LA COLONNEsurvivants d’Austerlitz
survivants d’Austerlitz
Mardi 16 mai 1871. Nous avons déjeuné, Vermersch et moi, à côté du journal, chez un petit marchand de vin où nous allons parfois avec Pyat, à l’entrée de la partie étranglée de la rue du Croissant.
—Allons à la place Vendôme, dis-je à Vermersch. Protot nous donnera bien un coin de balcon au ministère.
A peine avons-nous fait quelques pas rue Montmartre, que nous rencontrons Courbet. Nous le connaissons tous deux. Les joyeuses soirées chez Laveur, à la brasserie Suisse, chez Andler! La brasserie Suisse de la rue de l’École-de-Médecine a depuis longtemps disparu. La brasserie Andler, rue Hautefeuille, disparue aussi. Disparue la dernière, l’ancienne pension Laveur de la rue des Poitevins.[201]
Sanglé dans sa vaste redingote bleue, Courbet nous accoste.
—Tu viens place Vendôme? lui dit Vermersch.
Courbet ne répond pas. Il nous semble qu’une inquiétude assombrit son visage. Brusquement, il sort de sa poche une liasse de papiers de tous formats et de toutes couleurs. Il nous entraîne vers un coin isolé de la rue, et, nous mettant sous le nez une des lettres qu’il tient à la main:
—Lisez cela... Mais lisez cela...
A peine ai-je jeté les yeux sur la lettre que nous présentait Courbet, qu’une folle envie de rire me saisit...
—Tu ris, toi, petit... me lance Courbet tout sérieux.
Ah! si je ne ris pas à gorge déployée, c’est que je me pince les lèvres à les faire saigner. A côté de moi, je vois le nez en trompette de Vermersch qui rougit de rigolade. A la fin, je n’y tiens plus, et nous nous en donnons tous deux à cœur joie.
La lettre que nous montre Courbet est une de ces missives idiotes qu’on est exposé à recevoir aux jours de lutte semblable à celle au milieu de laquelle nous vivons tous. Le correspondant imbécile, ou simplement fumiste, menace Courbet de toutes les foudres de l’univers, si la colonne tombe.
—Le jour où «mon vieil empereur» tombera, écrit-il ou à peu près, le fil de tes jours sera tranché, misérable vandale... etc.
Courbet nous en montre ainsi un paquet. Sur l’une, on menace de le poignarder, la nuit, lorsqu’il rentrera seul chez lui. Sur une autre, on le jettera à la Seine quand il passera les ponts—il demeure sur la rive gauche. Une troisième lui prédit la mort à table par le poison, etc. Et ce sont des signatures cocasses, des poignards en croix, des «vieux soldats de Napoléon Ier», des «survivants de la Grande Armée», qui jurent de venger le vainqueur d’Austerlitz sur la peau du pauvre grand artiste.
Nous rassurons de notre mieux Courbet.
—Veux-tu que nous te fassions accompagner par un piquet desEnfants du Père Duchêne? lui disons-nous. Ce sont des lascars qui n’ont pas froid aux yeux, et qui se foutent un peu de tes vieux grenadiers...
Courbet finit par rire avec nous. Il est complètement rassuré quand nous arrivons place de l’Opéra.
place Vendôme
Une foule énorme emplit la rue de la Paix. Droite dans le ciel d’une pureté superbe—un ciel de Floréal—la colonne se dresse. Le drapeau rouge, fixé à la balustrade, caressemollement la face de César. Un triple cordage pend du sommet, se rattachant au cabestan qui, tout à l’heure, va tourner et attirer à lui le monument.
Un grondement s’élève de la foule. Est-ce déjà la dernière heure de la colonne?
—Filons vite, me dit Vermersch. On dirait que ça remue!
Pas à pas nous avançons à travers la masse humaine. Nous écoutons ce que disent nos voisins. Peu de gens récriminent. La note dominante est la crainte de voir s’effondrer quelque chose.
—Ça va crever l’égout de la rue de la Paix!
—Si ça démolissait les maisons de la place!
De la colonne, de Napoléon, de la Grande Armée, d’Austerlitz, rien.
Les boutiques sont fermées. Collées sur les carreaux, de longues bandes de papier en croix, pour amortir les vibrations.
Enfin, nous arrivons à la barricade qui ferme la place. Nous présentons nos cartes à la sentinelle.[202]J’examine à mon aise le cabestan, retenu au sol par une ancre, et les deux poulies sur lesquelles s’enroulent les cordages fixés au sommet.
Quant à la colonne elle-même, j’ai grimpé la veille encore sur son piédestal. Le projet des entrepreneurs de la démolition est fort simple. La colonne coupée «en sifflet» au ras du fût, du côté de la rue de la Paix, a été sciée du côté opposé. L’entaille et la partie sciée représentent, à peu de chose près, l’épaisseur du tube de pierre—et non de bronze, le bronze ne formant qu’un mince revêtement. Par la manœuvre du cabestan, la colonne doit céder à sa base, et tomber sur le lit de fascines et de fumier qui a été préparé au-dessous d’elle. La colonne, n’ayant que trente-quatre mètres de hauteur, ne peut, renversée, atteindre l’entrée de la rue de la Paix.
La barricade traversée, nous nous dirigeons vers le ministère de la justice. Nous avons là nos meilleurs amis. Chaque matin, à peu près, j’y vais déjeuner. Le couvert est mis dans la salle du premier étage qui s’éclaire sur la place. Accrochée à l’un des panneaux, une toile de Daubigny,[203]un champ d’épis mûrs que sape une belle fille, avec un ciel très bas et un bouquet d’arbres.
—Un beau jour, je roulerai ce Daubigny, et je l’emporterai, disais-je en riant à Protot, qui présidait la table.
César écroulé
Il y a foule dans la grande salle du ministère. Le balcon est déjà tout occupé. Par les fenêtres, largement ouvertes, la place apparaît, grouillante d’uniformes. Le soleil brûle les pavés. Debout, appuyé contre la grille de la colonne, un jeune commandant d’un des multiples bataillons deVengeurs, deDéfenseurs, ou deTurcos. Pantalon rouge, képi rouge, vareuse rouge, sur laquelle scintillent une triple rangée d’aiguillettes d’or.
Aux angles de la place, des musiques, dont les cuivres étincellent.
Au-dessous de nous, cinq ou six membres de la Commune. Miot, avec sa haute taille et sa longue barbe blanche. Ferré, tout petit, le masque envahi par la barbe noire, le nez busqué, deux yeux noirs, noirs, très doux, qui brillent cependant, derrière le lorgnon, d’une flamme étrange.
Sur le piédestal de la colonne, une demi-douzaine d’hommes, causant avec animation, interrogeant du regard l’écorchure du fût.
—Encore quelques coups de scie, commande l’un d’eux.
Et la scie recommence à entamer la pierre. Un léger nuage blanc s’échappe.
—Ça va bien... On peut tirer...
Trois heures et demie.
On tire.
Crac... Le cabestan cède. Les cordes se détendent...
Murmures de déception. On dit qu’il y a des blessés...
On va chercher d’autres poulies... Une grande heure d’attente.
Et l’on roule, dans un coin de la place, à l’abri, la lunette de l’astronome en plein vent, oubliée là, et qui allait être écrasée, elle aussi, bien innocente cependant.[204]
Cinq heures un quart. Sur le piédestal, des hommes enfoncent des coins dans la blessure, au pied du fût. Le monstre résiste. Les musiques, pour faire prendre patience à la foule, jouent laMarseillaise. La rue de Castiglione, la rue de la Paix, sont pleines de têtes qu’on aperçoit, grouillantes, derrière les barricades.
Les musiques se taisent brusquement. Un officier paraît là-haut, sur la plate-forme. Il enlève le drapeau rouge, qu’il remplace par un tricolore.
Un frisson court dans mes veines. Il me semble voir osciller la colonne.
L’officier a disparu. Il descend l’escalier.
Si, à cette minute, elle tombait avec lui!
Mais le voici.
Je pousse comme un soupir de soulagement. Quelle folie m’a traversé la cervelle! Ah! elle est encore solide. Pour sûr, le câble va encore une fois se tendre en vain...
Devant mes yeux passe subitement comme le battement d’aile d’un oiseau gigantesque... Un zigzag monstrueux... Ah! je ne l’oublierai jamais, cette ombre colossale qui traversa ma prunelle!...
Blouf!...
Un nuage de poussière...
Tout est fini...
La colonne est à terre, ouverte, ses entrailles de pierres au vent... César est couché sur le dos, décapité. La tête, couronnée de lauriers, a roulé, tel un potiron, jusqu’à la bordure du trottoir.[205]
quatre ans après
Un jour de mai 1875, j’étais allé voir Élisée Reclus[206]à Vevey. Le savant m’avait retenu à sa table. Les déjeuners ne se prolongeaient guère chez lui. Une demi-heure de causerie rapide. Une bonne poignée de main, et au large. Dans la salle du bas on bûchait ferme. LaGéographie universelle, dont les deux premiers volumes seuls étaient publiés, réclamait tous les instants du proscrit.
Dans la rue, je croise mon ami Slom, ancien secrétaire de Rigault.
—Viens-tu avec moi à la Tour de Peilz? me dit Slom en m’abordant. Nous irons prendre Courbet et nous passerons la journée ensemble.
Nous filons sur la Tour de Peilz, où s’est réfugié le grand artiste, que poursuivent à Paris des haines féroces.[207]
—Ohé! déboulonneur! lui crie Slom dès que nous eûmes passé la porte du jardin de la petite maison de la Tour de Peilz.
Courbet ne se retourne pas. Il se contente de jeter dans le silence de la belle après-midi son large rire.
Nous voyons émerger, à travers les feuilles, un vaste dos, autour duquel bouffe une chemise découverte sur un cou de taureau. Courbet peint, la pipe à la bouche, assis sur un tabouret, en face du lac. Deux ou trois amis sont là.
—Déboulonneur! déboulonneur! Quelle bonne blague! Eh bien! oui, j’ai demandé qu’on la déboulonne. Vous entendez: dé-bou-lon-ner. Et non pas la foutre à bas. La déboulonner!
Courbet faisait ici allusion à la pétition qu’il adressait, le 14 septembre 1870, au gouvernement de la Défense nationale, émettant le vœu—nous tenons à reproduire intégralement ce texte—que le gouvernement de la Défense nationale veuille bien l’autoriser «à déboulonner la colonne, ou qu’il veuille bien lui-même en prendre l’initiative, en chargeant de ce soin l’administration du Musée d’artillerie, et en faisant transporter les matériaux à l’hôtel de la Monnaie».[208]
—La déboulonner! continue Courbet. Est-ce que vous ne croyiez pas alors comme moi, et comme tout le monde, que lacolonne n’était qu’un gigantesque tuyau de bronze? On nous avait tant vanté les douze cents canons d’Austerlitz! Ah! bien oui! tout en bronze! Vous l’avez bien vue, quand elle a été par terre. Il n’y en avait pas l’épaisseur d’un ongle. A tel point que les nez des grenadiers laissaient percer la pierre. Douze cents canons pour une méchante feuille de métal!
Et Courbet, après un moment de silence, nous raconte une histoire étrange, que je regrette de n’avoir point notée à temps, afin d’en retrouver aujourd’hui les détails exacts avec chiffres et dates.
—Leur colonne! nous disait-il en s’animant. Eh bien! moi, je voulais la reconstruire... Et mieux qu’ils ne l’ont fait, et moins cher. J’en avais bien le droit, puisque je la paye tout seul. Car je la paye avec mes tableaux, qu’ils séquestrent et vendent. Avant de venir ici, après que l’on m’eut notifié ma première saisie, je suis allé au ministère, et j’ai offert de refaire la colonne sur les plans qui me seraient fournis. On m’a renvoyé aux entrepreneurs.
L’histoire devenait intéressante.
—J’avais fait un devis, continuait l’artiste. Mais quand ils me montrèrent ce qu’ils avaient dépensé pour les seuls échafaudages, mon chiffre était déjà dépassé. Je les quittai, et je retournai raconter cela au ministre. Aujourd’hui, c’est fini...