Chapter 11

VIautres cours martiales

VI

autres cours martiales

On ne fusillait pas qu’au Luxembourg. On fusillait au coin des rues, dans les allées des maisons, contre les portes. Partout où l’on trouvait un mur pour y pousser les victimes.

Les quais de la Seine furent témoins de féroces massacres. Au bas du Pont-Neuf, on fusilla pendant plus de huit jours. L’après-midi, les honnêtes gens allaient voir tuer les prisonniers, comme ils étaient allés attendre leur arrivée à Versailles. Des couples élégants se rendaient à cette boucherie comme à un spectacle.

Dans ce coin de la rive gauche qui entoure le Panthéon,—le Quartier—une demi-douzaine de cours martiales fonctionnaient. La grande tuerie était au Luxembourg. Mais on tuait aussi à la Monnaie, à l’Observatoire, à l’École de Droit, à l’École polytechnique, où mourut Treillard[18]—sa femme vint le lendemain rapporter les 40.000 francs restés en caisse à l’Assistance publique—au Panthéon, où l’on conduisit Millière[19]pour l’assassiner «à genoux». On fusillait au Collège de France, sur les condamnations prononcées par un prévôt installé dans la salle à gauche de l’entrée principale. On fusillait dans le marché Maubert.

Six cours martiales pour ce seul quartier. Pour chacune d’elles, des morts et des morts. Le Luxembourg à lui seulsurpassa le millier. A mesure qu’ils avançaient, les Versaillais installaient, de place en place, ces sinistres prévôtés militaires, dont toute la besogne était de tuer. Le jugement ne comptait pas.

Autour des grands abattoirs—le Luxembourg, l’École militaire, la caserne Lobau, Mazas, le parc Monceau, la Roquette, le Père-Lachaise, les Buttes-Chaumont—d’autres encore—fonctionnaient sourdement, avec moins d’étalage et de gloire, d’innombrables tueries.

Croira-t-on maintenant, comme le dit Maxime du Camp[20]—que l’on n’en tua que six mille? Qu’auraient donc fait alors toutes ces cours martiales qui, pendant huit jours, ruisselèrent de sang!

caserne Lobau

Je recueillis de la bouche du sergent qui m’avait sauvé de la mort au Luxembourg le récit des horreurs de la caserne Lobau.

Ces horreurs sont devenues légendaires.

—C’est bien pis qu’au Luxembourg, me disait-il. La cour est pleine d’hommes fusillés. Un soldat qui y avait été envoyé est revenu avec des souliers rouges de sang. On les lie aux poignets par chapelets de cinq ou six, et on les fixe au mur par les cordes passées dans les anneaux qui servent à attacher les chevaux. Ensuite, on les mitraille et on détache les cordes... Parfois il y en a qui ne sont pas morts... On les achève... Aucun ne peut se sauver. Il lui faudrait traîner derrière lui le chapelet de cadavres...

—Quel enfer! Mais qui donc a la force de faire semblable besogne?

Je sus plus tard que, dans l’armée, nombre d’officiers, de soldats, répugnaient à de semblables infamies. Des officierssupérieurs s’élevèrent contre cette répression d’une cruauté sauvage. Mais la folie du massacre avait envahi les cerveaux chauffés à blanc par la bataille, l’incendie, le désir d’en finir et de se reposer enfin de ces longs mois de souffrances.

On dit aussi que ces effroyables exécutions de condamnés liés à des cordes, ces horreurs auprès desquelles les représailles des guerres civiles antérieures n’étaient que jeux d’enfants, avaient été confiées à des pelotons composés spécialement de disciplinaires. Je dis ce qui m’a été raconté.

Quand je publiai pour la première fois quelques-uns de ces souvenirs, je reçus bien des témoignages de survivants des jours sanglants de Mai 1871. Voici le témoignage d’un de ceux qui purent voir de leurs yeux l’odieux spectacle de la caserne Lobau, au lendemain des mitraillades:

Bussy-lès-Daours, 2 nov. 91.... Garde national pendant le siège, j’ai continué mon service pendant la Commune, et j’ai été témoin des atrocités qui se sont commises pendant la semaine sanglante et encore après.Je faisais partie du 22ebataillon. Ma compagnie fut requise pour enlever les cadavres des fusillés de la caserne Lobau. C’était un véritable charnier.Nous dûmes relever nos pantalons jusqu’à mi-jambe, tant il y avait de sang...

Bussy-lès-Daours, 2 nov. 91.

... Garde national pendant le siège, j’ai continué mon service pendant la Commune, et j’ai été témoin des atrocités qui se sont commises pendant la semaine sanglante et encore après.

Je faisais partie du 22ebataillon. Ma compagnie fut requise pour enlever les cadavres des fusillés de la caserne Lobau. C’était un véritable charnier.Nous dûmes relever nos pantalons jusqu’à mi-jambe, tant il y avait de sang...

autres horreurs

Mon correspondant me donne d’autres détails étrangers à la caserne Lobau, mais que je cite cependant à titre de document:

Rue Neuve-Saint-Merry, on a fusillé, sur la dénonciation d’un voisin, un pauvre enfant qui jetait dans un soupirail d’égout des cartouches qui pouvaient compromettre son père et ses grands frères.J’ai vu fusiller, sur les marches de la Morgue, un malheureux qui n’avait même pas marché sous la Commune.Dénoncé à faux par son concierge, il fut arrêté chez lui pendant qu’il était à table, conduit à la Morgue et fusillé sans jugement,J’ai vu de ma fenêtre revenir sa femme qui l’avait suivi. Elleavait les cheveux hérissés, la robe tachée du sang de son mari, maudissant l’infâme qui avait dénoncé faussement l’infortuné...Signé:A. Bourdon,conseiller municipal.

Rue Neuve-Saint-Merry, on a fusillé, sur la dénonciation d’un voisin, un pauvre enfant qui jetait dans un soupirail d’égout des cartouches qui pouvaient compromettre son père et ses grands frères.

J’ai vu fusiller, sur les marches de la Morgue, un malheureux qui n’avait même pas marché sous la Commune.

Dénoncé à faux par son concierge, il fut arrêté chez lui pendant qu’il était à table, conduit à la Morgue et fusillé sans jugement,

J’ai vu de ma fenêtre revenir sa femme qui l’avait suivi. Elleavait les cheveux hérissés, la robe tachée du sang de son mari, maudissant l’infâme qui avait dénoncé faussement l’infortuné...

Signé:A. Bourdon,conseiller municipal.

Les exécutions de la rue ne le cèdent en rien à celles des cours martiales.

Lorsque Varlin est conduit rue des Rosiers, entouré d’une foule qui le lapide et lui crache au visage, le général donne l’ordre de le fusiller.

—Là, derrière ce mur, dit-il.

Une voix s’élève:

—Il faut le promener encore. Il est trop tôt...

Et on recommence la promenade.

Un membre du premier Comité central, Frontier, qui a signé la fameuse affiche de l’entrée des Prussiens—je possède l’original manuscrit envoyé à l’imprimerie Morris—blessé dès l’entrée des troupes, est conduit à l’hôpital Saint-Martin. Les Versaillais le font descendre dans la cour. Il est fusillé sur la civière.

au mur les godillots

Tout porteur degodillotsétait fusillé.

Les godillots étaient les chaussures distribuées à la garde nationale pendant le siège. Du nom du fabricant de fournitures militaires, Alexis Godillot.

Or, la garde nationale, c’était l’ennemi.

Elle s’était héroïquement comportée à Buzenval—où Henri Regnault[21]et Gustave Lambert[22]avaient trouvé la mort. L’armée—une grande partie de l’armée—ne lui avait pas moins voué le plus injustifié des mépris.

Un ami, Émile Giffault[23]qui fut fait prisonnier et conduità Versailles, me racontait que la plus grande joie du capitaine qui l’interrogea pendant plus d’une semaine avant de l’envoyer devant le conseil de guerre, était de l’interpeller à tout propos sur son séjour dans la garde nationale.

—Allons, voyons, soldat de Buzenval! lui disait goguenard le capitaine.

Le prisonnier devait se taire. Le capitaine, lui, triomphait:

—Ah! c’est fini pour les soldats de Buzenval! Vous n’êtes plus à la noce, hein!

Dès qu’elle entra dans Paris, l’armée versaillaise satisfit ses rancunes contre cette garde nationale abhorrée.

Comment reconnaître le garde national? Bien naïfs ceux qui eussent gardé l’uniforme. Mais les pauvres, ceux qui avaient été vêtus, chaussés, qui conservaient encore les vestiges de leur passage dans ce corps maudit, se firent facilement prendre. S’ils n’avaient plus l’habit, au moins avaient-ils la chaussure. Legodillotdénonciateur.

Tout porteur de godillots fut arrêté. Gardes nationaux de la Commune ou du siège, qu’importe!

J’ai recueilli à ce sujet d’un de mes plus vieux amis, Francis Privé,[24]un récit effroyable.

Le lundi 29 mai, dans la matinée—il y avait donc vingt-quatre heures que la lutte était finie—Francis Privé, errant, cherchant un refuge, longeait la rue de Charonne. Tout à coup, il se heurte à un rassemblement.

Sur deux files, devant la boutique d’un charbonnier, une douzaine d’hommes, des prisonniers, attendaient. Aucun d’eux en uniforme. Tous en mauvais vestons, vareuses dont les passepoils avaient été arrachés, blouses. A quelques pas de la boutique, des soldats, le fusil en arrêt, et, devant les prisonniers, un jeune officier, tenant à la main une badine.

Privé s’approche aussi près que possible. Cette badine est une baguette de fusil.

—Allons! crie le jeune officier. Tous ceux qui ont des godillots, en avant!

En avant, c’était la devanture de la boutique du charbonnier.

Personne ne bouge.

L’officier renouvelle son commandement, et, comme personne ne quitte encore la file, il passe lui-même sur le front des prisonniers, frappant durement de sa baguette de fusil sur l’épaule des infortunés.

—Allons, lesgodillots, au mur!

Les malheureux, encadrés par les soldats, furent poussés contre la devanture du charbonnier et fusillés à bout portant.

le charnier de Charonne

Vingt mille morts. C’est là le bilan des cours martiales et des exécutions de la rue. Nous ne sommes certainement pas au-dessus de la vérité. Chaque coup de pioche donné dans le sol des faubourgs parisiens met au jour des ossements aujourd’hui desséchés, quelques-uns encore revêtus d’uniformes en loques, auxquels adhèrent des boutons, des traces de galons. Ce sont les fusillés de la Semaine sanglante, enfouis dans les fosses creusées après le nettoyage, au lendemain de l’hécatombe.

En janvier 1897, pour ne citer qu’un seul de ces exemples—ils abondent—au milieu de ce quartier de Charonne, qui vit les dernières convulsions de l’insurrection, des ouvriers terrassiers faisaient une lugubre trouvaille.

Derrière le Père-Lachaise, non loin de la gare du chemin de fer de Ceinture, existe un vieux cimetière désaffecté, le cimetière de l’antique église Saint-Germain, qui date du quinzième siècle. On avait décidé de sacrifier une partie de ce cimetière, afin d’y creuser un réservoir pour les eaux de la Marne.

La pioche frappa sur tout un charnier, où les squelettes étaient accumulés par centaines.

Ce n’étaient plus quelques morts isolés, ramassés après lalutte derrière une barricade, ensevelis hâtivement avant la décomposition. On avait versé là des tombereaux de cadavres. On en compta huit cents, que l’on aligna les uns à côté des autres, recouverts des lambeaux de leurs uniformes, la tête encore coiffée du képi fédéré.

On fit rapidement disparaître cette épouvantable exhibition. Une fosse nouvelle fut creusée, adossée au mur du presbytère. Quelques piquets indiquent seuls[25]l’emplacement du dernier champ de repos de ces morts inconnus.

le puits des Fédérés

Ce quartier de Charonne fut l’un des plus cruellement décimés dans l’épouvantable répression qui suivit la prise des faubourgs. Charonne fut occupé le samedi de la Semaine de Mai. Des deux côtés, la rage de la lutte avait atteint son paroxysme. Les incendies flambaient encore. La veille, non loin de là, les otages de la rue Haxo avaient été fusillés. Tout ce qui était pris était passé par les armes. Longtemps les habitants de ce quartier entendirent, la nuit, craquer les mitrailleuses. On exécutait en masse et l’on enfouissait en masse aussi.

Non loin de la place des Fêtes, existe peut-être encore un puits, creusé jadis dans des terrains vagues, connu dans le quartier, depuis 1871, sous le nom dePuits des Fédérés.

Après les grands massacres, on y jeta pêle-mêle communards et versaillais.

M. Charles Bos, lorsqu’il était conseiller municipal du quartier, fit combler ce puits, dont on voyait encore en 1898 la margelle, mitoyenne à deux habitations, les numéros 17 et 19 de la villa Bocquet.

D’énormes convois de fédérés furent fusillés à l’ancien marché aux fourrages de la Villette, rue de la Mouzaïa.

Les prisonniers y étaient conduits par troupeaux, par la rue de Belleville ou par la rue de Meaux.

Un de mes amis, qui fit huit ans de bagne, voyait, de la fenêtre de la maison où il s’était réfugié, passer les lugubres cortèges. Des blessés, pris aux ambulances, étaient attachés sur des cacolets. On les descendait au marché, et la fusillade les achevait...

le compte des morts

Maxime du Camp, le comptable officiel de cet effroyable massacre, évaluant cette montagne de cadavres, fixe à six mille le chiffre des morts.

Au cimetière de Charonne, il lit cent trente-quatre morts inscrits sur le registre d’entrée. Ce n’est pas cent trente-quatre, on vient de le voir, mais huit cents qu’il devait lire.

Ce n’est pas six mille fusillés que compte la Semaine infâme. C’est, de l’aveu du général Appert, dix-sept mille.[26]

Vingt mille. Plus encore peut-être!

Qui le saura jamais?


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