Je suivis en silence le geôlier. Après avoir traversé quelques passages et quelques salles, nous arrivâmes à un petit escalier qui nous conduisit sous lesPlombs, fameuses prisons d’État depuis le temps de la République de Venise.
Là, le geôlier enregistra mon nom, puis il me renferma dans la chambre qui m’était destinée. Ce qu’on nomme ainsi lesPlombs, c’est la partie supérieure de l’ancien palais du doge, toute recouverte en plomb.
Ma chambre avait une grande fenêtre, avec un énorme grillage en fer, et avait vue sur le toit, également en plomb, de l’église de Saint-Marc. Au delà de l’église, je voyais dans le lointain l’extrémité de la place, et de tous côtés une infinité de coupoles et de clochers. Le gigantesque clocher de Saint-Marc n’était séparé de moi que par la longueur de l’église, et j’entendais ceux qui, sur son sommet, parlaient un peu fort. On voyait aussi, du côté gauche de l’église, une portion de la grande cour du palais et une des entrées. Dans cette portion de la cour est un puits public où les gens venaient continuellement puiser de l’eau. Mais ma prison était si élevée, que les hommes m’apparaissaient là-bas comme des enfants, et que je ne distinguais pas leurs paroles, excepté quand ils criaient. Je me trouvais beaucoup plus isolé que je ne l’étais dans les prisons de Milan.
Pendant les premiers jours, les soucis du procès criminel qui m’était intenté par la commission spéciale, m’attristèrent un peu, et il s’y ajoutait peut-être ce pénible sentiment d’une plus grande solitude. En outre, j’étais plus éloigné de ma famille, et je n’avais plus de ses nouvelles. Les figures nouvelles que je voyais, ne m’étaient pas antipathiques, mais conservaient un sérieux qui était presque de l’épouvante. La renommée leur avait exagéré les trames des Milanais et du reste de l’Italie pour l’indépendance, et ils me soupçonnaient d’être un des plus impardonnables instigateurs de ce délire. Ma petite célébrité littéraire était connue du geôlier, de sa femme, de sa fille, de ses deux fils, et même des guichetiers. Qui sait si tous ne s’imaginaient pas qu’un auteur de tragédie est une espèce de magicien !
Ils étaient sérieux, défiants, avides de m’entendre leur donner de plus amples renseignements sur moi, mais pleins d’égards.
Après les premiers jours, ils s’adoucirent tous, et je les trouvai bons. La femme était celle qui gardait le plus les allures et le caractère de geôlier. C’était une femme très sèche de figure, de quarante ans environ, aux paroles aussi sèches que son visage, et ne donnant pas le moindre signe qu’elle fût capable de quelque bienveillance envers d’autres que ses enfants.
Elle avait coutume de m’apporter le café le matin et, après le dîner, l’eau, le linge, etc. Elle était suivie ordinairement de sa fille, enfant de quinze ans, peu belle, mais aux regards compatissants, et de ses deux fils, l’un de treize ans, l’autre de dix. Ils se retiraient ensuite avec leur mère, et ces trois jeunes visages se retournaient doucement pour me regarder, en fermant la porte. Le geôlier ne venait chez moi que lorsqu’il avait à me conduire dans la salle où la commission se réunissait pour m’interroger. Les guichetiers venaient rarement, parce qu’ils étaient occupés dans les prisons de la police, situées à un étage inférieur, où il y avait toujours beaucoup de voleurs. Un de ces guichetiers était un vieillard de plus de soixante-dix ans, mais propre encore à cette vie fatigante qui consistait à courir sans cesse en haut et en bas par les escaliers, de prison en prison. L’autre était un jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, plus désireux de raconter ses amours que de vaquer à son service.