RANC

RANC

Septembre 1898. AuRadical. Depuis un quart d’heure, nous causons, Ranc[273]et moi, dans le couloir sur lequel donnent les salles de rédaction.

De quoi causons-nous? De ce qui fait, chaque fois que nous nous rencontrons, le sujet de nos conversations.

L’affaire Chaudey.

Pourquoi Raoul Rigault a-t-il, brusquement, dans la soirée du mardi au mercredi 24 mai, pris la résolution de fusiller le rédacteur duSiècle, détenu à Sainte-Pélagie?

—Vous avez vu Rigault le mercredi matin? me demande Ranc.

—Oui. Au café d’Harcourt. Place de la Sorbonne.[274]C’est là qu’il m’a appris l’exécution. En quelques phrases brèves, hachées, jetées à la hâte... La bataille allait éclater, tout près... Mais je n’ai pas eu le temps de l’interroger... Je ne l’ai revu que mort, la tête fracassée, le lendemain, rue Gay-Lussac...

—Sapia?... Madame Sapia?

—Je n’en sais rien... Si, cependant... En exil, Chardon m’a conté que la veuve et la mère de Sapia venaient souvent, très souvent, à la préfecture de police... Un jour même, pendant que madame Sapia était là, madame Chaudey vint demander l’autorisation de voir son mari à la prison... La veuve et la mère de Sapia poussèrent-elles Rigault à venger le mort? Chardon n’osait pas l’affirmer... Mais il n’était pas loin de le croire.

—Et l’article duPère Duchêne?

—Eh bien!... Vous le savez...

—Non... On m’a dit... Advenant?[275]

—Oui... Un soir, tard—les formes étaient déjà serrées—on apporta un article... l’article fameux... Il est exact qu’il ait été donné par Advenant... On desserra les formes pour le mettre à la dernière page. Le lendemain, ou deux jours après, Chaudey était arrêté.[276]

—Alors, c’est bien Advenant?

Je fis un signe de tête affirmatif...

Ranc s’était tu.

Cherchait-il dans ses souvenirs? Je le vois encore, enlevant son lorgnon, et, d’un geste qui lui était familier, essuyant les verres, le regard baissé.

—Voici ce que je sais, moi, reprit-il.

J’ai noté, mot pour mot, ce que me dit Ranc. Je copie la note, écrite le jour même de notre conversation:

... J’étais encore à la Commune. Nous étions au lendemain de l’attaque du pont de Neuilly (2 avril). Quelqu’un, je ne sais plus qui, propose de confisquer les biens des membres du gouvernement de la défense nationale. On dresse la liste des noms.—Mais vous oubliez Jules Simon et Picard? crie une voix.Hilarité.Tout à coup, nous voyons Delescluze se lever de son banc.—Et Chaudey? s’écrie-t-il. Il est encore libre!—Mais laissez donc Chaudey tranquille, dit Paschal Grousset. Il fait en ce moment le journal officieux de la Commune...Je quittai la séance, inquiet, et me dirigeai vers les bureaux duSiècle, où je ne trouvai que Cernuschi.—Bah! me dit Cernuschi, quand je lui eus raconté la sortie de Delescluze... Ce n’est rien...Le 6, comme vous le savez, je donnais ma démission, et quittais l’Hôtel de Ville.Le lendemain, je me trouvai rue Chauchat, face à face avec Chaudey, qui allait auSiècle.Chaudey, avant même que j’eusse ouvert la bouche, me reprocha amèrement d’avoir quitté l’Hôtel de Ville.—Vous laissez, me disait-il, le champ libre aux violents...Je laissai Chaudey achever sa diatribe. Quand il se fut tu, je lui contai l’incident Delescluze.—Oui, me dit Chaudey, Cernuschi m’a averti... Mais je suis de son avis. Ce n’est pas sérieux.—Si, repris-je. C’est très sérieux. Je ne suis ni un poltron, ni un imbécile. Mais je vous dis: Partez. Il est temps, si vous ne voulez pas être arrêté.A ce moment, survint Ulysse Parent, qui se joignit à moi pour supplier Chaudey de quitter immédiatement Paris.Mais Chaudey n’en voulut rien croire.Il resta.

... J’étais encore à la Commune. Nous étions au lendemain de l’attaque du pont de Neuilly (2 avril). Quelqu’un, je ne sais plus qui, propose de confisquer les biens des membres du gouvernement de la défense nationale. On dresse la liste des noms.

—Mais vous oubliez Jules Simon et Picard? crie une voix.

Hilarité.

Tout à coup, nous voyons Delescluze se lever de son banc.

—Et Chaudey? s’écrie-t-il. Il est encore libre!

—Mais laissez donc Chaudey tranquille, dit Paschal Grousset. Il fait en ce moment le journal officieux de la Commune...

Je quittai la séance, inquiet, et me dirigeai vers les bureaux duSiècle, où je ne trouvai que Cernuschi.

—Bah! me dit Cernuschi, quand je lui eus raconté la sortie de Delescluze... Ce n’est rien...

Le 6, comme vous le savez, je donnais ma démission, et quittais l’Hôtel de Ville.

Le lendemain, je me trouvai rue Chauchat, face à face avec Chaudey, qui allait auSiècle.

Chaudey, avant même que j’eusse ouvert la bouche, me reprocha amèrement d’avoir quitté l’Hôtel de Ville.

—Vous laissez, me disait-il, le champ libre aux violents...

Je laissai Chaudey achever sa diatribe. Quand il se fut tu, je lui contai l’incident Delescluze.

—Oui, me dit Chaudey, Cernuschi m’a averti... Mais je suis de son avis. Ce n’est pas sérieux.

—Si, repris-je. C’est très sérieux. Je ne suis ni un poltron, ni un imbécile. Mais je vous dis: Partez. Il est temps, si vous ne voulez pas être arrêté.

A ce moment, survint Ulysse Parent, qui se joignit à moi pour supplier Chaudey de quitter immédiatement Paris.

Mais Chaudey n’en voulut rien croire.

Il resta.

Il semble donc bien que l’arrestation de Chaudey fut, du moins pour une part, l’œuvre de Delescluze.

Il la voulut, il la réclama dès le premier jour.

Il la fit réclamer, par son ami Advenant, auPère Duchêne.

Le motif qui poussait Delescluze à poursuivre Chaudey de ses haines?

Le 22 janvier?

Ce jour-là Delescluze était avec Razoua, Cournet, Edmond Levraud, Arthur Arnould, d’autres, chez Lefebvre-Roncier[277]qui habitait, au 60 de la rue de Rivoli, un appartement, dont les fenêtres donnaient sur la place de l’Hôtel-de-Ville.

Quand la fusillade éclata, laissant après elle une douzaine de morts—parmi eux le commandant Sapia—Delescluze, m’a raconté un témoin, porta les mains à son visage comme pour échapper à l’horrible vision. On l’emmena, soutenu par des amis. Son désespoir ne pouvait être apaisé.

Est-ce le souvenir de cette sanglante journée, dont la responsabilité, pour lui, et pour l’opinion publique, pesait alors tout entière sur Chaudey, qui l’incita à réclamer, avec tant de ténacité, l’arrestation, et, plus tard, le maintien sous les verrous, du rédacteur duSiècle?

Voici ce que me racontait, à ce sujet, quelques jours après ma conversation avec Ranc, Avrial, qui, avec Vermorel, Delescluze et autres, faisait partie de la commission exécutive:

A l’une des séances de la commission—me disait Avrial—Vermorel réclama énergiquement la mise en liberté de Chaudey, contre lequel, disait-il, aucune preuve formelle de culpabilité n’avait été formulée.Vermorel demandait qu’on fournît au moins l’original de la dépêche attribuée à Chaudey, dépêche par laquelle ce dernier aurait reconnu avoir donné l’ordre de «balayer la place», dans la journée du 22 janvier.A la demande de Vermorel, Cournet avait fait rechercher la dépêche. On ne l’avait pas trouvée.—Il faut aviser la Commune, concluait Vermorel. Puisqu’on ne peut pas nous présenter la dépêche, seule base d’accusation contre Chaudey, celui-ci doit être libre demain.Mais Delescluze protesta avec véhémence.—Qu’on trouve ou non la dépêche, il faut garder Chaudey.

A l’une des séances de la commission—me disait Avrial—Vermorel réclama énergiquement la mise en liberté de Chaudey, contre lequel, disait-il, aucune preuve formelle de culpabilité n’avait été formulée.

Vermorel demandait qu’on fournît au moins l’original de la dépêche attribuée à Chaudey, dépêche par laquelle ce dernier aurait reconnu avoir donné l’ordre de «balayer la place», dans la journée du 22 janvier.

A la demande de Vermorel, Cournet avait fait rechercher la dépêche. On ne l’avait pas trouvée.

—Il faut aviser la Commune, concluait Vermorel. Puisqu’on ne peut pas nous présenter la dépêche, seule base d’accusation contre Chaudey, celui-ci doit être libre demain.

Mais Delescluze protesta avec véhémence.

—Qu’on trouve ou non la dépêche, il faut garder Chaudey.

L’affaire en resta là. Chaudey était à Sainte-Pélagie. Il ne devait plus quitter sa chambre de prisonnier que pour descendre dans le chemin de ronde, la nuit du mardi au mercredi 24 mai.

Et comme je demandais à Avrial, s’il savait qu’après cette séance de la commission exécutive, une preuve quelconque de la culpabilité de Chaudey eût été portée à la connaissance de la Commune:

—Non. Jamais aucune preuve ne fut mise sous nos yeux.

A maintes reprises, Ranc revint, dans nos conversations, sur l’article duPère Duchêne.

Comment? En quelles circonstances avait-il été apporté?

Il y avait, dans l’interrogation de Ranc, le désir ardent de percer un des mystères du journalisme. Car, journaliste, Ranc l’était avant tout.

—Voyons, me disait-il, lequel de vous trois a revu l’article?

Je restais muet.

Un dernier coup droit:

—Bah! c’est vous, alors? Voyons, avouez...

Mais je n’avouais pas.

Ni en ce qui me concernait. Ni en ce qui concernait l’un ou l’autre de mes deux collaborateurs.

Et la conversation en restait là.

Peu de temps avant sa mort, j’allai voir Ranc, place des Vosges. Il m’avait fait demander un nouvel exemplaire de ma brochureUn peu de Vérité sur la mort des Otages. Il avait égaré, avant de l’avoir lu, celui que je lui avais remis lors de son apparition.[278]

Je le vois encore, solide malgré le commencement de paralysie qui lui rendait la marche très difficile, la calotte rouge sur le chef, gai, causeur, comme à l’habitude.

Nous bavardâmes de choses et d’autres.

Avant de le quitter, je lui tendis la main. Et lui, le doigt posé sur le titre de la couverture rouge:

—Allons, cette fois, vous avouez, je l’espère...

—Non... Non. Pas encore... Du reste, je n’y parle pas de l’affaire Chaudey.[279]

Juillet 1901. Nous causons, avec Ranc, de Rigault.

Ranc avait un faible pour les Hébertistes.[280]Il aimait assez qu’on le classât parmi eux. Hébertiste et Blanquiste, Rigault ne pouvait manquer d’avoir les sympathies de Ranc, avec qui il s’était rencontré un peu partout où l’on conspirait et où on luttait, dans les dernières années de l’Empire.

—La dernière fois que je rencontrai Rigault—me conta Ranc—ce fut quelques jours avant l’entrée des troupes. Sur le quai. Il était, autant qu’il me souvienne, avec Da Costa.Je venais de recevoir des nouvelles de Versailles. Je lui en fis part. Elles étaient très mauvaises. L’armée était aux portes. C’était une affaire de jours. D’heures peut-être.Rigault me sembla être également renseigné.—Vous avez pensé, lui dis-je, aux innombrables papiers, nominations, notes quelconques, fiches, celles de l’Empire entre autres... Il faut brûler ça tout de suite... Que de gens compromis si vous les laissez au vainqueur...Rigault songea un instant.—Bah! dit-il brusquement. Ce sera bien plus simple... Nous foutrons le feu à la boîte!—Oui, repris-je. Mais, auparavant, il faut mettre en sûreté les archives de la Révolution. Il y en a à la Préfecture—et je montrais du doigt les bâtiments de la police—il y en a aussi à l’Hôtel de Ville... Toute la Commune, la grande... Ses sections...Rigault me sembla ignorer la présence, tant à la Préfecture de Police qu’à l’Hôtel de Ville, de ces précieux documents.—C’est vrai, me dit-il. Je vais, dès aujourd’hui, faire transporter tout en lieu sûr.Vous savez qu’il n’en fit rien, et que tout, ou presque tout, fut la proie des flammes.

—La dernière fois que je rencontrai Rigault—me conta Ranc—ce fut quelques jours avant l’entrée des troupes. Sur le quai. Il était, autant qu’il me souvienne, avec Da Costa.

Je venais de recevoir des nouvelles de Versailles. Je lui en fis part. Elles étaient très mauvaises. L’armée était aux portes. C’était une affaire de jours. D’heures peut-être.

Rigault me sembla être également renseigné.

—Vous avez pensé, lui dis-je, aux innombrables papiers, nominations, notes quelconques, fiches, celles de l’Empire entre autres... Il faut brûler ça tout de suite... Que de gens compromis si vous les laissez au vainqueur...

Rigault songea un instant.

—Bah! dit-il brusquement. Ce sera bien plus simple... Nous foutrons le feu à la boîte!

—Oui, repris-je. Mais, auparavant, il faut mettre en sûreté les archives de la Révolution. Il y en a à la Préfecture—et je montrais du doigt les bâtiments de la police—il y en a aussi à l’Hôtel de Ville... Toute la Commune, la grande... Ses sections...

Rigault me sembla ignorer la présence, tant à la Préfecture de Police qu’à l’Hôtel de Ville, de ces précieux documents.

—C’est vrai, me dit-il. Je vais, dès aujourd’hui, faire transporter tout en lieu sûr.

Vous savez qu’il n’en fit rien, et que tout, ou presque tout, fut la proie des flammes.


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