CHAPITRE VIILE RETOUR A PARIS

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Une des phases les plus grandes et les plus palpitantes de ma vie se préparait.

Nous étions à la veille de Noël. Une promenade fut organisée pour suivre, dans les églises, les messes de minuit. Les cérémonies qui se célébrèrent de nuit à Sainte-Marie-Majeure et à Saint-Jean de Latran furent celles qui me frappèrent le plus.

Des bergers, avec leurs troupeaux; vaches, chèvres, moutons et porcs, étaient sur la place publique comme pour recevoir les bénédictions du Sauveur, de celui dont on rappelait la naissance dans une crèche.

La touchante simplicité de ces croyances m'avait vraiment ému et j'entrai dans Sainte-Marie-Majeure, accompagné d'une adorable chèvre que j'embrassai et qui ne voulut pas me quitter. La chose n'étonna nullement la foule recueillie qui s'entassait dans cette église, hommes et femmes, tous à genoux sur ces beaux pavés en mosaïque, entre cette double rangée de colonnes provenant de temples antiques.

Le lendemain, jour à marquer d'une croix, je croisai dans l'escalier aux trois cents marches qui mèneà l'église de l'Ara-Cœli, deux dames dont l'allure était celle d'étrangères élégantes. Mon regard fut délicieusement charmé par la physionomie de la plus jeune.

Quelques jours après cette rencontre, m'étant rendu chez Liszt, qui se préparait à l'ordination, je reconnus, parmi les personnes qui se trouvaient en visite chez l'illustre maître, les deux dames aperçues à l'Ara-Cœli.

Je sus, presque aussitôt après, que la plus jeune était venue à Rome, avec sa famille, en voyage de touristes et qu'elle avait été recommandée à Liszt pour qu'il lui indiquât un musicien capable de diriger ses études musicales qu'elle ne voulait pas interrompre loin de Paris.

Liszt me désigna aussitôt à elle.

J'étais pensionnaire de l'Académie de France pour y travailler, ne désirant par conséquent pas donner mon temps aux leçons. Cependant le charme de cette jeune fille fut vainqueur de ma résistance.

Vous l'avez deviné déjà, mes chers enfants, ce fut cette exquise jeune fille qui, deux ans plus tard, devait devenir mon épouse aimée, la compagne toujours attentive, souvent inquiète, de mes jours, témoin de mes défaillances comme de mes sursauts d'énergie, de mes tristesses comme de mes joies. C'est avec elle que j'ai gravi ces degrés longs déjà de la vie, qui, pour ne point être escarpés comme ceux qui mènent à l'Ara-Cœli, cet autel des cieux qui rappelle à Rome les célestes séjours toujours purs et sans nuages, m'ont conduit dans un chemin parfois difficile, et où les roses se cueillirent au milieu des épines! N'en est-il pas toujours ainsi dans la vie?

Mais j'oublie que je vous livre mes Mémoires, mes chers enfants, et ne vous fais point mes confidences.

Au printemps suivant, la fête annuelle des pensionnaires eut lieu, comme de coutume, à Castel-Fusano, domaine de la Campagne de Rome, à trois kilomètres d'Ostie, au milieu d'une magnifique forêt de pins-parasols, percée d'une allée de chênes-verts de toute beauté. J'emportai un souvenir si agréable de cette journée que je conseillai à ma fiancée et à sa famille de connaître cet endroit incomparable.

Là, dans cette splendide avenue, toute pavée de dalles antiques, je me rappelai l'histoire décrite par Gaston Boissier dans sesPromenades archéologiquesde Nisus et d'Euryale, ces malheureux jeunes gens qui furent aperçus, pour leur perte, de Volcens, arrivant de Laurente pour amener à Turnus une partie de ses troupes.

La pensée que je devais, au mois de décembre, quitter la Villa Médicis pour retourner en France, mes deux ans de séjour étant terminés, mettait en moi une indéfinissable tristesse.

Je voulus revoir Venise. J'y restai deux mois, pendant lesquels je jetai les brouillons de maPremière Suite d'orchestre.

Le soir, lorsqu'en fermant le port, les trompettes autrichiennes sonnaient des notes si étranges et si belles, je les notais. Je m'en servis vingt-cinq ans plus tard, au quatrième acte duCid.

Le 17 décembre, mes camarades me firent leurs adieux, non seulement pendant le dernier triste dîner à notre grande table, mais encore à la gare, dans la soirée.

Ce jour-là je l'avais consacré à préparer mes bagages, tout en contemplant le lit dans lequel je ne devais plus dormir.

Tous ces tendres souvenirs de mes deux années romaines: palmes du jour des Rameaux, tambour du Transtévère, ma mandoline, une vierge en bois, quelques branches cueillies dans le jardin de la Villa, tous ces souvenirs, dis-je, d'un passé qui vivra autant que moi-même, allèrent rejoindre mes hardes dans mes malles. L'ambassade française en fit les frais d'expédition.

Je ne voulus pas quitter ma fenêtre avant que le soleil couchant eût complètement disparu derrière Saint-Pierre. Il me semblait que c'était Rome, à son tour, se réfugiant dans l'ombre, qui me faisait ses adieux!...

Réunis à la garedei Termini, voisine des ruines de Dioclétien, mes camarades ne la quittèrent qu'après avoir échangé avec moi force embrassades, et ils y restèrent jusqu'à ce que le train qui m'emportait eût complètement disparu à l'horizon.

Les heureux! Ils devaient, eux, dormir cette nuit-là, à l'Académie, alors que moi, seul, brisé par les émotions du départ, tout transi par cet âpre et glacial froid de décembre, roulé dans ce manteau qui ne m'avait pas quitté pendant tout mon séjour à Rome, enveloppé de ce lambeau de souvenirs, je ne devais que la fatigue aidant succomber au sommeil.

Le lendemain, dans la journée, j'étais à Florence.

Je voulus revoir une dernière fois cette ville, où se trouve une des plus riches collections d'art de l'Italie. J'allai au palais Pitti, une des merveilles de Florence: en parcourant ces galeries, il me semblait que je n'yétais point seul, que le souvenir vivant de mes camarades m'accompagnait, que j'assistais à leurs extases, à leurs enthousiasmes devant tous ces chefs-d'œuvre amoncelés dans ce splendide palais. J'y revis ces Titien, ces Tintoret, ces Léonard de Vinci, ces Véronèse, ces Michel-Ange, ces Raphaël.

De quel œil délicieusement ravi j'admirai de nouveau ce trésor inestimable qu'est laVierge à la chaise, de Raphaël, chef-d'œuvre de la peinture, puis laTentation de saint Antoine, par Salvator Rosa, visible dans la salle d'Ulysse, et dans la salle de Flore, laVénus, de Canova, posée sur une base qui tourne. Les Rubens, les Rembrandt, les Van Dyck, furent aussi l'objet de mes contemplations.

Je ne sortis du palais Pitti que pour être de nouveau ébloui par le palais Strozzi, le plus beau type des palais florentins, dont la corniche, due à Simone Pollajolo, est la plus belle connue des temps modernes. Je revis aussi le jardin Boboli, à côté du palais Pitti, dessiné par Tribolo et Buontalenti.

Je terminai cette journée par une promenade dans ce qu'on a surnommé le bois de Boulogne de Florence, lapromenade les Cascine, à la porte et à l'ouest de Florence, entre la rive droite de l'Arno et le chemin de fer. C'est la promenade favorite du monde élégant et de la fashion de Florence, cette ville qu'on a surnommée l'Athènes de l'Italie.

Il me souvient que le soir tombait déjà, et, privé de ma montre que, par mégarde, j'avais laissée à l'hôtel, j'eus la pensée de demander à un paysan que je croisai sur la route l'heure qu'il était. La réponse que j'en reçus est de celles dont on ne saurait oublierle tour vraiment poétique. En voici la traduction:

** *

Je quittai Florence pour continuer par Pise le chemin du retour.

Pise me sembla dépeuplé comme si la peste y eût fait ses ravages! Quand on songe qu'au moyen âge elle fut la rivale de Gênes, de Florence, de Venise, on se sent confondu de cette désolation relative qui l'enveloppe. Je restai seul pendant près d'une heure sur la place du Dôme, portant tour à tour mes regards curieux sur les trois chefs-d'œuvre qui y dressent leur artistique beauté: la cathédrale ou leDôme de Pise, le campanile, plus connu sous le nom deTour penchée, et enfin leBaptistère.

Entre le Dôme et le Baptistère s'étend le Campo-Santo, cimetière célèbre dont la terre fut apportée de Jérusalem.

Il me sembla que laTour penchéevoulut bien attendre que je sois passé pour ne point fléchir davantage sur moi, comme le Campanile de Venise, de funeste destruction. Mais non! il paraît que cette tour, dont l'inclinaison, précisément, servit à Galilée pour faire ses fameuses expériences sur la loi de la gravitation, n'a jamais été plus solide. Ce qui servirait à le prouver, c'est que les sept grosses cloches qui, chaque jour, à plusieurs reprises, y sonnent àtoute volée, n'ont jamais compromis la résistance de sa curieuse construction.

Me voici parvenu à l'un des instants les plus intéressants de mon voyage, celui écoulé depuis Pise, blotti sous la bâche d'une diligence, et suivant ainsi la côte de cette mer d'azur qu'est la Méditerranée, par la Spezzia jusqu'à Gênes. Quel voyage fantastique que celui que je fis par cette ancienne voie romaine tracée sur la crête des rochers qui dominent la mer! Je la longeai comme porté dans la nacelle d'un capricieux ballon.

La route côtoie sans cesse le bord de la mer, s'enfonçant tantôt dans des bois d'oliviers, tantôt, au contraire, s'élevant sur la cime des monts, d'où, alors, elle commande un horizon immense.

Partout pittoresque, d'une variété d'aspects étonnante, ce chemin parcouru, comme je l'ai fait, par un clair de lune magnifique, est tout ce que l'on peut rêver de plus idéalement beau dans son originalité, avec ces villages dont parfois l'on voyait une fenêtre éclairée dans le lointain, et cette mer dans laquelle le regard plongeait à d'incalculables profondeurs.

Il me sembla, pendant ce trajet, que je n'avais jamais accumulé en moi-même un tel ensemble d'idées et de projets, toujours obsédé par cette pensée que, dans quelques heures, je serais de retour à Paris et que ma vie allait y commencer.

De Gênes à Paris, la route se fit en chemin de fer. On dort si bien quand on est jeune! Ce fut un frisson qui me réveilla. Il gelait. Le froid intense de la nuit avait couvert d'arabesques les carreaux de mon wagon.

Nous passâmes devant Montereau. Montereau! presque Paris, à l'horizon! Pouvais-je me douter alors que je posséderais une demeure d'été, bien des années plus tard, dans ce pays, voisin d'Égreville?

Quel contraste entre le beau ciel de l'Italie, ce ciel toujours bleu, tant chanté par les poètes, et que je venais de quitter,—et celui que je retrouvais sombre et gris, si maussade!

Mon voyage et quelques menus frais payés, il me restait en poche la somme de... deux francs!

** *

Quand j'arrivai chez ma sœur, quelle joie pour moi! Quelle aubaine aussi!

Au dehors il pleuvait à torrents, et les précieux deux francs me servirent à acheter cevade mecumindispensable: un parapluie! Je ne m'en étais point servi pendant tout mon séjour en Italie.

Abrité ainsi contre le mauvais temps, j'allai au ministère des Finances, où je savais devoir trouver mon premier trimestre de la nouvelle année. A cette époque les grands-prix jouissaient d'une pension de trois mille francs par an. J'y avais droit encore pendant trois ans. Quelle fortune!

L'ami si bon dont j'ai déjà parlé, prévenu de mon retour, m'avait loué une chambre au cinquième étage du nº 14 de la rue Taitbout.

De la beauté calme et sereine de ma chambre à l'Académie, je retombais au centre de ce Paris agité et bruyant.

Mon maître, Ambroise Thomas, m'avait présenté chez quelques riches amis qui donnaient des soirées musicales fort connues. Ce fut là que j'aperçus pour la première fois Léo Delibes, auquel son ballet,la Source, à l'Opéra, avait déjà valu une grosse notoriété. Je le vis diriger un chœur délicieux chanté par des dames du monde, et je me dis tout bas: «Moi aussi, j'écrirai un chœur! Et il sera chanté!» Il le fut en effet, mais par quatre cents voix d'hommes. J'avais eu le premier prix au concours de la Ville de Paris.

De cette époque date la connaissance que je fis du poète Armand Silvestre. Le hasard voulut qu'il fût un jour mon voisin sur l'impériale d'un omnibus, et, de propos en propos, nous descendîmes les meilleurs amis du monde. Voyant qu'il avait affaire, avec moi, à un bon public, et c'était le cas, il me raconta de ces histoires les plus drôlatiquement inconvenantes, dans lesquelles il excellait. Mais, pour moi, le poète dépassait encore le conteur, et un mois après, j'avais écrit lePoème d'Avril, tiré des exquises poésies de son premier volume.

Puisque je parle duPoème d'Avril, je me souviens de la belle impression qu'en avait ressentie Reyer. Il m'encouragea à le proposer à un éditeur. J'allai, muni d'une lettre de lui, beaucoup trop flatteuse, chez l'éditeur Choudens, auquel il me recommandait. Après quatre démarches inutiles, reçu enfin chez le riche éditeur deFaust, je n'eus même pas à montrer mon petit manuscrit; je fus tout éconduit de suite. Un même accueil me fut fait chez l'éditeur Flaxland, place de la Madeleine, et aussi chez Brandus, le propriétaire des œuvres de Meyerbeer.

Je trouvai cela tout naturel. Qu'étais-je? Un parfait inconnu.

Comme je rentrais, sans trop de chagrin pourtant, à mon cinquième de la rue Taitbout, ma musique dans la poche, je fus interpellé par un grand jeune homme blond, à la figure intelligente et gracieuse, qui me dit: «Depuis hier, j'ai ouvert un magasin de musique, ici même, boulevard de la Madeleine. Je sais qui vous êtes, et vous offre d'éditer ce que vous voudrez.» C'était Georges Hartmann, mon premier éditeur.

Je n'eus qu'à retirer la main de ma poche, en lui présentant lePoème d'Avril, qui venait de recevoir de si pénibles accueils.

Je ne touchai pas un sou, c'est vrai; mais combien d'argent, si j'en avais eu, n'aurais-je pas donné pour être édité. Quelques mois après, les amateurs de musique chantaient les fragments de ce poème:

Ce n'était encore ni l'honneur, ni l'argent, mais, sûrement, un grand encouragement.

Le choléra sévissait à Paris. Je tombai malade, et les voisins n'osaient plus prendre de mes nouvelles. Cependant mon maître, Ambroise Thomas, prévenu de mon mal dangereux, de ma détresse sans secours, me visita dans ma pauvre chambre, accompagné de son docteur, médecin de l'Empereur. Ce mouvement courageux et paternel de mon bien-aimé maître m'émotionna au point que je m'évanouis dans mon lit.

J'ajoute que cette maladie ne fut que passagère et que je pus terminer dix pièces pour le piano, que l'éditeur Girod me paya deux cents francs. Un louis par page! Je dois à ce bienfaisant éditeur le premier argent gagné avec ma musique.

** *

La santé de Paris s'était améliorée.

Le 8 octobre, mon mariage se fit dans la vieille petite église du village d'Avon, près de Fontainebleau.

Le frère de ma femme et mon nouveau cousin, l'éminent violoniste Armingaud, créateur de la célèbre société de quatuors, furent mes témoins. Il y en eut d'autres cependant. C'était une compagnie de moineaux qui avaient passé par les vitraux en mauvais état et qui piaillaient à qui mieux mieux, à ce point qu'ils nous empêchèrent presque d'entendre l'allocution du brave curé.

Ses paroles furent un hommage attendrissant adressé à ma nouvelle compagne, et un encouragement pour mon avenir si incertain encore.

Au sortir de la cérémonie nuptiale, nous allâmes nous promener à pied dans la belle forêt de Fontainebleau. Là il me semblait entendre, au milieu de la magnificence de cette nature toute en verdure, empourprée des chauds rayons d'un bon soleil, caressée par le chant des oiseaux, le tendre et grand poète, Alfred de Musset, me dire:

Aime et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore.

Nous quittâmes Avon pour aller passer une semaine aux bords de la mer, au milieu des charmes d'une solitude à deux, la plus enviable de toutes, souvent.

Je corrigeai là les épreuves duPoème d'Avrilet des dix pièces pour piano.

Corriger des épreuves! Voir ma musique imprimée! Ma carrière de compositeur était-elle commencée?

Au retour à Paris, où j'habitais dans la famille de ma femme un ravissant appartement, d'une clarté bien faite pour égayer l'œil et réjouir les pensées, Ambroise Thomas me fit savoir que, sur sa demande, les directeurs de l'Opéra-Comique, Ritt et de Lewen, désiraient me confier un ouvrage en un acte. Il était question dela Grand'Tante, opéra-comique de Jules Adenis et Charles Grandvallet.

Ce fut un étourdissement de bonheur, j'en étais comme tout envahi. Je regrette aujourd'hui de n'avoir pas pu mettre à cette époque, dans cet ouvrage, tout ce que j'aurais voulu donner de moi.

Les études commencèrent l'année suivante.

Que j'étais fier de recevoir mes premiers bulletins de répétition, et de m'asseoir à cette même place, sur cette scène illustre, qu'avaient connue Boïeldieu,Herold, M. Auber, Ambroise Thomas, Victor Massé, Gounod, Meyerbeer!...

J'allais connaître les tribulations d'un auteur. Mais j'en étais si heureux!

Un premier ouvrage, c'est la première croix d'honneur! C'est le premier amour!

Moins la croix, j'avais tout.

La première distribution était: Marie Roze, dans toute la splendeur de sa jeune beauté et de son talent; Victor Capoul, adoré du public, et Mlle Girard, la chanteuse et la comédienne spirituelle qui faisait les délices de l'Opéra-Comique.

Nous étions prêts à descendre en scène lorsque la distribution chavira. On m'enleva Marie Roze et on la remplaça par une jeune débutante de dix-sept ans, Marie Heilbronn, cette artiste à laquelle, dix-sept ans plus tard, je devais confier la création deManon.

A la première répétition d'ensemble avec l'orchestre, je n'eus pas conscience de ce qui se passait, tant j'étais occupé d'écouter celui-ci, celui-là et toutes les sonorités, ce qui ne m'empêcha pas de dire à tous que j'étais complètement satisfait et heureux.

J'eus le courage d'assister à la première dans les coulisses, ces coulisses qui me rappelaientl'Enfance du Christ, de Berlioz, à laquelle j'avais assisté en cachette.

Ah! mes enfants, apprenez que cette soirée fut aussi émouvante qu'elle fut comique!

Je passai tout l'après-midi dans une fébrile agitation.

A chaque affiche que je voyais, je m'arrêtais, pour regarder ces mots fascinateurs, si gros de promesses:

Première représentation de la «Grand'Tante»Opéra-comique en 1 acte.

Il me tardait de lire les noms des auteurs. Ceux-ci ne devaient figurer qu'à l'annonce de la seconde représentation.

Nous servions de lever de rideau au grand succès du moment,le Voyage en Chine, de Labiche et François Bazin.

Je fus un instant l'élève de ce dernier au Conservatoire. Ses savantes et brillantes pérégrinations au pays des Célestes n'avaient pas enlevé à son enseignement la forme dure et peu aimable dont je me rappelle avoir eu à souffrir avec lui, car je quittai son cours d'harmonie un mois après y être entré. J'allai dans la classe d'Henri Reber, de l'Institut. C'était un musicien exquis et délicat, de la race des maîtres du dix-huitième siècle. Sa musique en dégageait tout le parfum.

Par un beau vendredi d'avril, à sept heures et demie du soir, le rideau se leva à l'Opéra-Comique. Je me trouvais dans les coulisses auprès de mon cher ami, Jules Adenis. Mon cœur palpitait d'anxiété, saisi par ce mystère auquel j'allais pour la première fois me livrer corps et âme, comme à un Dieu inconnu. Cela me paraît aujourd'hui un peu exagéré!un peu enfantin!

La pièce venait de commencer quand nous entendîmes un immense éclat de rire qui partait de la salle. «Écoutez, mon ami, comme nous marchons bien! me dit Adenis: la salle s'amuse!»

Le salle s'amusait, en effet, mais voici ce qui se passait:

La scène se déroulait en Bretagne par une nuit d'orage et de tempête. Mlle Girard venait de chanter une prière, face au public, lorsque Capoul entra, en disant ces mots du poème:

Quel pays! Quelles fondrières!... Pas un habitant!

lorsque apercevant de dos Mlle Girard, il s'écria:

Enfin... voici donc un visage!...

A peine prononcée, cette exclamation avait déchaîné les rires que nous avions entendus...

La pièce, cependant, continua sans autre incident.

On bissa les couplets de Mlle Girard.

Les filles de la Rochelle...

On acclama Capoul, et l'on fit grande fête à la jeune débutante, Heilbronn.

L'opéra se terminait sur des applaudissements sympathiques, quand le régisseur vint pour annoncer les noms des auteurs. Au même moment, un chat traversait la scène; ce fut une cause nouvelle d'hilarité, et tellement grande, celle-ci, que les noms des auteurs ne furent pas entendus.

C'était jour de malchance. Deux aventures dans la même soirée pouvaient faire craindre que la pièce tombât! il n'en fut rien cependant, et la presse se montra vraiment indulgente; sa griffe, pour nous apprécier, se ganta de velours.

Théophile Gautier, à la fois grand poète et critique éminent, voulut bien déverser sur l'œuvre quelques-unes de ses étincelantes paillettes, témoignage de son évidente bienveillance.

La Grand'Tanteétait jouée en même temps que leVoyage en Chine, gros succès d'argent, je vécus quatorze soirs. J'étais dans le ravissement. Je ne me rendais pas compte encore que quatorze représentations, cela ne chiffrait guère.

La partition d'orchestre manuscrite (non gravée) disparut dans l'incendie de l'Opéra-Comique en 1887. Ce n'était pas une grande perte pour la musique, mais je serais heureux, aujourd'hui, de posséder ce témoignage de mes premiers pas dans la carrière. Il vous aurait intéressés, j'en suis sûr, mes chers enfants.

A cette époque, je donnais à Versailles des leçons dans une famille avec laquelle, actuellement encore, je suis liée. M'y rendant un jour, il arriva que je fus surpris par une forte averse. Cette pluie devait m'être favorable, vérifiant ainsi cet adage qu'«à quelque chose malheur est bon». J'attendais patiemment dans la gare qu'elle prît fin, lorsque je vis près de moi Pasdeloup, obligé d'attendre, lui aussi, que la pluie cessât.

Il ne m'avait jamais parlé. L'attente dans la gare, le mauvais temps, furent un prétexte facile et tout naturel à la conversation que nous eûmes ensemble. Sur sa demande si, au nombre de mes envois de Rome, je n'avais pas écrit une composition pour orchestre, je lui répondis que j'avais une suite d'orchestre en cinq parties (cette suite que j'avais écrite à Venise, en 1865); il me pria à brûle-pourpointde la lui envoyer. Je la lui expédiai la même semaine.

J'ai un plaisir extrême à rendre hommage à Pasdeloup. Non seulement il m'aida généreusement dans cette circonstance, mais il a été le créateur génial des premiers concerts populaires, aidant ainsi puissamment à faire connaître la musique et à assurer son triomphe en dehors du théâtre.

Rue des Martyrs, un jour de pluie (la pluie toujours! Paris, en vérité, n'est pas l'Italie!), je rencontrai un de mes confrères, violoncelle à l'orchestre Pasdeloup. Tout en devisant avec lui, il me dit: «Nous avons lu, ce matin, une suite d'orchestre bien remarquable. Nous aurions voulu savoir le nom de l'auteur, mais il n'est pas sur les parties d'orchestre.»

A ces paroles, je bondis. J'y étais doublement excité. S'agissait-il, d'abord, d'une autre musique que la mienne, ou bien était-il question de moi?

—Et dans cette suite, dis-je avec élan à mon interlocuteur, y a-t-il une fugue? une marche? un nocturne?...

—Exactement, me répondit-il.

—Mais alors, fis-je, c'est ma suite!...

Je courus rue Laffitte et, comme un fou, je remontai mes cinq étages, raconter l'aventure à ma femme et à sa mère.

Pasdeloup ne m'avait aucunement prévenu.

Je vis ma première suite d'orchestre affichée sur le programme pour le surlendemain, dimanche.

Que faire pour entendre ce que j'avais écrit?

Je me payai une troisième et je m'écoutai perdu dans cette foule compacte, comme il y avait tousles dimanches à ces places, où l'on restait debout.

Chaque morceau fut vraiment très bien accueilli.

Le dernier se terminait lorsqu'un jeune homme, presque mon voisin, siffla à deux reprises. Chaque fois, cependant, la salle protesta, applaudissant d'autant plus chaleureusement. L'effet recherché par ce trouble-fête était donc manqué.

Je revins tout tremblant à la maison. Ma famille, qui était également au cirque Napoléon, vint m'y retrouver presque aussitôt.

Si les miens étaient heureux du succès, ils étaient encore plus contents d'avoir entendu cet ouvrage.

On n'aurait plus songé à ce siffleur égaré si, le lendemain, en première page, dans leFigaro, Albert Wolf n'eût consacré un long article, aussi désobligeant que possible, à m'éreinter. Son esprit brillant et railleur l'avait rendu très amusant à lire pour le public. Mon camarade Théodore Dubois, jeune comme moi dans la carrière, eut l'admirable courage, tout en risquant de perdre sa situation, de répondre à Albert Wolf.

Il lui adressa une lettre digne, en tous points, du noble et grand cœur qui battait en lui.

Reyer, de son côté, me consola de l'article duFigaropar ce mot curieux et piquant: «Laissez-le dire. Les gens d'esprit, comme les imbéciles, sont susceptibles de se tromper!»

Quant à Albert Wolf, je dois à la vérité de déclarer qu'il regretta tellement ce qu'il avait écrit, sans y attacher, d'ailleurs, d'autre importance que celle d'amuser ses lecteurs, et sans se douter qu'il pouvait du même coup tuer l'avenir d'un jeune musicienque, par la suite, il devint mon plus fervent ami.

Trois concours avaient été institués par l'empereur Napoléon III. Je n'attendis pas le lendemain pour y prendre part.

Je concourus donc pour la cantateProméthée, l'opéra-comiquele Florentin, et l'opérala Coupe du Roi de Thulé.

Le résultat ne me donna rien.

Saint-Saëns eut le prix avecProméthée, Charles Lenepveu fut couronné avecle Florentin, ma place fut la troisième, et, avecla Coupe du Roi de Thulé, Diaz obtint la première place. Il fut joué à l'Opéra, dans des conditions merveilleuses d'interprétation.

Saint-Saëns connaissant mon concours, et sachant qu'il avait été en balance avec celui de Diaz, qui l'avait emporté, m'aborda très peu de temps après cette décision, et me dit: «Il y a de si bonnes et de si belles choses dans ta partition que je viens d'écrire à Weimar pour que ton ouvrage y soit représenté!»

Les grands hommes seuls ont de ces mouvements-là!

Les événements, toutefois, en disposèrent autrement, et ces mille pages d'orchestre furent, pendant trente ans, une source où je puisai bien des passages pour mes ouvrages successifs.

J'étais battu, mais non abattu.

Ambroise Thomas, le constant et toujours si bon génie de ma vie, me présenta à Michel Carré, un de ses collaborateurs deMignonet d'Hamlet.

Cet auteur, dont, sans cesse, les affiches proclamaient les succès, me confia un poème en trois actes, d'une superbe allure, intituléMéduse.

J'y travaillai durant l'été et l'hiver 1869, et au printemps 1870. Le 12 juillet de cette même année, l'ouvrage étant terminé depuis quelques jours, Michel Carré me donna rendez-vous dans la cour de l'Opéra, rue Drouot. Il comptait dire au directeur, Émile Perrin, qu'il fallait jouer cet ouvrage, qu'il en aurait une grande satisfaction.

Émile Perrin était absent.

Je quittai Michel Carré, qui m'embrassa violemment, en me faisant: «Au revoir! sur la scène de l'Opéra!»

Je rentrai le soir même de notre démarche à Fontainebleau, où j'habitais.

J'allais être heureux...

Mais l'avenir était trop beau!

Le lendemain matin, les journaux annonçaient la déclaration de guerre de la France à l'Allemagne, et Michel Carré lui-même, je ne devais plus le revoir. Il mourut quelques mois après cette touchante entrevue, qui semblait devoir être décisive pour moi.

Adieu, les projets si beaux à Weimar! Adieu mes espérances à l'Opéra! Adieu, adieu aussi aux miens!

C'était la guerre, la guerre dans toute son épouvante et ses horreurs, qui allait ensanglanter le sol de notre France!

Je partis.

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Je ne reprendrai mes souvenirs qu'après l'Année terrible consommée. Je ne veux pas faire revivre des heures aussi cruelles; je veux, mes chers enfants, vous en épargner les lugubres récits.

La Commune venait d'exhaler le dernier souffle de son règne, nous nous retrouvions tous réunis dans la familiale demeure de Fontainebleau.

Paris respirait enfin, après une longue période d'angoisses; il rentrait peu à peu dans le calme. Comme si la leçon de ce temps si cruel ne devait pas s'évanouir et que son souvenir dût se perpétuer, des bouts de papier carbonisé étaient apportés, de temps à autre, dans notre jardin, sur l'aile rapide du vent. J'en conservai un morceau. Il portait des traces de chiffres et provenait très probablement de l'incendie du ministère des Finances.

En revoyant ma chère petite chambre de la campagne, je repris courage au travail, et, dans la paix, sous les grands arbres qui nous couvraient de leur douce et tranquille ramure, j'écrivis lesScènes Pittoresques. Je les dédiai à mon excellent camarade Paladilhe,l'auteur dePatrie, qui fut plus tard mon confrère à l'Institut.

Ayant été soumis à un régime de privations de toute nature pendant tant de mois, la vie que je revivais me sembla plus exquise; elle ramena en moi la bonne humeur; redonna le calme et la sérénité à mon esprit. C'est ainsi que je pus écrire cette seconde suite d'orchestre, exécutée quelques années plus tard aux Concerts du Châtelet.

On rentra de bonne heure à Paris. On était désireux de revoir au plus tôt la grande ville, si éprouvée. A peine de retour, je rencontrai Émile Bergerat, le spirituel et délicieux poète, qui devint le gendre de Théophile Gautier.

Théophile Gautier! Quel nom cher aux lettres françaises! De quelle gloire étincelante ne les a-t-il pas comblées, cet illustre Benvenuto du style, ainsi qu'on l'a appelé!

Dans une visite qu'il fit un jour à son futur beau-père, Bergerat m'emmena avec lui.

Quelle inexprimable sensation j'éprouvai en approchant ce grand poète! Il n'était pas à l'aurore de la vie, mais quelle jeunesse encore, quelle vivacité dans la pensée, quelle richesse dans les images dont ses moindres paroles étaient ornées! Quelle variété de connaissances!

Je le trouvai assis dans un grand fauteuil, entouré de trois chats. Comme j'ai toujours eu une passion pour ces jolies bêtes, j'en fis aussitôt mes camarades, ce qui me mit dans les bonnes grâces de leur maître.

Bergerat, en qui j'ai conservé l'ami le plus charmant, lui apprit que j'étais musicien et qu'un ballet,signé de son nom, m'ouvrirait les portes de l'Opéra.

Séance tenante il me développa les deux sujets suivants:le Preneur de ratsetla Fille du roi des Aulnes. Pour ce dernier sujet, le souvenir de Schubert m'épouvanta, et il fut convenu que l'on ferait au directeur de l'Opéra l'offre duPreneur de rats.

Rien n'aboutit pour moi! Le nom du grand poète fit disparaître dans l'éblouissement de son éclat la pauvre personne du musicien.

Il était dit, cependant, que je ne devais pas rester dans le néant, que je finirais par percer la nue qui obscurcissait ma route.

Un homme, un admirable ami, Duquesnel, alors directeur de l'Odéon, sur les instances de mon éditeur Hartmann, me fit venir dans son cabinet, au théâtre; il me demanda d'écrire de la musique de scène pour la tragédie antique:Les Erinnyes, de Leconte de Lisle. Il me lut plusieurs scènes de cette tragédie et j'en fus aussitôt enthousiasmé.

Ah! quelles splendides répétitions! Dirigées par le célèbre artiste Brindeau, alors régisseur général de l'Odéon, elles étaient présidées par Leconte de Lisle, en personne.

Quelle attitude olympienne que celle du célèbre traducteur d'Homère, de Sophocle, de Théocrite, ces génies des temps passés qu'il semblait égaler! Quelle admirable physionomie avec ce binocle qui y était comme incrusté et à travers lequel l'œil brillait du plus fulgurant éclat.

Prétendre qu'il n'aimait pas la musique, alors qu'on lui en infligeait pourtant dans cet ouvrage! Eh bien! non! C'est la légende dont on accable tant de poètes.Théophile Gautier qui trouvait, disait-on, que la musique est le plus coûteux de tous les bruits, avait trop connu et estimé d'autres merveilleux artistes pour dénigrer notre art. D'ailleurs, qui ne se souvient de ses articles de critique musicale que sa fille Judith Gautier, de l'Académie Goncourt, vient de réunir en volume, avec un soin pieux et qui sont d'une rare et étonnante justesse d'appréciation!

Leconte de Lisle était un fervent de Wagner et Alphonse Daudet, dont j'aurai l'occasion de parler, avait l'âme musicale la plus tendre.

Malgré la neige, au mois de décembre, j'allai à la campagne m'enfermer quelques jours chez de bons parents de ma femme, et j'écrivis la musique desErinnyes.

Duquesnel avait mis à ma disposition une quarantaine de musiciens; dans cette circonstance, c'était une grande dépense et une grande faveur! Au lieu d'écrire la partition pour l'orchestre habituel—cela aurait produit un ensemble mesquin—j'eus l'idée d'avoir un quatuor de 36 instruments à cordes, ce qui correspondait à un grand orchestre. J'y adjoignis trois trombones, l'image des trois Erinnyes: Tisiphone, Alecto et Mégère, et une paire de timbales. Mon chiffre de 40 était atteint.

Je remercie encore ce cher directeur de ce luxe instrumental inaccoutumé. Je lui ai dû les sympathies de beaucoup de musiciens.

Comme j'étais déjà occupé à un opéra-comique en trois actes qu'un jeune collaborateur de d'Ennery avait obtenu pour moi du maître du théâtre,—que mon souvenir ému aille vers Chantepie, disparu troptôt pour la scène!—je reçus une lettre de du Locle, alors directeur de l'Opéra-Comique, m'annonçant qu'il fallait passer en novembre avec cet ouvrage:Don César de Bazan.

Voici quelle en était la distribution: Mlle Priola, Mme Galli-Marié, la déjà célèbre Mignon qui devait être l'inoubliable Carmen; un jeune débutant à la voix savante, au physique charmant, M. Bouhy.

L'ouvrage fut monté à la hâte, dans de vieux décors qui déplurent à ce point à d'Ennery, qu'il ne reparut plus au théâtre.

Mme Galli eut les honneurs de la soirée, dans plusieursbis, ainsi que l'Entr'acte-Sevillana. L'ouvrage, cependant, ne réussit point, car il quitta l'affiche à la treizième représentation. Mon confrère, Joncières, l'auteur deDimitri, plaida vainement ma cause à la Société des auteurs dont Auguste Maquet était le président, en prétendant qu'on n'avait pas le droit de retirer de l'affiche un ouvrage qui faisait encore une si belle moyenne de recettes! Chères paroles perdues!Don Césarne devait plus être joué.

Je rappelle ici que plus tard, à la demande de plusieurs théâtres de province, il me fallut réinstrumenter entièrement l'ouvrage, afin qu'il fût représenté selon les désirs exprimés. La partition manuscrite (non gravée, sauf l'entr'acte) avait été brûlée lors de l'incendie de mai 1887, comme l'avait été mon premier ouvrage.

Une force invincible et secrète conduisait ma vie.

J'avais été invité à dîner chez la sublime tragédienne lyrique, Mme Pauline Viardot; on me pria, dans la soirée, de faire un peu de musique.

Pris au dépourvu, je me mis à chanter un fragment de mon drame sacré:Marie-Magdeleine.

A défaut de voix, je possédais, à cet âge, beaucoup d'élan dans la façon de chanter ma musique. Maintenant je la parle et, malgré l'insuffisance de mes moyens vocaux, mes artistes en sont bien pénétrés quand même.

Je chantais donc, si j'ose dire, lorsque Mme Pauline Viardot, penchée vers le clavier et suivant mes doigts, me dit avec un accent d'émotion inoubliable: «Qu'est-ce que cela?»—«Un ouvrage de jeunesse,Marie-Magdeleine, qui n'attend même plus l'espoir d'être exécuté,» lui dis-je.—«Comment? Eh bien! il le sera, et c'est moi qui serai votre Marie-Magdeleine.»

Je rechantai aussitôt cette scène de la Magdeleine à la croix:

O bien-aimé! Sous ta sombre couronne...

Lorsque mon éditeur Hartmann connut cet événement, il voulut faire pièce à Pasdeloup qui, ayant entendu naguère la partition, l'avait refusée presque brutalement, et il créa, en collaboration avec Duquesnel, à l'Odéon, leConcert National. Ce nouveau concert populaire eut pour chef d'orchestre Édouard Colonne, mon ancien camarade au Conservatoire, choisi déjà par moi pour diriger lesErinnyes.

La maison d'édition Hartmann était le rendez-vous de toute notre jeunesse, y compris César Franck, dont les œuvres sublimes n'étaient pas encore répandues.

Le petit magasin du 17 du boulevard de la Madeleineétait devenu un véritable rendez-vous du mouvement musical. Bizet, Saint-Saëns, Lalo, Franck, Holmès faisaient partie de ce cénacle. Ils y devisaient gaiement et avec tout l'enthousiasme et toute l'ardeur de leur foi dans ce grand art qui devait illustrer leur vie.

Les cinq premiers programmes duConcert Nationalfurent consacrés à César Franck et à d'autres compositeurs. Le sixième et dernier appartint à l'exécution complète deMarie-Magdeleine.

La première lecture d'ensemble deMarie-Magdeleineeut lieu un matin, à neuf heures, dans la petite salle de la maison Érard, rue du Mail, qui avait autrefois servi aux séances de quatuors.

Quelque matinale que fût l'heure fixée, la bonne Mme Viardot l'avait devancée, tant elle avait hâte d'entendre les premières notes de l'ouvrage. Mes autres interprètes arrivèrent peu d'instants après.

Édouard Colonne conduisait les répétitions d'orchestre.

Mme Viardot s'intéressa vivement à la lecture. Elle la suivit en artiste très au courant de la composition. Chanteuse et tragédienne lyrique remarquable, elle était plus qu'une artiste, une grande musicienne, une femme merveilleusement douée et tout à fait supérieure.

Le 11 avril, la salle de l'Odéon avait reçu le publichabituel des répétitions générales et des premières. Le théâtre avait ouvert ses portes au Tout-Paris, toujours le même, composé d'une centaine de personnes pour qui être de «la première» ou de «la générale» semble le privilège le plus enviable.

La presse y assistait également.

Quant à moi, j'étais réfugié dans les coulisses avec mes interprètes très émus. Il semblait, dans leur émotion, qu'ils fussent appelés à faire prononcer sur moi une sentence suprême, que c'était un vote qu'ils allaient exprimer d'où dépendrait le sort de ma vie!

Je ne me rendis aucun compte de ce que pouvait être l'impression de la salle. Comme je devais partir avec ma femme, le lendemain, pour l'Italie, je n'eus pas de nouvelles immédiates.

Le premier écho deMarie-Magdeleinene devait m'arriver qu'à Naples. Ce fut sous la forme touchante d'une lettre que m'adressait le toujours si bon Ambroise Thomas.

Voici ce que m'écrivait ce maître si délicatement attentif à tout ce qui marquait mes pas dans la carrière artistique:

«Paris, 12 avril 1873.«Obligé de me rendre aujourd'hui à ma campagne, j'aurai peut-être le regret de ne pas vous voir avant votre départ. Dans le doute, je ne veux pas tarder à vous dire, mon cher ami, tout le plaisir que j'ai éprouvé hier soir, et combien j'ai été heureux de votre beau succès...«Voilà une œuvre sérieuse, noble et touchante à la fois; elle est bien denotre temps, mais vous avezprouvé qu'on peut marcher dans la voie du progrès tout en restant clair, sobre et mesuré.«Vous avez su émouvoir, parce que vous avez été ému.«J'ai été pris comme tout le monde et plus que tout le monde.«Vous avez rendu avec bonheur l'adorable poésie de ce drame sublime!«Dans un sujet mystique où l'on est exposé à tomber dans l'abus des tons sombres et dans l'âpreté du style vous vous êtes montré coloriste en gardant le charme et la lumière...«Soyez content, votre ouvrage reviendra et restera.«Au revoir; je vous embrasse de tout cœur.«Mes affectueuses félicitations à Mme Massenet.«AMBROISETHOMAS.»

«Paris, 12 avril 1873.

«Obligé de me rendre aujourd'hui à ma campagne, j'aurai peut-être le regret de ne pas vous voir avant votre départ. Dans le doute, je ne veux pas tarder à vous dire, mon cher ami, tout le plaisir que j'ai éprouvé hier soir, et combien j'ai été heureux de votre beau succès...

«Voilà une œuvre sérieuse, noble et touchante à la fois; elle est bien denotre temps, mais vous avezprouvé qu'on peut marcher dans la voie du progrès tout en restant clair, sobre et mesuré.

«Vous avez su émouvoir, parce que vous avez été ému.

«J'ai été pris comme tout le monde et plus que tout le monde.

«Vous avez rendu avec bonheur l'adorable poésie de ce drame sublime!

«Dans un sujet mystique où l'on est exposé à tomber dans l'abus des tons sombres et dans l'âpreté du style vous vous êtes montré coloriste en gardant le charme et la lumière...

«Soyez content, votre ouvrage reviendra et restera.

«Au revoir; je vous embrasse de tout cœur.

«Mes affectueuses félicitations à Mme Massenet.

«AMBROISETHOMAS.»

Je relisais cette chère lettre. Elle ne pouvait sortir de mon souvenir, tant était doux et précieux le réconfort qu'elle m'apportait.

J'étais tout à ces rêveries délicieuses lorsque, au moment de prendre le bateau pour me rendre à Capri, je vis accourir essoufflé, vers moi, le domestique de l'hôtel où j'étais descendu, un paquet de lettres à la main. C'étaient des lettres d'amis de Paris, heureux du succès, et qui avaient tenu à m'en exprimer leur joie. Un numéro duJournal des Débatsy était joint. Il me venait d'Ernest Reyer et contenait, sous sa signature, un article faisant de mon œuvre le plus brillant éloge, un des plus émouvants même de ceux que j'aie jamais reçus.

J'étais donc retourné voir ce pays au charme si enivrant; j'avais visité Naples et Capri, puis Sorrente, tous ces sites pittoresques et d'une si captivante beauté qu'embaument les senteurs des orangers, et tout cela au lendemain d'une aussi inoubliable soirée. Je vivais dans le plus indicible des ravissements.

Une semaine après, nous étions à Rome.

A peine étions-nous descendus à l'Hôtel de la Minerve, qu'une très gracieuse invitation à déjeuner nous arriva du directeur de l'Académie de France, membre de l'Institut, l'illustre peintre Ernest Hébert.

Il avait, à cette occasion, réuni quelques pensionnaires. Des fenêtres ouvertes du salon directorial où s'étalent les magnifiques tapisseries de De Troy, représentant l'histoire d'Esther, nous pouvions aspirer les tièdes haleines de cette journée tout à fait exquise.

A l'issue du déjeuner, Hébert me pria de lui faire connaître quelques passages deMarie-Magdeleine. Des nouvelles flatteuses lui en étaient venues de Paris.

Le lendemain, les pensionnaires de la Villa m'invitèrent à leur tour. Ce fut avec une bien vive émotion que je me retrouvai dans cette salle à manger, au plafond en forme de voûte, où mon portrait était appendu à côté de ceux des anciens Grands-Prix; après le déjeuner, c'est dans un atelier donnant de plain-pied sur le jardin, que je pus contempler leGloria Victis, ce splendide chef-d'œuvre destiné à immortaliser le nom de Mercié.

Venant de vous parler deMarie-Magdeleine, je vous confesserai, mes chers enfants, que, comme j'en avais eu le pressentiment, cet ouvrage devait finirpar avoir les honneurs de la scène. Cependant, il me fallut attendre trente ans pour posséder cette bien douce satisfaction. Elle vérifiait l'opinion que je m'étais faite de ce drame sacré.

Ce fut M. Saugey, l'habile directeur de l'Opéra de Nice, qui, le premier, eut cette audace. Il n'eut qu'à s'en féliciter, et, pour ma part, je l'en remercie grandement.

Notre première Marie-Magdeleine,au théâtre, fut Lina Pacary. La voix, la beauté, le talent de cette artiste de race la désignaient pour cette création et, lorsque plus tard le même grand théâtre donnaAriane, l'interprète tout indiquée fut encore Lina Pacary dont les succès ininterrompus consacrèrent sa vie théâtrale vraiment admirable.

L'année suivante, ce fut mon cher ami et directeur, Albert Carré, qui fit représenter l'œuvre au théâtre de l'Opéra-Comique. J'eus la bonne fortune d'y avoir comme interprètes: Mme Marguerite Carré, Mme Aïno Ackté et Salignac.

Marie-Magdeleinem'avait donc fait revivre à Rome dans son bien cher souvenir. Il en fut naturellement question au cours de ces promenades idéalement belles que je fis avec Hébert dans la campagne romaine.

Hébert était non seulement un grand peintre, mais il était encore poète et musicien distingué. En cette dernière qualité, il participait à un quatuor qui se faisait souvent entendre à l'Académie.

Ingres, qui fut aussi directeur de l'Académie, jouait du violon. Comme on demandait un jour à Delacroix ce qu'il pensait du violon d'Ingres: «Il en joue commeRaphaël» fut l'amusante réponse du brillant coloriste!

Si délicieux que pût être notre séjour à Rome, il nous fallut, hélas! quitter cette ville si chère à nos souvenirs et rentrer à Paris.

A peine étais-je de retour rue du Général-Foy, au nº 46, maison que j'ai habitée pendant plus de trente ans, que je me jetai sur un poème de Jules Adenis:les Templiers.

J'en avais déjà écrit plus de deux actes et cependant je me sentais inquiet. La pièce était fort intéressante, mais elle me mettait, par ses situations historiques, dans une voie déjà parcourue par Meyerbeer.

Ce devait être également l'opinion d'Hartmann; mon éditeur fut même si catégorique à cet égard que je déchirai en quatre morceaux les deux cents pages que je venais de lui soumettre.

Dans un trouble inexprimable, ne sachant plus où j'allais, je m'avisai d'aller voir mon collaborateur deMarie-Magdeleine, Louis Gallet, alors économe à l'hôpital Beaujon.

Je sortis de cet entretien avec le plan duRoi de Lahore. Du bûcher du dernier grand-maître des Templiers, Jacques de Molay, que j'avais abandonné, je me retrouvais dans le paradis d'Indra. C'était le septième ciel pour moi!

Charles Lamoureux, le célèbre chef d'orchestre, venait de fonderles Concerts de l'Harmonie sacréedans le local du Cirque des Champs-Élysées, aujourd'hui disparu. (Quel malin plaisir prend-on à faire d'un superbe théâtre la succursale de la Banque, et d'une salle excellente pour de grands concerts une pelouse dans les Champs-Élysées!)

On sait que les oratorios d'Hændel rendirent fameux le succès de ces concerts.

Un jour, par une neigeuse matinée de janvier, Hartmann me présenta à Lamoureux, qui habitait un grand chalet dans un jardin de la cité Frochot. J'avais apporté avec moi le manuscrit d'Ève, mystère en trois parties.

L'audition eut lieu avant le déjeuner. Au café, nous étions tout à fait d'accord.

L'ouvrage allait entrer en répétition avec les acclamés interprètes: Mme Brunet-Lafleur, MM. Lassalle et Prunet.

Les Concerts de l'Harmonie sacréeeurent à leur programme du 18 mars 1875 Ève, ainsi qu'il avait été convenu.

Malgré la superbe répétition générale qui avait eu lieu dans la salle complètement vide,—c'est précisément le motif pour lequel j'y assistai, car je commençais, alors déjà, à me soustraire aux émotions des exécutions publiques, une anxiété secrète m'agitait et j'allai attendre, dans un petit café voisin, les renseignements que devait m'apporter mon ancien camarade Taffanel, premier flûtiste, alors, à l'Opéra et auxConcerts de l'Harmonie sacrée.—Ah! mon cher Taffanel, ami disparu que j'ai bien aimé, comme ton affection et ton talent m'étaient précieux, alors que tu dirigeais, comme chef d'orchestre, mes ouvrages à l'Opéra!

Après chaque partie, Taffanel traversait la rue en courant et me communiquait des nouvelles bien réconfortantes. Après la troisième partie, toujours très encourageant, il me dit avec précipitation que toutétait fini, le public sorti, et il me pria de venir en hâte remercier Lamoureux.

Je le crus; mais, ô supercherie! à peine me trouvai-je dans le foyer des musiciens que je fus emporté comme une plume dans les bras de mes confrères que je griffais de mon mieux, car j'avais compris la trahison. Ils me déposèrent sur l'estrade, devant un public encore présent et manifestant, mouchoirs et chapeaux agités.

Je me relevai, bondis comme une balle et disparus furieux!

Mes chers enfants, si je vous ai fait ce tableau, sans doute exagéré, du succès, c'est que les minutes qui suivirent me furent terribles et montrent bien, par leur contraste, l'inanité des choses de ce monde.

Une domestique m'avait cherché toute la soirée, ne sachant où j'étais dans Paris, et elle venait de me découvrir à la porte de la salle des concerts. Il était près de minuit. Elle me dit, les yeux en larmes, de venir voir ma mère très malade.

Ma mère affectionnée habitait alors rue Notre-Dame-de-Lorette. Je lui avais envoyé des places pour elle et ma sœur. J'étais certain qu'elles avaient toutes les deux assisté au concert.

Je sautai dans un fiacre avec cette domestique, et quand j'arrivai sur le palier, ma sœur, les bras étendus, en un cri étouffé, me jeta ces mots: «Maman est morte, à dix heures du soir!...»

Quelles paroles pourraient dire ma profonde douleur à l'annonce de l'horrible malheur qui fondait sur moi? Il venait obscurcir mes jours au moment où ilsemblait qu'un ciel clément voulût en dissiper les nuages!

Selon les dernières volontés de ma mère, son embaumement eut lieu le lendemain. Ma sœur et moi y assistions atterrés, lorsque nous fûmes surpris par la vue de ce bon Hartmann. Je l'écartai vivement du pénible spectacle. Il s'éloigna rapidement, me jetant cependant ces mots: «Vous êtes porté pour la croix!»

Pauvre mère, elle eût été si fière!...

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