ce pas maintenant un rêve que je fais ? C’est donc hier qu’on m’a arrêté ? hier qu’on me fit subir ce long interrogatoire qui doit continuer demain, et qui sait combien de temps encore ? C’est hier soir, avant de m’endormir, que j’ai tant pleuré en pensant à mes parents ? »

Le repos, le silence absolu, le court sommeil qui avait réparé mes forces mentales, semblaient avoir centuplé en moi la puissance de la douleur. En cette absence totale de distractions, l’inquiétude de tous ceux qui m’étaient chers, et en particulier de mon père et de ma mère, lorsqu’ils apprendraient mon arrestation, se peignait à mon imagination avec une force incroyable.

« En ce moment, disais-je, ils dorment encore tranquilles, ou bien ils veillent en pensant avec douceur à moi, bien éloignés de soupçonner le lieu où je suis ! Heureux si Dieu les enlevait de ce monde avant que la nouvelle de mon malheur arrive à Turin ! Qui leur donnera la force de supporter ce coup ? »

Une voix intérieure sembla me répondre : « Celui que tous les affligés invoquent et aiment et sentent en eux-mêmes ! Celui qui donnait la force à une Mère de suivre son Fils au Golgotha, et de se tenir sous sa croix ! l’ami des malheureux, l’ami des hommes ! »

Ce fut là le premier moment où la religion triompha de mon cœur ; et c’est à l’amour filial que je dois ce bienfait.

Jusque-là, sans être hostile à la religion, je la suivais peu et mal. Les vulgaires objections avec lesquelles on a la coutume de la combattre ne me paraissaient pas valoir grand’chose, et cependant mille doutes sophistiques affaiblissaient ma foi. Déjà, depuis longtemps, ces doutes ne tombaient plus sur l’existence de Dieu ; et j’allais me répétant que, si Dieu existe, une conséquence nécessaire de sa justice est une autre vie pour l’homme qui a souffert dans un monde si injuste : de là, la suprême raison d’aspirer aux biens de cette seconde vie ; de là, un culte d’amour de Dieu et du prochain, une perpétuelle aspiration à s’ennoblir par de généreux sacrifices. Déjà, depuis longtemps, j’allais me redisant tout cela, et j’ajoutais : « Et quelle autre chose est le christianisme, sinon cette perpétuelle aspiration à se rendre meilleur ? » Et je m’étonnais que, l’essence du christianisme se manifestant si pure, si philosophique, si inattaquable, il fût venu une époque où la philosophie osât dire : « C’est moi qui désormais prendrai sa place. — Et de quelle façon la prendras-tu ? En enseignant le vice ? Non certes. En enseignant la vertu ? Eh bien, ce sera l’amour de Dieu et du prochain ; ce sera précisément ce que le christianisme enseigne. »

Bien que, depuis quelques années, j’éprouvasse ces sentiments, j’évitais de conclure : « Sois donc conséquent ! sois chrétien ! Ne te scandalise plus des abus ! Ne te révolte plus contre quelques points difficiles de la doctrine de l’Église, puisque le point principal est celui-ci, et il est très lucide : Aime Dieu et le prochain. »

En prison, je me décidai enfin à embrasser cette conclusion, et je l’embrassai. J’hésitai un peu en pensant que, si quelqu’un venait à me savoir plus religieux qu’auparavant, il se croirait en droit de me considérer comme un hypocrite ou comme avili par le malheur. Mais, sentant que je n’étais ni hypocrite ni avili, je me complus à ne tenir aucun compte des blâmes possibles non mérités, et je résolus d’être et de me déclarer désormais chrétien.


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