A l’une des extrémités de cette terrasse, étaient les appartements du surintendant ; à l’autre extrémité, logeait un caporal avec sa femme et son jeune enfant. Quand je voyais quelqu’un sortir de ces habitations, je me levais, je m’approchais de la personne, ou des personnes qui s’y montraient, et j’étais comblé de démonstrations de courtoisie et de pitié.
La femme du surintendant était malade depuis longtemps et dépérissait lentement. Elle se faisait parfois porter sur un canapé en plein air. Il est impossible de dire combien elle était émue en m’exprimant la compassion qu’elle éprouvait pour nous tous. Son regard était très doux et timide, mais, bien que timide, il s’attachait de temps en temps d’un air d’intense interrogation confiante sur les regards de celui qui lui parlait.
Je lui dis une fois en riant : « Savez-vous, madame, que vous ressemblez un peu à une personne qui me fut chère ? »
Elle rougit, et répondit avec une grave et aimable simplicité : « Ne m’oubliez donc pas quand je serai morte ; priez pour ma pauvre âme et pour les jeunes enfants que je laisse sur la terre. »
A partir de ce jour, elle ne put plus quitter le lit ; je ne la vis plus. Elle languit encore quelques mois, puis elle mourut.
Elle avait trois fils, beaux comme des amours, et un encore à la mamelle. L’infortunée les embrassait souvent en ma présence, et disait : « Qui sait quelle femme deviendra leur mère après moi ! Quelle qu’elle soit, que le Seigneur lui donne des entrailles de mère, même pour les enfants qui ne seront pas nés d’elle ! » Et elle pleurait.
Mille fois je me suis souvenu de sa prière et de ces larmes !
Quand elle ne fut plus, j’embrassais quelquefois ces enfants, et je m’attendrissais, et je répétais cette prière maternelle. Et je pensais à ma mère et aux vœux ardents que son cœur si aimant élevait sans doute pour moi, et je m’écriais avec des sanglots : « Oh ! bien plus heureuse est la mère qui, en mourant, abandonne ses enfants en bas âge, que celle qui, après les avoir élevés avec des soins infinis, se les voit ravir ! »
Deux bonnes vieilles étaient d’ordinaire avec ces enfants : l’une était la mère du surintendant, l’autre la tante. Elles voulurent savoir toute mon histoire, et je la leur racontai en abrégé.
« Combien nous sommes malheureuses, disaient-elles avec l’expression de la douleur la plus vraie, de ne pouvoir vous aider en rien ! Mais soyez sûr que nous prierons pour vous, et que si un jour votre grâce arrive, ce sera une fête pour toute notre famille. »
La première, qui était celle que je voyais le plus souvent, possédait une douce et extraordinaire éloquence pour donner des consolations. Je les écoutais avec une gratitude filiale, et elles se gravaient dans mon cœur.
Elle me disait des choses que je savais déjà, et qui me frappaient comme des choses nouvelles : — que l’infortune ne dégrade pas l’homme, si celui-ci ne lui est pas inférieur, mais l’élève au contraire ; — que, si nous pouvions entrer dans les jugements de Dieu, nous verrions que bien souvent les vainqueurs sont plus à plaindre que les vaincus, ceux qui exultent de joie que ceux qui sont tristes, ceux qui sont riches que ceux qui sont dépouillés de tout ; — que l’amitié particulière montrée par l’homme-Dieu aux infortunés est un grand fait ; — que nous devions nous glorifier de porter la croix, depuis qu’elle a été portée par des épaules divines.
Eh bien ! ces deux bonnes vieilles, que je voyais si volontiers, durent bientôt, pour des raisons de famille, quitter le Spielberg ; les enfants cessèrent aussi de venir sur la terrasse. Combien ces pertes m’affligèrent !