«MONCHERMASSENET,«Je suis heureux de votre grand succès.«Avec Massenet et Bizet,non omnis moriar.«Tendrement à vous.«ALPHONSEDAUDET.»
«MONCHERMASSENET,
«Je suis heureux de votre grand succès.«Avec Massenet et Bizet,non omnis moriar.«Tendrement à vous.
«ALPHONSEDAUDET.»
J'appris que mon bien-aimé ami et collaborateur célèbre avait assisté à la première représentation dans le fond d'une baignoire, alors qu'il ne sortait déjà plus ou très rarement.
Sa présence à la représentation me touchait donc davantage encore.
Un soir que je m'étais décidé à me rendre au théâtre, dans les coulisses, la physionomie de Carvalho me frappa. Lui si alerte et qui portait si beau, il était tout courbé, et l'on pouvait voir derrière des lunettes bleues ses yeux tout congestionnés. Sa bonne humeur et sa gentillesse à mon égard ne l'avaient cependant pas quitté.
Son état ne laissa pas que de m'inquiéter.
Combien étaient fondés mes tristes pressentiments!
Mon pauvre directeur devait mourir le surlendemain.
Presque au même moment, je devais apprendre que Daudet, lui dont l'existence avait été si admirablement remplie, entendait sa dernière heure sonner à l'horloge du temps. O la mystérieuse et implacable horloge! J'en ressentis un coup des plus pénibles.
Le convoi de Carvalho fut suivi par une foule considérable. Son fils qui éclatait en sanglots, derrièrele char funèbre, faisait peine à voir. Tout était douloureux et navrant dans ce triste et impressionnant cortège.
Les obsèques de Daudet furent célébrées en grande pompe, à Sainte-Clotilde.La SolitudedeSapho(entr'acte du 5eacte) fut exécutée pendant le service, après les chants duDies iræ.
J'avais dû me frayer un passage, presque de vive force, à travers la foule, tant elle était grande, pour pénétrer dans l'église. C'était comme un reflet avide et empressé de cette longue théorie d'admirateurs et d'amis qu'il avait possédés dans sa vie.
Lorsque je jetai l'eau bénite sur le cercueil, je me rappelai ma dernière visite rue de Bellechasse, où demeurait Daudet. En lui donnant des nouvelles du théâtre, je lui avais apporté des branches d'eucalyptus, un des arbres de ce Midi qu'il adorait. Je savais quel bonheur intime cela lui valait.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sapho, entre temps, poursuivait sa carrière. Je partis pour Saint-Raphaël, ce pays que Carvalho aimait tant habiter.
Je comptais sur l'appartement que j'y avais retenu, lorsque le propriétaire de l'hôtel me dit qu'il avait dû le louer à deux dames très affairées.
J'allais me chercher un autre logis, lorsque je fus rappelé. J'appris que les deux dames qui devaient prendre ma place étaient Emma Calvé et une de ses amies. Ces dames, en entendant sans doute prononcer mon nom, avaient brusquement changé d'itinéraire. Leur présence, toutefois, dans cette région assez éloignée de Paris, me montrait que notre Saphoavait dû suspendre le cours de ses représentations.
Quelles fantaisies ne pardonnerait-on pas à une telle artiste?
Je sus que, le surlendemain, tout était rentré dans l'ordre, à Paris, au théâtre. Que n'étais-je là pour embrasser notre adorable fugitive!
Deux semaines après, étant à Nice, les journaux m'apprirent qu'Albert Carré était nommé directeur de l'Opéra-Comique. Le théâtre avait été, jusqu'alors, géré provisoirement par l'administration des Beaux-Arts.
Qui m'aurait dit, alors, que ce serait notre nouveau directeur qui, plus tard, reprendraitSapho, avec la si belle artiste qui devint sa femme?
Oui, ce fut elle qui incarna laSaphode Daudet, avec une rare séduction d'interprétation.
Le ténor Salignac eut beaucoup de succès dans le rôle de Jean Gaussin.
Au sujet de cette reprise, Albert Carré me demanda d'intercaler un nouvel acte, celui des lettres, et son idée fut suivie par moi avec enthousiasme.
Saphofut aussi chantée par la très personnelle artiste Mme Georgette Leblanc, devenue l'épouse du grand homme de lettres Maeterlinck.
Mme Bréjean-Silver fit aussi, de ce rôle, une figure étonnante de vérité.
Que d'autres excellentes artistes ont chanté cet ouvrage!
Le premier opéra représenté sous la nouvelle direction, futl'Ile du Rêve, de Reynaldo Hahn. Il m'avait dédié cette partition exquise. Que la musique écrite par ce véritable maître est pénétrante! Comme elle aaussi le don de vous envelopper de ses chaudes caresses!
Il n'en était pas de même pour celle de certains confrères que Reyer trouvait insupportable et pour laquelle il eut, un soir, cette remarque imagée:
«Je viens de rencontrer dans les escaliers la statue de Grétry qui en avait assez et qui filait...»
Cela me remet en mémoire une autre boutade, bien spirituelle également, celle de du Locle, disant à Reyer, au lendemain de la mort de Berlioz:
«Eh bien, mon cher, vous voilà passé Berlioz en chef!»
Du Locle pouvait se permettre cette inoffensive plaisanterie, étant le plus vieil ami de Reyer.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je retrouve ce mot de l'auteur deLouise, que j'avais connu, enfant, dans ma classe du Conservatoire, et qui a toujours conservé pour moi une familiale affection:
«Saint-Sylvestre, minuit.«CHERMAITRE,«Fidèle souvenir de votre affectionné, en ce dernier jour qui finit parSapho, et la première heure d'une année qui finira parCendrillon.«GUSTAVECHARPENTIER.»
«Saint-Sylvestre, minuit.
«CHERMAITRE,
«Fidèle souvenir de votre affectionné, en ce dernier jour qui finit parSapho, et la première heure d'une année qui finira parCendrillon.
«GUSTAVECHARPENTIER.»
Cendrillonne passa que le 24 mai 1899. Ces ouvrages, représentés coup sur coup, à plus d'une année d'intervalle cependant, me valurent le mot suivant de Gounod:
«Mille félicitations, mon cher ami, sur votre dernierbeau succès. Diable!... Mais!... vous marchez d'un tel pas, qu'on a peine à vous suivre.»
Ainsi que je l'ai dit, la partition deCendrillon, écrite sur l'une des perles les plus brillantes de cet écrin: «les Contes de Perrault», était depuis longtemps terminée. Elle avait cédé la place àSapho, sur la scène de l'Opéra-Comique. Notre nouveau directeur, Albert Carré, m'annonça son intention de donnerCendrillon, à la saison la plus prochaine, dont plus de seize mois nous séparaient encore.
J'habitais Aix-les-Bains, en souvenir de mon vénéré père qui y avait vécu, et j'y étais tout à mon travail dela Terre promise, dont la Bible m'avait fourni le poème et dont j'avais tiré un oratorio en trois parties, lorsque ma femme et moi, nous fûmes bouleversés par la terrifiante nouvelle de l'incendie duBazar de la Charité. Ma chère fille y était vendeuse!...
Il fallut attendre jusqu'au soir pour avoir une dépêche et sortir de nos vives alarmes.
Coïncidence curieuse et que je ne connus que longtemps après, c'est que l'héroïne dePerséphoneet deThérèse, celle qui fut aussi la belle «Dulcinée», se trouvait également parmi les demoiselles vendeuses, au comptoir de la duchesse d'Alençon. Elle n'avait alors que douze ou treize ans. Au milieu de l'épouvante générale, elle découvrit une issue, derrière l'hôtel du Palais, et put ainsi sauver sa mère et quatre personnes.
Voilà qui témoigne d'une décision et d'un courage bien rares chez un enfant.
Puisque j'ai parlé dela Terre promise, j'en eus une audition bien inattendue. Eugène d'Harcourt, le musicienet le critique si écouté, le compositeur grandement applaudi d'unTassereprésenté à Monte-Carlo, me proposa d'en diriger l'exécution dans l'Église Saint-Eustache, avec un orchestre et un personnel choral immenses.
La seconde partie était consacrée à la prise de Jéricho. Une marche, coupée sept fois par l'éclatante sonnerie de sept grands tubae, se terminait par l'écroulement des murs de cette cité fameuse, boulevard de la Judée, que devaient prendre et détruire les Hébreux. Il y joignait le formidable tonnerre des grandes orgues de Saint-Eustache, dominé par les retentissantes clameurs de tout l'ensemble vocal.
J'assistai, avec ma femme, à la dernière répétition, dans une grande tribune, où le vénérable curé de Saint-Eustache nous avait fait l'honneur de nous inviter.
Ce fut le 15 mars 1900!
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J'en reviens àCendrillon. Albert Carré avait monté cet opéra en créant une mise en scène aussi nouvelle que merveilleuse!
Julia Guiraudon fut exquise dans le rôle de Cendrillon, Mme Deschamps-Jehin étonnante comme chanteuse et comme comédienne, la jolie Mlle Emelen fut notre Prince Charmant et le grand Fugère se montra artiste inénarrable dans le rôle de Pandolphe. Ce fut lui qui m'envoya le bulletin de victoire reçu le lendemain matin, à Enghien-les-Bains, que j'avais choisi avec ma femme comme villégiature voisine de Paris, pour échapper à la «générale» et à la «première».
Plus de soixante représentations, non interrompues, matinées comprises, suivirent cette première. Les frères Isola, directeurs de la Gaîté, en donnèrent plus tard un grand nombre de représentations et, chose curieuse, pour un ouvrage si parisien d'allure, l'Italie, en particulier, fit àCendrillonun très bel accueil. A Rome, cette œuvre lyrique fut jouée une trentaine de fois, chiffre rare! De l'Amérique, un câblogramme m'arrive, dont voici le texte:
«CENDRILLONhier, succès phéno ménal.»
Le dernier mot, trop long, avait été coupé en deux par le bureau expéditeur!...
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Nous étions donc en 1900, aux instants mémorables de la Grande Exposition.
J'étais à peine remis de la belle émotion dela Terre promise, à Saint-Eustache, que je tombai gravement malade. L'on procédait alors, à l'Opéra, à des répétitions duCid, qu'on allait bientôt reprendre. La centième eut lieu au mois d'octobre de cette même année.
Paris était tout en fête! La capitale, un des lieux les plus fréquentés du monde, était mieux que cela, le monde lui-même, car tous les peuples s'y étaient donné rendez-vous. Toutes les nationalités s'y coudoyaient, toutes les langues s'y faisaient entendre, tous les costumes y contrastaient.
Si l'Exposition envoyait vers le ciel ses millions de notes joyeuses et ne devait pas manquer d'obtenir dans l'histoire une place d'honneur, le soir venu, cette foule immense accourait se reposer de ses émotions du jour dans les théâtres partout ouverts; elle envahissait ce palais magnifique élevé par notre cheret grand Charles Garnier aux manifestations de l'art lyrique et au culte de la danse.
Notre directeur, Gailhard, qui était venu me rendre visite au mois de mai, alors que j'étais si malade, m'avait fait promettre d'assister, dans sa loge, à la centième qu'il espérait bien donner et qui eut lieu, en effet, en octobre. A cette date je me rendis à son invitation.
Mlle Lucienne Bréval, MM. Saléza et Frédéric Delmas furent acclamés le soir de la centième duCid, avec un enthousiasme délirant. Au rappel du troisième acte, Gailhard me poussa vigoureusement au-devant de sa loge, malgré ma résistance...
Vous devinez, mes chers enfants, ce qui se passa sur la scène, dans le superbe orchestre de l'Opéra, et dans la salle, bondée jusqu'au cintre.
Je venais d'être très souffrant à Paris; j'avais éprouvé cette sensation que, de la vie à la mort, le chemin est d'une facilité si grande, la pente m'en avait semblé si douce, si reposante, que je regrettais d'être revenu comme en arrière, pour me revoir dans les dures et âpres angoisses de la vie.
J'avais échappé aux pénibles froids de l'hiver; nous étions au printemps et j'allais, dans ma vieille demeure d'Égreville, retrouver la nature, la grande consolatrice, dans son calme solitaire.
J'avais emporté avec moi une assez volumineuse correspondance, composée de lettres, de brochures, rouleaux, que je n'avais pas encore ouverte. Je me proposais de le faire en route, pour me distraire des longueurs du chemin. J'avais donc décacheté quelques lettres; je venais d'ouvrir un rouleau: «Oh! non,fis-je, c'est assez!» J'étais, en effet, tombé sur une pièce de théâtre...
Faut-il donc, pensais-je, que le théâtre me poursuive ainsi? Moi qui voulais ne plus en faire! J'avais donc rejeté l'importun. Tout en cheminant, question plutôt de tuer le temps, comme on dit, je le repris et me mis à parcourir ce fameux rouleau, quelque désir contraire, cependant, que j'en eusse.
Mon attention, superficielle et distraite d'abord, se précisa peu à peu,—je pris insensiblement intérêt à cette lecture, tant et si bien que je finis par ressentir une véritable surprise,—ce devint même, l'avouerai-je, de la stupéfaction!
—Quoi! m'écriai-je, une pièce sans rôle de femme, sinon une apparition muette de la Vierge!
Si je fus surpris, si je restai comme stupéfait, quels sentiments étonnés auraient-ils éprouvés, ceux que j'avais habitués à me voir mettre à la scèneManon,Sapho,Thaïset autres aimables dames? C'est vrai; mais ils auraient oublié, alors, que la plus sublime des femmes, la Vierge, devait me soutenir dans mon travail, comme elle se serait montrée charitable au jongleur repentant!
A peine eus-je parcouru les premières scènes que je me sentis devant l'œuvre d'un véritable poète, familiarisé avec l'archaïsme de la littérature du moyen âge. Aucun nom d'auteur ne figurait sur le manuscrit.
M'étant adressé à mon concierge pour connaître l'origine de ce mystérieux envoi, il me fit savoir que l'auteur lui avait laissé son nom et son adresse, en lui recommandant expressément de ne me les dévoiler que si j'avais accepté d'écrire la musique de l'ouvrage.
Le titre deJongleur de Notre-Dame, suivi de celui de «miracle en trois actes», me mit dans l'enchantement.
Le caractère, précisément, de ma demeure, vestige survivant de ce même moyen âge, l'ambiance où je me trouvais à Égreville, devait envelopper mon travail de l'atmosphère rêvée.
La partition terminée, c'était l'instant attendu pour en faire part à mon inconnu.
Connaissant enfin son nom et son adresse, je lui écrivis.
On ne pourrait douter de la joie avec laquelle je le fis. L'auteur n'était autre que Maurice Léna, l'ami si dévoué que j'avais connu à Lyon, où il occupait une chaire de philosophie.
Ce bien cher Léna vint donc à Égreville le 14 août 1900. De la petite gare, nous ne fîmes qu'un bond jusqu'à mon logis. Là, dans ma chambre, nous trouvâmes étalées, sur la grande table de travail (table fameuse, je m'en flatte, elle avait appartenu à l'illustre Diderot) les quatre cents pages d'orchestre et la réduction gravée pour piano et chant, duJongleur de Notre-Dame.
A cette vue, Léna resta interdit. L'émotion la plus délicieuse l'étreignait...
Tous les deux, nous avions vécu heureux dans le travail. L'inconnu, maintenant, se dressait devant nous. Où? dans quel théâtre allions-nous être joués?
La journée était radieuse. La nature, avec ses enivrantes senteurs, la blonde saison des champs, les fleurs des prés, cette douce union elle-même qui, dans la production, s'était faite entre nous, tout nousredisait notre bonheur! Ce bonheur d'un moment qui vaut l'éternité!... comme l'a si bien dit le poète, Mme Daniel Lesueur.
L'enveloppante blancheur des prés nous rappelait que nous étions à la veille du 15 août, de cette fête dédiée à la Vierge, que nous chantions dans notre ouvrage.
N'ayant jamais de piano chez moi, et surtout à Égreville, je ne pouvais satisfaire la curiosité de mon cher Léna d'entendre la musique de telle ou telle scène...
Nous nous promenions, vers l'heure des vêpres, dans le voisinage de la vieille et vénérable église; de loin, on pouvait distinguer les accords de son petit harmonium. Une idée folle traversa ma pensée. «Hein!... si je vous proposais, dis-je à mon ami, chose d'ailleurs irréalisable dans cet endroit sacré, mais à coup sûr bien tentante, d'entrer dans l'église aussitôt que, déserte, elle serait retournée à sa sainte obscurité: si, dis-je, je vous faisais entendre, sur ce petit orgue, des fragments de notreJongleur de Notre-Dame? Ne serait-ce pas un moment divin dont l'impression resterait à jamais gravée en nous?...» Et nous poursuivîmes notre promenade; l'ombre complaisante des grands arbres protégeait les chemins et les routes contre les morsures d'un soleil trop ardent.
Le lendemain, triste lendemain, nous nous séparâmes.
L'automne qui allait suivre, puis l'hiver, le printemps enfin de l'année suivante, devaient s'écouler sans que, d'aucune part, me vînt l'offre de jouer l'ouvrage.
Une visite, aussi inattendue qu'elle fut flatteuse, m'arriva quand j'y pensais le moins. Ce fut celle de M. Raoul Gunsbourg.
J'aime à rappeler ici la haute valeur de ce grand ami, de ce directeur si personnel, de ce musicien dont les ouvrages triomphent au théâtre.
Raoul Gunsbourg m'apporta la nouvelle que, sur ses conseils, S. A. S. le prince de Monaco m'avait désigné pour un ouvrage nouveau à monter au théâtre de Monte-Carlo.
Le Jongleur de Notre-Dameétait prêt. Je l'offris. Il fut convenu que Son Altesse Sérénissime daignerait venir, en personne, écouter l'œuvre, à Paris. Cette audition eut lieu, en effet, dans la belle et artistique demeure de mon éditeur, Henri Heugel, avenue du Bois-de-Boulogne. Elle donna au prince toute satisfaction; il nous fit l'honneur d'exprimer, à plusieurs reprises, son sincère contentement. L'œuvre fut mise à l'étude, et les dernières répétitions en eurent lieu à Paris, sous la direction de Raoul Gunsbourg.
En janvier 1902, nous quittâmes Paris, Mme Massenet et moi, pour nous rendre au palais de Monaco, où Son Altesse nous avait fort affectueusement invités à être ses hôtes. Quelle existence à l'antipode de celle que nous quittions!
Nous avions laissé Paris, le soir, enseveli dans un froid glacial, sous la neige, et voilà que, quelques heures après, nous nous trouvions enveloppés d'une autre atmosphère!... C'était le Midi, c'était la belle Provence; c'était la Côte d'Azur qui s'annonçait! C'était l'idéal même! C'était, pour moi, l'Orient, aux portes presque de Paris!...
Le rêve commençait. Faut-il dire tout ce qu'eurent de merveilleux ces jours passés comme un songe, dans ce paradis dantesque, au milieu de ce décor splendide, dans ce luxueux et somptueux palais, tout embaumé par la flore des tropiques?
Ce palais, dont les tours génoises rappelaient le quinzième siècle, révélait, par son aspect grandiose, ces incomparables richesses intérieures offertes à l'admiration, dès que l'on y avait pénétré.
En venant décorer Fontainebleau, le Primatice n'avait point négligé, arrivant d'Italie, de s'arrêter en cet antique manoir de l'illustre famille des Grimaldi. Ces plafonds admirables, ces marbres polychromes, ces peintures que le temps a conservées, tout donnait à cette opulente demeure, avec le charme souriant, une imposante et majestueuse beauté. Mais ce qui dépassait, en cette fastueuse ambiance, tout ce qui nous parlait aux yeux, ce qui allait à l'âme, c'était la haute intelligence, cette bonté sereine, cette exquise urbanité de l'hôte princier qui nous avait accueillis.
La première duJongleur de Notre-Dameeut lieu à l'Opéra de Monte-Carlo, le mardi 18 février 1902. Elle avait pour protagonistes superbes MM. Renaud, de l'Opéra, et Maréchal, de l'Opéra-Comique.
Détail qui relève de la faveur qu'on voulut bien lui faire, c'est que l'ouvrage fut joué quatre fois de suite pendant la même saison.
Deux ans après, mon cher directeur, Albert Carré, donnait la première duJongleur de Notre-Dame, au théâtre de l'Opéra-Comique, avec cette distribution idéale: Lucien Fugère, Maréchal, le créateur, et Allard.
L'ouvrage a dépassé depuis longtemps, à Paris, lacentième, et je puis ajouter qu'au moment où j'écris ces lignesle Jongleur de Notre-Dameest au répertoire des grands théâtres d'Amérique depuis plusieurs années.
Une particularité intéressante à signaler, c'est que le rôle du Jongleur fut créé au Métropolitan House par Mary Garden, l'étincelante artiste admirée à Paris comme aux États-Unis!
Mes sentiments sont un peu effarés, je l'avoue, de voir ce moine jeter le froc, après le spectacle, pour reprendre ensuite une élégante robe de la rue de la Paix. Toutefois, devant le triomphe de l'artiste, je m'incline et j'applaudis.
Ainsi que je l'ai dit, cet ouvrage attendait son heure, et, comme Carvalho m'avait autrefois engagé à écrire la musique de la pièce tant applaudie au Théâtre-Français,Grisélidis, d'Eugène Morand et Armand Silvestre, j'avais écrit cette partition, par intervalles, durant mes voyages dans le Midi et au Cap d'Antibes. Ah! cet hôtel du cap d'Antibes! Séjour unique, séjour à nul autre pareil! C'était l'ancienne propriété créée par Villemessant, qu'il avait baptisée si justement et si heureusementVilla Soleil, et qu'il destinait aux journalistes accablés par la misère et par l'âge.
Représentez-vous, mes chers enfants, une grande villa aux murailles blanches, empourprée tout entière par les feux de ce clair et bon soleil du Midi, ayant pour ceinture merveilleuse un bois d'eucalyptus, de myrtes et de lauriers. L'on en descend par des allées ombreuses, imprégnées des parfums les plus suaves, vers la mer, cette mer qui, de la Côte d'Azur et de laRiviera, le long des côtes dentelées de l'Italie, s'en va promener ses vagues transparentes jusqu'à l'antique Hellade, comme pour lui porter sur ses ondes azurées qui baignent la Provence le salut lointain de la cité phocéenne.
Qu'elle me plaisait, mes chers enfants, ma chambre ensoleillée! Que vous eussiez été heureux de m'y voir travaillant dans le calme et la paix, en pleine jouissance d'une santé parfaite!
Ayant parlé deGrisélidis, j'ajouterai que, possédant deux ouvrages libres, celui-ci etle Jongleur de Notre-Dame, mon éditeur en entretint Albert Carré, dont le choix se porta surGrisélidis. Ce fut le motif pour lequel, ainsi que je l'ai écrit plus haut,le Jongleur de Notre-Damefut représenté à Monte-Carlo en 1902.
Grisélidisprit donc les devants, et cet ouvrage fut donné à l'Opéra-Comique, le 20 novembre 1901.
Mlle Lucienne Bréval en fit une création superbe. Le baryton Dufranne parut pour la première fois dans le rôle du marquis, mari de Grisélidis; il obtint un succès éclatant dès son entrée en scène; Fugère fut extraordinaire dans le rôle du Diable, et Maréchal tendrement amoureux dans celui d'Alain.
J'aimais beaucoup cette pièce. Tout m'en plaisait.
Elle faisait converger vers des sentiments si touchants la fière et chevaleresque allure du haut et puissant seigneur partant pour les croisades, l'aspect fantastique du diable vert, qu'on aurait dit échappé d'un vitrail de cathédrale médiévale, la simplicité du jeune Alain et la délicieuse petite figure de l'enfant de Grisélidis! Nous avions pour ce grand personnage une petite fille de trois ans qui était le théâtre même.Comme au second acte l'enfant, sur les genoux de Grisélidis, devait donner l'illusion de s'endormir, la petite artiste trouva seule le geste utile et compréhensible de loin pour le public: elle laissa tomber un de ses bras, comme accablée de fatigue. O la délicieuse petite cabotine!
Albert Carré avait trouvé un oratoire de caractère archaïque et historique d'un art parfait, et, quand le rideau se leva sur le jardin de Grisélidis, ce fut un enchantement. Quel contraste entre les lis fleuris du premier plan et l'antique et sombre castel à l'horizon!
Et ce décor du prologue, tapisserie animée, une trouvaille!
Quelles joies je me promettais de pouvoir travailler au théâtre avec mon vieil ami Armand Silvestre, connu par moi d'une façon si amusante! Depuis un an déjà, il était souffrant et il m'écrivait: «Va-t-on me laisser mourir avant de voirGrisélidisà l'Opéra-Comique?...» Il devait, hélas! en être ainsi, et ce fut mon cher collaborateur, Eugène Morand, qui nous aida de ses conseils de poète et d'artiste.
Alors que je travaillais àGrisélidis, un érudit tout féru de littérature du moyen âge, et qui s'intéressait aimablement à un sujet de cette époque, me confia un travail qu'il avait fait sur ce temps-là, travail bien ardu et dont je ne pouvais tirer assez parti.
Je l'avais montré à Gérôme, esprit curieux de tout, et comme nous étions réunis, Gérôme, l'auteur et moi, notre grand peintre, qui avait l'à-propos si rapide et si amusant, dit à l'auteur, qui attendait son opinion: «Ah! comme je me suis endormi avec plaisir en vous lisant hier!» Et l'auteur de s'incliner, complètement satisfait.
Je venais de voir jouer au Théâtre-Français trois actes, d'une allure toute nouvelle, qui m'avaient fort intéressé. C'étaitle Chérubin, de Francis de Croisset.
J'étais, deux jours après, chez l'auteur, dont le talent très remarqué n'a cessé de s'affirmer hautement depuis, et je lui demandais la pièce.
Il me souvient que ce fut par un jour de pluie, à l'issue de la glorieuse cérémonie qui nous avait réunis devant la statue d'Alphonse Daudet qu'on inaugurait, en revenant par les Champs-Élysées, que nous établîmes nos accords.
Le titre, le milieu, l'action, tout me charmait dans ce délicieuxChérubin.
J'en écrivis la musique à Égreville.
En prononçant le nom de cette chère petite ville, oasis de paix et de tranquillité parfaite dans ce beau département de Seine-et-Marne—vous savez, meschers enfants, qu'elle abrite la vieille demeure de vos grands-parents—mes pensées se reportent aussitôt vers les souvenirs qui s'en échappent, vers ceux que vous voudrez conserver quand nous ne serons plus là...
Ces arbres vous rappelleront que c'est la main de vos grands-parents, qui vous auront tant aimés, qui a dirigé leurs ramures pour en dispenser l'ombre contre les rayons du soleil et vous apporter leur douce et tendre fraîcheur dans les étés brûlants.
Avec quelle joie nous les avons vus croître, ces arbres! Nous pensions tant à vous, en admirant leur lente et précieuse croissance!
Vous voudrez les respecter, ne point permettre à la hache de les frapper! Il semble que les blessures que vous leur feriez arriveraient jusqu'à nous, par delà la mort, nous atteindraient dans la tombe, et vous ne le voudrez pas!...
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S. A. S. le prince de Monaco, ayant eu connaissance de la mise en musique deChérubin, et se souvenant de ceJongleur de Notre-Dame, qu'il avait si splendidement accueilli et que je lui avais respectueusement dédié, me fit proposer par M. Raoul Gunsbourg d'en donner la première à Monte-Carlo. On peut imaginer avec quel élan j'accueillis cette proposition. J'allais donc, avec Mme Massenet, me retrouver en ce pays idéal et dans ce palais féerique, dont nous avions conservé de si impérissables souvenirs.
Chérubin fut créé par Mary Garden, la tendre Nina par Marguerite Carré,—l'ensorcelante Ensoleillad par la Cavalieri,—et le rôle du philosophe fut rempli par Maurice Renaud.
Ce fut, en vérité, une interprétation délicieuse. La soirée se prolongea, grâce aux acclamations et auxbisconstants dont on fêta les artistes; les spectateurs les tinrent littéralement dans une atmosphère du plus délirant enthousiasme.
Le séjour au palais fut pour nous une suite d'indicibles enchantements que nous devions, d'ailleurs, voir se renouveler, par la suite, quand nous nous retrouvâmes les hôtes de ce prince de la science, à l'âme si haute et si belle.
Henri Cain, qui, pourChérubin, avait été mon collaborateur avec Francis de Croisset, m'avait amusé, entre temps, en me faisant écrire la musique d'un joli et pittoresque ballet en un acte:Cigale.
L'Opéra-Comique le donna le 4 février 1904. La ravissante et talentueuse Mlle Chasle fut notre Cigale, et Messmaecker, de l'Opéra-Comique, mima en travesti, d'une façon désopilante, le rôle de Mme Fourmi, rentière!
De ceux qui assistèrent aux répétitions deCigale, je fus, certes, celui qui s'y divertit le plus. Il y avait, à la fin, une scène fort attendrissante et d'une poésie exquise: celle d'une apparition d'ange, avec une voix d'ange qui chantait au loin. La voix d'ange était celle de Mlle Guiraudon, devenue Mme Henri Cain.
Un an après, ainsi que je l'ai dit, le 14 février 1905,Chérubinfut représenté à l'Opéra princier de Monte-Carlo, et, le 23 mai suivant, l'on clôtura avec lui la saison de l'Opéra-Comique, à Paris. En paraissant à ce dernier théâtre, la distribution n'avait été modifiée que pour le rôle du philosophe, qui, passant à Lucien Fugère, y venait ajouter un nouveau succès à tantd'autres déjà obtenus par cet artiste, et pour celui de l'Ensoleillad, qui fut confié à la charmante Mme Vallandri.
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Vous m'observerez peut-être, mes chers enfants, que je ne vous ai rien dit encore d'Ariane, dont vous avez vu les pages à Égreville, pendant plusieurs étés. La raison en est que je ne parle jamais d'un ouvrage que lorsqu'il est terminé et gravé. Je n'ai rien dit d'Ariane, pas davantage que deRoma, dont j'avais écrit les premières scènes en 1902, enthousiasmé que j'étais par la tragédie sublime, laRome vaincue, d'Alexandre Parodi.
A l'heure où je trace ces lignes, les cinq actes deRomasont en répétitions, pour Monte-Carlo et pour l'Opéra, mais, silence! j'en dis déjà trop... A plus tard!...
Je reprends donc le courant de ma vie.
Ariane!Ariane!l'ouvrage qui m'a fait vivre dans des sphères si élevées! En pouvait-il être autrement avec la fière collaboration de Catulle Mendès, le poète des aspirations et des rêves éthérés?
Ce fut un jour mémorable dans ma vie que celui où mon ami Heugel m'annonça que Catulle Mendès était prêt à me lire le poème d'Ariane.
Depuis très longtemps germait en moi le désir de pleurer les larmes d'Ariane. Je vibrais donc de toutes les forces de mon cœur et de ma pensée avant de connaître le premier mot de la première scène!
Rendez-vous fut pris pour cette lecture. Elle eut lieu chez Catulle Mendès, 6, rue Boccador, dans le logis si personnellement artistique de ce grand lettréet de sa femme exquise, poète, elle aussi, du plus parfait talent.
Je sortis de là, tout enfiévré, le poème dans ma poche, contre mon cœur, comme pour lui en faire sentir les battements, et je montai dans une victoria découverte pour rentrer chez moi. La pluie tombait à torrent, je ne m'en étais pas aperçu. C'était sûrement les larmes d'Ariane qui, avec délices, mouillaient ainsi tout mon être.
Chères et bonnes larmes, comme vous deviez un jour couler avec bonheur, pendant ces délicieuses répétitions! De quelle estime, de quelles attentions en effet, n'étais-je pas comblé par mon cher directeur Gailhard, comme aussi par mes bien remarquables interprètes!
Au mois d'août 1905, je me promenais tout pensif, sous la pergola de notre demeure d'Égreville, quand, soudain, la trompe d'une automobile réveilla les échos de ce paisible pays.
N'était-ce pas Jupiter tonnant au ciel,Cœlo tonantem Jovem, comme eût dit Horace, le délicat poète desOdes? Un instant je pus le croire, mais quelle ne fut pas ma surprise,—surprise entre toutes agréable—lorsque, de ce tonitruant soixante à l'heure, je vis descendre deux voyageurs qui, pour ne point arriver du ciel, n'en venaient pas moins me faire entendre les accents les plus paradisiaques de leurs voix amies.
L'un était le directeur de l'Opéra, Gailhard, et l'autre, l'érudit architecte du monument Garnier. Mon directeur venait me demander où j'en étais d'Ariane, et si je voulais confier cet ouvrage à l'Opéra?
On monta dans ma grande chambre, qu'avec ses tentures jaunes et ses meubles de l'époque on eût volontiers prise pour celle d'un général du premier Empire. J'y montrai aussitôt, sur une grande table en marbre noir supportée par des sphinx, un amoncellement de feuilles. C'était toute la partition terminée.
Au déjeuner, entre la sardine du hors-d'œuvre et le fromage du dessert, à défaut du cassoulet parfait, délice pour un Toulousain, je déclamai plusieurs situations de la pièce. Puis mes convives, mis en charmante humeur, voulurent bien accepter de faire le tour du propriétaire.
Ce fut tout en faisant les cent pas sous la pergola dont j'ai parlé, et dans l'ombre délicieusement fraîche et épaisse des vignes, dont le feuillage formait ce verdoyant encorbeillement, que l'on décida de l'interprétation.
Le rôle d'Ariane fut destiné à Lucienne Bréval, celui de la dramatique Phèdre à Louise Grandjean, et, d'un commun accord, nous souvenant du tragique talent de Lucy Arbell, dont les succès s'affirmaient à l'Opéra, nous lui destinâmes le rôle de la sombre et belle Perséphone, reine des Enfers.
Muratore et Delmas furent tout indiqués pour Thésée et pour Pirithoüs.
En nous quittant, Gailhard, se souvenant de la forme simple et confiante dont nos pères, au bon vieux temps, s'engageaient entre eux, cueillit une branche à l'un des eucalyptus du jardin, et, l'agitant en me le montrant, il me dit: «Voici le gage des promesses que nous avons échangées aujourd'hui. Je l'emporte avec moi!»
Puis mes hôtes remontèrent dans leur auto et ils disparurent à mes yeux, enveloppés de la poussière tourbillonnante du chemin. Emmenaient-ils vers la grande ville les réalisations prochaines de mes biens chères espérances? Tout en remontant à ma chambre, je me le demandais.
Fatigué, brisé par les émotions de la journée, je me couchai.
Le soleil brillait encore à l'horizon, dans toute la gloire de ses feux. Il venait empourprer mon lit de ses rayons éclatants. Je m'endormis dans un rêve, le rêve le plus beau qui puisse vous bercer après la tâche remplie.
On le croira sans peine. Je ne ressemblais guère, à ce moment, à «ces poules tellement agitées qu'elles parlent de passer la nuit», selon l'expression d'Alphonse Daudet.
Je place ici un détail concernantAriane. On verra qu'il ne manque pas d'importance, au contraire.
Ma petite Marie-Magdeleine était venue à Égreville, passer quelques jours auprès de ses grands-parents. Cédant à sa curiosité, je lui racontai la pièce. J'en étais arrivé a l'instant où Ariane est menée aux Enfers, afin d'y retrouver l'âme errante de sa sœur Phèdre, et comme je m'arrêtais, ma petite-fille de s'exclamer aussitôt: «Et maintenant, bon papa, nous allons être aux Enfers?»
La voix argentine et bien câline de la chère enfant, son interrogation si soudaine, si naturelle, produisirent sur moi un effet étrange, presque magique. J'avais précisément l'intention de demander la suppressionde cet acte, mais subitement, je me décidai à le conserver et je répondis à la juste question de l'enfant: «Oui, nous allons dans les Enfers!» Et j'ajoutai: «Nous y verrons l'émouvante figure de Perséphone, retrouvant avec enivrement ces roses, ces roses divines, qui lui rappellent la terre bien-aimée où elle vécut jadis, avant de devenir la reine de ce terrible séjour, ayant comme sceptre un lis noir à la main.»
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Cette visite aux Enfers nécessite une mise en scène, une interprétation que je qualifierais volontiers d'intensives. J'étais allé à Turin (mon dernier voyage dans ce beau pays) par un froid assez vif, c'était le 14 décembre 1907, accompagné de mon cher éditeur, Henri Heugel, assister aux dernières répétitions du «Regio», le théâtre royal où, pour la première fois en Italie, on avait montéAriane. L'ouvrage avait une luxueuse mise en scène et des interprètes remarquables. La grande artiste, Maria Farneti, remplissait le rôle d'Ariane. J'observai surtout le soin particulier avec lequel Serafin, l'éminent chef d'orchestre, faisant fonctions de régisseur, mettait en scène l'acte des Enfers. Notre Perséphone était aussi tragique que possible; l'air des roses, cependant, me paraissait manquer d'émotion. Je me souviens lui avoir dit, à la répétition au foyer, en lui jetant une brassée de roses dans ses bras large ouverts, de les presser ardemment contre son cœur, comme elle eût fait, ajoutais-je, d'un mari, d'un fiancé toujours aimé, qu'elle n'aurait pas vu depuis vingt ans! «Des roses depuis si longtemps disparues, au cher adoré qu'enfinl'on retrouve, il n'y a pas loin! Pensez-y, signorina, et l'effet sera certain!» La charmante artiste sourit; avait-elle compris?...
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Arianedonc était terminée. Mon illustre ami, Jules Claretie, l'ayant appris, me rappela la promesse que je lui avais faite d'écrireThérèse, drame lyrique en deux actes. Il ajouta: «L'ouvrage sera court, car l'émotion qu'il dégage ne saurait se prolonger.»
Je me mis au travail. Mes souvenirs vous en reparleront plus tard.
J'ai fait allusion, mes chers enfants, au plaisir que je ressentais à chaque répétition apportant constamment des trouvailles de scène et de sentiments. Ah! avec quelle intelligence dévouée, incessamment en éveil, nos artistes suivaient les précieux conseils de Gailhard!
Le mois de juin, cependant, fut marqué de jours sombres. Une de nos artistes tomba très gravement malade. On lutta, pour l'arracher à la mort, pendant 36 heures!...
L'ouvrage étant presque terminé comme scène, et cette artiste devant nous manquer pendant plusieurs semaines, on arrêta les répétitions pendant l'été, pour les reprendre à la fin de septembre, tous nos artistes étant alors réunis et bien portants, de façon à répéter, généralement, en octobre et passer à la fin du mois.
Ce qui fut dit fut fait; exactitude rare au théâtre. La première eut lieu le 31 octobre 1906.
Catulle Mendès, qui avait été souvent sévère pour moi dans ses critiques de presse, était devenu monplus ardent collaborateur, et, chose digne de remarque, il appréciait avec joie le respect que j'avais apporté à la déclamation de ses beaux vers.
Dans notre travail commun ainsi que dans nos études d'artistes au théâtre, j'aimais en lui ces élans de dévouement et d'affection, cette estime dans laquelle il me tenait.
Les représentations se succédèrent jusque dix fois par mois, fait unique dans les annales du théâtre pour un ouvrage nouveau, et cela se poursuivit ainsi jusqu'à la soixantième.
A ce propos on demandait à notre Perséphone, Lucy Arbell, combien de fois elle avait joué l'ouvrage, étant certain que sa réponse ne serait pas exacte. Évidemment, elle répondit: Soixante fois.—Non! exclama son interlocuteur; vous l'avez joué cent vingt fois, puisque vous avez toujours bissé l'air des roses!
Ce furent les nouveaux directeurs, MM. Messager et Broussan, auxquels je dus cette soixantième qui semble, jusqu'à ce jour, être la dernière de cet ouvrage dont l'aurore fut si brillante.
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Quelle différence, je le dis encore, entre la façon dont mes ouvrages étaient montés depuis des années, avec ce qu'il en avait été à l'époque de mes débuts!
Mes premiers ouvrages devaient être représentés en province, dans de vieux décors, et il me fallait entendre de la part du régisseur, des paroles de ce genre: «Pour le premier acte, nous avons trouvé un vieux fond dela Favorite; pour le second, deux châssis deRigoletto, etc., etc.»
Je me souviens encore d'un directeur obligeant qui, sachant que, la veille d'une première, je manquais d'un ténor, m'en offrit un, en me prévenant ainsi: «Cet artiste connaît le rôle, mais je dois vous dire qu'il est toujourstombéau troisième acte!»
Ce même théâtre me rappelle que j'y connus une basse qui avait une prétention étrange, plus étrangement exprimée encore: «Ma voix, disait notre basse, descendtellementqu'on ne peut pas trouver la note sur le piano!...»
Eh bien! tous ces artistes amis furent de braves et vaillants artistes. Ils me rendirent service et eurent leurs années de succès.
Mais je m'aperçois que je m'attarde à vous parler de ces souvenirs d'antan. J'ai à vous entretenir, mes chers enfants, du nouvel ouvrage qui allait entrer en répétition à Monte-Carlo, je veux direThérèse.
Georges Cain, mon grand ami, l'éminent et éloquent historiographe du Vieux Paris, nous avait réunis un matin de l'été 1905: la belle et charmante Mme Georges Cain, Mlle Lucy Arbell, de l'Opéra, et quelques autres personnes, pour visiter ensemble ce qui fut, autrefois, le couvent des Carmes, dans la rue de Vaugirard.
Nous avions parcouru les cellules de l'ancien cloître, vu le puits où la horde sanguinaire des septembriseurs jeta les corps des prêtres massacrés, nous étions arrivés à ces jardins demeurés tristement célèbres par ces effroyables boucheries, quand, s'arrêtant dans le chaud et prenant récit de ces lugubres événements, Georges Cain nous montra une forme blanche qui errait au loin, solitaire.
«C'est l'âme de Lucile Desmoulins», fit-il. La pauvre Lucile Desmoulins, si forte et si courageuseauprès de son mari qu'on mena à l'échafaud, où, elle-même, bientôt, ne tardait pas à le suivre.
Ni ombre, ni fantôme! La forme blanche était bien vivante!... C'était Lucy Arbell qui, envahie par une crise poignante de sensibilité, s'était écartée pour cacher ses larmes.
Thérèse se révélait déjà...
A peu de jours de là, je déjeunais à l'Ambassade d'Italie. Au dessert, la si aimable comtesse Tornielli nous raconta avec la grâce charmante, la fine et séduisante éloquence qui lui sont familières, l'histoire du palais de l'Ambassade, rue de Grenelle.
En 1793, ce palais appartenait à la famille des Galliffet. Des membres de cette illustre maison, les uns avaient été guillotinés, les autres avaient émigré à l'étranger. On voulait vendre l'immeuble comme bien de la nation; il se trouva, pour s'y opposer, un vieux serviteur au caractère ferme et décidé. «Je suis le peuple, dit-il, et vous n'enlèverez pas au peuple ce qui lui appartient. Je suis chez moi, ici!...»
Lorsque, en 1798, l'un des émigrés survivants des Galliffet revint à Paris, sa première pensée fut d'aller voir la demeure familiale. Sa surprise fut grande d'y être reçu par le fidèle serviteur, dont l'âpre et énergique parole en avait empêché la spoliation. «Monseigneur, dit celui-ci en tombant aux pieds de son maître, j'ai su conserver votre bien. Je vous le rends!»
Le poème de Thérèse s'annonçait!Cette révélation le faisait pressentir.
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Je peux dire que c'est à Bruxelles, en novembre decette année-là, dans le Bois de la Cambre, que j'eus la première vision musicale de l'ouvrage.
C'était en un bel après-midi, par un pâle soleil aux lueurs automnales. On sentait qu'une sève généreuse se retirait lentement de ces beaux arbres. Le vert et gai feuillage qui couronnait leur cime avait disparu. Une à une, au caprice du vent, tombaient les feuilles grillées, roussies, jaunies par le froid, ayant pris à l'or, ironie de la nature! son éclat, ses nuances comme ses teintes les plus variées.
Rien ne ressemblait moins aux arbres maigres et chétifs de notre bois de Boulogne. Au développement de leurs rameaux, ces arbres magnifiques pouvaient rappeler ceux tant admirés dans les parcs de Windsor et de Richemond. Je marchais sur ces feuilles mortes, et les chassais du pied; leur bruissement me plaisait, il accompagnait délicieusement mes pensées.
J'étais d'autant plus au cœur de l'ouvrage, dans «les entrailles du sujet», que, parmi les quatre ou cinq personnes avec lesquelles je me trouvais, figurait la future héroïne deThérèse.
Je recherchais partout, avidement, ce qui se rapportait aux temps horribles de la Terreur, tout ce qui, dans les estampes, pouvait me redire la sinistre et sombre histoire de cette époque, afin d'en rendre avec la plus grande vérité possible les scènes du second acte, que j'avoue aimer profondément.
Étant donc rentré à Paris, ce fut dans mon logis de la rue de Vaugirard que, pendant tout l'hiver et le printemps (j'achevai l'ouvrage, l'été, aux bords de la mer), je composai la musique deThérèse.
Je me souviens qu'un matin, le travail d'une situationqui réclamait impérieusement le secours immédiat de mon collaborateur, Jules Claretie, m'avait fort énervé. Je me décidai incontinent à écrire au ministre des Postes, Télégraphes et Téléphones, pour qu'il m'accordât cette chose presque impossible: avoir le téléphone placé chez moi, dans la journée, avant quatre heures!...
Ma lettre, naturellement, reflétait plutôt le ton d'une supplique déférente.
Aurais-je pu l'espérer? Quand je rentrai de mes occupations, je trouvai sur ma cheminée un joli appareil téléphonique, tout neuf!
Le ministre, M. Bérard, lettré des plus distingués, avait dû s'intéresser sur-le-champ à mon capricieux désir. Il m'envoyaillicoune équipe d'une vingtaine d'hommes munis de tout ce qu'il fallait pour un rapide placement.
O le cher et charmant ministre! Je l'aime d'autant plus qu'il eut un jour pour moi une parole bien aimable: «J'étais heureux, fit-il, de vous donner cette satisfaction, à vous qui m'avez si souvent causé tant de plaisir au théâtre, avec vos ouvrages.»
Par pari refertur, oui, c'était la réciproque, mais rendue avec une grâce et une obligeance que j'appréciai hautement.
Allo!... Allo! A mon premier essai, on s'en doute, je fus très inhabile. Je parvins cependant à avoir la communication.
J'appris aussi, autre gracieuseté bien utile, que mon numéro ne figurerait pas à l'Annuaire. Personne donc ne pourrait m'appeler. Je serais seul à pouvoir user du merveilleux instrument.
Je ne tardai pas à téléphoner à Claretie. Il resta fort surpris de cet appel lui venant de la rue Vaugirard. Je lui communiquai mes idées sur la scène difficile qui avait occasionné la mise en place du téléphone.
Il s'agissait de la dernière scène.
Je lui téléphonai:
Faites égorger Thérèse et tout sera bien.
J'entendis une voix qui m'était inconnue et qui poussait des cris affolés (notre fil était en communication maladroite avec un autre abandonné); elle me hurlait:
Ah! si je savais qui vous êtes, gredin! je vous dénoncerais à la police. Un crime pareil! De qui est-il question?
Subitement la voix de Claretie:
Une fois égorgée, elle ira rejoindre son mari dans la charrette. Je préfère cela au poison!
La voix du monsieur:
Ah! c'est trop fort! Maintenant, les scélérats, ils vont l'empoisonner! J'appelle la surveillante!... Je veux une enquête!...
Une friture énorme se produisit dans l'appareil, et le calme bienheureux reparut.
Il était temps; avec un abonné monté à un tel diapason, nous risquions, Claretie et moi, de passer un mauvais quart d'heure! J'en tremble encore!
Souvent, depuis, je travaillai avec Claretie dialoguant de chaque côté d'un fil, et ce fil d'Ariane conduisitma voix jusqu'à celle de Perséphone, je veux dire... de Thérèse, à laquelle je faisais entendre telle ou telle terminaison vocale, voulant avoir son opinion, avant de l'écrire.
Par une belle journée de printemps, j'étais allé revoir le parc de Bagatelle, et ce joli pavillon, alors encore abandonné, construit sous Louis XVI par le comte d'Artois. Je fixai bien dans ma mémoire ce délicieux petit château que la Révolution triomphante avait laissé devenir une entreprise de fêtes champêtres, après en avoir spolié son ancien propriétaire. En rentrant en sa possession, sous la Restauration, le comte d'Artois l'avait appelé «Babiole». «Bagatelle» ou «Babiole», c'est tout un, et ce même pavillon devait, presque de nos jours, être habité par Richard Wallace, le célèbre millionnaire, philanthrope et collectionneur.
Je voulus, plus tard, que le décor du premier acte deThérèsele rappelât exactement. Notre artiste fut particulièrement sensible à cette pensée. On sait, en effet, la parenté qui l'unit à la descendance des marquis d'Hertford.
La partition une fois terminée et connaissant les intentions de Raoul Gunsbourg, qui avait désiré cet ouvrage pour l'Opéra de Monte-Carlo, nous fûmes informés, Mme Massenet et moi, que S. A. S. le prince de Monaco honorerait de sa présence notre modeste demeure et viendrait déjeuner chez nous avec le chef de sa maison, M. le comte de Lamotte d'Allogny. Immédiatement, nous invitâmes mon cher collaborateur et Mme Claretie, ainsi que mon excellent éditeur et ami et Mme Heugel.
Le prince de Monaco, d'une si haute simplicité, voulut bien s'asseoir près d'un piano que j'avais fait venir pour la circonstance, et il écouta quelques passages deThérèse. Il apprit de nous ce détail. Lors de la première lecture à notre créatrice, Lucy Arbell, en véritable artiste, m'arrêta comme j'étais en train de chanter la dernière scène, celle où Thérèse, en poussant un grand cri d'épouvante, aperçoit la terrible charrette emmenant son mari, André Thorel, à l'échafaud, et clame de toutes ses forces: «Vive le roi!» pour être ainsi assurée de rejoindre son mari dans la mort. Ce fut à cet instant, dis-je, que notre interprète, violemment émue, m'arrêta et me fit, dans un élan de transport: «Jamais je ne pourraichantercette scène jusqu'au bout, car lorsque je reconnais mon mari, celui qui m'a donné son nom, qui a sauvé Armand de Clerval, je dois perdre la voix. Je vous demande donc dedéclamertoute la fin de la pièce.»
Les grands artistes, seuls, ont le don inné de ces mouvements instinctifs; témoin Mme Fidès-Devriès qui me demanda de refaire l'air de Chimène: «Pleurez mes yeux!...» Elle trouvait qu'elle n'y pensait qu'à son père mort, qu'elle oubliait trop son ami Rodrigue!
Un geste bien sincère aussi, fut trouvé par le ténor Talazac, créateur de Des Grieux. Il voulut ajouter:toi!...avant levous! qu'il lance en retrouvant Manon, dans le séminaire de Saint-Sulpice. Cetoi! n'indiquait-il pas le premier cri de l'ancien amant, retrouvant sa maîtresse?
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Les premières études deThérèseeurent lieu dansle bel appartement, si richement décoré de tableaux anciens et d'œuvre d'art, que Raoul Gunsbourg possède rue de Rivoli. Nous étions au premier jour de l'an; nous le fêtâmes en travaillant dans le salon, de huit heures du soir à minuit.
Au dehors, il faisait un froid très vif, mais un superbe feu nous le laissait ignorer; et ce fut dans cette douce et toute exquise atmosphère qu'on but le champagne à la réalisation prochaine de nos communes espérances.
Étaient-elles assez émouvantes, ces répétitions, qui réunissaient ces trois beaux artistes: Lucy Arbell, Edmond Clément et Dufranne!
Le mois suivant, le 7 février 1907, eut lieu la première deThérèse, à l'Opéra de Monte-Carlo.
Ma chère femme et moi, nous étions, cette année encore, les hôtes du prince, dans ce magnifique palais pour lequel je vous ai déjà dit toute mon admiration.
Son Altesse nous avait invités dans la loge princière, la même loge où j'avais été appelé, à la fin de la première duJongleur de Notre-Dame, et dans laquelle, en vue du public, le prince de Monaco m'avait placé lui-même, sur la poitrine, le grand cordon de son ordre de Saint-Charles.
Aller au théâtre, c'est bien; autre chose, cependant, est d'assister à la représentation et d'écouter! Je repris donc, le soir deThérèse, ma place accoutumée dans le salon du prince. Des tentures et des portes le séparaient de la loge. J'y étais seul, dans le silence, du moins je le pouvais supposer.
Le silence? Parlons-en! Le vacarme des acclamations qui saluaient nos trois artistes fut à ce point formidableque ni portes, ni tentures n'y résistèrent, ne parvinrent à l'étouffer!
Au dîner officiel donné au palais, le lendemain, nos créateurs applaudis étaient invités et fêtés. Mon célèbre confrère, M. Louis Diémer, le merveilleux virtuose qui avait consenti à jouer le clavecin au premier acte deThérèse, Mme Louis Diémer, Mme Massenet et moi, nous en étions également. Nous n'avions, ma femme et moi, pour arriver à la salle du banquet, qu'à gravir l'escalier d'honneur. Il était proche de notre appartement, cet appartement idéalement beau, véritable séjour de rêve.
Pendant deux années consécutives,Thérèsefut reprise à Monte-Carlo, et, avec Lucy Arbell, la créatrice, nous avions le brillant ténor Rousselière et le maître professeur Bouvet.
Au mois de mars 1910, des fêtes d'un éclat inusité, véritablement inouï, eurent lieu à Monaco pour l'inauguration du colossal palais du Musée océanographique.
A la représentation de gala, on redonnaThérèse, devant un public composé de membres de l'Institut, confrères de Son Altesse Sérénissime, membre de l'Académie des sciences. Quantité d'illustrations, de savants du monde entier, les représentants du corps diplomatique, ainsi que M. Loubet, ancien président de la République, étaient là.
Le matin de la séance solennelle d'inauguration, le prince prononça un admirable discours, auquel répondirent les présidents des académies étrangères.
J'étais déjà fort souffrant et je ne pus prendre ma place au banquet qui eut lieu au palais, et à la suiteduquel on se rendit au spectacle de gala dont j'ai parlé.
Mon confrère de l'Institut, Henri Roujon, voulut bien, au banquet du lendemain matin, lire le discours que j'aurais dû prononcer moi-même, si je n'avais été obligé de garder le lit.
Être lu par Henri Roujon, c'est un honneur et un succès!
Saint-Saëns, invité aussi à ces fêtes et habitant le palais, ne cessa de me prodiguer les marques de la plus affectueuse sollicitude. Le prince lui-même daigna me visiter dans ma chambre de malade, et chacun me redisait, avec le succès de la représentation, celui de notre Thérèse, Lucy Arbell.
Mon médecin, aussi, qui m'avait quitté, le soir, plus calme, ouvrit ma porte vers les minuit. Ce fut, sans doute, pour prendre de mes nouvelles, mais également pour me parler de la belle représentation. Il savait que ce serait un baume d'une efficacité certaine pour moi.
Un détail qui me causa une grande satisfaction fut celui-ci:
On avait représentéle Vieil Aigle, de Raoul Gunsbourg, où Mme Marguerite Carré, femme du directeur de l'Opéra-Comique, se vit acclamée.Thérèseétait en même temps sur l'affiche. Albert Carré, qui avait assisté à la représentation, ayant rencontré un de ses amis parisiens aux fauteuils d'orchestre, lui annonça qu'il joueraitThérèse, à l'Opéra-Comique, avec la bien dramatique créatrice.
Effectivement, quatre ans après la première à Monte-Carlo, et après tant d'autres théâtres quiavaient déjà représenté cet ouvrage, la première deThérèseeut lieu, à l'Opéra-Comique, le 28 mai 1911, etl'Écho de Parisvoulut bien faire paraître, pour la circonstance, un supplément merveilleusement présenté.
Au moment où j'écris ces lignes, je lis que le second acte deThérèsefait partie du rare programme de la fête qui m'est offerte, à l'Opéra, le dimanche 10 décembre 1911, par l'œuvre pie, française et populaire: les «Trente Ans de Théâtre», la si utile création de mon ami Adrien Bernheim, qui a l'esprit aussi généreux que l'âme grande et bonne.
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Un tendre ami me disait dernièrement: «Si vous avez écritle Jongleur de Notre-Dameavec la foi, vous avez écritThérèseavec le cœur.
Rien ne pouvait être pensé plus simplement et me toucher davantage.
Je reprenais, ce matin, le cours deMes Souvenirs, quand j'appris une nouvelle qui me navra: la mort d'une amie de mon enfance, Mme Maucorps-Delsuc!
Je dois à ce parfait professeur, qui enseigna autrefois le solfège au Conservatoire, les conseils précieux qui contribuèrent à me faire obtenir mon prix de piano, en 1859. Mme Maucorps meurt ayant dépassé sa quatre-vingtième année, emportant dans un autre monde les sentiments de tendre reconnaissance que je lui avais voués et qui correspondaient à l'affectueux intérêt qu'elle n'avait jamais cessé de me témoigner.
En sincère émotion, mon cœur va vers elle!
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Je ne livre jamais un ouvrage qu'après l'avoir conservé, par devers moi, pendant des mois, des années même.
J'achevais de terminerThérèse—longtemps avant qu'elle dût être représentée—quand mon ami Heugel m'apprit qu'il s'était déjà entendu avec Catulle Mendès pour donner une suite àAriane.
Tout en étant un ouvrage distinct,Bacchusdevait, dans notre pensée, ne former qu'un tout avecAriane.
Le poème en fut écrit en très peu de mois. J'y prenais un grand intérêt.
Cependant, et ceci est bien d'accord avec mon caractère, des hésitations, des doutes vinrent souvent me tourmenter.
De l'histoire fabuleuse des dieux et des demi-dieux de l'antiquité, celle qui se rapporte aux héros hindous est peut-être celle aussi qu'on connaît le moins.
L'étude des fables mythologiques, qui n'avait, jusqu'à ces derniers temps, qu'un intérêt de pure curiosité, tout au plus d'érudition classique, a acquis une plus haute importance, grâce aux travaux des savants modernes, lui faisant trouver sa place dans l'histoire des religions.
Il devait plaire à l'esprit avisé d'un Catulle Mendès d'y promener les inspirations de sa muse poétique, toujours si chaude et si colorée.
Le poème sanscrit, à la fois religieux et épique, de Palmiki,Râmayana, pour ceux qui ont lu cette sublime épopée, est plus curieux et plus immense même que lesNiebelungen, ce poème épique de l'Allemagne du moyen âge, retraçant la lutte de la famille des Niebelungen contre Etzel ou Attila et la destruction de cette famille. En proclamantRâmayanal'Illiade ou l'Odyssée de l'Inde, on n'a rienexagéré. C'est divinement beau, comme l'œuvre immortelle du vieil Homère, qui a traversé les siècles.
Je connaissais cette légende pour l'avoir lue et relue, mais il me fallut ajouter, par la pensée, ce que les mots, les vers, les situations même, ne pouvaient expliquer assez clairement pour le public souvent distrait.
Mon travail, cette fois, fut acharné, opiniâtre, je luttais; je rejetais, je reprenais. Enfin je terminaiBacchus, après y avoir consacré tant de jours, tant de mois!
La distribution que nous accorda la nouvelle direction de l'Opéra, MM. Messager et Broussan, fut celle-ci: Lucienne Bréval reparut dans la figure d'Ariane; Lucy Arbell, en souvenir de son grand succès dans Perséphone, fut la reine Amahelly, amoureuse de Bacchus: Muratore, notre Thésée devint en même temps Bacchus, et Gresse accepta le rôle du prêtre fanatique.
La nouvelle direction, encore peu affermie, voulut donner un cadre magnifique à notre ouvrage.
Comme autrefois, pourle Mage, on avait été cruel, je l'ai dit, pour notre excellent directeur Gailhard, dont c'était la dernière carte avant son départ de l'Opéra,—ce qui ne l'empêcha pas d'y revenir peu de temps après, encore plus aimé qu'avant,—de même, on fut dur pourBacchus.
Au moment deBacchus, le public, la presse étaient indécis sur la vraie valeur de la nouvelle direction.
Donner un ouvrage dans ces conditions était, pour la seconde fois, affronter un péril. Je m'en aperçus, mais trop tard, car l'ouvrage, malgré ses défauts, paraît-il, ne méritait pas cet excès d'indignité.
Le public, cependant, qui se laisse aller à la sincérité de ses sentiments, fut, en certains endroits de l'ouvrage, d'un enthousiasme bien réconfortant. Il accueillit, notamment, le premier tableau du troisième acte par des applaudissements et des rappels nombreux. Le ballet, dans une forêt de l'Inde, fut très apprécié.
L'entrée de Bacchus sur son char, d'une mise en scène admirable, eut un gros succès.
Avec un peu de patience, ce bon public aurait triomphé des mauvaises humeurs dont j'avais été prévenu à l'avance.
Un jour du mois de février 1909, comme je venais de terminer un des actes deDon Quichotte(j'en parlerai plus loin), il était quatre heures du soir, je courus chez mon éditeur, auMénestrel, au rendez-vous que j'avais avec Catulle Mendès. Je me croyais en retard en y arrivant, et comme je disais, en entrant, mes regrets d'avoir fait attendre mon collaborateur, un employé de la maison me répondit par ces mots: «Il ne viendra pas. Il est mort!»
Je fus renversé à cette nouvelle terrifiante. Un coup de massue ne m'eût pas accablé davantage! J'appris, un instant après, les détails de l'épouvantable catastrophe.
Lorsque je revins à moi, je ne pus que dire: «Nous sommes perdus pourBacchusà l'Opéra! Notre soutien le plus précieux n'est plus!...
Les colères que sa critique si vibrante et si belle cependant avait soulevées contre Catulle Mendès devaient être le prétexte d'une revanche de la part des meurtris.
Ces craintes n'étaient que trop justifiées par les doutes dont j'ai déjà parlé, et si Catulle Mendès eût assisté, par la suite à nos répétitions, il aurait, par là même, rendu grand service.
Elle est unique la reconnaissance que je garde à ces admirables artistes: Bréval, Arbell, Muratore, Gresse! Ils combattirent avec éclat et leurs talents pouvaient faire croire à un bel ouvrage.
Souvent on forma le projet de réagir. Je remercie de cette pensée, sans lendemain, MM. Messager et Broussan.
J'avais écrit un important morceau d'orchestre (rideau baissé) pour accompagner le combat victorieux des singes des forêts de l'Inde contre l'armée héroïque de Bacchus. Je m'étais amusé à réaliser, je le crois du moins, au milieu des développements symphoniques, les cris des terribles chimpanzés armés de blocs de pierre qu'ils précipitaient du haut des rochers.
Les défilés des montagnes ne portent décidément pas bonheur. Les Thermopyles! Roncevaux! Le paladin Roland comme Léonidas l'apprirent à leurs dépens. Toute leur vaillance n'y put rien.
Que de fois, en écrivant ce morceau, j'allai étudier les mœurs de ces mammifères, au Jardin des Plantes! Je les aimais, ces amis, eux dont a si mal parlé Schopenhauer en disant que si l'Asie a les singes, l'Europe a les Français! Peu aimable pour nous, l'Allemand Schopenhauer!
Longtemps avant qu'on se décidât, après maintes discussions, à laisserBacchusentrer en répétitions (il ne devait passer, en fin de saison, qu'en 1909),j'avais le bonheur d'avoir mis en train la musique de trois actes,Don Quichotte, dont le sujet et la distribution des artistes avaient été désirés si affectueusement par Raoul Gunsbourg pour le théâtre de Monte-Carlo.
Vous le pressentez, mes chers enfants, j'étais de fort méchante humeur en songeant aux tribulations qu'allait me valoir Bacchus, sans qu'en ma conscience d'homme et de musicien j'eusse quoi que ce soit à me reprocher.
Don Quichottearrivait donc comme un baume dulcifiant dans ma vie. J'en avais grand besoin. Depuis le mois de septembre précédent, je souffrais de douleurs rhumatismales aiguës et je passais mon existence plutôt dans le lit que debout. J'avais trouvé un système de pupitre qui me permettait d'écrire étant couché.
J'éloignais de ma penséeBacchuset le sort incertain que lui réservait l'avenir, et j'avançais ainsi, chaque jour, la composition deDon Quichotte.
Henri Cain avait très habilement, suivant son habitude, établi un scénario d'après la comédie héroïque de Le Lorain, ce poète dont le bel avenir fut tué par la misère, qui précéda sa mort. Je salue ce héros de l'art dont la physionomie rappelait celle de notre héros à la longue figure!
Ce qui, en me charmant, me décida, à écrire cet ouvrage, ce fut une géniale invention de Le Lorain, de substituer à la grossière servante d'auberge, la Dulcinée de Cervantès, la si originale et si pittoresqueBelle Dulcinée. Les auteurs dramatiques français les plus en renom n'avaient pas eu cette excellente idée.Elle apportait à notre pièce un élément de haute beauté dans le rôle de la femme et un attrait de puissante poésie à notreDon Quichottemourant d'amour, du véritable amour cette fois, pour une Belle Dulcinée qui justifiait à un si haut point cette passion.
Ce fut donc avec un délice infini que j'attendis le jour de la représentation. Celle-ci eut lieu à l'Opéra de Monte-Carlo, en février 1910. O la belle, la magnifique première!
Combien grand fut l'enthousiasme avec lequel on accueillit nos merveilleux artistes: Chaliapine, Don Quichotte idéal; Lucy Arbell, étincelante, extraordinaire dans la Belle Dulcinée, et Gresse, Sancho du plus parfait comique!
En repensant à cet ouvrage, que l'on donna cinq fois dans la même saison, à Monte-Carlo, fait unique dans les annales de ce théâtre, je sens tout mon être vibrer de bonheur à l'idée de revoir ce pays de rêve, le palais de Monaco et Son Altesse Sérénissime à l'occasion prochaine deRoma.
J'ai déjà réservé sur cet ouvrage beaucoup de notes pourMes Souvenirsen 1912.
Des joies nouvelles se réalisèrent lors des répétitions deDon Quichotteau Théâtre-Lyrique de la Gaîté, où je savais recevoir l'accueil le plus franc, le plus ouvert, le plus affectueux des directeurs, les frères Isola.
La distribution de Monte-Carlo, se modifia en ce sens que nous eûmes à Paris pour Don Quichotte le superbe artiste Vanni Marcoux, et, pour Sancho, le maître comédien Lucien Fugère. Lucy Arbell devait à son triomphe de Monte-Carlo d'être engagée pourla Belle Dulcinée au Théâtre-Lyrique de la Gaîté.