Chapter 7

IIcitoyen!

II

citoyen!

La cour du Sénat—la petite cour qui s’ouvre sur la rue de Vaugirard, et non la grande cour d’honneur qui fait face à la rue de Tournon—est pleine de soldats, d’hommes de police, de gens de tout âge et de tous costumes. Des hommes sont parqués dans les encoignures, immobiles, le visage marqué d’une indéfinissable et navrante tristesse. D’autres passent en courant, entourés de lignards, baïonnette au canon. Des officiers, en tenue de campagne, revolver à la ceinture, sont accoudés à la muraille ou se promènent en fumant. Dans un coin, un homme à brassard tricolore cause avec animation. Il est entouré de trois ou quatre soldats, dont un sergent-major, auxquels il semble donner des ordres. Du doigt, il indique les bosquets qui font, à l’extrémité de la cour, comme un grand rideau vert. Je ne saurai que tout à l’heure quel effroyable spectacle cache ce rideau infâme.

Un feu de peloton éclate à droite. J’ai la sensation rapide que cela a été tiré tout près de moi, peut-être, bien dans ces bosquets qui viennent de passer devant ma prunelle. Je me retourne. Brusquement, je me sens pousser par l’épaule, d’une main solide et pesante, certainement cette même main qui m’a empoigné il y a deux minutes.

—Allons, allons! Qu’on ne traîne pas...

Nous sommes tous deux dans une petite salle obscure, où, confusément, je sens que s’agitent des choses mystérieuses et cruelles. Je n’ai pas besoin d’ouvrir longtemps les yeux pour que, rapidement, se détache, pour ne jamais plus me quitter désormais, une vision d’horreur et de sang.

Ah! la voilà bien cette cour martiale dont, depuis la défaite, on ne prononce le nom qu’avec terreur. Je ne suis qu’à l’antichambre. C’est déjà l’abattoir, avec des paquets grands ouverts étalés sur le sol et d’où s’échappent des vêtements, des armes, des papiers...

Je suis debout, attendant je ne sais quoi. L’homme au brassard nous a quittés. Il ne m’a rien demandé. A mon ami non plus. Pourquoi diable nous a-t-il mis la main au collet? Certainement nous n’étions pas dénoncés d’avance. Il ne nous connaissait ni l’un ni l’autre. C’est une erreur et bien sûr, dès que nous allons donner nos noms—de faux noms comme de juste—on va nous rendre à la liberté...

Devant moi, j’aperçois mon homme au brassard qui revient. Il se dirige vers nous. Il est seul. Un autre, porteur comme lui du ruban tricolore, le rejoint. Ils entrent.

—Mais, me dis-je en les regardant, ils n’ont pas l’air si canailles que cela!

L’un d’eux a même une bonne grosse face réjouie, avec une tignasse brune toute frisée, et de gros yeux noirs de caniche. L’autre, blond, est plus dur de visage, avec une moustache en croc, qui le fait ressembler à un gendarme déguisé.

Ce gendarme, je ne lui parlerai jamais... Mais l’autre? Si j’essayais? Précisément, il s’approche. C’est lui qui prend la parole:

—Qu’est-ce que vous avez là, au bras?

—C’est un brassard de la Convention de Genève.

—Qu’est-ce que c’est que ça? Connais pas ce brassard.

Pour lui, bien sûr, il n’y a pas d’autre brassard que celui qu’il porte fièrement à la manche de sa redingote noire, une redingote ample, toute neuve, qui lui donne l’air pacifique et cossu d’un compagnon du devoir. Ce mot Genève l’a du reste embêté. Je l’ai vu à son froncement de sourcils. Genève? Genève? Il ne doit pas être bien ferré sur la géographie.

—Allons, décidément, qu’est-ce que c’est que ça? reprend-il.

—C’est, dis-je en mettant dans ma phrase mon plusinsinuant accent de sincérité, c’est—et j’appuie bien sur les mots pour vaincre son doute—c’est le brassard de la Convention Internationale de Genève.

Ah, ce qu’il bondit, mon homme!

—Internationale! Internationale! hurle-t-il avec une rage qui le fait presque écumer. Ah! tu es de l’Internationale! Ah! nom de Dieu!

Et il se retourne, triomphant, vers les gendarmes, que je vois, assis sur les banquettes, donner des signes d’approbation.

Et il gueule:

—L’Internationale!

Je veux répliquer. J’essaye de plaider ma cause. De quelle façon, hélas!

—Mais, citoyen, dis-je doucement, l’Intern...

—Citoyen! citoyen! Ah! nom de Dieu! ça, c’est encore plus fort... Ne m’appelle pas citoyen... ou je te fous ma botte dans le cul.

Et d’une formidable poussée de sa large patte, le bon caniche de tout à l’heure, subitement enragé, m’assied sur la banquette, où je m’écrase, vaincu, atterré.

D’un geste violent l’homme au brassard ajoute:

—Et soignez-le, celui-là. Ça doit être un bon!

entre les deux gendarmes

A cette apostrophe, deux gendarmes se détachent de la longue banquette où ils font comme une grosse tache bleue, semée de points brillants qui sont les boutons d’uniforme, les pommeaux des sabres. Ils viennent m’encadrer, si étroitement, que je sens leur corps épais me serrer comme dans un étau.

Et je pense à part moi:

—Je suis foutu, cette fois. Tout à l’heure je pouvais encore m’en tirer. Pris par hasard dans la rue, sans indication aucune, avec ma figure de blanc bec, où pointe un semblant de moustache, pas l’air d’un insurgé du tout, qui diable m’eûtreconnu! Mais maintenant c’est une autre affaire. Me voici signalé. J’ai appelé cet homme «citoyen». Je ne puis être autre chose qu’un dangereux coquin... Citoyen! Quelle mauvaise habitude nous avons prise vraiment pendant le siège! Sapristi! Pourquoi ma langue a-t-elle fourché... Et dire que ma peau se trouve compromise par un seul mot, trois simples syllabes...

Comment sortir de là?...

Il est à peu près dix heures. Je n’ai rien pris depuis la veille. Voici quatre grandes heures que je cours les rues. Et avec quelles émotions! Je revois un instant devant moi le cadavre du fédéré de la barricade de la rue Racine, et, alignés, les morts insultés de la place Saint-Michel.

Un feu de peloton coupe mes rêveries...

J’examine la salle, l’antichambre où j’attends. Une salle nue, avec des boiseries d’un gris sale. Tout autour, des bancs. Et, sur ces bancs, d’autres gens, arrêtés comme moi, comme moi serrés aux flancs par des gendarmes. Pas un mot, pas un souffle.

A deux pas, mon ami A... J’envie presque son sort. Il n’a pas parlé de «citoyen». Si on allait le relâcher et me garder, moi tout seul! J’ai comme un frisson d’envie, de jalousie, en songeant que, dans une heure, il pourra être libre. Où serai-je, moi?

Je me mets à songer à tout ce qui pourrait m’aider à me sauver.

D’abord, je vais tout à l’heure donner un faux nom. Comment vais-je m’appeler? Un nom bien bourgeois, qui n’éveille aucun soupçon. Et je songe au nom d’un camarade de collège—le collège d’Étampes, où j’ai commencé mes études—qui se présente à mon esprit. Langlois. Je me suis appelé Langlois. Si les registres de la prévôté du Luxembourg ont été conservés, on retrouverait ce nom:

«Langlois, arrêté rue de Vaugirard, neuf heures du matin, jeudi 25 mai. Interrogé à une heure. Envoyé à la queue.»

J’expliquerai plus loin cette expression: «Envoyé à la queue».

A la cour martiale du Luxembourg, c’était la mort.

ma montre

Ai-je sur moi quelque chose qui puisse me dénoncer? Car on va me fouiller. Je repasse dans ma mémoire le contenu de mes poches. Mes cartes de la Commune, je les ai déchirées avant de sortir de l’hôtel de la rue Cuvier. Je n’ai point d’autres papiers. De ce côté je suis tranquille.

Subitement, je sens comme un fer rouge me brûler la gorge.

—Ma montre!... ma montre de cuivre!... Dans ma poche de gilet!... C’est toi qui vas me dénoncer, montre de malheur...

Il y a huit jours, j’ai acheté une montre, une pauvre montre de cuivre doré, qui m’a coûté la modique somme de neuf francs.

Sur le boîtier, j’ai gravé à la pointe du canif mon nom, mon adresse, et, à côté, cette mention terrible: rédacteur duPère Duchêne. Au-dessous, unVive la Commune, foutre!... C’est ma condamnation certaine.

Qui me délivrera de cette montre?

Comme je l’arracherais avec joie de mon gousset! Comme je l’écraserais sous mes pieds! Comme je la pilerais en mille morceaux!

Mais, je suis pris entre mes deux gendarmes... Prisonnier. Réduit à l’immobilité... Allez donc mettre la main à la poche, tirer cette montre? Où la jeter? On la ramasserait. On lirait l’inscription dénonciatrice.

Et cependant, j’étire lentement mon bras... Je le glisse jusqu’à ma poche... Je saisis la montre, que je serre dans ma main... Je passe le bras derrière le dos... Je l’allonge jusqu’à la banquette... Et, avec un battement decœur, lentement, silencieusement, j’ouvre la main... La montre s’échappe... Elle est tombée... Moi seul ai entendu un petit bruit sec... Personne n’a sourcillé autour de moi...

Oh! la brave, l’excellente montre, que je maudissais tout à l’heure! Elle ne m’en a pas voulu d’avoir bossué peut-être sa coquille dorée...

Je suis tout joyeux de cette délivrance. Je n’ai plus rien dans mes poches. Ah! maintenant, il peut venir, le grand prévôt! je lui dirai que je suis M. Langlois, un brave jeune homme d’étudiant, qui n’a mis un brassard à la croix rouge de Genève que pour marcher plus tranquillement dans la rue, et qui n’est pas, mais pas du tout de la Commune...

Je me suis demandé souvent, et je me demande encore, en contant cet épisode de mon passage à la cour martiale, qui peut bien avoir trouvé ma montre. Qu’il me la rapporte, celui-là, s’il l’a encore. Je lui promets une honnête récompense.

le Socialisme

Ma victoire devait vite avoir son revers.

J’avais à peine reconquis un instant de repos et de confiance, que je fus rappelé au sentiment de la réalité par l’entrée d’un groupe, soldats, policiers, prisonniers, qui fit bruyamment irruption dans la salle.

Je comptai une demi-douzaine d’infortunés que l’on venait très probablement de rafler dans une perquisition. Je les vois encore devant moi. L’un, un grand diable, avait un pantalon de garde national. Il était en bras de chemise. Sa figure, creusée de fatigue, disait assez qu’il s’était battu, qu’il était rentré au logis et, là, qu’il avait été pris, dénoncé probablement par un voisin. Deux jeunes gens, deux femmes, l’une d’elles avec un enfant dans les bras.

Ils allèrent se ranger contre la muraille.

Les deux hommes de police jetèrent à terre un énorme paquet, qu’ils se mirent en devoir d’ouvrir. J’en vis s’échapperdes livres. Je retrouve dans mes notes, transcrites dès que j’eus mis le pied sur la terre hospitalière, le nom d’un de ces livres qui roula près de moi:Le Socialisme, par Th. Besnard, rédacteur duSiècle.[8]

L’un des agents l’avait ramassé, ce livre. Et il jetait des regards furibonds sur les deux jeunes gens chez lesquels ce livre avait été saisi.

Le Socialisme!

Un livre bien inoffensif, mais dont le titre accusateur conduisit peut-être jusqu’à la fusillade les deux prisonniers.

un prêtre

Un lieutenant venait d’entrer. Et, avec lui, un prêtre. Un aumônier.

Je n’oublierai jamais ce prêtre. Un grand vieillard au mince profil, au nez busqué, à la chevelure longue et bouclée, grisonnante. Ses yeux brillaient, enfoncés sous l’arcade saillante. Une large croix de la Légion d’honneur épinglée à la soutane.

L’homme de police alla vers lui:

—Monsieur l’aumônier, vous voudriez peut-être voir M. le prévôt. Il déjeune à deux pas, au restaurant Foyot.

—Ah! dit le prêtre.

Et il allait retourner en arrière, tranquille et dur, cet aumônier du Luxembourg, quand l’homme de police, qui venait de fouiller dans l’un des paquets éventrés au milieu de la salle, en tira une arme, une de ces armes baroques que les affolés de patriotisme fabriquaient sous le siège, sorte de gigantesque hameçon, forgé dans une baïonnette, dont les crocs pointus faisaient frissonner et rire en même temps...

—Ah! monsieur l’aumônier, monsieur l’aumônier, crial’homme en brandissant l’hameçon, les salauds, voilà ce qu’ils voulaient cependant nous foutre dans le ventre!

Le prêtre eut un sourire. Approbation ou dédain de la grotesque sortie du mouchard imbécile. Il sortit... Je le vis qui traversait la cour...

le prévôt

La petite salle retomba dans le silence, coupé çà et là par les éclats de rires et les jurons des hommes de police. De temps à autre, un prisonnier arrivait, et s’asseyait, à la file, sur une des banquettes. Des détonations éclataient. Une porte à deux battants s’entr’ouvrit. Je prêtai l’oreille. Des appels, des protestations, des sanglots... La porte se referma.

Une des deux femmes qui, depuis une heure, étaient accroupies dans un coin, se leva, voulut parler. Que dit-elle? Je ne pus rien entendre. Elle suppliait. L’homme de police la repoussa. Je crois qu’elle demandait de l’eau. Elle retourna à la place qu’elle avait quittée, s’assit de nouveau à terre, et, déboutonnant son corsage, offrit le sein à son enfant. L’enfant se mit à téter en silence, sans un cri, heureux dans cet enfer.

Midi. Les douze coups de l’horloge du Luxembourg se détachent. Je songe à ma montre. J’ai envie de la ramasser, de voir si elle est à l’heure. Cela me donne un éclair de gaieté. Vrai, je les ai bien foutus dedans, mes deux bons gendarmes. Ils sommeillent, du reste, et je sens autour de moi flotter un nuage, une vapeur d’eau-de-vie.

Deux hommes passent. L’un d’eux, une serviette en cuir sous le bras, a des manchettes de lustrine noire, comme un soigneux employé. Ils ouvrent une porte. J’entrevois une table, des chaises, les fenêtres grillées qui donnent sur la rue de Vaugirard.

Dans la cour, un grand remuement se fait. Les officiers s’agitent. Au milieu d’eux, un officier supérieur. Un général. Jele reconnais d’après sa photographie, en montre à toutes les devantures, sous le siège. C’est le général de Cissey.[9]Gras, court, les cheveux gris en brosse, il sangle son ceinturon, et, se retournant, fait un signe de la main à un groupe qui franchit le seuil.

En tête de ce groupe, un officier, qui me semble être un officier de gendarmerie. Il salue du geste le général.

Quatre hommes viennent le rejoindre, et l’entourent, l’arme au bras. Le groupe se dirige vers notre salle.

Dès qu’il est en vue, hommes de police et gendarmes se lèvent, comme soulevés par un ressort.

—Allons! Debout! crie l’un d’eux en jetant sur nous un regard furibond. Debout!

Et comme je reste coiffé de mon chapeau rond:

—Et nu-tête, tas de crapules! Allons, nu-tête, nom de Dieu! C’est monsieur le prévôt!

sur deux rangs

Le prévôt passa, tête haute, le cigare aux lèvres. Instinctivement, tous les yeux se tournèrent vers lui. Les têtes, affaissées sur la poitrine, s’étaient relevées brusquement. J’eus le temps de voir les regards effarés de ceux qui, en même temps que moi, avaient été poussés à l’abattoir.

Un bruit de baïonnettes. Une douzaine de lignards entrent en se bousculant. Ils font la haie devant la porte de ce que je sais désormais être la salle du jugement.

—Et vous, cria une voix qui était toujours celle de mon homme au brassard,—avancez.

Je vis se diriger, vers la haie des soldats, deux ou trois de mes compagnons. Je les suivis. J’étais à la deuxième étape de cette journée maudite.

Le bras appuyé sur leur arme, indifférents, les soldats nous regardaient l’un après l’autre. A... était près de moi.Nous avions tous deux conservé nos brassards blancs à croix rouge.

—Tu sais, me dit tout bas A..., nous sommes médecins... étudiants. Je dirai les noms de mes professeurs, si l’on voulait aller aux renseignements.

—Oui répondis-je, mais moi... Je ne suis pas étudiant en médecine... Tes professeurs ne me connaîtront pas...

Et je sentis que l’espérance s’envolait. Cet officier de gendarmerie devant qui j’allais passer n’avait pas l’air d’un imbécile. Il verrait bien tout de suite que je ne suis ni médecin, ni même étudiant en médecine... Et alors? Alors?

Les soldats avaient fait demi-tour. Ils se dirigeaient avec nous vers la salle du jugement.

Quelques pas encore, et j’allais être en face du tribunal.


Back to IndexNext