Dans ma nouvelle chambre, si sombre et si immonde, privé de la compagnie du cher muet, j’étais oppressé de tristesse. Je me tenais de longues heures à la fenêtre qui donnait sur une galerie, et au delà de la galerie on voyait l’extrémité de la cour et la fenêtre de ma première chambre. Qui m’avait succédé là-bas ? J’y voyais un homme qui se promenait beaucoup et rapidement, comme quelqu’un rempli d’agitation. Deux ou trois jours après, je vis qu’on lui avait donné de quoi écrire, et alors il se tenait tout le jour devant sa table.
Finalement je le reconnus. Il sortait de sa chambre accompagné du geôlier ; il allait à l’interrogatoire. C’était Melchior Gioja !
Mon cœur se serra. Toi aussi, vaillant homme, tu es ici ! (Il fut plus heureux que moi. Après quelques mois de détention, il fut remis en liberté).
La vue de toute créature bonne me console, me rend plus affectueux, me fait penser. Ah ! penser et aimer sont un grand bien ! J’aurais donné ma vie pour sauver Gioja de prison ; et cependant le voir me soulageait.
Après être resté longtemps à le regarder, à conjecturer, d’après ses mouvements, s’il avait l’âme tranquille ou inquiète, à faire des vœux pour lui, je me sentais une plus grande force, une plus grande abondance d’idées, un plus grand contentement de moi-même. Cela veut dire que le spectacle d’une créature humaine pour laquelle on a de l’amour, suffit à tempérer la solitude. J’avais tout d’abord été redevable de ce bienfait à un pauvre bambin muet, et maintenant je le devais à la vue lointaine d’un homme de grand mérite.
Peut-être quelque guichetier lui dit où j’étais. Un matin, en ouvrant la fenêtre, il fit flotter son mouchoir de poche en manière de salut. Je lui répondis par le même signe. Oh ! quel plaisir m’inonda l’âme en ce moment ! Il me semblait que la distance avait disparu, que nous étions ensemble. Le cœur me bondissait comme à un amoureux qui revoit sa bien-aimée. Nous gesticulions sans nous comprendre, et avec la même vivacité que si nous nous étions compris ; ou plutôt nous nous comprenions réellement, ces gestes voulaient dire tout ce que nos âmes ressentaient, et l’une n’ignorait pas ce que ressentait l’autre.
De quel confort ces saluts semblaient devoir être pour moi dans l’avenir ! Et l’avenir vint, mais ces saluts ne furent plus renouvelés. Chaque fois que je revoyais Gioja à la fenêtre, je faisais flotter mon mouchoir. En vain ! Les guichetiers me dirent qu’il lui était défendu de provoquer mes gestes ou d’y répondre. Néanmoins il me regardait souvent, et je le regardais, et ainsi nous nous disions encore bien des choses.