Après la mort d’Oroboni, je tombai de nouveau malade. Je croyais rejoindre bientôt l’ami qui venait de s’éteindre, et je le désirais. Toutefois, me serais-je séparé sans regret de Maroncelli ?
Plus d’une fois, pendant qu’assis sur sa paillasse, il lisait ou faisait des vers, ou peut-être feignait, comme moi, de se distraire par de semblables études et méditait sur nos malheurs, je le regardais avec douleur et je pensais : « Combien ta vie ne sera-t-elle pas plus triste, quand le souffle de la mort m’aura touché, quand tu me verras emporter hors de cette chambre ; quand, regardant le cimetière, tu diras : « Silvio aussi est là ! » Et je m’attendrissais sur ce pauvre survivant, et je faisais des vœux pour qu’on lui donnât un autre compagnon capable de l’apprécier comme je l’appréciais, — ou bien pour que le Seigneur prolongeât mon martyre, et me laissât le doux office d’adoucir celui de cet infortuné en le partageant.
Je ne note pas combien de fois je vis disparaître et revenir ma maladie. L’assistance que, dans toutes ces circonstances, m’apportait Maroncelli, était celle du plus tendre frère. Il comprenait quand il ne fallait pas que je parlasse, et alors il gardait le silence ; il comprenait quand ses paroles pouvaient me soulager, et alors il trouvait toujours des sujets conformes à ma disposition d’esprit, tantôt en favorisant cette disposition, tantôt en essayant peu à peu d’en changer le cours. D’esprits plus nobles que le sien, je n’en avais jamais connu ; de pareils, je n’en ai connu que bien peu. Un grand amour pour la justice, une grande tolérance, une grande confiance dans la vertu humaine et dans les secours de la Providence, un sentiment très vif du beau dans tous les arts, une imagination riche en poésie, tous les plus aimables dons de l’esprit et du cœur, s’unissaient pour me le rendre cher.
Je n’oubliais pas Oroboni, et chaque jour je gémissais sur sa mort ; mais mon cœur se réjouissait souvent en pensant que cet être bien cher, libre de tous maux et au sein de la Divinité, devait aussi compter parmi ses joies celle de me voir avec un ami non moins affectueux que lui.
Il me semblait qu’au fond de l’âme une voix m’assurait qu’Oroboni n’était plus dans un lieu d’expiation ; néanmoins je priais toujours pour lui. Plusieurs fois je rêvai que je le voyais, qu’il priait pour moi ; et ces rêves, j’aimais à me persuader qu’ils n’étaient pas accidentels, mais bien de véritables manifestations de lui-même, permises par Dieu pour me consoler. Il serait ridicule à moi de m’appesantir sur la vivacité de ces rêves, et sur la suavité qu’ils me laissaient réellement, pendant des journées entières.
Mais les sentiments religieux et mon amitié pour Maroncelli adoucissaient de plus en plus mes chagrins. L’unique idée qui m’épouvantât, était la possibilité que cet infortuné, dont la santé était déjà ruinée, bien que moins menaçante que la mienne, me précédât au tombeau. Chaque fois qu’il tombait malade, je tremblais ; chaque fois que je le voyais aller mieux, c’était une fête pour moi.
Ces peurs que j’avais de le perdre donnaient à mon affection pour lui une force toujours croissante ; et chez lui la peur de me perdre opérait le même effet.
Ah ! il y avait encore une grande douceur dans ces alternatives d’inquiétudes et d’espérances pour une personne qui était la seule qui me restât ! Notre sort était assurément un des plus misérables qui soient sur terre, et pourtant nous estimer et nous aimer si pleinement constituait au milieu de nos douleurs une sorte de félicité ; et nous la ressentions vraiment.