Chapter 28

IIIRossel

III

Rossel

L’un des premiers amis duPère Duchêne.

Il était chef d’état-major de Cluseret quand je le rencontrai, dans les premiers jours d’avril, à la délégation à la guerre.

J’avais passé les derniers jours du siège à l’atelier de fabrication d’armes et de munitions qui avait été installé dans les locaux de la manufacture des tabacs, quai d’Orsay. Après la capitulation, le stock considérable de cartouches Chassepot, plusieurs millions, avait été évacué sur le Trocadéro et déposé dans les souterrains.

Connaissait-on ce fait au ministère de la guerre? Tel était l’objet de ma visite.

Ce fut Rossel[153]qui me reçut. Il n’était que depuis peu de jours en fonctions, ayant commandé, après son arrivée à Paris, la 17elégion.

Quelques jours plus tard, je l’amenais auPère Duchêne.

De taille moyenne, veston et chapeau mou, la barbe châtain entière, longue—j’ai une très belle photographie de lui, prise au camp de Nevers, peu de temps avant son départ pourParis—les yeux brillants, enfoncés dans l’orbite, derrière le lorgnon, le front haut, la lèvre mince, Rossel n’avait rien de l’allure militaire. Il parlait doucement, sans éclats de voix, sans que rien sur sa figure trahît l’émotion qu’il communiquait à ses auditeurs. Il était, au ministère, le plus parfait contraste avec la manière bohème et la jactance débraillée de son chef Cluseret, très brave, du reste.

Nous emmenâmes Rossel à notre restaurant habituel, un marchand de vins qui faisait l’angle de la place des Victoires et de la rue des Petits-Champs. Vers midi, c’était là le rendez-vous de nombreux journalistes et membres de la Commune. Vallès, Longuet, J.-B. Clément, Vaillant, Rogeard, Pierre Denis,[154]Casimir Bouis,[155]Henri Brissac,[156]Lucipia, tous duCri du Peuple, duVengeur, duMot d’Ordre. Les membres de la Commune portaient, épinglée au revers du veston ou de la vareuse, la rosette rouge frangée d’or. Nous prîmes place, pour causer, dans un cabinet.

Rossel nous éblouit, dès ses premières confidences. Vermersch lui-même, qui, avant de quitter la rue du Croissant, nous avait confié à l’oreille «qu’il voulait le vider», était comme hypnotisé. C’est que Rossel nous disait, d’une parole brève, avec des phrases coupantes, qui semblaient jaillir comme des coups d’épée de ses lèvres, illuminant, à intervalles rapides, son masque froid, toutes les misères et toutes les hontes de Metz.

Pour lui, malgré la défaite, la capitulation, la paix, malgré ses premières désillusions au sujet de la puissance militaire dont pouvait disposer la Commune, rien n’était perdu encore. La Commune pouvait triompher de Versailles, dissoudrel’Assemblée, faire appel aux électeurs, recommencer la guerre...

Quand nous quittâmes Rossel, qui retournait au ministère, nous nous regardâmes tous trois. Humbert et moi ne cachions pas nos craintes. Vermersch rayonnait.

—Avant peu, voyez-vous—conclut Vermersch—ce bougre-là sera ministre de la guerre. Et lePère Duchênesera son confident, comme l’ancien l’était de Bouchotte.[157]

L’ancien, c’était Hébert!

Cela devait arriver. Rossel succéda à Cluseret. Mais il ne réussit pas mieux que son prédécesseur. Il fut brisé comme lui, son autoritarisme de façade ne pouvait avoir de prise sur des pouvoirs flottants et mal définis comme l’étaient les commissions de la Commune et le Comité central, resté dans la coulisse.

Un jour que nous étions au ministère de la guerre, dans le cabinet de Rossel ou dans une pièce voisine, s’approchant de la fenêtre et désignant du doigt un groupe d’officiers du Comité—au nombre desquels, il me souvient, était Lucien Combatz,[158]un de nos amis de la brasserie de la rue Saint-Séverin, galonné, botté, éperonné, sabre au flanc—causant haut et gesticulant, le délégué à la guerre se retourna vers nous, l’œil froid, et, entre ses lèvres:

—Si je les faisais fusiller là, dans la cour...

Rossel n’en fit rien. Il n’en pouvait rien faire...

Pendant les quelques jours que dura la dictature militaire de Rossel, ce qu’il croyait du moins être la dictature—du premier au 10 mai—Vermersch tenta de réaliser son rêve. Il y tenait. Au milieu de ce formidable tohu-bohu, une seule idée le hantait. Le souvenir et la gloire d’Hébert. LePèreDuchênefut alors l’organe de Rossel. Mais cela devait durer peu de temps. L’Hôtel de Ville s’émut des attaques de notre journal. Un soir, un ami m’avertit qu’il était tout simplement question de nous arrêter.

—Qu’ils y viennent! clamait Vermersch. Qu’ils osent toucher auPère Duchêne!

—Allons! Allons! calme-toi, lui dis-je. Que diable! La guillotine n’est pas encore dressée sur la place de la Révolution.

Je courus à la délégation à l’enseignement, chez Vaillant, qui dicta à son secrétaire, Constant Martin,[159]un mot pour Eudes, alors membre du Comité de Salut public. Vaillant apostilla le mot. Je vis Eudes et tout s’arrangea. Je possède encore ce mot de Vaillant à Eudes.

LePère Duchênen’avait plus qu’à seconder les efforts de Delescluze, qui succédait à Rossel.

Brave Delescluze! J’ai encore sur la conscience l’accueil presque insolent que nous lui fîmes, lorsqu’il vint prendre possession de la délégation, après la fuite de Rossel de l’Hôtel de Ville. Nous étions, Humbert et moi, dans un salon voisin du cabinet du délégué, quand Delescluze entra, son éternel pardessus gris sur sa redingote noire, chapeau haut-de-forme, canne à la main.

Maigre, jaune, courbé, les traits tirés, spectre en marche vers la mort—héroïque mort—Delescluze vint au groupe auquel nous étions mêlés. Quand nous le vîmes s’approcher, nous quittâmes brusquement nos amis:

—Partons, dit à haute voix l’un de nous. Nous n’avons plus rien à faire ici, puisque Rossel n’est plus là.

Delescluze leva la tête. Je vois encore le regard à la fois dédaigneux et attristé qu’il dirigea sur nous. Je me reproche encore cette grossièreté stupide à l’adresse de celui qui, bientôt, allait nous laisser à tous un si magnifique exemple.


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