Les nausées dont mon estomac souffrait depuis longtemps cessèrent ; mes douleurs de tête cessèrent aussi, et il me vint un appétit extraordinaire. Je digérais parfaitement, et mes forces revenaient. Admirable Providence ! Elle m’avait enlevé mes forces pour m’humilier ; elle me les rendait parce que s’approchait l’époque des sentences, et qu’elle voulait que je ne succombasse pas à leur annonce.
Le 24 novembre, un de nos compagnons, le docteur Foresti, fut enlevé des prisons des Plombs et transporté nous ne savions où. Le geôlier, sa femme et les guichetiers étaient atterrés ; aucun d’eux ne voulait me faire la lumière sur ce mystère.
« Et que veut savoir monsieur, me disait Tremerello, s’il n’y a rien de bon à savoir ? Je lui en ai déjà trop dit, je lui en ai déjà trop dit.
— Allons donc ! à quoi sert de se taire ? criai-je en frissonnant ; n’ai-je pas compris ? Il est donc condamné à mort ?
— Qui ?… lui ?… le docteur Foresti ?… »
Tremerello hésitait ; mais l’envie de bavarder n’était pas la moindre de ses vertus.
« Que monsieur ne dise pas ensuite que je suis bavard ; je ne voulais seulement pas ouvrir la bouche sur ces choses-là. Que monsieur se souvienne qu’il m’y a contraint.
— Oui, oui, je vous y ai contraint ; mais, allons ! dites-moi tout. Qu’y a-t-il au sujet du pauvre Foresti ?
— Ah ! monsieur, ils lui ont fait passer le pont des Soupirs ! Il est dans les prisons criminelles ! La sentence de mort lui a été lue, à lui et à deux autres.
— Et elle s’exécutera ?… quand ? Oh ! les malheureux ! Et qui sont les deux autres ?
— Je n’en sais pas davantage, je n’en sais pas davantage ; les sentences n’ont pas encore été publiées. On dit dans Venise qu’il y aura quelques commutations de peine. Dieu veuille que la condamnation à mort ne soit exécutée pour aucun d’eux ! Dieu veuille que, s’ils ne sont pas tous sauvés de la mort, monsieur au moins le soit ! Je lui ai voué une telle affection… qu’il me pardonne ma liberté… comme s’il était mon frère ! »
Et il s’en alla tout ému. Le lecteur peut penser dans quelle agitation je me trouvai pendant toute cette journée et la nuit suivante, et pendant tant de jours encore, pendant lesquels je ne pus rien savoir.
Cette incertitude dura un mois ; enfin les sentences relatives au premier procès furent publiées. Elles frappaient un grand nombre de personnes, parmi lesquelles neuf étaient condamnées à mort, et puis, par grâce, aucarcere duro, les uns pour vingt ans, les autres pour quinze ans (et dans les deux cas ils devaient subir leur peine dans la forteresse du Spielberg, près de la ville de Brünn, en Moravie), d’autres pour dix ans au moins (et alors ils allaient dans la forteresse de Lubiana).
La commutation de peine accordée à tous les accusés du premier procès, était-elle une présomption que la mort serait aussi épargnée à ceux du second ? ou bien n’aurait-on usé d’indulgence que pour les premiers, parce qu’ils avaient été arrêtés avant les notifications publiées contre les sociétés secrètes, pour faire retomber toutes les rigueurs sur les seconds ?
« La solution de ces doutes ne peut être lointaine, dis-je ; que le Ciel soit béni, car j’ai le temps de prévoir la mort et de m’y préparer. »