Je lui confiai la terrible mélancolie que j’avais éprouvée en me voyant séparé de lui ; et il me dit que lui aussi avait dû combattre la pensée du suicide.
« Profitons, disait-il, du peu de temps qui nous est de nouveau donné, pour nous consoler mutuellement avec la religion. Parlons de Dieu ; excitons-nous à l’aimer. Souvenons-nous qu’il est la justice, la sagesse, la bonté, la beauté, qu’il est tout ce que nous avons coutume d’admirer comme parfait. Je te dis en vérité que la mort n’est pas loin de moi. Je te serai éternellement reconnaissant, si tu contribues à me rendre dans ces derniers jours aussi religieux que j’aurais dû l’être toute ma vie. »
Et nos discours ne roulaient plus sur autre chose que la philosophie chrétienne, et sur les comparaisons de celle-ci avec les mesquineries du sensualisme. Nous étions enchantés tous les deux de découvrir une si grande concordance entre le christianisme et la raison ; tous les deux, en confrontant les diverses communions évangéliques, nous voyions que la religion catholique peut seule vraiment résister à la critique, et que la doctrine de la communion catholique consiste dans les dogmes les plus purs et la plus pure morale, et non dans les misérables sophismes produits par l’ignorance humaine.
« Et si, par un hasard peu probable, nous retournions dans la société, disait Oroboni, serions-nous assez pusillanimes pour ne pas confesser l’Évangile ? pour avoir honte, si quelqu’un s’imaginait que la prison a amolli nos âmes, et que c’est par faiblesse que nous sommes devenus plus fermes dans notre croyance ?
— Mon cher Oroboni, lui dis-je, ta question me révèle ta réponse, et c’est aussi la mienne. Le comble de la lâcheté, c’est d’être esclave des jugements d’autrui, quand on a la persuasion qu’ils sont faux. Je ne crois pas que ni toi ni moi ayons jamais une pareille lâcheté. »
Dans ces effusions de cœur, je commis une faute. J’avais juré à Julien de ne jamais confier à personne, en révélant son vrai nom, les relations qui avaient existé entre nous. Je les racontai à Oroboni, en lui disant : « Dans le monde, jamais chose semblable ne me serait sortie des lèvres, mais ici nous sommes dans un tombeau, et, si tu en sors jamais, je sais que je puis me fier à toi. »
Cette âme si honnête se taisait.
« Pourquoi ne me réponds-tu pas ? » lui dis-je.
Enfin il se mit à me blâmer sérieusement de la violation de ce secret. Ses reproches étaient justes. Aucune amitié, quelque intime qu’elle soit, quelque fortifiée qu’elle soit par la vertu, ne peut autoriser une semblable violation.
Mais, puisque j’étais tombé dans cette faute, Oroboni en tira pour moi un bénéfice. Il avait connu Julien, et savait quelques traits honorables de sa vie. Il me les raconta, et dit : « Cet homme a agi si souvent en chrétien qu’il ne peut porter sa fureur antireligieuse jusqu’à la tombe. Espérons, espérons qu’il en sera ainsi ! Et toi, Silvio, efforce-toi de lui pardonner de bon cœur ses mouvements de mauvaise humeur, et prie pour lui ! »
Ses paroles étaient sacrées pour moi.