A partir de ce jour, je devins, je ne sais pourquoi, le confident de la jeune fille, et elle revint s’entretenir longuement avec moi.
Elle me disait : « Monsieur est si bon que je le regarde comme une fille pourrait regarder son père.
— Vous me faites un vilain compliment, répondais-je en repoussant sa main ; j’ai à peine trente-deux ans, et déjà vous me regardez comme votre père !
— Eh bien, monsieur, je dirai : comme un frère. »
Et elle me prenait la main de force, et me la serrait avec affection. Et tout cela était très innocent.
Je me disais ensuite à part moi : « C’est heureux qu’elle ne soit pas belle ! autrement cette innocente familiarité pourrait me déconcerter. »
D’autres fois je disais : « C’est heureux qu’elle soit si jeune ; il n’y a pas de danger que je devienne jamais amoureux d’une enfant de cet âge. »
D’autres fois, il me venait quelque inquiétude en m’apercevant que je m’étais trompé en la jugeant laide, et j’étais obligé de convenir que ses contours et ses formes n’étaient pas irréguliers.
« Si elle n’était pas si pâle, disais-je, et si elle n’avait pas ces quelques taches de rousseur sur la figure, elle pourrait passer pour belle. »
La vérité est qu’il est impossible de ne pas trouver quelque charme dans la présence, dans les regards, dans le langage d’une jeune fille vive et affectueuse. Puis, je n’avais rien fait pour captiver sa bienveillance, et elle m’aimaitcomme un père ou comme un frère, à mon choix. Pourquoi ? Parce qu’elle avait lu laFrancesca da Riminiet l’Eufemio, et mes vers la faisaient tant pleurer ! Et puis parce que j’étais prisonnier,sans avoir, disait-elle,ni volé ni tué!
En somme, moi qui m’étais affectionné à Madeleine sans la voir, comment aurais-je pu être indifférent à ses soins de sœur, à ses gracieuses cajoleries, à l’excellent café de la
Venezianina adolescente sbirra[8]?
Venezianina adolescente sbirra[8]?
[8]La jeune petite sbire vénitienne.
[8]La jeune petite sbire vénitienne.
Je serais un imposteur si j’attribuais à la sagesse de ne m’en être pas amouraché. Je ne m’en amourachai pas uniquement parce qu’elle avait un amant dont elle était folle. Malheur à moi s’il en eût été autrement !
Mais si le sentiment qu’elle éveilla en moi ne fut pas celui qu’on nomme amour, je confesse qu’il s’en rapprochait un peu. Je désirais qu’elle fût heureuse, qu’elle réussît à se faire épouser par celui qui lui plaisait. Je n’avais pas la moindre jalousie, pas la moindre idée qu’elle pût me choisir pour l’objet de son amour. Mais, quand j’entendais ouvrir la porte, le cœur me battait dans l’espoir que c’était Zanze ; et si ce n’était pas elle, je n’étais pas content ; si c’était elle, le cœur me battait plus fort et se réjouissait.
Ses parents, qui avaient déjà conçu bonne opinion de moi, et qui savaient qu’elle était follement éprise d’un autre, ne se faisaient aucun scrupule de la laisser venir presque toujours m’apporter le café du matin, et parfois celui du soir.
Elle avait une simplicité et une bonté séduisantes. Elle me disait : « Je suis si amoureuse d’un autre, et cependant je reste si volontiers avec monsieur ! Quand je ne vois pas mon amant, je m’ennuie partout, excepté ici.
— Ne sais-tu pas pourquoi ?
— Je ne le sais pas.
— Je te le dirai, moi ; parce que je te laisse parler de ton amant.
— Cela peut très bien être ; mais il me semble que c’est aussi parce que j’estime tant monsieur ! »
Pauvre enfant ! Elle avait le bienheureux défaut de me prendre toujours la main et de me la serrer, et elle ne s’apercevait pas que cela me plaisait et me troublait tout à la fois.
Grâces soient rendues au Ciel, car je puis me rappeler cette bonne créature sans le moindre remords.