VOLTAIRE ET ROUSSEAU
Mai.—Chez moi.
Ils sont venus deux me voir.
Deux gardes de mon 248e, que je connais depuis les premiers jours du siège, quand nous faisions l’exercice au Luxembourg.
L’un tient à la main un paquet. Quelque chose d’assez volumineux, dans un foulard à carreaux rouges dont les cornes sont nouées.
Il prend la parole, pendant qu’assis à ma table, je parcours les feuilles du matin que vient de m’apporter mon planton.
Mon planton!
Au rez-de-chaussée de ma maison est installé, dans une boutique—je la regarde et la salue comme une vieille amie d’autrefois, cette boutique, quand je passe devant le numéro 9 de la rue du Sommerard—un poste fédéré. Mon planton fait partie du poste. Dès qu’il a su que le Père Duchêne—un tiers duPère Duchêne—habitait là-haut, au cinquième, il est venu me trouver.
—Citoyen lieutenant, m’a-t-il dit, vous n’avez pas de planton. Me voici. Je ferai toutes vos commissions. Et, dès le matin, je serai là, à votre porte.
J’ai accepté.
Mon planton a introduit les deux gardes. Il est resté avec eux.
Mes deux visiteurs me content qu’ils viennent de Neuilly, où ils se sont crânement battus. Ils ont eu la veine de ne pas écoper. Ils vont se reposer une huitaine. Et repartir.
—Eh bien! qu’est-ce qui vous amène?
Hésitations. Celui qui tient le foulard noué aux cornes le passe d’une main à l’autre.
—Mon lieutenant...
—Parle. Voyons...
Silence.
Mais, tous deux à la fois, ils ont jeté un regard sur le planton, comme si sa présence les gênait.
J’envoie le planton m’acheter du tabac.
—Voilà, mon lieutenant, c’est pour ce que nous vous apportons...
Celui qui porte le paquet l’a posé devant moi. Il dénoue lentement les cornes du foulard, qui s’étale, et laisse voir, à mes yeux étonnés, deux gentils bronzes, montés sur colonnettes de porphyre rouge et noir.
Voltaire et Jean-Jacques.
Voilà les deux petites statuettes debout.
Mes deux gardes ne disent plus rien.
Sachant que lePère Duchênegagne pas mal de gros sous, veulent-ils me vendre les deux statuettes?
—Citoyen, me dit l’un, nous avons pensé, l’ami et moi, que ça vous ferait plaisir... Nous, nous n’y connaissons rien. Quand nous avons vu les deux petits bonhommes sur la cheminée du salon, là-bas, nous nous sommes dit: «Ça, ça sera pour le lieutenant.» Nous avons pris aussi des serviettes, des mouchoirs, qui ont bien fait l’affaire de nos citoyennes... Mais, des statues, qu’est-ce que vous voulez que nous foutions de ça?
—Alors, vous avez, je vois, raflé cela dans une villa aux avant-postes?
—Eh oui! Quand on se fait casser la gueule... tant pis pour les cochons qui ont de si belles maisons... Bien sûr, ils doivent jubiler, là où ils sont réfugiés, de savoir qu’on nous troue la peau... Peut-être même bien qu’ils nous tirent dessus...
L’argument était sans réplique. Inutile de discuter. Je tentai quelques timides observations... Le bien d’autrui...
Ah! ils s’en foutaient, du bien d’autrui... Ils en revenaient toujours là:
—Est-ce que nous ne risquons pas tous les jours notre peau?
Je n’avais pas, moi-même, le courage d’insister... Entre ceux qui nous tiraient dessus, ceux qui applaudissaient, à Versailles, aux infamies des belles dames à ombrelles, et les braves lascars dont j’avais deux échantillons devant moi,—mon choix était fait.
Je ne pouvais cependant pas prendre les deux statuettes.
—Alors, lieutenant, vous n’en voulez pas? C’est pas gentil. Depuis deux jours, nous nous faisons une vraie fête de vous faire plaisir.
Et, lentement, ils renouèrent le foulard aux carreaux rouges avec, dedans, Voltaire et Jean-Jacques.
Ils se dirigèrent vers la porte, un peu tristes.
Avant de disparaître, l’un d’eux se ravisa:
—Et si nous les vendions! Nous ne pouvons pas les remporter aux avant-postes, quand nous allons y retourner... Nom de Dieu, voyons, nous les avons bien gagnées...
Le lendemain, je rencontrai sur le boulevard l’un de mes deux lascars.
—Eh bien? Les deux petits bonhommes?
—Lavés!... Quelle noce, le soir. A nous quatre. La femme de l’ami, la mienne et nous deux. Nous avons rigolé toute la soirée... Ça ne fout rien, lieutenant, pourquoi que vous n’en avez pas voulu?
Je me reprochai, presque, à ce moment, de n’avoir pas accepté les deux petits bustes.
Et le remords me prit d’avoir pu, seulement pour un instant, faire de la peine à ces deux braves.