Pordenone, Conegliano, Ospedaletto, Vicenza, Vérone, Mantoue, me rappelaient tant de choses ! Dans la première de ces localités était né un vaillant jeune homme qui avait été mon ami, et avait péri dans les désastres de la Russie. Conegliano était le pays où les guichetiers desPlombsm’avaient dit qu’on avait conduit Zanze ; à Ospedaletto, s’était mariée, mais elle n’y vivait plus alors, une créature angélique et malheureuse, que j’avais autrefois vénérée et que je vénérais encore. Dans tous ces lieux, en somme, surgissaient pour moi des souvenirs plus ou moins chers, et à Mantoue plus que dans toute autre ville. Il me semblait que c’était hier que j’y étais venu avec Ludovic en 1815 ! Il me semblait que c’était hier que j’y étais venu avec Porro en 1820 ! Les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes palais, et tant de changements sociaux ! tant de mes connaissances enlevées par la mort ! tant d’exilés ! une génération d’adultes que j’avais vus enfants ! Et ne pouvoir courir à telle ou telle maison ! ne pouvoir parler de tel ou tel avec personne !
Et, pour comble de chagrin, Mantoue était le point de séparation pour Maroncelli et pour moi. Nous y passâmes tristement la nuit tous les deux. J’étais agité comme un homme à la veille d’entendre sa condamnation.
Le matin, je me lavai le visage, et je regardai dans la glace si l’on reconnaissait encore que j’avais pleuré. Je pris, du mieux que je pus, l’air tranquille et souriant. Je dis à Dieu une petite prière, mais, en vérité, d’un air bien distrait ; et, entendant déjà Maroncelli remuer ses béquilles et parler au garçon de chambre, j’allai l’embrasser. Tous deux nous semblions pleins de courage pour cette séparation ; nous parlions un peu émus, mais d’une voix forte. L’officier de gendarmerie qui doit le conduire aux confins de la Romagne est arrivé ; il faut partir, nous ne savions plus que nous dire : un embrassement, un baiser, un embrassement encore. Il monta en voiture et disparut ; moi, je restai comme anéanti.
Je revins dans ma chambre ; je me jetai à genoux et je priai pour ce malheureux mutilé, séparé de son ami, et je fondis en larmes et en sanglots.
J’ai connu beaucoup d’hommes remarquables, mais aucun plus affectueusement sociable que Maroncelli, aucun mieux instruit de tous les devoirs de la politesse, plus exempt des accès de mauvaise humeur, plus constamment disposé à se souvenir que la vertu se compose de l’exercice continuel de la tolérance, de la générosité et du bon sens. O mon compagnon de tant d’années de douleurs, que le Ciel te bénisse en quelque endroit que tu respires, et te donne des amis qui m’égalent en affection et me surpassent en bonté !