LA RUE HAXO

LA RUE HAXO(Vendredi 26 Mai)préparatifs

(Vendredi 26 Mai)

préparatifs

Jecker venait de tomber, quand deux hommes, attirés par les coups de feu, arrivèrent en courant.

L’un de ces hommes était Émile Gois, président de la cour martiale qui avait siégé rue Sedaine, lors du jugement du capitaine de Beaufort.

Gois était en uniforme de colonel fédéré, sabre au côté, revolver à la ceinture. L’autre officier, C..., en vareuse de fédéré et képi de capitaine.

—Nous étions à côté, chez un marchand de vins des Partants, en train de manger un morceau. Nous avons entendu les détonations...

Et, fixant le cadavre:

—Qui est-ce? Un mouchard? demanda Gois.

—C’est Jecker.

—Jecker!... Où l’avez-vous été prendre?

—A la Roquette.

Gois sembla réfléchir...

—Ah! à la Roquette...

Puis brusquement:

—Mais, si nous allions en chercher d’autres, à la Roquette!... Des curés... Des gendarmes...[91]

Personne ne répondit.

Gois poursuivit:

—Nous prendrions avec nous une compagnie d’Enfants Perdus... Ça y est-il?... Et puis, j’ai aussi mon peloton d’exécution.

Ce que Gois appelait son peloton d’exécution, était une compagnie, formée par lui, composée d’hommes choisis, triés parmi les plus violents et destinés à exécuter les sentences de la cour martiale qu’il présidait. Ces hommes portaient au képi une large bande rouge.

Les Enfants Perdus, placés sous les ordres d’Eudes, se reconnaissaient à leur costume vert foncé, pantalon à la zouave du même ton, serré au bas dans des guêtres de cuir. Comme coiffure, un chapeau mou, dit garibaldien, et plume de coq.

—Il faut aller demander l’avis d’Eudes, dit quelqu’un. Il doit être au secteur.

Le «secteur» était rue Haxo, au numéro 81, en face de la rue des Tourelles, à quelques cents mètres des fortifications, tout en haut de Belleville. Pendant les six mois du siège, un petit pavillon y avait servi de bureau au général Callier.[92]

Nombre d’officiers fédérés, C..., entre autres, étaient venus au rapport dans la salle basse de cette bicoque grise, sur le bord d’un grand jardin tout en arbres et en friche.[93]

A ce secteur, s’étaient donné rendez-vous, ce vendredi 26 mai, divers membres de la Commune et du Comité central.

Rue Haxo, Eudes écouta ce que lui dirent Gois et G..., l’un des cinq de Jecker, qui l’avait accompagné. Mais quand Gois demanda à Eudes ses Enfants Perdus, ce dernier eut une hésitation:

—Vois s’ils veulent venir avec toi! dit-il à Gois, mais, pour moi, je ne leur donne aucun ordre.

Gois ne se découragea pas pour cela. Il quitta Eudes, racola, avec G..., une vingtaine d’Enfants Perdus, trouva, dans la foule des combattants en déroute, une dizaine d’hommes de son peloton d’exécution, et, accompagné de cette escorte, une trentaine d’hommes en tout, il redescendit avec G... vers le Père-Lachaise et la Roquette, où l’attendaient depuis de longues heures ses compagnons.

il m’en faut cinquante

Ces préparatifs avaient pris toute la matinée. Il était déjà deux heures quand les cinq exécuteurs de Jecker, Gois, C... et leur troupe armée, se présentèrent à la prison.

La scène du matin se renouvela.

A François, qui se présenta, Gois dit brusquement:

—Nous venons chercher les otages!

—Tu as un ordre? interrogea François. Je ne te livrerai personne sans ordre. C’est déjà assez de Jecker. Qu’en avez vous fait?

M... et G... tirèrent leurs revolvers, qu’ils mirent encore une fois sur la gorge de François.

—Allons! dit Gois, donne les listes...

Et il ajouta, fixant François immobile:

—Et cette fois, il m’en faut cinquante!

François eut un sursaut d’épouvante.

—D’abord les curés, reprit Gois, sans lever les yeux des listes qu’on avait apportées. Et, écrivant sur une feuille volante les noms qu’il choisissait... les Jésuites... ceux dePicpus... Maintenant les gardes de Paris... Et puis, avant tout, les quatre mouchards...

François avait relevé la tête.

—Oui, reprit Gois... Ah! je sais bien que tu voudrais en sauver un... Mais, sois tranquille, j’ai l’œil dessus...

Et, ce disant, Gois tenait son regard, fixe et dur, attaché à une table, derrière laquelle, assis, écroulé, cherchant à dissimuler son visage, était un homme, l’un des quatre...

Cet homme s’appelait Greffe. Il était ami de François.

—Ajoute donc à la liste, dit Gois à François, les quatre noms que tu connais bien: Largillière, Ruault, Greffe et Dereste.

—Greffe! s’exclama François. Mais pourquoi lui!

—Tu me le demandes!... Prends garde à toi!... Je sais que tu l’as déjà fait fuir. Mais cette fois, il n’échappera plus... Assez de paroles. Fais descendre tout cela.

—Mais, objecta encore François, où les conduis-tu?

—Que t’importe! Allons! fais vite copier la liste. Et en marche!

La liste recopiée au greffe, Gois la parcourut, la confronta avec celle qu’il avait dressée, compta encore une fois les noms. Un quart d’heure après, les otages voués à la mort étaient réunis dans le préau central.

Trente-six gardes de Paris, la plupart faits prisonniers au 18 Mars, dix prêtres et réguliers, quatre civils.[94]Plusieurs tête nue. Quelques-uns, qui croyaient à un simple changement de prison, portaient à la main leurs hardes nouées dans un foulard.

Un gardien fit l’appel. Les cinquante prisonniers, sur un ordre bref de Gois, se dirigèrent vers l’entrée de la prison. Placés sur les deux côtés de l’allée d’arbres où se trouvaient, avant leur enlèvement, les cinq pierres de la guillotine,[95]les Enfants Perdus attendaient, armes chargées.

Le cortège, qu’avait entouré, dès la sortie, une foule menaçante, prit la direction du Père-Lachaise.

—Où allez-vous? criait-on à ceux qui avaient pris la tête de la colonne.

—A Belleville!

conversation à la prison

Il s’en était fallu de peu que la Roquette vît se renouveler la scène tragique du mercredi.

Pendant que les gardiens faisaient l’appel des victimes, Gois et ses compagnons discutaient dans la cour.

—Où allons-nous les conduire? dit l’un d’eux.

Personne n’y avait encore songé.

Celui qui venait de poser cette question continua:

—Je serais d’avis que l’on se débarrassât des curés tout de suite...

—Que veux-tu dire?

—Je dis qu’il faut fusiller les curés ici, ainsi que les quatre de la police...

—Pourquoi?

—Parce qu’ils nous gêneront plutôt quand nous serons dehors... Nous pouvons dire à la foule qui va nous entourer, que les militaires—les gardes de Paris—que nous escortons sont des prisonniers faits à l’armée de Versailles... Cela pourra produire quelque impression sur les combattants, leur faire croire que nous sommes vainqueurs, ou tout au moinsque notre cause n’est point perdue... En ce moment, tout le monde croit à la déroute... Je vous dis que l’on peut ainsi donner du courage à ceux qui désespèrent... Si vous êtes de mon avis, vous voyez bien qu’il ne faut pas emmener les curés, ni les mouchards... Nous allons en finir avec eux ici même, avant de quitter la prison.

Les autres écoutaient sans mot dire.

—Bah! dit Gois, il vaut bien mieux leur régler leur compte ensemble.

Quelques minutes après, on se dirigeait vers le Père-Lachaise et Belleville.

les quatre otages civils

Les quarante-six otages, prêtres et militaires, vont périr, emportés dans la tempête révolutionnaire, victimes anonymes qu’aucune haine personnelle ne poursuit. Il n’en est pas de même des quatre otages civils, de trois d’entre eux du moins.

Pendant tout le trajet, de la prison au mur contre lequel ils seront adossés, on ne les quittera pas un seul instant du regard. C’est le revolver braqué sur la tempe qu’ils seront accompagnés. Quand les derniers coups de feu auront éclaté, on fouillera le bloc sanglant pour s’assurer qu’ils sont bien là et que pas un n’a échappé.

Quels étaient ces hommes? Pourquoi cette haine implacable?

Pour ceux qui les menaient à la mort, le crime des quatre otages civils était d’appartenir à la police, avec cette circonstance, particulièrement aggravante pour trois d’entre eux, Largillière, Ruault et Greffe, qu’ils étaient accusés d’avoir trahi leurs compagnons de luttes politiques en s’enrôlant parmi les agents de la police impériale.

On n’avait certes aucune trahison à reprocher à l’officier de paix Dereste. Son crime était «d’avoir fait son devoir». Il avait été mêlé à toutes les affaires politiques de la fin del’Empire. Secrétaire du fameux chef de la police secrète, Lagrange. C’est pour cela seul qu’il avait été choisi.

Largillière, vieux combattant de 1848, avait été, pour sa participation à l’insurrection de Juin, condamné aux travaux forcés. Il fut gracié. Il figura parmi les accusés du procès de la Renaissance (décembre 1866-janvier 1867) à côté de cette jeunesse qui devait, pour une bonne part, être de la Commune.

Ruault parut dans le procès dit de l’Opéra-Comique.[96]Il était lié avec Delescluze. Un de ceux qui l’avaient connu et estimé, et qui était bien loin de se douter de la vérité, Ranc, pleura, m’a-t-on dit, quand il apprit la terrible accusation qui pesait sur Ruault.

Greffe avait, dès 1861, inauguré, avec quelques jeunes, la campagne des enterrements civils. Il était le plus ardent et il amenait chaque jour de nouvelles recrues. Protot,[97]qui en était alors à ses premières armes, me disait tout récemment encore ses impressions sur Greffe, comment, sous couleur de faire des néophytes, il avait entouré, cerné de gens suspects ses jeunes amis.

Comment fut connue la trahison de ces trois hommes, comment ils furent arrêtés et écroués à Mazas, Émile Giffault, quijoua à la Préfecture de police, près de Raoul Rigault, un rôle de confiance, et qui fut chargé de s’assurer de Largillière et de Ruault, me l’a raconté. Voici son récit, dans ses curieux et poignants détails.

Largillière, Ruault et Greffe

Dans le courant d’avril 1871, Émile Giffault songea à examiner de nouveau (des recherches avaient déjà été faites après le 4 Septembre) les papiers trouvés dans le cabinet du chef de la police secrète impériale, Lagrange.

Le cabinet de Lagrange était situé dans les vieux bâtiments, assez loin du bureau du délégué de la Commune.

Lorsque Giffault pénétra dans le cabinet de Lagrange, le foyer de la cheminée était encore plein de papiers presque entièrement consumés, qui étaient les fameuses fiches au moyen desquelles il était possible de retrouver les noms des agents. Le casier A. S. (Agents Secrets) était entièrement vide. Lagrange avait garé son monde.

On ouvrit les autres casiers. Nombre de pièces sans importance y étaient entassées en désordre, comme si on les eût replacées après avoir fait un tri des plus précieuses. Le tout fut porté au cabinet de Raoul Rigault.

Quand on les dépouilla, on trouva plusieurs lettres où l’on crut reconnaître l’écriture de Largillière. L’une d’elles était une demande d’argent, adressée à Lagrange.

Rigault signa immédiatement un mandat d’amener.

Mais où rencontrer Largillière? Aucune nouvelle de lui depuis le 4 Septembre. On savait seulement qu’il habitait Belleville.

On eut l’idée de chercher sur les états de la garde nationale, qui révélèrent son inscription dans une compagnie sédentaire du 47ebataillon. La compagnie était de garde au ministère des finances.

Lorsque Giffault, chargé d’arrêter Largillière, entra dans le poste du ministère, il vit Largillière, qu’il connaissaitpour l’avoir souvent rencontré dans les réunions de l’Empire, étendu sur un lit de camp, fumant tranquillement sa pipe.

Giffault fit un signe. Largillière se leva. Les deux hommes sortirent.

—Rigault te demande à la préfecture.

Largillière avait pâli.

—Pourquoi?

—Un renseignement.

Deux agents en bourgeois s’étaient approchés. Largillière comprit.

—Encore des calomnies! s’écria-t-il. Je sais que j’ai des ennemis qui ont déjà voulu faire croire que j’étais de la police.

Giffault ne répondit pas.

Une voiture stationnait. Largillière y monta avec Giffault et un agent. L’autre sur le siège.

Pas une parole ne fut échangée pendant le trajet.

Arrivés à la préfecture, tous quatre montèrent au cabinet de Rigault.

Rigault était assis devant son bureau, la lettre de Largillière ouverte.

—Tiens, lis, dit Rigault au prisonnier. C’est bien ton écriture...

Largillière ne trouva pas une parole. Il était livide.

Sur un geste de Rigault, quatre gardes l’entourèrent. Un secrétaire timbra l’ordre d’écrou, tout prêt. Largillière fut conduit au Dépôt, et ensuite à Mazas, d’où il ne sortit que pour être transféré, avec les autres otages, le lundi 22 mai, à la Roquette.

En même temps que la lettre de Largillière, les dossiers de Lagrange avaient livré des papiers qui semblaient tout aussi compromettants pour Ruault.[98]

Un mandat d’amener fut lancé contre ce dernier. Giffault fut encore chargé de l’exécuter.

Ruault habitait Montmartre. On le retrouva comme on avait retrouvé Largillière. Il était inscrit, malgré son âge, dans un bataillon de marche, détaché à Clichy.

Lorsque Giffault le rejoignit, après s’être muni de nouveaux renseignements à l’état-major de la place, Ruault était à la barricade d’Asnières, proche de l’imprimerie Paul Dupont, le long du chemin de fer.

Ruault était étendu derrière les pavés.

Inexplicable énigme! Cet homme, qui a trahi les siens, se bat et ne craint pas d’exposer sa vie aux postes les plus périlleux!

A la préfecture, ce fut en présence de Regnard[99]que se trouva Ruault.

Regnard prit une des pièces, non signées, que l’on supposait avoir été écrites par Ruault. Il la tendit à Ruault qui resta silencieux, se contentant de hausser les épaules.

On mit devant Ruault une feuille de papier blanc, et on lui dit d’écrire quelques lignes.

Ruault se mit à pleurer. Regnard abrégea la pénible scène. Da Costa signa l’ordre d’écrou.

Greffe avait été arrêté dans une circonstance tout au moins singulière. Il suivait l’enterrement d’un fédéré au Père-Lachaise, une pensée à la boutonnière—la Libre Pensée—quand il fut reconnu, conduit à la Préfecture de police et ensuite à Mazas.

Quand Greffe fut amené, le 22 mai, à la Roquette, en même temps que Largillière et Ruault, François le prit avec luicomme employé aux écritures, avec le projet de le faire évader. Déjà, à Mazas, il avait pu s’échapper. Fortin, le même qui reçut de Ferré l’ordre de faire fusiller l’archevêque, apprit que Greffe était retourné chez lui. Il alla le reprendre et le réintégra à la prison.

Les suprêmes efforts de François pour sauver Greffe de la mort échouèrent, comme on l’a vu, devant les injonctions menaçantes de Gois.

jusqu’à la mairie de Belleville

A peine les cinquante otages avaient-ils franchi la porte de la Roquette que la foule se répandit en malédictions.

Le cortège n’avait pas fait les premiers pas dans la direction du Père-Lachaise, qu’il fallait déjà protéger les prisonniers contre les femmes qui leur jetaient des immondices.

Quand on tourna le coin du boulevard Ménilmontant, la rage qui couvait dans cette masse désordonnée, combattants en uniforme, femmes affolées, gamins effrayants, dégénéra en furie.

—A mort! A mort! criait-on de toutes parts. A mort les calotins!

Des hommes se faufilent à travers les rangs, cherchant à atteindre les otages et à les frapper.

Ceux qui conduisent les prisonniers s’efforcent en vain de les soustraire aux fureurs de la foule. G... reçoit un coup de trique. M... est frappé d’un coup de crosse de fusil.

Au carrefour Oberkampf, au moment de s’engager dans la chaussée Ménilmontant, le cortège n’est plus qu’une effroyable mêlée, qui roule, emportée dans une clameur de cris et dans un cliquetis d’armes.

Une barricade ferme la route. Elle arrête la foule.

Les quelques Enfants Perdus d’Eudes, une trentaine avec les hommes du peloton de Gois, pris le matin au secteur, cherchent en vain à apaiser les fureurs.

—J’ai bien cru qu’on allait les tuer tous là! me disait l’un de ceux qui les accompagnaient.

Les hommes de la barricade, une compagnie du 74ebataillon, sous les ordres du capitaine Dalivous,[100]s’étaient rangés contre les pavés.

—Peux-tu nous donner des hommes de renfort? demanda Gois au capitaine.

—Je viens avec vous, répond Dalivous.

Grossi d’une vingtaine de gardes et de l’officier, le cortège s’engagea sur la chaussée. Sur toutes les portes, à toutes les fenêtres, des groupes, menaçants ou curieux. De toutes les rues qui s’ouvrent sur la vaste voie, des flots d’hommes, de femmes, d’enfants, viennent allonger la file.

Les clairons qui sont en tête commencent à sonner.

Couvrant les vociférations, ils sonnent à plein cuivre la marche populaire du siège:

Y a la goutte à boire là-bas...Y a la goutte à boire!...

Y a la goutte à boire là-bas...Y a la goutte à boire!...

Y a la goutte à boire là-bas...Y a la goutte à boire!...

En tête, marche Gois, en costume de colonel fédéré, à pied. Ceux qui l’ont accompagné à la Roquette sont en simples gardes, quelques-uns avec des képis galonnés de capitaine ou de lieutenant.

Clavier, le commissaire du douzième, est en vareuse de fédéré, la taille ceinturée de rouge, un képi sans galons sur la tête.

A côté de lui, marche une cantinière, toute jeune, brune.

Viennent ensuite les gardes de Paris, en veston d’uniforme, pantalon de treillis gris et képi. Quelques-uns en casquette.

Les dix prêtres suivent, jésuites ou picpussiens, en soutane.

A la queue, les quatre otages civils. Largillière, gros, de taille moyenne, en capote verte de garde national, celle qu’ilportait quand il a été arrêté au poste du ministère des finances. Ruault, petit, trapu, en pantalon de velours bleu clair, blouse bleue, gilet de laine rouge, son costume de tailleur de pierre. L’officier de paix Dereste, droit, correct, pantalon et paletot noirs.

Près d’eux, surveillant leurs moindres mouvements, l’un de ceux qui les ont pris à la prison, C..., le revolver chargé en main, prêt à faire feu sur celui des quatre qui tenterait de fuir.

—A la mairie! crie une voix en tête.

On était au coin de la rue de Puebla, défoncée par les travaux d’ouverture de la nouvelle rue des Pyrénées.

Une foule épaisse, avertie par les rumeurs et les cris, s’était entassée là.

—A mort! Qu’on les fusille!

Les femmes étaient féroces.

—Cochons! criait l’une d’elles en fixant le groupe des prêtres. Cochons! vous ne séduirez plus nos filles![101]

Par la rue des Rigoles, on arriva à la mairie, alors en face de l’église.

Ranvier[102]était sur le seuil, le fusil sur l’épaule.

Il vit venir de loin le cortège.

—Où les conduisez-vous? dit-il à ceux qui marchaient en tête, dès qu’ils furent arrivés près de lui.

—Au secteur!

Le cortège s’arrêta quelques minutes à peine. Il traversa la place et s’engagea dans la rue de Paris, aujourd’hui la rue de Belleville.

rue de Paris

J’ai retrouvé, dans cette rue de Paris qui vit passer les cinquante otages, un témoin de ces heures farouches.

Une après-midi, je parcourais ces quartiers, à la recherchedes souvenirs des inoubliables jours, quand j’avisai une pauvre boutique de brocanteur, s’ouvrant sur le trottoir étroit, à mi-chemin environ de la rue Haxo.

Dans cette humble boutique, dont la porte grande ouverte laissait voir un amoncellement de vieilles choses, datant peut-être d’un demi-siècle, il me sembla que devait flotter encore, au milieu des paperasses et des détritus, le souffle des terribles jours de la semaine de Mai.

Une femme était sur le seuil.

Qui sait? Jeune, déjà là, avait-elle peut-être vu passer les otages!

—Vous n’avez rien sur le Siège? dis-je, sur la Commune? Des gravures, des insignes...

Et, comme elle m’offrait, dans un carton, des caricatures de l’époque...

—Vous étiez à Paris... du temps de la guerre?

—Ah! oui, monsieur. Et je m’en souviens comme d’hier.

—Et sous la Commune?

—Oui, c’est sous la Commune que je veux dire.

—Alors, vous avez dû voir bien des choses ici. C’est dans cette rue que sont passés les otages fusillés rue Haxo...

La langue de la boutiquière se délia. Je la guidais dans ses souvenirs, l’interrogeant sur un fait douteux, une légende, un racontar, que j’avais l’occasion d’éclaircir.

—Je n’oublierai jamais ce jour, me dit la femme. J’avais en ce temps-là une quinzaine d’années. Je vivais seule ici avec ma mère, veuve... Il était sur les cinq heures du soir quand les otages passèrent devant chez nous. Tout le monde avait fermé portes et volets. On avait, vous le pensez, été averti par des voisins, qui savaient déjà leur arrivée à la mairie... Bientôt, nous entendons une musique infernale. Des clairons, des tambours. Puis de grands cris, et un piétinement comme si un régiment défilait en courant... Déjà, au coin de la rue, on criait: à mort!... Nous entendions, tremblantes, collées derrière nos volets... Et les clairons sonnaient,sonnaient à casser les vitres... Je hasardai un regard en dérangeant les volets. Je les vis à une vingtaine de pas... Ah! monsieur...

La dame s’était tue, sous l’impression du souvenir terrible.

—Il y avait une cantinière, en tête, lui demandai-je, une cantinière à cheval, avec un filet blanc sur sa coiffure? Vous savez... C’est ce qu’on raconte.

La dame reprit, sans répondre à ma question:

—Je vois encore défiler cette troupe, comme si elle était là, devant moi. Les gendarmes étaient en tête. Je voyais les larmes sur leurs joues... Un tout vieux curé. Puis, toute sorte de gens. Des officiers de la Commune. Des hommes avec des costumes que je n’avais jamais vus. Des femmes avec des fusils. Des enfants armés eux aussi. Des femmes qui étaient habillées en hommes, en costume de gardes nationaux...

Je crus le moment propice pour reparler de ma cantinière, la fameuse cantinière à cheval, habillée en zouave, dont parlent tous les récits.

La dame rassembla ses souvenirs.

—Non. Je ne me rappelle pas... Je ne vois personne à cheval... Non... Mais je vois encore, comme je vous vois, un grand diable qui criait: «Rentrez vos têtes ou je tire dessus...» Vous pensez si je fermai le volet que j’avais entr’ouvert... Pendant un quart d’heure j’entendis encore des cris, des sonneries de trompettes... Des gens passaient, courant après le cortège... Le soir, on nous dit qu’ils avaient tous été fusillés à la Cité de Vincennes.

rue Haxo

Quand on arriva rue Haxo, il était six heures.

—En ligne! cria Gois.

Obéissant comme à la parade, les gardes de Paris s’alignèrent en silence. Le premier, dominant les autres de sa haute taille, un brigadier, la médaille militaire épinglée sur la poitrine.

Les otages étaient rangés sur la chaussée, à l’endroit où la rue Haxo, montante depuis la rue de Paris, commence à redescendre vers la rue du Borrégo.

A l’une des fenêtres d’une petite maison, en face de l’entrée du secteur, un groupe d’une demi-douzaine d’hommes, dont deux membres de la Commune, l’écharpe rouge sur leur costume civil.

Piétinant dans la boue, combattants en uniformes, fédérés ou corps francs, des femmes, des enfants grimpés sur les murs, des gardes assis à la porte des cabarets, le fusil entre les jambes. Au milieu, serré dans la foule, un cavalier galonné...

Les otages attendaient.

Un des officiers qui avaient pris, depuis la prison, la tête du cortège, se tourna vers la fenêtre où se tenaient les deux membres de la Commune, et, du sabre nu, fit signe qu’il voulait parler.

A peine avait-il levé son arme, que dans cette foule désordonnée et hurlante, un silence se fit.

Tous les regards se dirigèrent vers la fenêtre.

L’officier parlait.

Il s’adressait à Eudes, qui était là, coiffé du chapeau mou de ses Enfants Perdus.

—Ce sont là, dit l’officier, en se tournant vers la file des prisonniers, les otages que nous sommes allés prendre à la Roquette... Où faut-il les conduire?

—C’est toi qui les as amenés ici, répondit sèchement Eudes, déclinant, comme le matin, l’effroyable responsabilité. Je n’ai aucun ordre à te donner.

—Alors, file à droite. En avant! cria l’officier.

File à droite! C’était l’entrée au secteur.

Un homme alla ouvrir une grille qui donnait accès à une étroite et longue allée.

Une soixantaine de pas et les otages se trouvèrent rassemblés dans un terrain vague, bordé par un bâtiment à unseul étage surmonté d’un clocheton. Au-dessous, un balcon en bois.

A quelques pas, les frondaisons vertes du jardin, et, à travers les feuilles, un haut mur noir.

Cette entrée au secteur ne s’était pas faite sans incidents. Adossé à la grille, un homme d’une taille athlétique se tenait, injuriant, frappant les prisonniers. Le fait m’a été confirmé par Avrial, qui était là.

En même temps que les otages entraient au secteur par l’allée, la foule envahissait le jardin.[103]

Quelque chose lui disait-il, à cette foule exaspérée par la déroute, qu’une vengeance terrible allait lui être offerte, et qu’au pied de ce mur qu’elle regardait depuis l’arrivée du cortège, les otages allaient être massacrés?

le mur

Un quart d’heure avant la fusillade, trois hommes, dont un membre de la Commune, Avrial, et deux journalistes, Lissagaray[104]et Alphonse Humbert[105]se trouvaient dans la salle du premier étage d’un petit cabaret—le cabaret Debêne—au numéro 78 de la rue Haxo, face à l’un des angles du jardin sinistre, le coin de la rue du Borrégo.

L’un d’eux souleva le rideau, vit le jardin plein d’hommes armés.

Dans la rue, les femmes, féroces, hurlaient.

—Taisez-vous, tas de garces—leur criait Édouard Roullier[106], un vieux de Juin et de Décembre—vous nous en ferez peut-être autant demain!

Dès l’arrivée du cortège, les quelques membres de la Communequi se trouvaient rue Haxo avaient tenté de s’opposer au massacre.

Cournet[107]ceint son écharpe rouge, veut parler. On couvre sa voix. On le menace.

Varlin[108]fait des efforts surhumains. Il propose à ses collègues et à quelques amis de se rendre au milieu de la foule, dans le jardin.

—Non, objecte Roullier. Il ne faut pas que l’on puisse dire un jour que les membres de la Commune étaient là.

Appuyé au mur du jardin, Vallès parle dans un groupe. Près de lui, Henry Fortuné,[109]en civil, Alavoine,[110]Arnold.[111]

—Hein! dit Arnold à Alavoine, ce n’est pas pour cela que nous faisions le Comité central!

A ce moment, les otages étaient poussés contre la grille du secteur.

Alavoine se précipite pour barrer l’entrée. Il se heurte à un fédéré à barbe blanche qui, se plaçant devant lui, lui ferme le chemin.

—Voilà huit jours qu’on fusille les nôtres en tas! crie le vieux combattant. Et vous voulez qu’on épargne ces gens-là!

Et, sortant son revolver, il le braque sur Alavoine.

Le spectacle que présente la rue Haxo est terrifiant. Quand les hurlements de la foule s’apaisent, on entend les détonations de la bataille toute proche. Tout près, les fuyards se ruent à la porte de l’enceinte pour tenter de franchir les lignes prussiennes.

Mêlés au sifflement des balles et au déchirement des obus, on distingue—ô dérision—les airs de valse que jouent, à quelque cents mètres du glacis de l’enceinte, les musiques allemandes.

Les otages sont entrés au secteur. Tout effort pour les arracher à la mort serait désormais vain. Il n’y a plus, pour ceux que révolte cette inutile hécatombe, qu’à se rejeter dans la bataille, et à fuir loin du forfait.

Alavoine, qui a reconnu dans les groupes de la rue quelques hommes de son arrondissement, le quatrième, trace à la craie sur le volet d’une boutique les mots: «Quatrième Légion».

Quelques hommes en armes, appartenant aux bataillons du quartier, s’y réunissent et se dirigent vers les barricades qui entourent les Buttes-Chaumont.

Varlin s’était remis à signer des ordres, à délivrer des bons et de l’argent pour les réquisitions, calme en apparence.

Soudain, les coups de feu éclatent.

—Je n’oublierai jamais cette minute poignante, me disait Alphonse Humbert, l’un des trois amis nommés tout à l’heure. Pas un de nous n’osait se lever pour aller à la fenêtre... La patronne du cabaret entra, tenant à la main le plat que nous lui avions commandé pour notre repas, un plat de lapin sauté. Elle s’arrêta, pâle comme une morte. Les larmes mouillaient ses yeux. Elle posa vivement sur la table le plat que ses mains tremblantes ne soutenaient plus. Elle se cacha la figure et se mit à sangloter... Les coups de feu continuaient. Nous restions là, muets, atterrés... Enfin, nous n’entendîmes plus qu’un bruit confus, comme la fuite d’un régiment en déroute... Quand nous sortîmes, la porte du jardin était ouverte. Je m’appuyai contre la clôture en barreaux qui longeait la rue du Borrégo. Les arbustes brisés, le sol piétiné, semblaient avoir été ravagés par un ouragan... Au pied du mur, une masse effrayante, déjà à demi noyée dans l’ombre, qui était le tas de cadavres.

le massacre

Je sus plus tard comment s’était consommé le massacre.

L’un des acteurs du drame, l’un de ceux qui conduisaient le cortège, me détailla, devant le mur même, la scène sanglante.

Debout, à gauche, sur un petit mur bas, à quelques mètres de la haute muraille du fond, le capitaine Dalivous, sabre au clair, interpelle la foule.

Les fusils sont déjà abaissés.

—Attendez! crie Dalivous. Ne tirez pas encore! Attendez mon commandement!

A droite du mur, dans le passage qui relie le jardin à la cour du secteur, on voit, à travers les branches, les pantalons des gardes de Paris et les soutanes des prêtres.

Les militaires sont à quelques pas.

Ils sont dix.

C..., l’un de ceux qui ont dirigé le cortège, est là. Il montre du doigt le mur.

Sans prononcer une parole, les gardes s’avancent, se placent face à la foule, en ligne.

—Face au mur! crie Gois.

—Jamais! crie un maréchal des logis.

Mais la foule a déjà trop attendu. Les fusils sont mis en joue.

Cent coups de feu partent ensemble. Les dix prisonniers s’abaissent.

A peine sont-ils tombés, que dix autres, appelés, poussés, se présentent.

On tire de tous les coins du jardin, au hasard, sans aucun commandement.

La fusillade est si désordonnée que les tireurs sont eux-mêmes blessés. Près de G..., un homme a l’oreille entamée, un autre le pouce emporté.

Un otage, blessé seulement, se relève. Une fusillade l’abat.

—On les tirait comme des lapins! me disait, en face du mur, en me désignant le coin sinistre d’où défilaient les otages, l’un des exécuteurs.

Les prêtres tombèrent après les militaires.

Les quatre civils furent tués les derniers.[112]

Quand tout fut fini, quand le tas ne remua plus, les Enfants Perdus, qui s’étaient placés au premier rang, remirent leurs fusils en bandoulière et quittèrent le jardin.

La besogne était terminée.

La foule redescendit vers la mairie, silencieuse, comme poursuivie déjà par le remords ou la responsabilité de l’effroyable hécatombe.

—J’étais resté l’un des derniers, me dit l’ami qui m’accompagnait, toujours debout sur le petit mur, tout près de Dalivous. J’étais comme cloué sur place. Tout d’un coup, je sautai à bas et ne m’arrêtai que dans la rue... Je jetai un coup d’œil sur mon uniforme. Il était plein de sang, avec des éclats de cervelle.

Je regardai l’ancien combattant.

—Vous n’y pensez pas, parfois? lui dis-je.

—Pourquoi!... Ce n’est pas un crime... Un acte de justice révolutionnaire, comme à l’Abbaye...

le compte des morts

Deux hommes étaient restés dans l’enclos désert, Gois et l’autre officier, C...

Le jour commençait à s’assombrir. Le ciel était pluvieux.

—Plus personne! dit Gois. Ah! ils ont peur, maintenant, les lâches! Pas un n’oserait rentrer ici.

Le spectacle était bien fait pour terrifier.

Ce tas de morts, au bas du mur, dans la terre rougie!

Gois sortit de sa poche un papier plié qu’il ouvrit lentement, et qu’il déposa sur le rebord du petit mur.

C’était la liste des cinquante otages qu’il avait pris à la Roquette.[113]

Les deux officiers s’approchèrent du tas des morts, les soulevèrent, comme s’ils cherchaient à les reconnaître, à les identifier.

—Nous cherchions les trois mouchards, me disait C... Ils étaient bien là! Nous reconnûmes aussi le grand brigadier, mutilé, l’œil sorti de l’orbite... Ma parole, il avait été brave, et c’est le seul que j’aurais voulu voir s’échapper!

Lorsque les morts furent étendus, ils les comptèrent.

—Cinquante et un!... Tu as bien compté, toi aussi?

—Oui, cinquante et un.

—Mais alors?... Ma liste n’en porte que cinquante.

Et ils recomptèrent, un à un, craignant de se tromper encore.

—Voilà bien, dit Gois, dix curés... quatre de la police... trente-six militaires... Cela ne fait pourtant que cinquante...

Gois reprit sa liste, compta encore.

—Décidément, il y en a un de trop!

celui qui est de trop

Les deux hommes se regardèrent.

Soudain, C... se souvint.

Pendant la fusillade, lorsque, du coin du pavillon, à droite du mur, il assistait à l’exécution, à quelques pas seulement des otages qui tombaient, un homme de haute taille, spectateur venu là, on ne sait pourquoi et on ne savait d’où, avait crié:

—C’est ignoble!

Il n’avait pas fermé la bouche qu’un canon de fusil, s’abattant sur l’épaule de C..., visait l’homme à bout portant et lui fracassait la tête.

Deux pas séparaient cette nouvelle victime du tas des morts.

On l’y poussa du pied.

Le cinquante et unième, l’inconnu, c’était cet homme.

—Il était revêtu, me dit C..., d’un complet couleur «merdoie», alors à la mode, une couleur tenant du vert et du jaune. Il avait l’allure militaire. On aurait dit un gendarme déguisé.

Ce cinquante et unième, dont la fin tragique allongea la liste des massacrés, devait avoir un compagnon.

Au milieu du jardin, près de la vasque, alors pleine de gravats, gisait un autre cadavre, vêtu d’une vareuse de fédéré.

Comment avait-il trouvé la mort?

Par un coup de feu tiré au hasard, quand on visait les otages, «comme des lapins dans une clairière», ou dans des circonstances identiques à celle qui coûta la vie à l’homme au complet verdâtre?

Quand le compte des morts fut bien établi, Gois et C... quittèrent le jardin lugubre.

Ils passèrent la nuit dans un garni voisin.

C..., blessé au pied depuis deux jours, pouvait à peine marcher.

Au petit jour, Gois vint le chercher dans sa chambre.

—Si nous retournions à la Roquette? lui dit-il.

Mais C... montra son pied impotent.

Ils redescendirent vers la mairie de Belleville.

Ce jour de samedi, pris de terreur à l’approche de l’armée envahissante, redoutant des représailles terribles, si les vainqueurs butaient, dès l’arrivée, contre cette montagne de cadavres, des habitants du quartier résolurent de cacher le crime, au moins pour quelques jours.

C’est ainsi que les morts furent précipités dans une fosse creusée au pied du mur[114].

On recouvrit de planches et de terre l’horrible trou.

L’odeur épouvantable qui s’échappait de ce charnier fit seule découvrir les morts.

devant les juges

Sept condamnations à mort furent prononcées par le sixième conseil de guerre qui jugea l’affaire de la rue Haxo:

François, qui avait refusé de livrer les otages; Dalivous, un de ceux qui avaient commandé le feu; Bénot,[115]qui n’avait même point assisté au massacre, et que perdit la déposition d’un de ses anciens officiers, Victor-Clément Thomas, le propre neveu du général fusillé à Montmartre; Saint-Omer, qui y avait assisté, mais sans y prendre d’autre part; et trois petits soldats de vingt ans, Aubry, Trouvé et Racine, dont le grand crime était d’avoir déserté le 18 Mars et d’être entrés dans les rangs des fédérés.

Aucun de ceux qui avaient pris l’initiative du massacre ne fut poursuivi.

Leurs noms ne furent même pas prononcés au procès, sauf celui de Gois, dans la dernière audience.[116]

Quand, la vérité connue, on relit les débats, on ne peut se défendre d’une sensation de véritable effroi.

Quoi! Tant de dépositions, d’enquêtes et de témoins, et pas une lueur de vérité!

Et les condamnations pleuvent quand même, frappant innocents et comparses, quand les vrais acteurs restent ignorés!

François fut fusillé à Satory, le 24 juillet 1872, en même temps que Dalivous, Aubry et Saint-Omer. Bénot devait attendre encore six mois avant de s’adosser, le 23 janvier 1873, au poteau d’exécution.

Trouvé et Racine, plus heureux que leur camarade Aubry, virent la peine de mort, à laquelle les avait condamnés le conseil de guerre, commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. Un de nos amis les connut au bagne calédonien de l’île Nou.

Gois, Clavier, Liberton sont morts. Ceux que nous n’avons pu désigner que par une initiale vivent.

Saint-Omer

Le pauvre Saint-Omer mérite une mention spéciale.

Saint-Omer n’était coupable que d’avoir assisté au massacre, comme tant d’autres.

Il fut dénoncé, arrêté et mis à la prison des Chantiers de Versailles, où un de nos camarades, accusé d’usurpation de fonctions—ce qui lui valut cinq ans de prison, peine enviable en ces temps où le bagne guettait tout le monde—l’a connu.

«Saint-Omer, nous raconta son ancien compagnon, était un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’allure de Don Quichotte. Il était le propre fils du fameux Saint-Omer, professeur, avec Brard, de calligraphie. Henri Monnier rendit illustres les deux associés. Il avait été négociant à Cuba, et il était arrivé en France aux premiers jours de la guerre. Garde national, Saint-Omer s’était battu à Champigny et à Buzenval, où il fut porté à l’ordre du jour de son bataillon.

«Lorsqu’il fut compris dans le procès de la rue Haxo, où il avait accompagné ses hommes—il était capitaine—il devintinquiet. Nous croyions tous, au fond, qu’il serait acquitté, aucune preuve ne pouvant être invoquée contre lui. Aussi, ne lui ménagions-nous pas les frayeurs, ne pensant guère à l’issue fatale de sa comparution.

«—Omer, lui disais-je souvent, en supprimant le Saint, par plaisanterie—Omer, tu mourras au plateau de Satory!

«La figure d’Omer s’éclairait d’un gros rire.

«—Moi fusillé? clamait-il. Mais comment pourrait-on me condamner. Je n’avais que ma canne à la main!»

Pauvre Omer!

Émile Gois

Dans ce récit du massacre, une silhouette se détache, d’une allure brutale, celle d’Émile Gois.

Le président de la cour martiale de la Commune, l’organisateur de la terrible exécution de la rue Haxo, était l’un des fidèles de Blanqui. D’une énergie farouche, d’une conviction déjà maintes fois éprouvée, Gois avait été, après le 2 Décembre, transporté à Lambessa. Il était l’ami de Benjamin Flotte, dont nous avons prononcé le nom à propos des pourparlers entamés par la Commune pour échanger les otages contre Blanqui. Ce fut chez Gois que se fabriquèrent en partie les fameux poignards dont furent armés les blanquistes qui collaborèrent à l’échauffourée de La Villette, le 13 août 1870.

Quand l’heure de l’amnistie eut sonné, Gois, qui s’était réfugié à Londres, revint à Paris, où il se mêla de nouveau au mouvement révolutionnaire. Il était alors comptable chez un marchand de vins en gros de la place des Vosges. Quelques années après son retour, la maladie le terrassait. Son intelligence s’était éteinte. Un de ses amis, Ledrux, qui commandait sous la Commune, avec le grade de colonel, le fort de Vanves, lui donnait ses soins. Il l’accompagnait dans les courtes promenades que le pauvre Gois pouvait faire encore. Parfois, le malade, entêté, se refusait àregagner le logis. La promenade, toujours la même, comprenait une rue où se trouvait un poste de gardiens de la paix.

—Vois-tu—disait au malade l’ami qui le conduisait, en désignant les deux ou trois agents qui causaient à la porte du poste—vois-tu, si tu ne veux pas rentrer, je vais le dire à ces messieurs, qui vont te prendre et t’emmener en prison...

Et le pauvre Gois—le farouche exécuteur de la rue Haxo—baissait la tête, apeuré, et se laissait doucement conduire à la maison, comme un enfant.

aujourd’hui

Le terrain vague, bossué de cailloux, qui vit le grand drame du 26 mai 1871, est aujourd’hui semé de gazon, coupé d’allées bien entretenues. La vasque du milieu est ornée d’un jet d’eau, sur lequel se jouent les arcs-en-ciel, et où s’ébattent, en secouant leurs plumes, de graves canards.[117]

Les grilles en bois qui fermaient l’enclos ont été remplacées par des murs en maçonnerie. Les arbres ont grandi. Le site est plein de fraîcheur et de vie.

Sur l’emplacement du jardin où furent parqués les prisonniers, on a bâti un patronage d’enfants. La bande joyeuse des gamins danse et rit, à cette même place où les cinquante otages attendirent la mort.

Le grand bâtiment à un étage, surmonté d’un clocheton, est toujours là, avec son balcon, d’où regardaient les officiers fédérés.

Le mur sinistre est tout noir. Le temps a effacé les marques blanches qui étaient les éclaboussures des balles.

Le jour où nous visitions, l’officier fédéré C... et moi, les lieux témoins du grand massacre, le jardin était désert.

A peine la gardienne avait-elle ouvert la porte, que nos regards à tous deux se portèrent sur le mur.

J’entrais là pour la première fois. L’officier revoyait, lui aussi, pour la première fois depuis 1871, ce jardin qui devait lui rappeler de si poignants souvenirs.

Je regardai le visage de mon compagnon. Pas un pli ne ridait son front.

Brusquement, au détour d’une allée, apparurent trois prêtres, très vieux. Ils marchèrent lentement vers le mur, au pied duquel nous les vîmes s’agenouiller.

Nous nous dissimulâmes, attendant, pour poursuivre notre visite, qu’ils se fussent éloignés.

Quand les trois prêtres furent partis, nous nous approchâmes.

A un mètre du mur, l’ouverture d’une fosse entourée d’une grille, autour de laquelle court un lierre, et que fleurissent des géraniums rouges.

Je jette un regard au fond de la fosse.

C’est là qu’ils furent entassés, tout sanglants.

Sur la haute muraille, nous cherchons la trace des balles.

L’officier fédéré me retrace la scène.

—J’étais là... les otages arrivaient de ce côté...

Il parlait haut. Sa voix éclatait dans le silence.

J’entendis des pas sur le sable de l’allée...

Les trois vieux prêtres, que nous avaient cachés les arbres, étaient derrière nous.

Avaient-ils entendu? Avaient-ils compris qu’ils se trouvaient en face de l’un des exécuteurs de la terrible journée?

comparaison

Lorsque nous quittâmes le jardin de la rue Haxo, dévasté au jour du drame, aujourd’hui ombragé et fleuricomme une nécropole italienne, avant que la porte se refermât sur nous, je me retournai une dernière fois vers le mur.

Et, par la pensée, il me sembla revoir le tas des fusillés, les uniformes et les soutanes, les faces sanglantes et les membres hachés. Je sentis mon cœur se serrer, une tristesse m’envahir. Et il me sembla aussi que d’autres morts se levaient,—les nôtres,—ceux des infâmes cours martiales, ceux du Luxembourg, ceux de la caserne Lobau, ceux du square Saint-Jacques, ceux de Satory, qui marchaient, en longues files, venant par centaines, par milliers, se coucher au pied du mur, emplir le jardin, former une terrifiante montagne dont j’avais peine à voir le faîte, et sous laquelle disparaissaient les cinquante victimes du 26 mai 1871.


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