CHAPITRE XVI

Quelques jours se passèrent, et j’étais dans le même état, c’est-à-dire dans une tristesse douce, pleine de paix et de pensées religieuses. Il me semblait avoir triomphé de toute faiblesse et ne plus être accessible à aucune inquiétude. Folle illusion ! L’homme doit tendre à une parfaite constance, mais il n’y arrive jamais sur la terre. Qui vint me troubler ? — La vue d’un ami infortuné, la vue de mon bon Pierre, qui passa à quelques pas de moi, sur la galerie, pendant que j’étais à la fenêtre. On l’avait extrait de son cachot pour le conduire aux prisons criminelles.

Lui et ceux qui l’accompagnaient passèrent si vite qu’à peine eus-je le temps de le reconnaître, de voir son geste de salut et de le lui rendre.

Pauvre jeune homme ! Dans la fleur de l’âge, avec un génie plein de splendides espérances, avec un caractère honnête, délicat, très aimant, fait pour jouir glorieusement de la vie, précipité en prison, pour affaires politiques, dans un temps où il n’était pas certain d’éviter les foudres les plus sévères de la loi !

Je fus pris d’une telle compassion pour lui, d’un tel désespoir de ne pouvoir le racheter, de ne pouvoir au moins le réconforter par ma présence et par mes paroles, que rien ne réussissait à me donner un peu de calme. Je savais combien il aimait sa mère, son frère, ses sœurs, son beau-frère, ses neveux ; combien ardemment il désirait contribuer à leur bonheur, combien il était à son tour aimé de ces êtres chéris. Je sentais quelle devait être l’affliction de chacun d’eux dans une telle disgrâce. Il n’y a pas de termes pour exprimer la fureur qui s’empara alors de moi. Et cette fureur se prolongea d’autant plus que je désespérais de plus jamais l’apaiser.

Cette crainte aussi était une illusion. O affligés qui vous croyez la proie d’une inéluctable, horrible et toujours croissante douleur, patientez un peu, et vous serez détrompés ! Ni souveraine paix ni souveraine inquiétude ne peuvent durer ici-bas. Il convient de se persuader de cette vérité pour ne pas s’enorgueillir dans les heures heureuses, et ne pas s’avilir dans les heures troublées.

A une longue fureur succédèrent la fatigue et l’apathie. Mais l’apathie non plus n’est pas durable, et je craignis d’avoir désormais à alterner, sans refuge possible, entre celle-ci et l’excès opposé. La perspective d’un semblable avenir me remplit d’horreur, et je recourus cette fois encore ardemment à la prière.

Je demandai à Dieu d’assister le malheureux Pierre comme moi, et sa maison comme la mienne. Ce ne fut qu’en répétant ces vœux que je pus vraiment me tranquilliser.


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