MON ONCLE LE MARCHEFaccueil
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En route donc pour Poligny, où j’arrive à la tombée de la nuit.
Mon guide payé, je m’engage dans la rue Travot. Mon oncle, le vrai, est debout sur l’une des marches de la porte de sa maison.
Je vois se détacher, dans la pénombre du soir qui vient, sa haute stature, sa face énergique et pleine de bonhomie à la fois. Il m’a reconnu. Je vois ses yeux s’agrandir, sa tête se porter en avant... Je suis devant lui... Il ne bouge pas d’une semelle...
—Entre... Derrière cette porte.
J’entre... Lui, reste immobile...
D’un coup, il se retourne.
—Ah! te voilà, animal! Je te croyais cependant bien mort... Ou tout au moins dedans... Les journaux l’ont dit... ma femme a mis le journal de côté... te le montrera tout à l’heure... Ah! canailles que vous êtes tous...
Mais mon oncle, s’il crie fort, n’a pas du tout le visage en colère.
Je me hasarde:
—Oui, oui, mon oncle, je sais. Vous m’en voulez pour la colonne. Nous en recauserons... Ce que j’ai faim et soif!
L’excellent oncle me saute au coup, m’embrasse.
—Ah! oui, tu vas me conter ça. Comment tu t’es sauvé... D’abord tu n’as rien à craindre ici. Je suis ami avec tous les gendarmes... Je fais tous les jours ma partie avec eux. Il y en a qui étaient de mon régiment. Ne montre cependant pas ton nez dehors.
Nous nous mettons à table. Tout en lampant force verres de ce marc exquis que tiennent en réserve les vignerons du Jura, je raconte à mon oncle les péripéties de ma fuite. Ses yeux se mouillent—à lui, vieux soldat d’Afrique, qui doit en avoir joliment vu—au récit de mon passage à la cour martiale.
—Ah! tu en as échappé une belle... Qu’est-ce que tu veux... En temps de guerre... Et puis, après ce que vous avez fait...
Je crus qu’il allait me servir encore sa colonne.
Le récit du wagon à Chaumont le fit rire à gorge déployée:
—Ah! ton imbécile d’ami! criait-il en avalant d’énormes rasades... Où est-il maintenant... En prison, pour sûr...
Vers minuit, nos yeux se fermaient à tous deux.
La bouteille de marc était à moitié vide.
la chambre aux Prussiens
L’oncle rompit le silence.
—Maintenant, je vais te monter dans la chambre aux Prussiens. C’est bien assez pour toi.
La chambre aux Prussiens est un grenier, tout en haut de la maison. Par une lucarne, on aperçoit les toits rouges de la ville.
—Et surtout, nom de Dieu! Pas le nez à la fenêtre. C’est la consigne.
Mais il fait nuit. J’ai la tête quelque peu alourdie par les fumées du marc du Jura. Je soulève le rideau. Les étoiles brillent sur le ciel d’encre. Les montagnes dessinent leurs gigantesques échines, comme un troupeau de mastodontes... Par là-bas, c’est la Suisse...
La Suisse! Terre de liberté! Guillaume Tell! Helvétie hospitalière! Le décor superbe, le silence, la tranquillité d’âme, m’invite aux souvenirs lyriques...
Vallons de l’HelvétieObjet de mes amours...
Vallons de l’HelvétieObjet de mes amours...
Vallons de l’HelvétieObjet de mes amours...
Ah, oui! Quand donc foulerai-je ton sol tranquille, Suisse chère aux proscrits! Quand donc ne reverrai-je plus les buffleteries blanches et la bleue tunique de nos vaillants Pandores? En Suisse, certes, il doit y avoir aussi des gendarmes. Mais, assurément, de pacifiques et peu subtils gendarmes, avec des sabres qui n’ont jamais découpé que les fromages de gruyère de leur pays, épais comme des pavés de pain d’épice, larges comme des roues de carriole. O fromages suisses aux doux yeux de gazelles... les yeux des gendarmes de la libre Helvétie doivent ressembler aux vôtres... Mais les gendarmes de France... Brrr!
Et ma foi, au fond, suis-je assez bête de m’émotionner! Zut pour les gendarmes, pour leurs tuniques et pour leurs buffleteries! Mon oncle est leur ami. O gendarmes qui m’avez jusqu’ici procuré de si mauvais instants, je me fous décidément de vous...
Mon oncle m’a raconté tout à l’heure, pendant que nous vidions la bouteille de marc, ce que c’est que la chambre aux Prussiens.
Comme tous ses compatriotes, il a dû loger l’ennemi. En sa qualité d’ancien guerrier, chevalier de la Légion d’honneur, décoré de la médaille militaire, rentier et propriétaire, il a vu arriver un beau soir, porteurs d’un billet de logement, deux gaillards à casque à pointe, qui réclamaient de lui une hospitalité forcée. Deux sous-officiers.
—Que veux-tu! me disait le vieux brave. C’est la guerre. Moi aussi, j’ai souvent logé chez l’habitant. Je n’avais rien à dire.
Mon oncle s’anima subitement. Un éclair passa dans ses yeux.
—Mais, ces deux cochons-là! Figure-toi qu’ils ne parlaient pas un mot de français... Ils commencèrent tout de suite à faire du vacarme, tapant leurs sabres sur les murs... Ils m’avaient sûrement pris pour un pékin...
Et redressant sa haute taille:
—Un pékin, moi! Ah! ça n’a pas traîné... J’en empoigneun au collet... Je lui fais faire demi-tour... Je lui fous le nez sur ma photographie, du temps où j’étais en Afrique, mon portrait en marchis-chef... Au fait, tu ne m’as jamais vu en marchis-chef?
—Si, si, mon oncle, quand vous veniez en vacances chez papa.
—C’était rien, ça. Tu ne m’as jamais vu à cheval à la tête de mes hommes. Ah! mille tonnerres! Quand je me souviens de ce temps-là!
Et le vieux marchef, qui, avec ses 1 m. 90, avait dû être un admirable soldat, s’enthousiasmait, jurant que, s’il n’avait pas été retraité, les Prussiens en auraient vu de dures!
—Voyons, mon oncle, calmez-vous, lui dis-je doucement. Si vous criez si fort, vous allez faire venir les gendarmes.
L’oncle eut un sourire d’affectueuse pitié. Il retourna à ses Prussiens.
—Oui, reprit-il, je lui fais faire un demi-tour... Je le fous devant ma photographie... Un autre demi-tour... Je lui fous le nez sur ma croix...
Il fallait entendre avec quelle intonation le vieux marchis parlait de sa croix!
Sa croix!
Je crois que celui qui eût jeté un regard de travers sur le cadre ovale, sous le verre duquel elle reposait, au-dessous d’un large ruban rouge, se serait exposé à passer un fichu quart d’heure.
—Oui, ma croix! reprit l’oncle. Et je lui gueule dans l’oreille, au Prussien: «Si tu touches à celle-là, mon vieux, gare à toi! Et, maintenant, demi-tour à gauche, et allez ronfler tous les deux là-haut.» Mes deux bougres ne se le sont pas fait dire deux fois, comme tu dois t’en douter. Ils ont enfilé l’escalier sans broncher. Je leur avais fait mettre deux matelas par terre. Le lendemain ils sont descendus tout gentils. Je crois bien que la veille ils étaient saouls. Ils m’ont parlé dans leur charabia. Ça devait être des excuses. Depuisnous avons vécu en bons amis. Bons amis, tu comprends, comme on peut l’être avec des Prussiens. Mais, enfin, vois-tu, entre soldats, même pas du même pays, ça n’est plus comme avec des pékins...
Et, essuyant sa moustache, mon oncle conclut:
—Un communard! ça ne vaut pas plus qu’un Prussien. Tu vas coucher là-haut.
Je m’endormis dans la chambre aux Prussiens, heureux et tranquille pour la première fois depuis les terribles jours. Je vis danser jusqu’au matin, dans un nuage vague, des gendarmes suisses bons enfants, des croix de la Légion d’honneur, des fromages de gruyère, et de gentilles petites Suissesses qui m’accueillaient sur la libre terre d’exil.
Ah! le beau rêve! le bon sommeil, abrité sous l’aile de l’ange-gardien—le bon ange de la gendarmerie de Poligny.
apparition
Vers les onze heures, je descendis, frais et dispos. Je retrouvai l’oncle à son poste d’observation, debout sur les marches, fumant sa pipe.
Je m’étais assis derrière la porte vitrée, et, là, nous causions à mi-voix. Subitement, mon oncle rentre, ferme la porte d’entrée.
—Est-ce que tu serais déjà filé? Depuis deux minutes, je vois un escogriffe—c’était un de ses mots favoris—qui se promène dans la rue et qui regarde toutes les maisons, l’une après l’autre. Je ne connais pas cette figure-là... Tiens, le voilà qui s’approche... Regarde...
—Qu’as-tu? me dit l’oncle, voyant mon trouble.
—Ce que j’ai! Mais, mais, c’est lui...
—Mais qui, lui?
—Qui? L’ami. Celui qui a été arrêté avec moi à Chaumont. Je vous ai conté l’histoire hier soir... Comment diable est-il ici!
L’excellente face de mon oncle passa par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel dont peut s’imprégner la peau d’un vieux brave qui en a vu de tous les calibres, au cours des trois congés successifs de sept ans, qui lui avaient valu les suprêmes honneurs de marchis-chef d’artillerie, médaillé et enfin décoré. Bien sûr, il n’avait jamais vu un simple pékin, ou plutôt deux simples pékins, avoir en vingt-quatre heures de si drôles d’aventures que les nôtres.
—Comment! lui! Mais tu m’as dit hier qu’il avait été foutu en prison par le commissaire!
Bellenger—car c’était lui—était toujours au milieu de la rue, hésitant.
L’oncle alla à lui.
—Vous cherchez M. Vuillaume. C’est moi. Entrez.
Lorsque l’ami fut entré:
—Nom de Dieu! exclama le vieux soldat, est-ce que vous allez tous venir ici, les uns après les autres? J’en ai assez. Et...
La figure de Bellenger marquait un effarement profond. Il voyait certainement l’oncle fort en colère, ce qui n’était pas, car l’excellent homme se radoucit vite et, tendant sa main:
—Les amis des amis sont les amis. Vous êtes ici comme le neveu,—chez vous. Il est onze heures. Je m’en vais faire ma partie... avec les gendarmes. A midi, nous déjeunons.
Et, s’adressant à moi:
—Tu lui feras la leçon. Pas le nez dehors. C’est la consigne. Vous me raconterez tout ça avec la côtelette. Je ne peux pas rester plus longtemps. Il est déjà onze heures cinq. Voilà cinq minutes que je devrais être au café.
Le brave homme, que vingt et un ans de ponctualité militaire avaient coulé dans un moule chronométrique, avait ainsi toute sa journée réglée à la minute.
—Eh bien? dis-je à Bellenger.
—Mais, et toi, avant tout. Comment as-tu fait?
Je lui racontai mon histoire. Il reprit:
—Quand je fus sur le trottoir de la gare de Chaumont,déjà une dizaine de personnes avaient été prises, faute de passeports. Deux femmes. On en ramassa encore quatre ou cinq. Au départ du train, nous étions une quinzaine. Le commissaire nous quitta sans mot dire. Nous restâmes seuls avec les deux gendarmes qui nous conduisirent, à travers la ville, jusqu’au commissariat. Nous attendîmes jusque vers neuf heures, nous racontant mutuellement nos infortunes. La plupart de mes co-arrêtés étaient des négociants ou des ouvriers qui n’avaient pas pris la précaution de se munir de passeports, et qui, je le sus plus tard par le commissaire lui-même, purent repartir par le train suivant, après avoir justifié de leur identité.
—Et toi, est-ce que tu as aussi justifié de ton identité? dis-je en riant.
—Moi! mais tout ce qu’il y a de plus facilement. Je n’ai nullement caché mon identité. Mieux que cela, c’est le commissaire lui-même qui s’est chargé de la reconnaître. Tu pourrais voir à la gare de Dôle, où, avec un peu de bonne volonté, l’employé du chemin de fer le retrouverait, le billet que nous avions pris à Troyes, timbré et signé de ce même commissaire de Chaumont qui m’a arrêté.
J’ouvris les yeux tout grands:
—Comment? Le commissaire! Timbré ton billet, à toi...
—Dame! Il ne l’aurait très probablement pas fait pour tout le monde. Et, au fond, je préfère avoir été arrêté seul... J’ai tout lieu de croire que toi, tu y serais resté... Écoute.
malin commissaire
Mon tour venu, commença l’ami, je suis introduit chez le commissaire. Sans lever la tête, il m’interroge:
—Vous avez été trouvé dans un compartiment du train express, passant à Chaumont à quatre heures du matin, sans passeport!
—Oui, monsieur.
—Vous vous appelez?
—Henri Bellenger.
Le commissaire lève la tête.
—Vous vous appelez Henri Bellenger? Tiens, j’ai connu un monsieur Henri Bellenger, jadis, à Châteauroux... Mais, c’est bien vous... Vous ne me reconnaissez pas?
Je dois à la vérité de dire que je ne reconnaissais encore que vaguement ce brave commissaire, qui m’avait connu à Châteauroux, et qui avait l’air d’avoir conservé de cette connaissance un souvenir qui ne pouvait que m’être agréable en ce moment.
—Mais, oui, vous vous rappelez bien, j’étais de ce temps-là commissaire à Châteauroux. Vous, vous étiez employé dans une librairie...
C’était exact.
—Comment diable n’avez-vous pas pris de passeport? Ah! vous avez de la veine d’être tombé sur moi? Ça vous aurait fait avec un autre une fichue affaire. Ah! ces canailles de Parisiens, ils nous en donnent du fil à retordre! Dire qu’il a encore fallu, ce matin, que j’aille trimer sur le quai...
Et, après une pause de quelques secondes:
—Ah! pour le coup, vous allez déjeuner avec moi... Nous causerons du vieux temps...
Et voilà comment, sans avoir eu besoin de donner d’autres explications, je suis tombé sur un commissaire qui m’avait connu jadis et qui m’a invité à déjeuner... Un fort bon déjeuner, ma foi.
—Où allez-vous? me dit mon commissaire, quand l’heure du départ fut arrivée.
Je lui montrai mon billet.
—Vous allez à Dôle? Mon cher, vous pourriez encore être arrêté en route. Je vais vous viser votre billet. Vous n’aurez qu’à le montrer si on vous demande quelque chose. Vous direz que vous êtes envoyé à Dôle pour mon service.
De mieux en mieux, pensai-je. Me voilà bel et bien de la police. Pour le coup, je n’ai plus rien à craindre.
Le commissaire prit mon billet, y imprima un superbe timbre qu’il illustra de sa griffe. Il me reconduisit à la gare, me mit dans le train. Quand la locomotive siffla, il me criait encore, en saluant de la main:
—Bon voyage! Et quand vous repasserez, venez me demander la côtelette de l’amitié.
—C’est merveilleux, dis-je... Et cela vaut mieux, en effet, qu’il t’ait arrêté que moi, qu’il n’avait pas connu à Châteauroux... Et tu es arrivé à Dôle? Comment as-tu eu l’idée de venir ici nous retrouver?
—A Dôle, quand j’ai demandé, à l’hôtel, où demeurait M. Vuillaume, ton oncle, dont tu m’avais parlé, ancien militaire, décoré, j’ai appris ton aventure, qui avait déjà été racontée par la petite bonne. On m’a dit que tu avais filé sur Poligny. J’ai couché à Dôle et me voici.
A ce moment, l’oncle rentrait.
—Midi deux minutes! s’écria-t-il. Nous devrions déjà être à table.
Il fallut que Bellenger racontât de nouveau son histoire.
L’oncle riait à en étouffer. A la fin, il dit sentencieusement:
—Ce qu’ils sont bêtes, ces pékins de commissaires. Ah! si ç’avait été un soldat! vous ne l’auriez pas foutu dedans comme cela.
—Alors, mon oncle, vous auriez mieux aimé que l’ami Bellenger fût pincé?
—Tonnerre de Dieu! reprit le brave homme. Ne me fais pas dire ce que je ne veux pas dire. Je n’ai pas appris le latin. Je puis bien m’embarbouiller... Mais, ça ne fait rien, tu seras bien d’avis avec moi que ces pékins-là, c’est vraiment trop bête de laisser échapper deux gaillards comme vous... Allons, à votre santé!
Et, après avoir choqué nos verres, il enfila sous ses lèvres riantes une colossale et limpide rasade.