LES DOMINICAINS

LES DOMINICAINS(Jeudi 25 Mai)conversation

(Jeudi 25 Mai)

conversation

Décembre 1903. A la Chambre. Dans le Salon de la Paix. Nous causons, Léo Melliet et moi, assis sur une des banquettes du pourtour.

Je lui rappelle notre rencontre, un des premiers jours de la Semaine, le matin, sur le quai, tout près du pont d’Arcole. Lui, à cheval, l’écharpe rouge de membre de la Commune sur sa vareuse d’artilleur. Képi de simple garde sans galons. Est-ce le mardi? Le mercredi? Sort-il de l’Hôtel de Ville pour se rendre au fort de Bicêtre, où sont enfermés les Dominicains d’Arcueil? Il s’arrête devant la barricade. Il dit quelques mots d’encouragement à ceux qui achèvent de l’élever. Je m’approche de lui. Je lui serre la main.

Oui, Melliet se souvient...

Et nous causons... Nous causons...

—Les Dominicains?... Voyons... Pourquoi les a-t-on fusillés?... Qui?

Léo Melliet esquisse un geste vague... J’attends sa réponse... Je le regarde. Ce n’est plus le Melliet d’autrefois. Court, trapu, mais portant haut la tête, et tout droit devant lui ses yeux noirs de méridional, vif et agissant. Melliet s’est alourdi. Les cheveux ont grisonné. La barbe a des touffes blanches. En parlant il incline la tête. Il roule, d’une main tremblotante, sa cigarette...

L’affaire des Dominicains, la fusillade de l’avenue d’Italie, dans l’après-midi du jeudi 25 mai: l’un des incidents les plus obscurs, les moins expliqués encore, de la tragique semaine. Comme pour les autres exécutions, celle de l’Archevêque,celle de la rue Haxo, des légendes se sont établies, qui semblent indéracinables.

Serizier.[65]Toujours Serizier. Rien que Serizier.

C’est Serizier qui a tout fait. C’est lui qui a commandé le feu à la porte de la prison du secteur. C’est lui qui a fait arrêter les Pères à Arcueil.

—On les a bien arrêtés—commençai-je à interroger—parce qu’ils faisaient des signaux aux Versaillais?

Même geste vague de Melliet.

—Des signaux aux Versaillais? Je ne me suis jamais, pour mon compte, aperçu de rien... La vérité est que l’exaspération était grande contre eux... Une exaspération, sinon justifiée, du moins explicable... Une quinzaine de jours avant leur arrestation, nos hommes avaient été surpris la nuit, en plein sommeil, à la redoute voisine du Moulin-Saquet... Un détachement de gendarmes l’avait envahie, grâce au mot d’ordre qui leur avait été très certainement livré par quelque traître. Une trentaine de malheureux avaient été tués à bout portant, éventrés à coups de baïonnette... Qui avait donné le mot d’ordre? Mystère... Ces moines qui, tranquillement, vivaient là tout près, n’étaient-ils pas les coupables? Les traîtres, n’étaient-ce pas eux, les Dominicains à la robe blanche et noire?... Voilà ce qui se répétait parmi les combattants... Il n’en fallait pas plus pour concentrer sur les Pères toutes les fureurs... Mais les preuves, il n’y en avait aucune... J’ai écrit tout cela au conseil de guerre, quand l’affaire a été jugée... Ma lettre doit encore être dans le dossier du défenseur de Lucipia...

—MeRenoult?[66]

—Oui.

la lettre de Léo Melliet

La lettre qui suit n’a jamais été publiée.

Elle forme à elle seule un document de premier ordre. Léo Melliet fut membre de la Commune et membre du Comité de Salut Public, commissaire civil près du général Wroblevski[67]et gouverneur du fort de Bicêtre, où commença le drame qui devait se terminer de si sanglante façon avenue d’Italie.

De Glascow, où il s’est réfugié après la défaite, Léo Melliet écrit à MeRenoult, défenseur de Lucipia:[68]

Glascow, le 11 décembre 1871.150 Bucelench Street.Mon cher Maître,Vous me priez de vous dire tout ce que je sais à propos des Dominicains d’Arcueil. Voici:Le jour de l’arrestation des Pères Dominicains, je me suis trouvé à Arcueil, et voici dans quelles conditions. Quelques gardes nationaux du 142ebataillon, je crois, avaient été surpris pendant la nuit par des gendarmes de l’armée de Versailles, dans un des postes avancés de mon extrême droite appelé le Moulin à Moutard. La plupart des hommes endormis avaient été dépêchés à coups de revolver, tandis que les sentinelles, à qui les gendarmes avaient donné le mot, étaient tuées à l’arme blanche. Or, les gendarmes qui exécutèrent cette opération avaient trouvé le moyen de franchir nos lignes en quelque autre endroit, car ils paraissaient venir du quartier général de Wroblevski, à Gentilly. Il y avait donc eu trahison et livraison du mot d’ordre. Mais où étaient les coupables? Je n’en savais rien.Malgré les recherches les plus actives et les plus minutieuses, je n’ai pu savoir par où la troupe ennemie avait pu passer. Toutes les routes étant occupées par les compagnies, je ne pouvais croire àla défection d’une compagnie entière; d’un autre côté une troupe ne pouvait franchir les tranchées sans être aperçue par plusieurs de ceux qui les gardaient. Grand était donc mon embarras et par suite plus vif était mon désir d’éclairer la situation.J’avais entendu parler depuis mon arrivée au fort de prétendues intelligences entre les Pères d’Arcueil et l’armée de Versailles. On parlait même de souterrains aboutissant au couvent et de mille autres choses; aussi avais-je pratiqué dès les premiers jours une très active surveillance de ce côté, et je dois à la vérité de dire que rien n’était venu justifier les rumeurs dont je m’étais ému. C’est à tel point que je ne pensai même pas à diriger mes recherches de ce côté à propos des événements que je viens de vous dire.Enfin, de guerre lasse, je renonçai pour ce jour-là à trouver la clef du mystère, et me mis en mesure d’empêcher le renouvellement d’un pareil malheur. Je priai Wroblevski de désigner un bataillon pour remplacer le 142equi était démoralisé par cette aventure. Il désigna le 101e. Mais le 101e, promené successivement de Neuilly à Issy, d’Issy à Neuilly, de Neuilly à Ivry, et de là à Cachan, était sur les dents; il refusait de marcher et voulait une nuit de repos. Ma présence devenait nécessaire pour le faire partir aux tranchées, car j’avais seul assez d’ascendant sur les hommes de mon arrondissement pour calmer leurs accès d’indiscipline. Je me rendis donc, le 19, vers 4 heures ou 4 ½, à Arcueil, aux quartiers du 101e.Là je fus accueilli par des récriminations de toutes sortes. «Faites marcher les réfractaires. Ce sont toujours les mêmes. Chacun son tour. Nous voulons bien marcher, mais demain, etc.» Habitué que j’étais à de pareilles réceptions, je n’en continuai pas moins à grouper silencieusement mes compagnies, et ce n’est qu’après ce pénible travail que je pus m’apercevoir qu’il manquait près de la moitié de l’effectif. Il fallait bien alors me donner la raison de l’absence du reste, et je n’appris qu’à ce moment l’occupation de l’École d’Albert le Grand. Une compagnie et demie avait été requise pour garder les diverses avenues.Mais mon angoisse arriva à son comble quand j’appris que le bataillon chargé de faire la perquisition était le 120e, celui qui avait été si éprouvé au Moulin-Saquet, par une livraison de mot d’ordre semblable à celle dont venait d’être victime le 142e. Je frémis à l’idée des sentiments que pouvait éveiller dans l’esprit de ce bataillon cette fatale coïncidence, et je me transportai immédiatement chez les Pères, suivi de Lucipia, qui avait été mon second clerc, et qui profitait de notre ancienne connaissancepour venir me demander des renseignements pour son journal[69].Je ne sais si j’arrivai à temps et je ne puis rien en dire, car, au moment de mon arrivée, l’attitude des gardes nationaux ne me parut nullement violente et l’hostilité de quelques-uns ne se traduisait que par quelques plaisanteries d’un goût douteux, que je fis cesser immédiatement.Cependant je ne pouvais rester là toute la soirée, mes occupations m’appelant ailleurs et quittant l’École, je ne pouvais plus répondre de rien. Que faire? Pour apprécier à sa juste valeur la résolution que j’ai prise alors, je vous conseillerai de prendre l’avis de M. Turquet[70]et des généraux Chanzy et Langourian, à qui je n’ai pu rendre service qu’en les jetant en prison et le revolver au poing. Je rassemblai donc quelques hommes de cœur, que je chargeai à haute voix de conduire les Pères à Bicêtre, en rendant les officiers commandant des bataillons et compagnies responsables sur leur tête de la non-exécution de mes ordres. Je fis partir le 101e, qui se rendit immédiatement aux tranchées, et, prenant une voiture, je ramenai avec moi Lucipia que je voulais charger d’une lettre pour la Commune, dans le cas où la gravité des circonstances m’empêcherait de quitter le fort. J’emmenai également avec moi un assistant de l’École, dont je voulais connaître la version sur ce qui venait de se passer. Cet homme fut mis en liberté immédiatement après m’avoir fait son récit.Le soir, les Dominicains furent appelés au fort, et, à ce moment l’attitude des gardes nationaux étant complètement changée, je me vis obligé d’improviser un juge d’instruction que je chargeai d’informer immédiatement, et dans des circonstances aussi graves, Lucipia n’hésita pas à m’aider en acceptant ces compromettantes fonctions. Il y passa presque toute la nuit.

Glascow, le 11 décembre 1871.150 Bucelench Street.

Glascow, le 11 décembre 1871.150 Bucelench Street.

Mon cher Maître,

Vous me priez de vous dire tout ce que je sais à propos des Dominicains d’Arcueil. Voici:

Le jour de l’arrestation des Pères Dominicains, je me suis trouvé à Arcueil, et voici dans quelles conditions. Quelques gardes nationaux du 142ebataillon, je crois, avaient été surpris pendant la nuit par des gendarmes de l’armée de Versailles, dans un des postes avancés de mon extrême droite appelé le Moulin à Moutard. La plupart des hommes endormis avaient été dépêchés à coups de revolver, tandis que les sentinelles, à qui les gendarmes avaient donné le mot, étaient tuées à l’arme blanche. Or, les gendarmes qui exécutèrent cette opération avaient trouvé le moyen de franchir nos lignes en quelque autre endroit, car ils paraissaient venir du quartier général de Wroblevski, à Gentilly. Il y avait donc eu trahison et livraison du mot d’ordre. Mais où étaient les coupables? Je n’en savais rien.

Malgré les recherches les plus actives et les plus minutieuses, je n’ai pu savoir par où la troupe ennemie avait pu passer. Toutes les routes étant occupées par les compagnies, je ne pouvais croire àla défection d’une compagnie entière; d’un autre côté une troupe ne pouvait franchir les tranchées sans être aperçue par plusieurs de ceux qui les gardaient. Grand était donc mon embarras et par suite plus vif était mon désir d’éclairer la situation.

J’avais entendu parler depuis mon arrivée au fort de prétendues intelligences entre les Pères d’Arcueil et l’armée de Versailles. On parlait même de souterrains aboutissant au couvent et de mille autres choses; aussi avais-je pratiqué dès les premiers jours une très active surveillance de ce côté, et je dois à la vérité de dire que rien n’était venu justifier les rumeurs dont je m’étais ému. C’est à tel point que je ne pensai même pas à diriger mes recherches de ce côté à propos des événements que je viens de vous dire.

Enfin, de guerre lasse, je renonçai pour ce jour-là à trouver la clef du mystère, et me mis en mesure d’empêcher le renouvellement d’un pareil malheur. Je priai Wroblevski de désigner un bataillon pour remplacer le 142equi était démoralisé par cette aventure. Il désigna le 101e. Mais le 101e, promené successivement de Neuilly à Issy, d’Issy à Neuilly, de Neuilly à Ivry, et de là à Cachan, était sur les dents; il refusait de marcher et voulait une nuit de repos. Ma présence devenait nécessaire pour le faire partir aux tranchées, car j’avais seul assez d’ascendant sur les hommes de mon arrondissement pour calmer leurs accès d’indiscipline. Je me rendis donc, le 19, vers 4 heures ou 4 ½, à Arcueil, aux quartiers du 101e.

Là je fus accueilli par des récriminations de toutes sortes. «Faites marcher les réfractaires. Ce sont toujours les mêmes. Chacun son tour. Nous voulons bien marcher, mais demain, etc.» Habitué que j’étais à de pareilles réceptions, je n’en continuai pas moins à grouper silencieusement mes compagnies, et ce n’est qu’après ce pénible travail que je pus m’apercevoir qu’il manquait près de la moitié de l’effectif. Il fallait bien alors me donner la raison de l’absence du reste, et je n’appris qu’à ce moment l’occupation de l’École d’Albert le Grand. Une compagnie et demie avait été requise pour garder les diverses avenues.

Mais mon angoisse arriva à son comble quand j’appris que le bataillon chargé de faire la perquisition était le 120e, celui qui avait été si éprouvé au Moulin-Saquet, par une livraison de mot d’ordre semblable à celle dont venait d’être victime le 142e. Je frémis à l’idée des sentiments que pouvait éveiller dans l’esprit de ce bataillon cette fatale coïncidence, et je me transportai immédiatement chez les Pères, suivi de Lucipia, qui avait été mon second clerc, et qui profitait de notre ancienne connaissancepour venir me demander des renseignements pour son journal[69].

Je ne sais si j’arrivai à temps et je ne puis rien en dire, car, au moment de mon arrivée, l’attitude des gardes nationaux ne me parut nullement violente et l’hostilité de quelques-uns ne se traduisait que par quelques plaisanteries d’un goût douteux, que je fis cesser immédiatement.

Cependant je ne pouvais rester là toute la soirée, mes occupations m’appelant ailleurs et quittant l’École, je ne pouvais plus répondre de rien. Que faire? Pour apprécier à sa juste valeur la résolution que j’ai prise alors, je vous conseillerai de prendre l’avis de M. Turquet[70]et des généraux Chanzy et Langourian, à qui je n’ai pu rendre service qu’en les jetant en prison et le revolver au poing. Je rassemblai donc quelques hommes de cœur, que je chargeai à haute voix de conduire les Pères à Bicêtre, en rendant les officiers commandant des bataillons et compagnies responsables sur leur tête de la non-exécution de mes ordres. Je fis partir le 101e, qui se rendit immédiatement aux tranchées, et, prenant une voiture, je ramenai avec moi Lucipia que je voulais charger d’une lettre pour la Commune, dans le cas où la gravité des circonstances m’empêcherait de quitter le fort. J’emmenai également avec moi un assistant de l’École, dont je voulais connaître la version sur ce qui venait de se passer. Cet homme fut mis en liberté immédiatement après m’avoir fait son récit.

Le soir, les Dominicains furent appelés au fort, et, à ce moment l’attitude des gardes nationaux étant complètement changée, je me vis obligé d’improviser un juge d’instruction que je chargeai d’informer immédiatement, et dans des circonstances aussi graves, Lucipia n’hésita pas à m’aider en acceptant ces compromettantes fonctions. Il y passa presque toute la nuit.

PLAN DESSINÉ PAR LUCIPIA DANS SA PRISONZ. Lieu de l’altercation entre Léo Melliet et les gardes des bataillons fédérés.A. G. Ecole d’Arcueil (Albert le Grand) où furent arrêtés les Dominicains.M. P. Château du Marquis de la Place, où se trouvait l’état-major de Serizier.C. Etat-major de Wroblevski.B. B. B. Casernements des bataillons fédérés.F. F. F. Fortifications de Paris. La ligne brisée, en haut, indique les tranchées.

PLAN DESSINÉ PAR LUCIPIA DANS SA PRISONZ. Lieu de l’altercation entre Léo Melliet et les gardes des bataillons fédérés.A. G. Ecole d’Arcueil (Albert le Grand) où furent arrêtés les Dominicains.M. P. Château du Marquis de la Place, où se trouvait l’état-major de Serizier.C. Etat-major de Wroblevski.B. B. B. Casernements des bataillons fédérés.F. F. F. Fortifications de Paris. La ligne brisée, en haut, indique les tranchées.

PLAN DESSINÉ PAR LUCIPIA DANS SA PRISONZ. Lieu de l’altercation entre Léo Melliet et les gardes des bataillons fédérés.A. G. Ecole d’Arcueil (Albert le Grand) où furent arrêtés les Dominicains.M. P. Château du Marquis de la Place, où se trouvait l’état-major de Serizier.C. Etat-major de Wroblevski.B. B. B. Casernements des bataillons fédérés.F. F. F. Fortifications de Paris. La ligne brisée, en haut, indique les tranchées.

Pendant ce temps, je me rendais au quartier général de Wroblevski, pour savoir comment un pareil acte avait pu s’exécuter à mon insu: l’ordre était venu de la Guerre, qui prétendit l’avoir reçu du Comité de Salut Public. Le comité n’était pas réuni quand j’arrivai à l’Hôtel de Ville et, à mon retour au fort je trouvai un ordre qui m’enjoignait de ne pas relâcher les Pères,recommandation bien inutile, car les relâcher, c’était les faire fusiller.Lucipia m’a alors rendu compte de son travail, concluant à la complète innocence des Pères, et nous avons étudié ensemble le moyen de les relâcher, mais sans trouver de moyen pratique.Le 25 mai, lorsque mes officiers, profitant de deux heures de sommeil que quatre-vingt-huit heures de veille me rendaient indispensable, ont pris la résolution d’évacuer le fort et d’enlever le matériel, j’ai fait ouvrir les portes à tous les prisonniers, et réussi à faire sortir la garnison, en laissant les Pères à la garde de l’adjudant de place chargé des prisons et à qui j’avais adjoint quelques hommes qui se sont empressés de l’abandonner après la sortie de leurs camarades.Quant à la façon dont les Pères sont arrivés à Paris, je n’en sais rien; j’ai été forcé de rallier les traînards qui avaient quitté les derniers les tranchées, et que j’attendais dans les environs. Je ne sais s’ils sont rentrés avant ou après moi, car j’ai été obligé de revenir au galop sous une grêle de balles que m’envoyait de Villejuif et de Bicêtre l’avant-garde de l’armée de Versailles, pour qui mon écharpe rouge était un admirable point de mire. Ce n’est que dans l’après-midi que j’ai connu leur présence et, au moment où je prenais les mesures nécessaires pour les protéger, j’ai appris, coup sur coup, le danger qu’ils couraient et leur fin tragique.Voilà sur ce point la vérité pure; quoique mon passé et mon caractère soient là pour démontrer l’improbabilité d’une accusation contre moi à ce sujet, je m’y soumettrai avec la résignation d’un vaincu. Mais s’il faut que j’aille à Paris pour démontrer en me livrant, l’innocence de Lucipia, dites un mot et je n’hésiterai pas.Merci de votre dévouement pour lui, et agréez mes salutations dévouées.Léo Melliet.

Pendant ce temps, je me rendais au quartier général de Wroblevski, pour savoir comment un pareil acte avait pu s’exécuter à mon insu: l’ordre était venu de la Guerre, qui prétendit l’avoir reçu du Comité de Salut Public. Le comité n’était pas réuni quand j’arrivai à l’Hôtel de Ville et, à mon retour au fort je trouvai un ordre qui m’enjoignait de ne pas relâcher les Pères,recommandation bien inutile, car les relâcher, c’était les faire fusiller.

Lucipia m’a alors rendu compte de son travail, concluant à la complète innocence des Pères, et nous avons étudié ensemble le moyen de les relâcher, mais sans trouver de moyen pratique.

Le 25 mai, lorsque mes officiers, profitant de deux heures de sommeil que quatre-vingt-huit heures de veille me rendaient indispensable, ont pris la résolution d’évacuer le fort et d’enlever le matériel, j’ai fait ouvrir les portes à tous les prisonniers, et réussi à faire sortir la garnison, en laissant les Pères à la garde de l’adjudant de place chargé des prisons et à qui j’avais adjoint quelques hommes qui se sont empressés de l’abandonner après la sortie de leurs camarades.

Quant à la façon dont les Pères sont arrivés à Paris, je n’en sais rien; j’ai été forcé de rallier les traînards qui avaient quitté les derniers les tranchées, et que j’attendais dans les environs. Je ne sais s’ils sont rentrés avant ou après moi, car j’ai été obligé de revenir au galop sous une grêle de balles que m’envoyait de Villejuif et de Bicêtre l’avant-garde de l’armée de Versailles, pour qui mon écharpe rouge était un admirable point de mire. Ce n’est que dans l’après-midi que j’ai connu leur présence et, au moment où je prenais les mesures nécessaires pour les protéger, j’ai appris, coup sur coup, le danger qu’ils couraient et leur fin tragique.

Voilà sur ce point la vérité pure; quoique mon passé et mon caractère soient là pour démontrer l’improbabilité d’une accusation contre moi à ce sujet, je m’y soumettrai avec la résignation d’un vaincu. Mais s’il faut que j’aille à Paris pour démontrer en me livrant, l’innocence de Lucipia, dites un mot et je n’hésiterai pas.

Merci de votre dévouement pour lui, et agréez mes salutations dévouées.

Léo Melliet.

le Moulin-Saquet

Moulin à Moutard et Moulin-Saquet. Les trahisons dont parle Léo Melliet se renouvellent, en mai, tous les jours. Celle du Moulin-Saquet est la première. Depuis ce jour, ou plutôt cette nuit, le soupçon envahit les esprits.

Trahis! Nous sommes trahis! Par qui? Comment?

Il faut avoir vécu ces temps, pleins d’enthousiasmes et d’angoisses, où chaque heure du jour ou de la nuit apporte à la ville insurgée la nouvelle d’un triomphe, vrai ou inventé, ou d’une défaite, pour se représenter la colère qui nous étreignit quand nous sûmes le désastre du Moulin-Saquet.

Le Moulin-Saquet était une puissante redoute, construite du temps du siège, un vrai fortin situé à l’extrémité sud-est du plateau de Villejuif, à mille mètres environ de la barricade qui fermait la grande rue du village.

A la même distance à peu près, mais à droite, était une seconde redoute, les Hautes-Bruyères.

Hautes-Bruyères et Moulin-Saquet, gardées toutes deux par des bataillons d’élite.[71]

Le Moulin-Saquet dominait toute la plaine qui s’étend de Villejuif à la Seine, et de Vitry à Choisy-le-Roi, couvrant ainsi le fort de Bicêtre et les forces du général Wroblevski, casernées à Arcueil.

Le 4 mai, aux premières heures du jour, la terrifiante nouvelle se propagea.

Le Moulin-Saquet avait été occupé, la nuit, sans coup férir, par les Versaillais. Ses défenseurs massacrés.

On citait le nom du traître, le commandant du 55e, qui avec le 120e, gardait la redoute.

Voici ce qui s’était passé.

Il était onze heures du soir, quand un groupe se présente aux abords de la redoute silencieuse. Un homme se détache, s’approche de la sentinelle.

—Qui vive!

—Vengeur.

Vengeur est le mot d’ordre.

L’homme passe. Mais à peine s’est-il avancé, que d’autres le suivent, terrassent les sentinelles, envahissent le camp. Tout y repose. Les hommes des 1reet 3ecompagnies du 120edorment sous la tente. Quelques-uns même déchaussés, pour se reposer des fatigues du jour. Les Versaillais—car les envahisseurs sont des soldats de Versailles—tuent à coups de baïonnette et de revolver. Ils attellent les canons, qu’ils emmènent avec leurs prisonniers. Le lendemain les canons défilent devant la grande cour d’honneur du Château, tout fleuris de lilas.

nous sommes trahis!

La trahison du Moulin-Saquet, suivie d’autres semblables, aura bientôt pour conséquence l’accusation de connivence avec Versailles portée contre les Pères Dominicains de l’École d’Arcueil.

Le commandant Gallien a livré le mot d’ordre. Mais ces Pères qui promenèrent leur robe jusqu’à nos tranchées, ne sont-ils pas, eux aussi, d’intelligence avec l’ennemi?

Quelques-uns d’entre eux font des voyages à Versailles. N’est-ce pas dans le but de renseigner les chefs de l’armée sur nos positions?

La presse parisienne dépeint l’affaire du Moulin-Saquet sous les couleurs les plus noires.

Ce qui rend cette affaire si épouvantable—écrit leMot d’Ordre[72]journal de Rochefort—c’est la cruauté inouïe, exercée, sans nécessité, sur de pauvres gardes nationaux accablés par la fatigue et plongés dans le plus profond sommeil, qui certes, n’eussent pu faire autrement que de se rendre prisonniers.Tous ont été massacrés, égorgés, lardés à coups de baïonnette et de sabre-poignard. Nous avons vu ces cadavres affreusement mutilés. Il y en a très peu qui n’avaient reçu qu’une blessure. La plupart en ont trois, quatre et jusqu’à cinq.A côté d’un pauvre artilleur âgé de soixante-deux ans, dont la cervelle sortait de la tête, il y avait un tout jeune homme de dix-neuf ans, dont le ventre était transpercé de plusieurs coups et toute la poitrine brûlée par la décharge de plusieurs coups de revolver tirés à brûle-pourpoint. Un autre avait les deux yeuxcrevés et sortis de leurs orbites. Un autre avait le cou aux trois quarts scié et presque séparé du tronc.Il est impossible d’imaginer un spectacle plus affreux. Mais les scélérats ne se sont pas contentés de massacrer à la mode des sauvages d’Afrique. Ils ont poussé leur affreux courage jusqu’à fouiller leurs victimes. La petite caisse de la cantinière elle-même a été défoncée et pillée...

Ce qui rend cette affaire si épouvantable—écrit leMot d’Ordre[72]journal de Rochefort—c’est la cruauté inouïe, exercée, sans nécessité, sur de pauvres gardes nationaux accablés par la fatigue et plongés dans le plus profond sommeil, qui certes, n’eussent pu faire autrement que de se rendre prisonniers.

Tous ont été massacrés, égorgés, lardés à coups de baïonnette et de sabre-poignard. Nous avons vu ces cadavres affreusement mutilés. Il y en a très peu qui n’avaient reçu qu’une blessure. La plupart en ont trois, quatre et jusqu’à cinq.

A côté d’un pauvre artilleur âgé de soixante-deux ans, dont la cervelle sortait de la tête, il y avait un tout jeune homme de dix-neuf ans, dont le ventre était transpercé de plusieurs coups et toute la poitrine brûlée par la décharge de plusieurs coups de revolver tirés à brûle-pourpoint. Un autre avait les deux yeuxcrevés et sortis de leurs orbites. Un autre avait le cou aux trois quarts scié et presque séparé du tronc.

Il est impossible d’imaginer un spectacle plus affreux. Mais les scélérats ne se sont pas contentés de massacrer à la mode des sauvages d’Afrique. Ils ont poussé leur affreux courage jusqu’à fouiller leurs victimes. La petite caisse de la cantinière elle-même a été défoncée et pillée...

LeCri du Peuplede Vallès, leVengeurde Félix Pyat, l’Avant-Garde, laSociale, tous les journaux dévoués à la Commune, publient des récits semblables. Par toute la ville, retentissent les cris des vendeurs:

—La trahison du Moulin-Saquet!

LePère Duchênegronde:[73]

Ces misérables ne reculent devant aucun crime! Froidement, sans broncher, ils assassinent sous leurs tentes nos braves fédérés endormis, reposant tranquillement, sous la sauvegarde de la sentinelle qui veille à l’entrée.Ils ne se contentent pas de bombarder,De tuer femmes et enfants.Non! Cela ne suffit pas encore.Ils ont l’argent!Et avec cela ils achètent les consciences!C’est ainsi qu’ils ont pris le Moulin-Saquet!...

Ces misérables ne reculent devant aucun crime! Froidement, sans broncher, ils assassinent sous leurs tentes nos braves fédérés endormis, reposant tranquillement, sous la sauvegarde de la sentinelle qui veille à l’entrée.

Ils ne se contentent pas de bombarder,De tuer femmes et enfants.Non! Cela ne suffit pas encore.Ils ont l’argent!Et avec cela ils achètent les consciences!C’est ainsi qu’ils ont pris le Moulin-Saquet!...

Le 17 mai, un incendie éclate dans le château du marquis de la Place, proche de l’École d’Arcueil, et siège de l’état-major du 101ebataillon. Les moines, accusés d’avoir mis le feu, sont arrêtés le 19, par ordre de Wroblevski. Conduits le jour même au fort de Bicêtre, ils sont enfermés dans les casemates, d’où ils ne sortent que le jeudi 25 mai, avec les fédérés qui évacuent le fort pour rentrer dans le 13earrondissement.

Conduits tout d’abord à la mairie, ils sont transférés à la prison du secteur, 38, avenue d’Italie. Dirigés sur les barricades, ils sont ramenés à la prison. A quatre heures, ils sont fusillés par la foule.

Serizier

Il a suffi de quelques heures pour que les Dominicains, sortis indemnes de leur périlleux séjour au fort, fussent étendus sanglants, le corps troué de balles, sur les pavés de l’avenue d’Italie.

Qui a ordonné le meurtre?

Les circonstances qui ont entouré la fusillade des prisonniers sont restées aussi mystérieuses qu’au premier jour.

Un bouc émissaire:

Serizier.

Quand on parle de l’affaire des Dominicains, c’est Serizier.

Lui seul.

Les autres, ceux qui ont été condamnés avec lui par le conseil de guerre de février 1872, sont des comparses.

Serizier, chef du fameux 101ebataillon, puis colonel de la 13elégion, était, sous l’Empire un militant connu. Avec Duval, Léo Melliet, Chardon, Passedouet, Lucipia, d’autres, il menait le rude combat contre le régime impérial. Il doit, avant le 4 Septembre, se mettre à l’abri en Belgique. Rentré à Paris après la proclamation de la République, il se mêle au mouvement révolutionnaire, paraît au 31 octobre. Le 22 janvier est son triomphe. On le voit, à la tête du 101e, faire le coup de feu sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Le 18 Mars le met en pleine lumière. Son 101eest cité comme le plus ardent des bataillons fédérés. Il est partout où on se bat. Rossel fait de Serizier le chef de la 13elégion.

Ouvrier corroyeur de son métier, Serizier est un homme trapu, à la face énergique, sur laquelle brillent et roulent perpétuellement de gros yeux. La mâchoire carrée est forte. Sur la lèvre une moustache tombante, épaisse, que complète une impériale. Ceux qui ont connu Serizier me l’ont dépeint comme un hâbleur qui ne manquait pas cependant de bravoure. Orgueilleux de ses galons et de son autorité, il se fait photographier en costume de colonel, revolver dans la ceinture,képi sur l’oreille, le bras droit appuyé sur le sabre nu, la pointe fichée au parquet. Il aime à parader ainsi, effrayant les timides. Il est heureux de la terreur qu’il inspire, et qui, la défaite arrivée, le livrera aux vengeances des dénonciateurs.

Serizier peut ne pas avoir paru sur le théâtre du meurtre. C’est lui qu’on accusera.

La légende s’établit. Elle devait le conduire à Satory.

protestation suprême

Rien n’est moins sûr cependant que la participation de Serizier au meurtre de l’avenue d’Italie.

Léo Melliet, ce même jour où, à la Chambre, je lui rappelais notre rencontre au pont d’Arcole, m’a affirmé que Serizier n’avait été vu nulle part pendant la lutte autour de la Butte-aux-Cailles. Quelques-uns même, surpris de ne le point voir, disaient qu’il avait fui vers les Versaillais.

Il fut reconnu, lors de l’instruction du procès en conseil de guerre, par plusieurs témoins, entre autres le Père Grandcollas. Mais quand vint l’audience, le Père Grandcollas se rétracta. Il ne le reconnaissait plus.

Serizier ne cesse de protester contre l’accusation d’avoir ordonné la fusillade.

Quand l’heure sonne pour lui de partir pour Satory, il adresse à sa femme une protestation suprême.[74]

Ma chère bien aimée,Je désire que cette lettre soit publiée après ma mort, afin qu’elle puisse rectifier les erreurs que mon jugement pourrait laisser dans l’opinion, et pour que l’on sache bien que je ne suis pour rien dans l’exécution des Dominicains, et que je ne suis frappé que comme l’homme du peuple assez intelligent et assez courageux pour lutter contre tout ce qui opprime le travailleur. Ainsi que jel’ai dit dans mon jugement, je n’ai su l’arrivée des Dominicains dans le quartier que lorsque les faits étaient accomplis; je n’ai donc jamais donné les ordres les concernant.Dans toute cette affaire, je me suis conduit, comme toujours, avec loyauté, et je n’ai jamais dit, ni jamais pu dire que ce que j’ai prononcé en conseil de guerre: ignorant tout, je n’ai rien pu dire, ni avant ni après.Je meurs pour la cause du peuple, pour laquelle j’ai combattu. Je lègue mon souvenir au peuple et désire que tous les hommes de cœur fassent leur devoir jusqu’au bout comme je l’ai fait, sans haine, sans ambition personnelle, et les mains pures de tout crime...Serizier.

Ma chère bien aimée,

Je désire que cette lettre soit publiée après ma mort, afin qu’elle puisse rectifier les erreurs que mon jugement pourrait laisser dans l’opinion, et pour que l’on sache bien que je ne suis pour rien dans l’exécution des Dominicains, et que je ne suis frappé que comme l’homme du peuple assez intelligent et assez courageux pour lutter contre tout ce qui opprime le travailleur. Ainsi que jel’ai dit dans mon jugement, je n’ai su l’arrivée des Dominicains dans le quartier que lorsque les faits étaient accomplis; je n’ai donc jamais donné les ordres les concernant.

Dans toute cette affaire, je me suis conduit, comme toujours, avec loyauté, et je n’ai jamais dit, ni jamais pu dire que ce que j’ai prononcé en conseil de guerre: ignorant tout, je n’ai rien pu dire, ni avant ni après.

Je meurs pour la cause du peuple, pour laquelle j’ai combattu. Je lègue mon souvenir au peuple et désire que tous les hommes de cœur fassent leur devoir jusqu’au bout comme je l’ai fait, sans haine, sans ambition personnelle, et les mains pures de tout crime...

Serizier.

témoignages

Dans la lettre que Léo Melliet adressait de Glascow à l’avocat de Lucipia, MeRenoult, il est fait allusion à l’arrestation, le 19 mars 1871, du général Chanzy et du général de Langourian.

Quand Léo Melliet mourut, en mars 1909, M. Gaudin de Villaine, sénateur de la Manche, qui fut arrêté en même temps que les deux généraux, prit la parole pour rappeler les faits, et rendre justice à ceux qui les avaient sauvés de la fureur de la foule. Parmi ces sauveurs: Léo Melliet et Serizier.

Arrêté dans la matinée du 19 mars 1871—écrit M. Gaudin de Villaine—aux fortifications de Paris, près la gare d’Orléans, avec le général de Langourian, traînés de là, et à travers les faubourgs déjà en insurrection, jusqu’à la prison du secteur de l’avenue d’Italie, nous y retrouvâmes le général Chanzy et d’autres prisonniers...Enfin vers quatre heures du soir—notre calvaire durant toujours—abandonnés par la compagnie du 101ebataillon fédéré, chargée de nous conduire à la Santé, nous étions, les généraux Chanzy et de Langourian, le capitaine de Nagelles et moi, livrés sans défense aux fureurs aveugles et imbéciles d’une foule en délire...Bousculés, frappés à terre, relevés à coups de crosse, puis renversésde nouveau, nos uniformes en lambeaux, couverts de sang, nous nous attendions à un dénouement tragique, tandis qu’une partie de la foule proposait de nous fusiller et que l’autre préférait nous pendre aux réverbères voisins...Cette scène odieuse qui avait pour théâtre la place d’Italie, durait depuis près de deux heures, lorsque quelques hommes énergiques, se faisant jour parmi les plus forcenés, vinrent nous dégager.En tête, marchaient MM. Léo Melliet, maire du treizième arrondissement; Combes, adjoint,et Serizier, commandant du 101ebataillon: celui-là même qui, quelques semaines plus tard, présidait au massacre des Dominicains d’Arcueil!Protégés par eux, tant bien que mal, et par quelques gardes municipaux, nous fûmes poussés jusqu’au seuil de la prison de la Santé, et là, aussitôt incarcérés et mis au secret.[75]

Arrêté dans la matinée du 19 mars 1871—écrit M. Gaudin de Villaine—aux fortifications de Paris, près la gare d’Orléans, avec le général de Langourian, traînés de là, et à travers les faubourgs déjà en insurrection, jusqu’à la prison du secteur de l’avenue d’Italie, nous y retrouvâmes le général Chanzy et d’autres prisonniers...

Enfin vers quatre heures du soir—notre calvaire durant toujours—abandonnés par la compagnie du 101ebataillon fédéré, chargée de nous conduire à la Santé, nous étions, les généraux Chanzy et de Langourian, le capitaine de Nagelles et moi, livrés sans défense aux fureurs aveugles et imbéciles d’une foule en délire...

Bousculés, frappés à terre, relevés à coups de crosse, puis renversésde nouveau, nos uniformes en lambeaux, couverts de sang, nous nous attendions à un dénouement tragique, tandis qu’une partie de la foule proposait de nous fusiller et que l’autre préférait nous pendre aux réverbères voisins...

Cette scène odieuse qui avait pour théâtre la place d’Italie, durait depuis près de deux heures, lorsque quelques hommes énergiques, se faisant jour parmi les plus forcenés, vinrent nous dégager.

En tête, marchaient MM. Léo Melliet, maire du treizième arrondissement; Combes, adjoint,et Serizier, commandant du 101ebataillon: celui-là même qui, quelques semaines plus tard, présidait au massacre des Dominicains d’Arcueil!

Protégés par eux, tant bien que mal, et par quelques gardes municipaux, nous fûmes poussés jusqu’au seuil de la prison de la Santé, et là, aussitôt incarcérés et mis au secret.[75]

Quand se déroula devant le conseil de guerre, en février 1872, le procès des accusés de l’affaire des Dominicains, le général Chanzy vint déposer (audience du 14 février).

—J’estime—dit Chanzy—que nous devons certainement la vie aux officiers de la garde nationale,et surtout à Serizier.

Moreau le Dominicain

Il est un homme dont on a fort peu parlé au conseil de guerre qui condamna à mort Serizier, et, avec lui, Boin, qui avait été gardien de la prison de l’avenue d’Italie.

Émile Moreau.

A Londres, où il vécut après avoir quitté Genève, où il s’était réfugié tout d’abord, on l’appelait Moreau le Dominicain.

Émile Moreau, déjà militant sous l’Empire—il avait alors une trentaine d’années—se mêla, après le 4 Septembre, au mouvement révolutionnaire. Assidu aux clubs de la rive gauche, délégué à la Corderie, il fut de toutes les journéesinsurrectionnelles. Au 31 Octobre, il entra l’un des premiers à l’Hôtel de Ville en brisant les carreaux d’une fenêtre. Détail curieux, ce fut le vieux père Beslay qui lui fit la courte échelle!

De taille moyenne, le front bombé, les yeux gris, la barbe rare, la tête enfoncée dans des épaules étroites, Moreau ne payait pas de mine. Ceux qui l’ont connu m’ont raconté qu’il était à la fois emporté et bon. Se mettait-il en colère, ce qui lui arrivait souvent, ses lèvres tremblaient et les paroles ne sortaient plus de sa bouche que dans un bégaiement confus. Commandant d’un bataillon du quartier Mouffetard, le 138e, qui comptait bon nombre de chiffonniers—Moreau était placier, bricoleur plutôt—quand le jour de la solde venait, il mettait en commun la paye des officiers et celle des simples gardes, et partageait le tout au prorata des charges de famille.

Wroblevski avait pris Moreau pour chef d’état-major. Il avait en lui toute confiance.

Moreau se vantait, dès son arrivée à Genève, d’avoir fait fusiller les Dominicains.

Voici ce que m’a écrit à ce sujet mon vieil ami Jules Montels, qui fut chef de la 12elégion:

Le 30 août 1871—m’écrit Montels—le lendemain de mon arrivée à Genève, je rencontrai Moreau, qui marchait en s’aidant d’une canne, n’étant pas encore complètement guéri de la blessure qu’il avait reçue à la Butte-aux-Cailles (les testicules traversés par une balle).Malgré cette blessure, Moreau, vêtu d’une blouse passée sur un veston, eut l’énergie de venir de Paris à Genève, prenant place parfois sur une voiture de paysan rencontrée sur la route.Arrivé à Genève, notre ami Jules Ducrocq le soigna et le remit sur pied.Si mes souvenirs sont fidèles, c’est bien lui qui avait fait arrêter les Dominicains, ses hommes les ayant surpris, racontait-il, à faire des signaux aux Versaillais.C’est Moreau—toujours d’après ce qu’il me raconta—qui fit fusiller et fusilla les Dominicains,malgré Serizier, malgré Léo Melliet.Il menaça même Melliet de le mettre au mur, s’il s’opposait à la livraison des Dominicains. Et quand les prisonniers furent transportés avenue d’Italie, Moreau racontait ceci:—Je les faisais sortir un par un, en leur disant: «Vous réclamez le paradis. Nous allons vous y envoyer.»

Le 30 août 1871—m’écrit Montels—le lendemain de mon arrivée à Genève, je rencontrai Moreau, qui marchait en s’aidant d’une canne, n’étant pas encore complètement guéri de la blessure qu’il avait reçue à la Butte-aux-Cailles (les testicules traversés par une balle).

Malgré cette blessure, Moreau, vêtu d’une blouse passée sur un veston, eut l’énergie de venir de Paris à Genève, prenant place parfois sur une voiture de paysan rencontrée sur la route.

Arrivé à Genève, notre ami Jules Ducrocq le soigna et le remit sur pied.

Si mes souvenirs sont fidèles, c’est bien lui qui avait fait arrêter les Dominicains, ses hommes les ayant surpris, racontait-il, à faire des signaux aux Versaillais.

C’est Moreau—toujours d’après ce qu’il me raconta—qui fit fusiller et fusilla les Dominicains,malgré Serizier, malgré Léo Melliet.

Il menaça même Melliet de le mettre au mur, s’il s’opposait à la livraison des Dominicains. Et quand les prisonniers furent transportés avenue d’Italie, Moreau racontait ceci:

—Je les faisais sortir un par un, en leur disant: «Vous réclamez le paradis. Nous allons vous y envoyer.»

Et Montels ajoute:

N’ayant pas assisté à cette exécution, je ne puis que raconter ce qui m’a été dit, sans pouvoir autrement préciser.Ce qu’il y a de certain, c’est que Moreau fut l’objet d’une demande d’extradition pour l’affaire d’Arcueil. L’affaire nous sembla tellement grave, que nous le fîmes filer sur Neuchâtel, où, lesté par Beslay, il partit pour Londres.

N’ayant pas assisté à cette exécution, je ne puis que raconter ce qui m’a été dit, sans pouvoir autrement préciser.

Ce qu’il y a de certain, c’est que Moreau fut l’objet d’une demande d’extradition pour l’affaire d’Arcueil. L’affaire nous sembla tellement grave, que nous le fîmes filer sur Neuchâtel, où, lesté par Beslay, il partit pour Londres.

C’est à Londres que Moreau, qui avait raconté son rôle dans le meurtre de l’avenue d’Italie, reçut le surnom de Moreau le Dominicain.

Moreau présida-t-il au meurtre?

Fut-il seulement l’un des meurtriers?

Tout ce que nous tenons à faire remarquer, c’est qu’il nie—et il doit s’y connaître—la participation, à ce même meurtre, de Serizier.

Lucipia

Lucipia fut, avec Serizier, Boin, Boudaille et Pascal, condamné à mort par le conseil de guerre.

Lucipia eut beau protester contre l’accusation, répéter ce que Léo Melliet avait écrit à MeRenoult, démontrer qu’il s’était borné à interroger les Dominicains amenés au fort de Bicêtre.

Il fut condamné.

Plus tard, la peine capitale qui l’avait frappé fut commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.

Lucipia était pour moi un vieux, très vieux camarade. Nous avions été ensemble sur les bancs du lycée, à Nantes. Nous faisions, au quartier latin, partie de la même bande. Sous le siège, il avait été du génie de la garde nationale. Il en avait gardé le costume sous la Commune. En képi de simple garde,vareuse sans galons et ceinture rouge passée sous le gilet, il allait duCri du Peuple, auquel il collaborait, à l’Hôtel de Ville, où il remplissait je ne sais plus quelle fonction. Secrétaire du Comité du Salut Public, je crois. L’un des secrétaires. Un jour que j’étais à l’Hôtel de Ville, je me trouvai en face de Lucipia, assis devant un bureau chargé de papiers, installé dans le petit appartement bouton d’or, qui, racontait-on, avait abrité une charmante artiste de l’Opéra-Comique, aimée du préfet Haussmann.

Quand Lucipia revint du bagne, il fut l’un des premiers collaborateurs duRadical, qu’avait fondé Victor Simond, et auquel je collaborais, moi aussi. Nous avions un bureau commun. Maintes fois, la conversation revenait sur les Dominicains.

—Les Dominicains!—me disait un jour Lucipia—mais ils auraient parfaitement pu se sauver,—quand on les a conduits du fort de Bicêtre à Paris, le jeudi 25.On les avait placés en queue de la colonne. Les fédérés, dans leur hâte de rentrer dans leur arrondissement, fuyaient plutôt qu’ils ne marchaient.Personne ne faisait attention aux moines. On avait bien d’autres soucis. La preuve, c’est qu’arrivés au Champ de Navets, l’un d’eux, le Père Rousselin, s’attarda d’une centaine de pas, et, tranquille, ne rejoignit pas la colonne.Quand on se trouva, aux fortifications, devant la porte de Choisy, les fédérés s’engouffrèrent en désordre. La porte fut de nouveau close. Les Dominicains restaient dehors. Là encore, ils n’avaient qu’à fuir.Eh bien! cela, des témoins sûrs me l’ont dit en Calédonie, les Pères cognèrent à la porte pour se faire ouvrir!Se croyaient-ils plus en sûreté qu’à Paris?Melliet, qui était resté à l’arrière, les aurait certainement laissé partir. Depuis leur arrestation, il ne me cachait pas qu’il en était fort embarrassé. Il espérait qu’une fois le fort pris, ils seraient délivrés par les Versaillais. Mais il lui avait fallu céder aux violents, les arracher de leurs casemates et les joindre à la colonne... Tu sais le reste.

—Les Dominicains!—me disait un jour Lucipia—mais ils auraient parfaitement pu se sauver,—quand on les a conduits du fort de Bicêtre à Paris, le jeudi 25.

On les avait placés en queue de la colonne. Les fédérés, dans leur hâte de rentrer dans leur arrondissement, fuyaient plutôt qu’ils ne marchaient.

Personne ne faisait attention aux moines. On avait bien d’autres soucis. La preuve, c’est qu’arrivés au Champ de Navets, l’un d’eux, le Père Rousselin, s’attarda d’une centaine de pas, et, tranquille, ne rejoignit pas la colonne.

Quand on se trouva, aux fortifications, devant la porte de Choisy, les fédérés s’engouffrèrent en désordre. La porte fut de nouveau close. Les Dominicains restaient dehors. Là encore, ils n’avaient qu’à fuir.

Eh bien! cela, des témoins sûrs me l’ont dit en Calédonie, les Pères cognèrent à la porte pour se faire ouvrir!

Se croyaient-ils plus en sûreté qu’à Paris?

Melliet, qui était resté à l’arrière, les aurait certainement laissé partir. Depuis leur arrestation, il ne me cachait pas qu’il en était fort embarrassé. Il espérait qu’une fois le fort pris, ils seraient délivrés par les Versaillais. Mais il lui avait fallu céder aux violents, les arracher de leurs casemates et les joindre à la colonne... Tu sais le reste.

Un jour, je mis la conversation sur Serizier.

—Serizier! Un hâbleur! Rossel l’avait nommé colonel de lalégion sans consulter personne... On m’a toujours dit qu’il n’était pas à l’avenue d’Italie quand on a fusillé les moines... Du reste à ce que m’a dit là-bas (en Calédonie) Pascal, personne n’a ordonné la fusillade... Ils ont été tués par la foule, quand on a su que les Versaillais avançaient...

—Serizier! Un hâbleur! Rossel l’avait nommé colonel de lalégion sans consulter personne... On m’a toujours dit qu’il n’était pas à l’avenue d’Italie quand on a fusillé les moines... Du reste à ce que m’a dit là-bas (en Calédonie) Pascal, personne n’a ordonné la fusillade... Ils ont été tués par la foule, quand on a su que les Versaillais avançaient...

les acteurs du drame

Les principaux acteurs du drame des Dominicains sont tous disparus. Ceux du moins qui furent compris dans les poursuites devant le conseil de guerre.

Serizier, Boin, Lucipia, Boudaille et Pascal, présents, furent condamnés à mort.

Serizier et Boin, fusillés à Satory le 25 mai 1872, tombèrent, le cigare aux lèvres, en criant: Vive la Commune!

Lucipia, Boudaille et Pascal, commués aux travaux forcés à perpétuité, s’en allèrent au bagne.

Pascal y mourut, tué par les Canaques, lors de l’insurrection de 1878.

Un de mes amis, Alexandre Girault[76]qui lui aussi, était au bagne pour l’affaire de l’incendie de l’église Saint-Éloi, me conta la fin tragique de Pascal.

Pascal—me dit Girault—était au camp de Bouloupari. La veille de sa mort, un surveillant qui, en reconduisant les condamnés au camp, s’était attardé dans la brousse, avait été pris et mangé.Pascal était à biner son petit jardin, quand un groupe de Canaques, simulant la soumission, vinrent demander du tabac. Brusquement ils firent irruption, se jetèrent sur Pascal, qui, avec un de ses compagnons, résista. Tous deux luttèrent désespérément. Mais ils furent accablés sous le nombre.Le lendemain on retrouvait leurs cadavres.

Pascal—me dit Girault—était au camp de Bouloupari. La veille de sa mort, un surveillant qui, en reconduisant les condamnés au camp, s’était attardé dans la brousse, avait été pris et mangé.

Pascal était à biner son petit jardin, quand un groupe de Canaques, simulant la soumission, vinrent demander du tabac. Brusquement ils firent irruption, se jetèrent sur Pascal, qui, avec un de ses compagnons, résista. Tous deux luttèrent désespérément. Mais ils furent accablés sous le nombre.

Le lendemain on retrouvait leurs cadavres.

Lucipia rentré à Paris, fut, dans la suite, nommé conseillermunicipal du quartier des Enfants-Rouges. Puis président du conseil. Il mourut en mai 1904.

J’ignore ce qu’est devenu Boudaille.

Léo Melliet, Thaller[77]et Moreau furent condamnés à mort par contumace.

Léo Melliet, réfugié en Angleterre, vécut longtemps à Glascow, où il était professeur. Il fut de 1898 à 1902, député de Marmande. Il est mort, en mars 1909, directeur de l’asile d’aliénés de Cadillac, près Bordeaux.

Thaller et Moreau vivent-ils? Ils n’ont plus fait parler d’eux.

Quant aux combattants anonymes, à ceux qui tirèrent sur les moines à leur sortie de la prison de l’avenue d’Italie, leur sort, comme leurs noms, est resté ignoré.

Périrent-ils en défendant leurs dernières barricades? Furent-ils passés par les armes?

Le massacre, dans ce 13equi avait été l’une des citadelles de la révolte, et sur lequel planait encore le souvenir de Bréa en Juin, fut épouvantable.

L’un des témoins du procès en conseil de guerre, prisonnier, dans cette journée du 25 mai, des fédérés, l’abbé Lesmayoux, revenu, le soir même de la défaite, à la barricade de la rue Baudricourt, y rencontra un monceau de morts.

—Nous relevons là, écrit-il, plus de cent cadavres, parmi lesquels nous ne trouvions qu’un seul soldat régulier.

Les quatre-vingt-dix-neuf autres étaient les fédérés massacrés. Derrière cette seule barricade...


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