IInotre fortune
II
notre fortune
—Ils ont fait cela pour les gros sous!
Combien de fois n’ai-je pas lu, au lendemain de la défaite, dans les feuilles de l’ordre versaillais, cette accusation stupide.
Voici ce que nous a rapporté lePère Duchêne.
Déduction faite des frais de publication de laSociale, que nous faisions paraître l’après-midi, et qui n’était qu’un demi-succès, lePère Duchênea réalisé, sur ses 68 numéros, un bénéfice de 25.000 francs, chiffre rond.
Ce bénéfice, partagé en cinq parts—les trois nôtres, et nos deux associés, Aubouin et Rodolphe Simon—nous laissait à chacun 5.000 francs.
J’ignore ce que nos deux associés firent de leur argent. Aubouin ne me paraissait pas cousu d’or, quand je le revis, pour la première fois, au Croissant, après l’amnistie. J’ai déjà dit que le destin de Simon m’était inconnu. Quant à nous, les bénéfices duPère Duchêneglissèrent si bien entre nos doigts que nous nous trouvâmes complètement, ou à peu près, dépourvus, quand la bise fut venue.
Je puis bien dire ici que la réputation de capitalistes que nous avait faite sur le boulevard—au Madrid ou au Suède—le gros tirage duPère Duchêne, nous avait en même temps entourés d’une armée de tapeurs.
Sans rancune pour ces tapeurs, si quelques-uns d’entre eux n’eussent glissé dans la presse versaillaise, quand nous étions encore cachés dans Paris, des notes perfides, des notes dénonciatrices.
Paix à leurs cendres!
collectionneurs, ouvrez l’œil
Quelques bons avis aux collectionneurs.
D’abord, en dehors de nous trois—Vermersch, Humbertet moi—pas une seule ligne, pas une seule, ne parut dans notre journal.
LePère Duchêneeut 68 numéros. Les trois derniers signés de nos trois noms, en qualité d’éditeurs responsables.
On trouve parfois, dans les catalogues des libraires, un soi-disant numéro 69.[181]
Ce numéro 69 aurait été, au dire de ces catalogues, imprimé en 1882 à Rotterdam. Une petite histoire a été bâtie à ce sujet. On achevait de composer ce numéro quand l’imprimerie de la rue du Croissant fut envahie par les troupes. Les épreuves auraient été emportées en Belgique par les ouvriers «en se sauvant».
Je possède un exemplaire de ce faux numéro 69, où, entre autres échantillons de style, l’auteur anonyme parle de «se bran... les pouces»!
Ce numéro est un faux.
Autre avis.
Les dix premiers numéros duPère Duchêneeurent l’honneur d’un tirage spécial, à dix exemplaires, sur papier de luxe, avec les motsPère Duchêneen rouge sur chaque numéro. Ces numéros de luxe furent brochés sous couverture jaune, la même que celle qui renfermait les dix premiers numéros, tirage ordinaire.
Chacun de nous—trois rédacteurs, deux vendeurs—conserva une de ces brochures. Nous donnâmes les cinq autres à diverses personnes amies.
Jamais je ne pus remettre la main sur une de ces dix brochures rarissimes. Si rarissimes que personne ne les a jamais revues.
Aucun autre tirage de luxe ne fut fait.
Dernier avis.
Ne pas se fier aux souvenirs, insignes et autres bibelots du bataillon desEnfants du Père Duchêne. Le bataillon, je l’ai déjà dit, ne reçut jamais son uniforme.
On est venu m’offrir un jour—après en avoir proposé l’achat au musée Carnavalet—un petit «fourneau» d’argent qui aurait figuré sur le képi d’un garde du bataillon.
Encore un faux.
Cet insigne du bataillon desEnfants du Père Duchênesortait très probablement de la fabrique de «souvenirs de la Commune» qui fut découverte en 1874, et qui vendait fort cher aux amateurs des bijoux et surtout des médailles soi-disant frappées sous la Commune.[182]
Naïfs collectionneurs, ouvrez—comme disait lePère Duchêne—ouvrez l’œil.
Et le bon!