Chapter 33

VIIItristesses

VIII

tristesses

Avril. Nous avons, à l’Imprimerie Vallée de la rue du Croissant (aujourd’hui l’Imprimerie de la Presse), pour composer nos deux journaux,—lePère Duchêneet laSociale—deux belles équipes de typos.

De vrais citoyens. Tous d’un bataillon, cela va sans dire.

Mais il y a bataillon et bataillon. Il y a les bataillons qui font un service quelconque dans les innombrables administrations, ministères, mairies, casernes, directions de ci ou de ça. Ces bataillons sont les heureux bataillons. L’uniforme toujours astiqué, les vivres assurés, les trente sous. Il n’y a pas à se faire de bile. Pour tout dire, dans ces bataillons-là, on ne risque pas de se faire trouer la peau.

Il y a, à côté de ces bataillons privilégiés, les bataillonsqui se battent. Un beau matin, le rappel bat dans le quartier. On s’habille à la hâte. On prend son flingot d’une main, sa cartouchière de l’autre. On embrasse la femme. Et, vite, au ralliement.

Drapeau déployé, un petit tour d’abord à l’Hôtel de Ville, histoire de saluer la Commune, avant d’aller se battre.

Puis, leste aux avant-postes.

Les typos duPère Duchêneet de laSocialesont de ces bataillons-là.

Quand nous allons à la composition, il nous arrive, d’un jour à l’autre, de n’y plus trouver les mêmes figures.

Les absents, ceux qui se sont fait remplacer, sont quelque part. Là-bas. Ce sont eux, peut-être, qui tirent les coups de canon que nous entendons, entre deux phrases de la conversation, du côté de Vanves et d’Issy.

—Quand reviennent-ils?

—Dans huit jours—ou plus tard.

Au nombre de nos typos, figure un brave garçon, un colosse au cou musclé, aux biceps bombant comme deux boulets. Il a des épaules faites pour soulever une charrette à lui tout seul. Chaque soir, quand lePère Duchêneest serré, sa coquetterie consiste à prendre une forme sous chaque bras et à se promener autour de l’atelier avant d’aller les déposer sur la machine—les vieilles machines plates que l’on ne connaît plus aujourd’hui—avec la même désinvolture que s’il portait un couple de litres à seize.

Ses hauts faits ont fait donner à notre bon colosse le surnom de «l’Hercule».

Depuis qu’il est avec nous, l’Hercule n’est pas allé au feu.

Non pas qu’il renâcle. Oh! non.

—Nom de Dieu! quand je serai là-bas, ce que je vais en démolir.

Un soir, nous ne voyons pas l’Hercule devant sa casse. C’est son tour. Il est parti le matin avec son bataillon pour la barricade de la rue Perronet, à Neuilly.

Huit ou dix jours se passent. Ceux qui sont partis sont de retour à l’équipe.

—Et l’Hercule?

—L’Hercule, citoyen... Vous ne savez pas... Eh bien, il est à Beaujon...

—Blessé?

—Mort... On l’enterre demain... Hier, deux heures avant de boucler notre ceinturon pour rentrer, il a reçu un éclat d’obus dans les reins... On l’a ramené dans la voiture du cantinier... Pauvre Hercule! Il ne portera plus ses formes... Heureusement qu’il ne laisse personne derrière lui. Il nous avait raconté un jour qu’il n’avait ni père ni mère... Un enfant trouvé, quoi... Nous l’aimions bien, avec ça... Fort comme il l’était, il n’aurait pas fait de mal à une mouche...


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