Stundberger m’accompagna jusqu’à la voiture, où je montai avec le brigadier de gendarmerie auquel j’avais été confié. Il pleuvait, et il soufflait un vent froid.
« Que monsieur s’enveloppe bien dans son manteau, me disait Stundberger ; qu’il se couvre mieux la tête, afin de ne pas arriver chez lui malade ; il lui faut si peu pour se refroidir ! Combien je regrette de ne pouvoir lui prêter mes services jusqu’à Turin ! »
Et il me disait tout cela si cordialement et d’une voix si émue !
« Désormais, monsieur n’aura peut-être plus d’Allemand à côté de lui, ajouta-t-il ; il n’entendra peut-être jamais plus parler cette langue que les Italiens trouvent si dure, et peu lui importera probablement. Il a eu tant de malheurs à souffrir parmi les Allemands, qu’il n’aura pas grande envie de se souvenir de nous ; et néanmoins moi, dont monsieur oubliera vite le nom, je prierai toujours pour lui.
— Et moi pour toi », lui dis-je en lui serrant une dernière fois la main.
Le pauvre homme cria encore : «Guten Morgen ! Gute Reise ! Leben Sie wohl !» (Bonjour ! Bon voyage ! Portez-vous bien) ! Ce furent les dernières paroles allemandes que j’entendis prononcer, et le son m’en fut cher, comme si elles avaient été dites dans ma langue.
J’aime passionnément ma patrie, mais je ne hais aucune autre nation. La civilisation, la richesse, la puissance, la gloire sont diverses dans les diverses nations ; mais dans toutes il y a des âmes qui obéissent à la grande vocation de l’homme qui est d’aimer, de compatir et d’aider.
Le brigadier qui m’accompagnait me raconta qu’il avait été un de ceux qui arrêtèrent mon malheureux Confalonieri. Il me dit comment celui-ci avait essayé de fuir, comment son coup avait manqué, comment, arraché des bras de son épouse, Confalonieri et elle s’attendrirent, mais soutinrent avec dignité cet affreux malheur.
J’étais brûlé par la fièvre en entendant cette malheureuse histoire, et il me semblait qu’une main de fer me serrait le cœur.
Le narrateur, homme sans façon, et parlant avec naïve confiance, ne s’apercevait pas que, bien que je n’eusse rien contre lui, je ne pouvais cependant m’empêcher de frissonner en regardant ces mains qui s’étaient abattues sur mon ami.
A Buffalora, on fit collation ; j’étais trop plein d’angoisses ; je ne pris rien.
Jadis, il y a déjà de longues années, quand j’allais en villégiature à Arluno avec les enfants du comte Porro, je venais quelquefois me promener à Buffalora, le long du Tessin.
Je me réjouis de voir terminé le beau pont dont j’avais vu les matériaux épars sur la rive lombarde, avec l’opinion alors commune qu’un pareil travail ne se terminerait pas. Je me réjouis de retraverser ce fleuve, et de toucher de nouveau la terre piémontaise. Ah ! bien que j’aime toutes les nations, Dieu sait combien j’ai de prédilection pour l’Italie ; et, bien que je sois aussi épris de l’Italie, Dieu sait combien plus doux que tout autre nom de pays italien est pour moi le nom du Piémont, du pays de mes pères !