Un soir, Oroboni et moi nous étions à la fenêtre, et nous nous plaignions mutuellement d’être affamés ; nous élevâmes un peu la voix, et les sentinelles se mirent à crier. Le surintendant, qui, par mésaventure, passait de ce côté, crut devoir faire appeler Schiller, et le tancer vertement de ce qu’il ne veillait pas mieux à nous faire observer le silence.
Schiller vint, en grande colère, s’en plaindre à moi, et m’intima l’ordre de ne plus jamais parler par la fenêtre. Il voulait que je le lui promisse.
« Non, répondis-je, non, je ne veux pas le promettre.
— Oh !der Teufel, der Teufel !cria-t-il ; c’est à moi qu’on vient dire : Je ne veux pas ! à moi qui reçois une maudite réprimande à cause de vous !
— Je suis fâché, mon cher Schiller, de la réprimande que vous avez reçue, j’en suis vraiment fâché, mais je ne veux pas vous promettre ce que je sens que je ne pourrais pas tenir.
— Et pourquoi monsieur ne le tiendrait-il pas ?
— Parce que je ne pourrais pas ; parce que la solitude continuelle est un tourment si cruel pour moi, que je ne résisterai jamais au besoin d’émettre quelques sons de voix de mes poumons, d’inviter mon voisin à me répondre. Et si le voisin se taisait, j’adresserais la parole aux barreaux de ma fenêtre, aux collines qui s’élèvent en face de moi, aux oiseaux qui volent.
—Der Teufel !Et monsieur ne veut pas me le promettre ?
— Non, non, non ! » m’écriai-je.
Il jeta à terre son bruyant trousseau de clefs et répéta : «Der Teufel ! der Teufel !» Puis il se précipita pour m’embrasser.
« Eh bien ! dois-je cesser d’être homme pour ces canailles de clefs ? Monsieur est un homme comme il faut, et je suis content qu’il ne veuille pas me promettre ce qu’il ne tiendrait pas. J’en ferais autant, moi. »
Je ramassai les clefs et je les lui donnai.
« Ces clefs, lui dis-je, ne sont pas sicanailles, puisque, d’un honnête caporal que vous êtes, elles ne peuvent pas faire un méchant sbire.
— Et si je croyais qu’elles pussent le faire, répondit-il, je les porterais à mes supérieurs, et je dirais : « Si on ne veut pas me donner d’autre pain que celui de bourreau, j’irai demander l’aumône. »
Il tira son mouchoir de sa poche, s’essuya les yeux, puis les tint levés, les mains jointes comme s’il priait. Je joignis les miennes, et je priai comme lui en silence. Il comprenait que je faisais des vœux pour lui, comme je comprenais qu’il en faisait pour moi.
En s’en allant, il me dit à voix basse : « Quand monsieur causera avec le comte Oroboni, qu’il parle le plus bas qu’il pourra. Il y trouvera deux avantages : l’un de m’épargner les reproches de monsieur le surintendant, l’autre de ne pas laisser surprendre quelque conversation… dois-je le dire ? quelque conversation qui, rapportée, ne pourrait qu’irriter encore celui qui peut punir. »
Je l’assurai qu’il ne sortait jamais de nos lèvres un mot qui, répété à qui que ce soit, pût offenser.
Nous n’avions pas, en effet, besoin d’avertissements pour être prudents. Deux prisonniers qui parviennent à communiquer entre eux, savent fort bien se créer un jargon avec lequel ils peuvent tout dire sans être compris de quiconque les écoute.