Que l’arrivée clandestine de cette gazette ne fasse pas imaginer au lecteur que les nouvelles du monde que je réussis à me procurer étaient fréquentes. Non : tous étaient bons autour de moi, mais tous étaient liés par une énorme peur. S’il se produisit en cachette quelque légère contravention, ce ne fut que lorsque le danger pouvait véritablement sembler nul. Et il était difficile qu’une chose pût sembler sans importance au milieu de tant de perquisitions ordinaires et extraordinaires.
Il ne me fut jamais donné d’avoir en secret des nouvelles des êtres chers qui étaient si loin de moi, si ce n’est le renseignement susdit relatif à ma sœur.
La crainte que j’avais que mes parents ne fussent plus en vie vint quelque temps après à s’augmenter plutôt qu’à diminuer, à la façon dont le directeur de police vint un jour m’annoncer qu’on allait bien chez moi. « S. M. l’empereur, dit-il, m’ordonne de vous communiquer de bonnes nouvelles de ceux de vos parents que vous avez à Turin. »
Je tressaillis de plaisir et de surprise à cette communication, qui ne m’avait jamais été faite jusque-là, et je demandai de plus grands détails.
« J’ai laissé, lui dis-je, mes parents, mes frères et mes sœurs à Turin. Vivent-ils tous ? Ah ! si monsieur a une lettre de l’un d’eux, je le supplie de me la montrer !
— Je ne peux rien montrer. Vous devez vous contenter de cela. C’est toujours une preuve de bienveillance de l’empereur de vous faire dire ces consolantes paroles. Cela ne s’est encore fait pour personne.
— J’avoue que c’est une preuve de bienveillance de l’empereur ; mais vous sentirez qu’il m’est impossible de tirer une consolation quelconque de paroles aussi peu déterminées. Quels sont ceux des membres de ma famille qui se portent bien ? N’en ai-je perdu aucun ?
— Monsieur, je regrette de ne pouvoir vous en dire plus que ce qui m’a été ordonné. »
Et, ayant parlé ainsi, il s’en alla.
On avait eu certainement l’intention de m’apporter du soulagement par cette nouvelle. Mais je me persuadai que, en même temps que l’empereur, cédant aux instances de quelqu’un des miens, avait consenti à ce qu’on me donnât ce renseignement, il n’avait pas voulu qu’on me montrât de lettre, afin que je ne visse pas quels étaient ceux de mes chers aimés qui me manquaient.
Quelques mois après, une communication semblable à la première me fut faite. Aucune lettre, aucune explication de plus.
On vit que je ne me contentais pas de cela, et que j’en restais encore plus affligé, et on ne me dit plus jamais rien de ma famille.
La pensée que mes parents étaient morts, que mes frères l’étaient aussi, et Joséphine, mon autre sœur bien-aimée ; que peut-être Marietta était seule survivante, et qu’elle s’éteindrait bientôt dans l’angoisse de la solitude et dans les rigueurs de la pénitence, me détachait de plus en plus de la vie.
A plusieurs reprises, fortement assailli par mes infirmités habituelles, ou par des infirmités nouvelles, comme d’horribles coliques accompagnées de symptômes très douloureux et semblables à ceux ducholéra morbus, j’espérai mourir. Oui, l’expression est exacte :j’espérai.
Et néanmoins, ô contradictions de l’homme ! quand je jetais un coup d’œil sur mon compagnon languissant, mon cœur se déchirait à la pensée de le laisser seul, et je désirais encore la vie !