PROTOTGenève
Genève
Octobre 1871. Je flâne sur le quai des Bergues. Quelqu’un me frappe sur l’épaule. Brunereau. Toujours lui. On le rencontre partout. Brunereau s’occupe comme il peut. Il sort de sa poche de gentilles petites boites rondes, qu’il me montre. De la poudre à faire briller les cuivres. En attendant mieux, il promène son brillant dans les boutiques de bimbeloterie et de bourrellerie. Excellent pour astiquer les harnais et les casseroles.
—A propos, j’ai une rude nouvelle à t’annoncer...
—Quoi?
—Protot est ici.
—Protot est ici! Il est donc sauvé!
Personne n’avait su dire ce qu’était devenu Protot après la bataille. Certains affirmaient qu’il avait été grièvement blessé. Mais où était-il? Pas à Versailles. On l’aurait su... Pas aux pontons... Où? Encore caché? Le voilà donc.
—Et où est-il? Comment ne l’ai-je pas encore vu?
—Il n’est ici que depuis cette nuit... Je te l’amènerai ce soir... Je l’ai vu ce matin avec Perrier... Ah! ce qu’il a été arrangé!
Et Brunereau, en quelques mots, me dit la poignante histoire... Protot, jeté bas derrière les pavés, par une affreuse blessure à la joue... Porté à l’ambulance... Déshabillé... Vêtu à la hâte d’habillements civils... Emporté, caché, soigné, sauvé...
—Ce soir... Ce soir, me dit Brunereau en me serrant la main à la hâte... Chez toi... Je l’amènerai dîner... Perrier va t’envoyer une paire de perdreaux, que ta femme nous accommodera...A ce soir... Je file vite chez un client... Tu sais, le brillant, ça donne, mais faut trotter...
Je suis resté seul sur le quai. Je me hâte vers mon logis, rue Guillaume-Tell. Un tas de souvenirs se dressent devant moi... La place Vendôme... La grande salle à manger de la délégation à la Justice... La colonne que j’ai vu tomber... tout à côté de Protot, sur le balcon, juste au-dessus du drapeau rouge qui flotte à la porte d’entrée.
Autre souvenir. Un soir que j’étais resté fort tard, je ne me rappelle plus pourquoi, au ministère, on m’y avait préparé une chambre pour y passer la nuit. Une chambre grande comme une cathédrale, avec un lit à colonnes qui ressemblait à un autel. Sur la cheminée, des flambeaux allumés. Allais-je grimper sur ce lit? Je saisis un des flambeaux, j’ouvre une porte, je traverse une deuxième chambre, puis une autre et une autre encore. J’ouvre une dernière porte. Suis-je halluciné? Le flambeau oscille dans ma main. Devant moi, pendus, aux murs, des personnages revêtus de costumes, étincelants ou modestes. Des seigneurs aux pourpoints brodés d’or, des femmes aux corsages plaqués de velours, de longs manteaux couleur de muraille. Tous pendus par le cou... Je m’approche... Ce sont des costumes de bal masqué... Les bals du ministre de l’Empire... J’en ris encore... Je regagnai mon lit à colonnes et ma cathédrale.
Trêve aux souvenirs. Il faut songer au dîner de ce soir. Pressons le pas, pour avertir à temps la ménagère.
Machinalement, à mi-chemin du logis, je lève la tête vers les toits. Là-haut, tout là-haut, à une fenêtre du dernier étage, un tout petit drapeau rouge.
—Tiens, le père Miot est chez lui.
Le père Miot, c’est Jules Miot, l’ancien membre de la Commune, qui proposa le Comité de salut public. La taille haute et droite, la barbe de fleuve, toute blanche, s’étalantmajestueusement sur la poitrine, Jules Miot est le type du vieux républicain de jadis, il a été à Lambessa. Une barbe de lion d’Afrique, dit Vallès.
Miot, qui a passé la soixantaine, vit là-haut, dans son pigeonnier, comme un vieil étudiant. Il n’a qu’une passion, la pêche. Il est tout le temps sur le lac, jetant ou relevant ses lignes. Il ne vient jamais au café. Il aime cependant qu’on aille tailler une bavette avec lui. C’est pour cela qu’il a orné sa mansarde d’un petit drapeau rouge.
—Si vous voyez le petit drapeau, nous a-t-il dit, c’est que je suis là. Quand je pars à la pêche, je le décroche.
Le drapeau rouge de ce brave Miot ne blesse personne à Genève. Personne ne l’a, à coup sur, remarqué. Nous, il nous remplit de joie... De la terrasse du café du Nord, nous le voyons tressaillir au vent, comme l’autre, celui qui n’est plus...
Le soir. Chez moi. Le couvert est mis sur la nappe toute blanche. La propriétaire, une brave Genevoise,—maman Chauvin, comme nous l’appelons,—a prêté ses fourneaux. Les perdreaux sont à point. Toute la journée, nous avons causé de l’ami que nous attendons. Chardon, qui a, dans le même appartement, son petit cabinet de douze francs par mois, a sauté de joie quand je lui ai dit que Protot était là.
—Je m’invite au café, a-t-il dit.
Un coup de sonnette.
Brunereau entre le premier. Perrier après lui.
Protot est là. Effusions. Un large bandeau blanc entoure la face, la cachant à moitié. La blessure. L’horrible blessure. Je ne puis la voir. Mais je la devine. Elle a crevé la joue, mutilé la mâchoire. Fort heureusement, le solide et haut Bourguignon qu’est Protot a du sang dans les veines. Un autre que lui n’eût pas survécu.
Si je lui faisais raconter tout de suite son histoire... Mais non... Attendons... Ça sera pour le dessert, quand Chardon sera là.
Toc, toc.
C’est Chardon.
Les deux colosses—Protot et Chardon ont chacun presque leurs six pieds de haut—se jettent dans les bras l’un de l’autre. Ils se sont vus pour la dernière fois à l’Hôtel de Ville, le mercredi matin, quand, déjà, les flammes léchaient le beffroi.
Chardon est un tendre. Il pleure pour tout de bon... Il ne quitte pas du regard l’épais bandeau qui calfeutre les joues de Protot.
Le blessé soulève l’armature de toile, et, le doigt sur la joue gauche:
—C’est là.
Nous voyons la balafre qui coupe la joue, profonde, fraîche et rose encore.
—J’étais à la barricade de la rue Fontaine-au-Roi et du faubourg du Temple, nous dit Protot. Le vendredi. Nous nous battions là depuis le matin. Vers cinq heures, tous les défenseurs étaient tombés. Je restais presque seul. Tout d’un coup, je suis précipité à terre par une violente poussée. Une balle explosible—qui m’a fait sept blessures. La joue crevée, le visage et la vareuse couverts de sang...
—Et comment avez-vous échappé?
—Un admirable dévouement. Quelqu’un, d’une fenêtre, m’avait vu. Vite, je fus porté à l’ambulance voisine. Mes vêtements militaires arrachés et remplacés par des vêtements civils. Transporté dans une maison proche. A peine mes sauveurs avaient-ils, avec moi, quitté l’ambulance, qu’un officier versaillais arrivait. «Qu’avez-vous fait de l’homme que nous avons vu tomber? Nom de Dieu! C’était un membre de la Commune!» Les infirmiers firent les ignorants. Ils n’avaient rien vu... On me banda le visage... Constamment, le mari, mon sauveur, se tenait près du lit, simulant le médecin... Un jour, un piquet de soldats vint perquisitionner... Le faux médecin déclara que j’avais un érésipèle, et que la moindreémotion pouvait me tuer... Enfin, je guéris, ou à peu près, et, avec un passeport au nom d’un ami, je quittai Paris... Je manquai toutefois d’être pincé à la visite du train, une fois les fortifications passées. Le commissaire de police chargé de la visite était précisément D..., un ancien camarade de lutte, sous l’Empire, nommé après le Quatre-Septembre. Je lui présentai mon passeport... Il me fixa... Je suis sûr qu’il me reconnut, bien que ma figure ne fût qu’un paquet de bandages et de chiffons. Il ne dit rien...
Protot s’était tu. Il se leva, rajusta son bandeau, qui s’était déplacé. Nous sortîmes faire un tour et rejoindre les amis qui l’attendaient pour fêter son arrivée.
Près de quarante années se sont écoulées depuis le jour où, dans ma chambre d’exil de Genève, je revis, pour la première fois après la défaite, le délégué à la Justice de la Commune.
Rentré en France après l’amnistie de 1880, Protot, que des haines tenaces poursuivaient, ne put obtenir sa réintégration au barreau, dont il avait été rayé. Aujourd’hui encore, les haines n’ont pas désarmé. L’ancien avocat de Mégy au procès de Blois n’a pas le droit de revêtir la robe.
Si vous allez, un jour, à la Bibliothèque nationale, regardez à l’une des tables du fond, à gauche. Ce solide gaillard, penché sur une pile de bouquins, la joue glorieusement étoilée d’une terrible blessure,—c’est Protot.