C’est une chose très cruelle, après avoir déjà dit adieu à tant d’objets, et lorsqu’on n’est plus que deux amis également malheureux, ah ! oui, c’est chose très cruelle que d’être séparés l’un de l’autre. Maroncelli, en me quittant, me voyait malade, et plaignait en moi un homme qu’il ne reverrait probablement plus jamais ; moi, je plaignais en lui une fleur splendide de santé, ravie peut-être pour toujours à la lumière vitale du soleil. Et cette fleur, en effet, comme elle se flétrit ! Elle revit un jour la lumière ; mais, hélas ! dans quel état !
Lorsque je me trouvai seul dans cet antre horrible, et que j’entendis fermer les verrous, et que je distinguai, à la lueur qui descendait d’une étroite ouverture, la planche nue qu’on m’avait donnée pour lit et une énorme chaîne dans le mur, je m’assis en frémissant sur ce lit et je pris cette chaîne. J’en mesurai la longueur, pensant qu’elle m’était destinée.
Une demi-heure après, voici grincer les clefs ; la porte s’ouvre. Le geôlier en chef m’apportait un broc d’eau.
« Ceci est pour boire, dit-il d’une voix bourrue, et demain matin j’apporterai le pain.
— Merci, bon homme.
— Je ne suis pas bon, reprit-il.
— Tant pis pour vous, lui dis-je indigné. Et cette chaîne, ajoutai-je, elle est sans doute pour moi ?
— Oui, monsieur, si par hasard vous n’étiez pas tranquille, si vous deveniez furieux, ou si vous disiez des insolences. Mais si monsieur est raisonnable, nous ne lui mettrons pas autre chose qu’une chaîne aux pieds. Le serrurier est en train de la préparer. »
Il se promenait lentement çà et là, agitant cet affreux trousseau de grosses clefs, et moi je considérais d’un œil irrité sa gigantesque, maigre et vieille personne ; et, bien que les traits de son visage ne fussent pas vulgaires, tout en lui me semblait l’expression la plus odieuse d’une brutale rigueur.
Oh ! comme les hommes sont injustes en jugeant sur l’apparence et d’après leurs orgueilleuses préventions ! Celui que je me figurais voir agiter joyeusement ses clefs pour me faire sentir son triste pouvoir, celui que je croyais devenu impudent par une longue habitude d’être cruel, roulait des pensées de compassion, et ne parlait certainement ainsi et avec cet accent bourru que pour cacher ce sentiment. Il aurait voulu le cacher afin de ne point paraître faible, et par crainte que je n’en fusse pas digne ; mais en même temps, supposant que j’étais peut-être plus malheureux que méchant, il aurait désiré me le faire connaître.
Ennuyé de sa présence, et plus encore de son air protecteur, je jugeai opportun de l’humilier en lui disant impérativement, comme à un domestique : « Donnez-moi à boire. »
Il me regarda, et son air semblait dire : « Arrogant ! ici il faut se déshabituer de commander. »
Mais il se tut ; il inclina sa grande taille, prit à terre le broc et me le présenta. Je m’aperçus en le prenant qu’il tremblait, et, attribuant ce tremblement à sa vieillesse, un mélange de pitié et de respect tempéra mon orgueil.
« Quel âge avez-vous ? lui dis-je d’une voix bienveillante.
— Soixante-quatorze ans, monsieur : j’ai déjà vu bien des infortunes pour moi et pour les autres. »
Cette allusion à ses infortunes et à celles des autres fut accompagnée d’un nouveau tremblement dans le geste qu’il fit pour reprendre le broc ; et je soupçonnai qu’il n’était pas seulement l’effet de l’âge, mais d’un certain trouble honorable. Un semblable doute chassa de mon âme la haine que son premier aspect y avait imprimée.
« Comment vous appelez-vous ? lui dis-je.
— La fortune, monsieur, s’est moquée de moi en me donnant le nom d’un grand homme. Je m’appelle Schiller. »
Puis, en quelques mots, il me raconta quel était son pays, son origine ; quelles guerres il avait vues et les blessures qu’il en avait rapportées.
Il était Suisse, d’une famille de paysans. Il avait combattu contre les Turcs sous le général Laudon, au temps de Marie-Thérèse et de Joseph II ; puis dans toutes les guerres de l’Autriche contre la France, jusqu’à la chute de Napoléon.