Chapter 25

IVHenriette la jolie cantinière

IV

Henriette la jolie cantinière

—Lieutenant, lieutenant!

Je n’eus pas besoin de me retourner pour m’assurer que la voix jeune et fraîche qui m’apostrophait ainsi, en pleine rue du Croissant, était celle de la charmante et vaillante citoyenne Henriette, cantinière à l’une des compagnies de mon 248e, que commandait le fils de Régère.[145]

—Eh bien, lui dis-je, lorsqu’elle m’eut familièrement pris le bras, c’est à toi que je dois demander ce que tu fais ici. Tu as donc quitté le bataillon...

—Quitter le bataillon! Ah! jamais. Si je suis à Paris, c’est que nous sommes revenus avant-hier de Vanves, rapportant notre pauvre capitaine de la 5e, tu sais, Staub. Les Versaillais nous l’ont tué, notre brave Staub. Nous l’avons enterré à Montparnasse. Même que notre petit commandant nous a prononcé un discours très bien. J’en avais comme la chair de poule.

—Mais enfin, où vas-tu ainsi, et pourquoi n’es-tu pas à te reposer un brin avant de repartir?

—Me reposer? Est-ce que j’ai besoin de cela? Nous sommes au quartier—le quartier latin—depuis mardi soir. Le temps d’aller voir mon homme.

—Tu as donc un homme, maintenant? dis-je en riant.

—Est-ce que je n’en ai pas toujours au moins un? reprit labelle fille. Sûr, j’ai un homme, et c’est lui que je vais voir en ce moment à Beaujon.

Et se rengorgeant à faire éclater son corsage aux boutons soigneusement astiqués:

—Il est major d’un bataillon qui est là-bas avec nous. Car, je ne te l’ai pas dit, nous partons ce soir pour Vanves, où ça chauffe. Viens donc nous y voir un jour.

Nous nous dirigeâmes vers Beaujon. Ce jour-là, on devait procéder aux funérailles solennelles de trente fédérés. A l’angle d’une rue, un groupe lisait une affiche blanche fraîchement collée. L’invitation aux obsèques publiée par la Commune.

—Citoyens! disait l’affiche, la Commune de Paris vous convie à l’enterrement de nos frères assassinés par les ennemis de la République. Rendez-vous à deux heures, à l’hôpital Beaujon. L’inhumation aura lieu au Père-Lachaise.

Il n’était pas encore midi. Je rendis à Henriette sa liberté et lui donnai rendez-vous à l’hôpital.

—J’espère bien que tu laisseras un peu ton major tranquille aujourd’hui, et que tu suivras avec nous le convoi jusqu’au Père-Lachaise.

La belle fille eut comme un sursaut de révolte. Comment avais-je pu penser qu’elle manquerait à ses devoirs de cantinière fédérée et de citoyenne!

—Tu ne vois donc pas que je suis sur mon trente et un! me cria-t-elle avant de me quitter.

Curieux type que cette Henriette—nous ne lui connaissions pas d’autre nom—qui s’était jetée, comme bien des femmes, et de jeunes et jolies femmes, à corps perdu dans le combat, hardies comme des hommes, et même davantage, braves comme des lionnes, courant à travers les balles et les éclats d’obus avec la même désinvolture que lorsqu’elles trottaient à travers les bosquets du père Bullier, allant verser l’eau-de-vie aux blessés sans peur de la mitraille, avec un sourire d’une ineffable gentillesse, ou un dernier baiser d’ami pour ceux qui allaient mourir.

Pauvres filles! Lorsqu’on en prenait quelqu’une sur le champ de bataille, blessée ou cernée, quelle aubaine pour les aristocratiques dames de Versailles!

— Voyez-vous la putain! hurlaient sur son passage les habituées de la Place d’Armes.

On l’assommait à coups d’ombrelle, on lui crachait à la figure. La pauvrette n’avait souvent plus forme humaine, lorsqu’elle arrivait à l’antre de salut, au noir et puant souterrain de l’Orangerie, vers lequel on la poussait à coups de crosse.

à Beaujon

Avant deux heures, j’étais devant le grand portail de l’hôpital Beaujon.

Quand vous serez devant ce portail, regardez-le. Sur ce mur ont longtemps reparu de petites taches blanches, qui étaient les traces des balles. Il y a comme cela, dans Paris, des angles de carrefours, des façades de monuments, des murs d’églises, qui sont criblés de ces petites taches claires, tranchant sur la grisaille de l’édifice.

Là, on a fusillé, comme à Beaujon.

Je ne fus pas longtemps sans retrouver notre cantinière. J’entrai avec elle dans la salle où l’on achevait de mettre en bière les cadavres.

Vingt bières étaient déjà entassées. Dix par dix.

—Dès que les chars de la Commune seront arrivés, on les sortira, me dit le major. Nous en avons encore dix sur les dalles. Voulez-vous les voir?

Nous entrâmes dans l’amphithéâtre. Les cadavres étaient couchés côte à côte. La plupart avec leur chemise et leur pantalon. Quelques-uns avaient conservé leur vareuse, dont le galon couvert de poussière indiquait le grade. Sur la jambe droite, un carton avec le nom du mort et le numéro du bataillon.

Une dizaine n’avaient point été reconnus.

Parmi ces morts anonymes, un vieillard à longue barbe blanche, dont la face tranquille semblait sourire.

A deux pas, un gamin qui n’avait pas seize ans. Celui-là avait été tué d’un coup de pointe de sabre qui lui avait traversé la poitrine.

L’heure pressait. On entendait déjà le roulement des catafalques et le bourdonnement de la foule qui s’était rendue à l’invitation de la Commune.

Au moment où nous allions franchir la porte de l’amphithéâtre, une acclamation immense retentit. Nous nous mîmes à une fenêtre du corridor. Au-dessous de nous, un spectacle à la fois poignant et grandiose nous apparut.

Remplissant la rue, débordant dans les voies avoisinantes, gardes fédérés, gens du peuple, bourgeois, femmes, enfants, avec ou sans armes, ayant tous à la boutonnière la fleur d’immortelle. Toutes les têtes étaient découvertes. De temps à autre, de cette multitude partait un cri isolé:

—Vive la Commune!

—Nous les vengerons!

A quelques pas du portail, un groupe d’hommes en costume civil, épinglée au revers de l’habit la rosette rouge à frange d’or, signe distinctif des membres de la Commune. Quelques-uns portaient en sautoir l’écharpe, dont les glands d’or scintillaient à leur côté.

funérailles rouges

Enfin, le cortège s’organisa. Lentement, après avoir quitté Beaujon, il descendit vers la Madeleine, par le faubourg Saint-Honoré.

Tous se découvraient.

Seul, un homme campé sur les marches de l’église, garda sa coiffure.

Un garde se détacha du cortège, monta tranquillement les degrés, arriva en face de l’homme et, sans mot dire, d’un solide revers de main, fit voler le chapeau qui roula jusqu’à la chaussée.

Le cortège, avant de s’engager sur les boulevards, fit halte. Des estafettes parcoururent les flancs de la colonne.

En tête, formant avant-garde, le bataillon des jeunes Volontaires de la République, avec leur costume gris ardoise. Derrière eux, deux bataillons fédérés, musique en tête, tambours voilés, drapeau rouge entouré de crêpe.

Les tentures de deuil des trois catafalques disparaissaient sous un amoncellement de couronnes. Aux angles, des faisceaux de drapeaux rouges. Les chevaux caparaçonnés et recouverts d’un long voile. Par-dessus les couronnes, couché sur le catafalque, le dernier linceul de gloire, le drapeau dont on voit briller les franges. Ils sont morts pour lui.

Les membres de la Commune conduisent le deuil. Ils sont une dizaine. Félix Pyat, qui domine ses collègues de sa haute taille. Malon, Amouroux,[146]Arthur Arnould.[147]

Des bataillons suivent, et encore des bataillons. Derrière, un fleuve humain qui s’allonge à chaque pas. De chacune des voies qui coupent les boulevards se détachent des groupes de fédérés, qui viennent grossir le cortège. En passant devant les chars funéraires, les officiers saluent du sabre, les gardes se découvrent.

De cette foule silencieuse, dominant le sourd roulement des tambours ou les notes lugubres des marches funèbres, sort comme un long sanglot.

Beaucoup versent des larmes. D’autres, qui veulent résister, essuient furtivement leurs paupières.

Je regarde ma petite cantinière. Elle marche très fière, en tête de sa compagnie. La pauvrette! Ses yeux, gonflés, humides de pleurs, brillent comme une source vive.


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