RAZOUA

RAZOUAdéjeuner chez Vaillant

déjeuner chez Vaillant

Lundi 22 mai. Premières heures du jour. La veille, Vaillant nous a donné, à Vermersch et à moi, à l’issue du déjeuner auquel il nous avait conviés rue de Grenelle, rendez-vous pour ce matin d’aujourd’hui, à l’Instruction publique. A la délégation à l’Enseignement, comme on disait.

Rendez-vous! Les Versaillais sont entrés... Ils sont au Trocadéro... Plus près peut-être...

Et je me remémore le déjeuner—le dernier sûrement—dans la grande salle à manger du ministère. Une douzaine de figures connues. Présidant la table, madame Vaillant, la mère du délégué, femme de haute intelligence et de grand cœur, qui a voulu rester aux côtés de son fils. Madame Jaclard, femme du colonel commandant la 17elégion, adjoint de Clemenceau à Montmartre sous le siège. Madame Sapia, la veuve du commandant tué place de l’Hôtel-de-Ville le 22 janvier. Flotte. Constant Martin, secrétaire général de la délégation. Nous deux. D’autres.

La conversation roule, pendant tout le déjeuner, sur les otages et l’échange contre Blanqui. Flotte a bâti un nouveau projet.

—Nous viderons les prisons, s’il le faut, dit-il avec feu. Nous les leur donnerons tous, les curés, les magistrats, tous, tous...

Hélas! Trop tard...

café de Rohan

J’erre... Je me dirige rue de Seine, chez Vermersch... Personne... Je l’ai laissé, la veille au soir, chez Rachel.[265]

Je passe la Seine... Place du Palais-Royal... Il n’est que sept heures... Un gros de fédérés sous les arcades du Théâtre-Français... Qui me donnera des nouvelles?... A la terrasse du café de Rohan, seul, Razoua.

Razoua, en uniforme de colonel. Tunique à revers rouges à demi déboutonnée, ceinture rouge. Tête nue. Le képi aux cinq galons, près de lui, sur une chaise. Le sabre entre les jambes.

—Eh bien?

—Je viens d’évacuer le Trocadéro...

Et, me montrant du doigt le bas de sa jambe:

—Un éclat d’obus... La cheville à moitié écrasée... Impossible de me tenir debout... Je rentre chez moi... Demain, je serai dispos... J’irai à l’Hôtel de Ville...

—Alors? Ils sont au Champ de Mars?... Avancent-ils vite?...

—Qu’en sais-je?... Je n’ai vu personne... Je ne sais rien...

Une voiture passe, au petit pas.

Razoua se dresse à demi, appuyé sur son sabre... Il se hisse sur les coussins, étale sa jambe malade... Nous nous serrons les mains...

Genève

Deux mois après. Juillet. A Genève. Je revois Razoua pour la première fois depuis notre rencontre au Palais-Royal. Plus de revers rouges. Plus de ceinture écarlate. Plus de sabre. Veston de velours et pantalon de coutil gris. Cheveux en brosse grisonnants. La barbe longue en pointe. L’ancien colonel de la Commune, avec son nez fortement busqué, son front largement découvert et ses yeux bleus, a toujours l’allure militaire. Jetez sur ses épaules un burnous, coiffez le crâne d’une chéchia, et vous aurez devant vous le parfait spahis.

Car, avant d’être journaliste auRéveilde Delescluze, chef du 61ebataillon de Montmartre sous le siège, représentant du peuple de Paris à l’Assemblée de Bordeaux et colonel commandant l’École Militaire sous la Commune, Razoua a été marchis-chef de spahis en Afrique.[266]

De son long séjour en Algérie, Razoua a conservé l’habitude du silence et la nostalgie du rêve.

Pendant toute une après-midi, il reste, seul, assis à la terrasse d’un café, le regard perdu sur les montagnes ou sur la nappe brillante du lac.

A quoi pense-t-il? Quelles visions lointaines retiennent sa pensée?

De temps à autre, il hume une gorgée de son verre d’absinthe blanche, tire de sa pipe à large fourneau et à manche de merisier recourbé, une longue bouffée, qu’il regarde s’étendre lentement et s’évanouir dans le bleu du ciel.

Un camarade survient-il, qui lui apporte quelque nouvelle de l’Assemblée de Versailles, un discours de Thiers, l’œil bleu s’allume, les sourcils se haussent, le front se ride... Le silence fait place à la parole exubérante, à la colère.

—Vieille canaille...

Le camarade parti, Razoua se plonge de nouveau dans son rêve. Il rafraîchit son absinthe, pousse de nouvelles spirales de fumée...

Et c’est ainsi tous les jours.

évasion

Au café du Nord. Je ne sais plus quel nouveau fugitif nous est arrivé. Il nous dit son odyssée. Comment il s’est servi d’un bon gendarme pour nous rejoindre. Il s’était installé dans un petit village voisin de la frontière. Et, comme il maniait assez gentiment le pinceau, il s’en allait, l’après-midi, son chevalet sur l’épaule et sa boîte de couleurs à la main, faire quelque pochade.

Un jour, il s’est campé à quelque cent mètres de cette frontière, qu’il n’ose cependant franchir. Passe un gendarme, qui s’approche de l’artiste, le regarde étaler ses couleurs sur la toile.

La conversation s’engage.

—Où allez-vous comme ça? demande le peintre.

—A Genève... Au consulat de France.

—Tiens, je n’ai jamais vu Genève!

—Voulez-vous venir avec moi? C’est tout près... Une promenade...

En route donc. Les deux amis arrivent à Genève. Le gendarme se dirige vers le consulat.

—Rendez-vous ce soir ici, dit le bon Pandore.

Et on se serre les mains.

—A ce soir.

Le gendarme attend encore.

On rit.

Ce sont chaque jour des histoires semblables.

Razoua, qui a écouté sans mot dire, retire sa pipe de ses lèvres, secoue le fourneau sur le marbre de la table... Nous voyons qu’il a quelque chose à raconter...

—Oh! moi, c’est bien simple. J’ai trouvé—et j’en suis fier—un ami qui, certes, ne partage aucune de nos convictions. C’est un aristocrate. Mais c’est avant tout un homme de cœur. Cet ami, riche et titré, m’a offert l’asile que bien d’autres, en ces jours de lâcheté, m’eussent peut-être refusé. Il s’est procuré un passeport espagnol au nom de Martinez... Lui-même, l’ami, est d’origine espagnole... Et moi, basque, je parle la langue... Il a pris deux places de première, et il ne m’a laissé qu’ici, sur la terre libre, après m’avoir embrassé. C’est tout. Vous voyez, mon récit est court.

—Et le nom de cet ami?

—Vous ne le connaissez pas... Il s’appelle le marquis d’Ezpeleta.

Sylvère d’Ezpeleta

Longtemps, bien longtemps après, je publiais, dans l’Aurore, une chronique sur Razoua. Les journaux avaient annoncé la mort d’Antonio d’Ezpeleta, l’escrimeur célèbre. Le mort était-il celui qui avait sauvé notre ami? Je racontai, tel que Razoua nous l’avait dit à Genève, le court récit de l’évasion. Quelquesjours après, je recevais de M. Sylvère d’Ezpeleta la lettre suivante:

Bordeaux, 28 avril 1907.Cher monsieur,Je viens d’être assez gravement malade, ce qui m’a empêché de vous écrire plus tôt pour vous prier, si possible, de m’adresser quatre ou cinq numéros de l’Auroredu 5 mars, où se trouve votre article:Comment je me suis souvenu.C’est par erreur que vous nommez mon frère Antoine, qui ne connaissait même pas mon vieux camarade et bon ami Razoua, qu’il vit une seule fois dans notre appartement du boulevard Malesherbes, le jour où je partais pour Genève avec le dit Razoua, très bien grimé et méconnaissable, mon secrétaire particulier, sous le nom d’Esteban Martinez, ancien sous-officier à la Légion étrangère.Déjà, au 31 octobre, l’ami Razoua était venu, dans la nuit, se réfugier chez moi, rue Caumartin, où j’occupais seul l’ancien appartement de la veuve du sculpteur Pradier.Pendant toute la Commune, je restais à Paris et j’allais souvent voir Razoua à l’École Militaire, où il n’occupait que deux modestes pièces du rez-de-chaussée.Le jour où la poudrière du Gros-Caillou sauta, je me rendais en voiture découverte à l’École Militaire avec mon camarade de la guerre du Mexique, le colonel Kodolich, aide de camp de l’empereur Maximilien, et à ce moment-là aide de camp de l’empereur d’Autriche.Avenue de La Motte Picquet, nous offrîmes notre voiture pour transporter les blessés du Gros-Caillou et nous rendîmes à pied chez Razoua, à qui je présentai le colonel Kodolich. Nous prîmes l’absinthe ensemble, et le colonel fut émerveillé de l’ordre et du calme qui régnaient à l’École Militaire.Très intéressé par les renseignements qui lui étaient donnés par Razoua, il lui témoignait son admiration du bon résultat obtenu par son habile et sagace administration.En partant, Kodolich invitait Razoua à venir le voir à Vienne, l’assurant de tout le plaisir qu’il aurait à lui rendre sa cordiale hospitalité.Quelque temps après la Commune, alors qu’il n’y avait plus de danger pour moi, Olivier Pain publia dans le journal de Rochefort un long article élogieux pour moi, racontant l’évasion de Razoua et notre voyage en Suisse.Je vous donne ces détails, pensant qu’il vous sera agréable desavoir que le sauveur de notre ami commun n’est point mort et qu’il jouit encore d’une bonne santé.Avec mes remerciements, agréez, cher Monsieur, mes bien cordiales salutations.Sylvère d’Ezpeleta.

Bordeaux, 28 avril 1907.

Cher monsieur,

Je viens d’être assez gravement malade, ce qui m’a empêché de vous écrire plus tôt pour vous prier, si possible, de m’adresser quatre ou cinq numéros de l’Auroredu 5 mars, où se trouve votre article:Comment je me suis souvenu.

C’est par erreur que vous nommez mon frère Antoine, qui ne connaissait même pas mon vieux camarade et bon ami Razoua, qu’il vit une seule fois dans notre appartement du boulevard Malesherbes, le jour où je partais pour Genève avec le dit Razoua, très bien grimé et méconnaissable, mon secrétaire particulier, sous le nom d’Esteban Martinez, ancien sous-officier à la Légion étrangère.

Déjà, au 31 octobre, l’ami Razoua était venu, dans la nuit, se réfugier chez moi, rue Caumartin, où j’occupais seul l’ancien appartement de la veuve du sculpteur Pradier.

Pendant toute la Commune, je restais à Paris et j’allais souvent voir Razoua à l’École Militaire, où il n’occupait que deux modestes pièces du rez-de-chaussée.

Le jour où la poudrière du Gros-Caillou sauta, je me rendais en voiture découverte à l’École Militaire avec mon camarade de la guerre du Mexique, le colonel Kodolich, aide de camp de l’empereur Maximilien, et à ce moment-là aide de camp de l’empereur d’Autriche.

Avenue de La Motte Picquet, nous offrîmes notre voiture pour transporter les blessés du Gros-Caillou et nous rendîmes à pied chez Razoua, à qui je présentai le colonel Kodolich. Nous prîmes l’absinthe ensemble, et le colonel fut émerveillé de l’ordre et du calme qui régnaient à l’École Militaire.

Très intéressé par les renseignements qui lui étaient donnés par Razoua, il lui témoignait son admiration du bon résultat obtenu par son habile et sagace administration.

En partant, Kodolich invitait Razoua à venir le voir à Vienne, l’assurant de tout le plaisir qu’il aurait à lui rendre sa cordiale hospitalité.

Quelque temps après la Commune, alors qu’il n’y avait plus de danger pour moi, Olivier Pain publia dans le journal de Rochefort un long article élogieux pour moi, racontant l’évasion de Razoua et notre voyage en Suisse.

Je vous donne ces détails, pensant qu’il vous sera agréable desavoir que le sauveur de notre ami commun n’est point mort et qu’il jouit encore d’une bonne santé.

Avec mes remerciements, agréez, cher Monsieur, mes bien cordiales salutations.

Sylvère d’Ezpeleta.

pauvreté

Razoua est pauvre.

Jamais une parole amère. Jamais un regret. Il pourrait être à Versailles, tranquillement assis sur le velours rouge de son fauteuil législatif. Toucher, chaque mois, à la caisse de l’Assemblée, la bonne prébende. Il est à Genève. Sans ressources.

Il ne fait entendre aucune plainte.

Son devoir était de venir combattre aux côtés de ceux qui lui avaient donné leurs voix. Il les a rejoints. Sans s’interroger une minute. Sans se demander s’il marchait vers la victoire ou vers la défaite. Vers l’exil. Vers la mort peut-être.

En ces temps lointains, qui semblent déjà légendaires, ils étaient quelques-uns encore—trop rares—qui croyaient au devoir.

Razoua était de ceux-là.

Il vivait, dans un faubourg de Genève, aux Eaux-Vives, chez un ami, Fesneau, que les événements du Midi avaient contraint à s’exiler.

De temps à autre, une maigre copie acceptée dans quelque journal de Paris lui mettait en poche de quoi s’asseoir au café du Nord. L’été à la terrasse. L’hiver frileusement tapi près du poêle, dans son éternel rêve.

Six années de la vie monotone de l’exil s’étaient écoulées, tant bien que mal, coupées d’espoirs et de déceptions, quand, un beau jour, Razoua apprit qu’il héritait.

Oh! pas d’une fortune.

Arrivé la veille, d’Altorf où j’habitais, à Genève, je traversais le pont du Mont-Blanc quand je me trouvai face à face avec Razoua.

—Eh oui, j’hérite... Mon frère le curé est mort. Il m’a laissé une rente de douze cents francs. Payée par un intermédiaire.Car vous pensez bien que le fisc mettrait l’embargo dessus, si la succession me touchait directement.

Et me montrant en riant son pantalon de coutil à raies bleues—nous étions en été—son veston d’alpaga et son chapeau canotier:

—Me voilà tout de neuf habillé...

Douze cents francs de rente. Pour l’ancien spahis, c’est la tranquillité, la vie du lendemain assurée, le café où il va lire ses journaux de France, l’absinthe évocatrice de rêves, la blague à tabac bourrée... L’existence économe, sobre, heureuse... en attendant de revoir la Patrie.

la mort

A Zurich, où je suis depuis quelques jours. Une dépêche.

O stupeur. Razoua est mort.

C’est un ami de Genève qui m’annonce la fatale nouvelle:

«Razoua, frappé congestion, mort dans mes bras.»

Il était venu, comme tous les soirs, à l’heure de l’absinthe, au café du Nord. Il quitte sa table pour s’approcher du billard. Subitement, il porte la main au front, penche la tête en arrière et tombe.

On s’empresse autour de lui. Alavoine, qui a son imprimerie en face, rue du Rhône, arrive en hâte. On transporte Razoua, qui respire encore, aux Eaux-Vives, dans sa petite chambrette.

—Nous pleurions tous, me racontait plus tard Alavoine. Nous prenions, à tour de rôle, ses mains, déjà glacées. Nous l’appelions. Hélas! ses lèvres étaient closes pour toujours.

Le lundi—Razoua était mort le samedi 29 juin 1878—on le portait au cimetière de Plainpalais. Genève fêtait ce jour-là le centenaire de Jean-Jacques Rousseau. Les rues, pavoisées, étaient coupées d’arcs triomphaux. Les maisons fleuries. Le ciel magnifique. Le cercueil, recouvert d’un drap rouge, passa sous les oriflammes et les guirlandes de feuillages. Alavoine, derrière le mort, tenait haut levé le drapeau du 22ebataillon fédéré, conservé, depuis les grands jours, comme une relique, par les vaincus...


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