V

Le lendemain, vers le soir, un domestique m’annonça que Mmede Mauserre m’attendait au salon. J’y trouvai une femme hors d’elle-même, qui dans son trouble ne pouvait rien dire, sinon : Ah ! Tony, mon cher Tony, si vous saviez !… Craignant qu’on ne la surprît dans cet état, elle m’entraîna dans une pièce voisine qui lui servait de salon particulier. Elle se laissa tomber sur un sofa, et tira de sa poche, pour me la faire lire, une lettre qu’elle venait de recevoir de sa mère et qui contenait ces mots : « J’espère, Lucie, pouvoir t’apprendre très-prochainement la plus heureuse des nouvelles. »

— Que pensez-vous que cela signifie ? me demanda-t-elle en attachant sur moi ses yeux, où se peignait le désordre de son esprit.

— Cela me paraît clair, lui dis-je, et me voilà aussi content que vous. Cela signifie ?…

— Ne le dites pas, Tony, interrompit-elle en posant sa main devant ma bouche. Et pourtant, oui, vous ne vous trompez point, cela veut bien dire cela… J’étais si loin de m’y attendre que j’ai éprouvé tout à l’heure une surprise et, s’il faut que je le confesse, un transport de joie… N’est-ce pas mal à moi de me réjouir ainsi de la mort prochaine d’un homme que je devrais en ce moment soigner ou pleurer ? Nous nous convenions peu, il m’a bien fait souffrir. Il fut gravement malade il y a trois ans ; je lui écrivis que je lui pardonnais tout et que je le suppliais de me tout pardonner. Je vous assure, Tony, qu’il y avait du cœur dans cette lettre ; il aurait dû se dire en la lisant : « Elle vaut mieux que je ne pensais. » Savez-vous de quoi il s’est avisé ? Il m’a fait répondre par une de ses maîtresses, et cette réponse était si dure, si insultante, que j’en ai pleuré pendant huit jours. Maintenant je pleure encore, mais il y a de la joie dans mes larmes. Vrai, Tony, ne suis-je pas bien coupable ?

— Je le suis plus que vous, car j’éprouve une joie sans mélange de ce qu’enfin ce vieux coquin a rendu à Dieu sa belle âme.

Elle m’adressa un geste suppliant. — Taisez-vous ! Il y a des paroles qui portent malheur. — Pour en effacer l’effet, elle fit, ou peu s’en faut, l’éloge de son brutal. — D’ailleurs, poursuivit-elle, ai-je le droit de rien reprocher à personne ? On pourrait me répliquer : Toi-même, qu’as-tu fait dans ta vie de si vertueux et de si rare ? Cela serait bien répondu, car enfin, Tony, l’homme que nous évitons l’un et l’autre de nommer, tous ses torts se réduisent à s’être rendu aussi heureux que possible, et à sa façon, qui en vérité n’était pas belle. N’en ai-je pas fait tout autant ? Un jour que j’étais triste, le bonheur a passé en chantant sous ma fenêtre, il m’a fait signe du doigt, et je l’ai suivi au fond de l’Italie, d’où il m’a ramenée aux Charmilles. Nous y voilà établis, lui et moi, chaque matin plus enchantés de vivre ensemble. Il y a des moments où je me demande ce que j’ai bien pu faire pour mériter mon cher bonheur, et il me vient des inquiétudes, ne trouvant pas dans mon passé une seule action méritoire.

— Il y avait quelqu’un, interrompis-je, qui se vantait de n’avoir fait durant sa vie qu’une méchanceté ; on lui répondit : Quand finira-t-elle ? Vous, madame, vous n’avez à votre compte qu’une bonne action, laquelle consiste à faire tous les jours le bonheur de tout ce qui vous entoure, sans parler des pauvres.

— Oh ! dit-elle, il n’y a d’actions vraiment bonnes que celles qui coûtent. Vous êtes trop indulgent, Tony. Je vous assure que, si Dieu ne consultait que sa justice, au lieu d’une heureuse nouvelle il m’enverrait l’un de ces jours quelque gros chagrin.

— Et moi, je soutiens qu’il y a une justice au ciel, puisque le coquin dont le nom nous déplaît à prononcer s’est décidé à crever. Un seul point m’inquiète, la chose n’est pas encore faite. Nous disposons de la peau de l’ours ; au diable, s’il s’avisait de ressusciter !

— Cela est vrai, fit-elle vivement. Ma pauvre mère n’est que trop sujette à prendre ses désirs pour des réalités ; elle m’a donné déjà plus d’une fois de fausses alertes, et je suis une folle de me monter la tête sur un mot en l’air, qui après tout ne dit rien. Je ferai mieux, n’est-ce pas, Tony ? de ne point parler de cette lettre à M. de Mauserre. Il serait fou de joie, et, s’il apprenait demain qu’il s’est réjoui trop tôt, son chagrin serait bien amer.

— Oh ! bien amer ! répétai-je en articulant et martelant chaque mot avec énergie.

Elle renversa sur le coussin sa charmante tête, et resta quelques secondes les yeux fermés, rongeant du bout des dents la dentelle de son mouchoir ; puis, s’étant redressée : — On m’accuse, continua-t-elle, vous tout le premier, de n’être qu’une paresseuse. On a raison, c’est un vice de naissance. Pourtant, dans mes longues paresses, ma tête ne chôme pas, mes pensées vont toujours. Allez, je suis moins étourdie, moins insouciante qu’on ne se l’imagine. Il n’est pas de jour où je ne dise : Étais-je digne qu’il me sacrifiât son avenir ? Ce qui me console un peu, mais bien peu, c’est qu’à Dresde je n’ai rien épargné pour le faire renoncer à moi. Il me jura qu’il n’aurait jamais de regrets, et en vérité je ne crois pas qu’il en ait. Mon grand défaut après ma paresse, c’est que je suis trop sensible aux jugements du monde. Bien souvent j’ai été tentée de dire à M. de Mauserre : Allons à Paris, vous y serez dans le centre de tout ce qui vous intéresse et de vos études favorites. Le courage m’a failli, Paris m’épouvante, il me semble que j’y lirais mon histoire dans les regards de celui-ci et de celui-là. Décidément mes yeux ont peur des yeux des autres. — Et, joignant les mains : — Ah ! Tony, si un jour j’étais sa femme ! Si un jour, mon bras autour du sien, il faisait sa rentrée dans le monde et bientôt après dans les affaires !…

— Ayez confiance, lui dis-je ; ce temps viendra.

Elle se leva, passa ses doigts dans son admirable chevelure d’un brun fauve. Ses cheveux, madame, frisaient si naturellement qu’à vrai dire elle n’avait pas besoin de se coiffer, elle secouait la tête et c’était fait. — Je voudrais être belle ce jour-là, reprit-elle, et que M. de Mauserre fût fier de moi, que tout le monde se récriât et dit : Il a fait une grande folie, mais cette folie n’était pas une sottise… Hélas ! c’est moi qui suis folle ! — Et me montrant son portrait, qui nous faisait face : — Ou bien vous m’avez indignement flattée il y a cinq ans, où bien j’ai beaucoup perdu. Qu’en pensez-vous ?

Tour à tour elle se regardait dans la glace ou levait les yeux sur le portrait en hochant la tête, ce qui ne l’empêcha pas de s’écrier : — Après tout, il me semble que je ne suis pas encore laide à faire peur.

— Vous êtes la plus candide, la plus innocente, la plus aimante et la plus jolie de toutes les femmes, lui dis-je en lui baisant la main avec une effusion dont elle ne soupçonna pas le motif.

Je m’aperçus, comme je relevais le menton, que la porte s’était ouverte, et que Meta venait d’entrer dans la chambre. Quand elle le voulait, elle avait le marcher si léger et si subtil qu’on ne l’entendait pas venir. En ce moment elle me parut laide. Il est des sites qui n’ont rien d’enchanteur par eux-mêmes et que rendent délicieux certains jeux de la lumière, à ce point qu’on les préfère à des paysages plus gracieux et plus riants. L’âme aussi a sa lumière qui transforme un visage, et c’est pour cela qu’à de certaines heures Meta me semblait ravissante ; mais j’avais remarqué qu’elle était rarement à son avantage auprès de Mmede Mauserre, non par l’effet d’une comparaison impossible à faire, mais parce qu’elle ressentait en sa présence de la gêne, de la contrainte, un secret malaise dont elle était occupée à se cacher. J’en savais la raison depuis peu.

Elle nous regardait avec surprise, l’expression de sa figure était à la fois dure et embarrassée. — Savez-vous, lui demandai-je, de quoi nous parlions ? Mmede Mauserre me soutient qu’elle est moins jolie que son portrait.

— Celui qui a fait le portrait est un grand artiste, répondit-elle ; celui qui a fait le modèle est plus qu’un artiste.

— C’est une affaire à débrouiller entre le bon Dieu et moi, repris-je ; mais les portraits ont l’avantage de ne pas vieillir, et Mmede Mauserre prétend qu’elle est en train de devenir une vieille femme de trente ans.

— Ah ! madame, de nous deux, c’est moi qui suis la vieille femme, et je n’ai que vingt-quatre ans, répondit-elle avec un accent de mélancolie.

— Vous êtes l’un et l’autre de vils flatteurs, fit Mmede Mauserre. Nous parlions, ma chère, d’autre chose encore ; j’ai reçu une lettre…

— Madame, interrompis-je en lui faisant de gros yeux, le roi Louis XIV avait coutume de dire qu’il ne faut pas se vanter trop tôt de l’avenir parce qu’on dérobe à l’événement la grâce de la nouveauté.

— Voilà ce que pensait le roi Louis XIV, repartit Meta ; mais l’opinion de M. Flamerin est qu’il est bon de ne pas se fier à tout le monde.

— Que dites-vous là ? s’écria Mmede Mauserre. A qui me fierais-je si ce n’est à vous ? Tenez, lisez bien vite cette lettre ; je suis sûr que vous partagerez l’émotion qu’elle m’a causée.

Elle n’eut pas le temps de la lui remettre ni d’ajouter un mot ; la cloche du dîner sonna, et Lulu, qui avait faim, accourut nous appeler. Pendant le repas, M. d’Arci donna carrière à son humeur taquine et pointue. Soit distraction, soit renchérissement de modestie, Meta était venue à table dans sa robe grise du matin ; il lui en fit la guerre et lui demanda pourquoi elle aimait tant le gris, si c’était à titre de sœur grise. Elle le remercia de l’attention qu’il faisait à sa toilette et lui répondit que de tout temps on l’avait surnomméeMaüschen, qu’elle était née souris, que souris elle mourrait, et qu’elle aimait à en porter la livrée. — Voilà, dit-il, qui m’explique bien des choses. J’ai toujours pensé qu’il y a deux sortes d’ambitieux, les dévorants et les rongeurs ; les premiers happent le morceau, les autres le grignottent à petits coups de dent.

— A l’application, monsieur ! lui dit-elle avec un peu d’impatience.

— Oh ! fit-il, votre ambition est fort louable, vous vous piquez de conquérir tous les cœurs ; depuis Lulu jusqu’à moi, il n’est personne ici qui ne vous adore.

— Son secret est bien simple, dit Mmede Mauserre ; elle passe sa vie à s’oublier pour penser aux autres.

— C’est précisément ce que je voulais dire, répliqua-t-il en vidant son verre.

L’instant d’après, il critiqua le nœud de ruban brun que MlleHoldenis avait mis dans ses cheveux, il affirma que le brun et le gris n’allaient pas ensemble, que l’un est une couleur franche, l’autre une couleur sournoise, et il s’en remit à mon arbitrage. Je n’eus pas le temps de prononcer. M. de Mauserre lui reprocha d’être l’esprit le plus gloseur et le plus décisif qu’il eût jamais connu, et M. d’Arci rengaina son compliment ; il savait par expérience jusqu’où il pouvait aller.

Deux heures plus tard, nous étions au salon. Meta venait de sortir pour aller coucher Lulu. Un domestique entre, remet un pli à Mmede Mauserre. Elle l’ouvre, pousse un grand cri ; elle pleurait d’un œil, riait de l’autre. Elle se leva, et d’un pas chancelant courut se jeter au cou de M. de Mauserre ; ses sanglots étouffaient sa voix. Enfin elle réussit à dire : — Alphonse, me voilà libre.

Il se dégagea un peu vivement, la curiosité rend impatient. Il se saisit de la dépêche et fit un haut-le-corps : la surprise produit de ces effets. Puis il ouvrit ses bras à sa femme en s’écriant : — Il nous a bien fait attendre.

Comme vous voyez, madame, il est faux que le premier mouvement soit toujours le meilleur. Sur ces entrefaites, Meta rentra au salon, Mmede Mauserre s’élança vers elle, lui tendant le pli et lui criant : — Mais arrivez donc, mademoiselle !

Meta lut à son tour. Si elle était maîtresse de sa langue, elle l’était moins de son visage, et, pour employer un vieux mot, elle ne commandait pas toujours à ses petits esprits ; ils la trahissaient quelquefois. J’avais cru voir la veille une flamme jaillir de ses yeux ; je la vis en cet instant devenir pâle comme la mort, et je crus qu’elle allait se trouver mal. M. d’Arci la regardait comme moi, il avait aux lèvres un sourire noir. Elle eut la ressource de se jeter à corps perdu sur Mmede Mauserre et de l’embrasser si longuement que M. d’Arci finit par lui dire : — Permettez, mademoiselle, on embrasse les gens, on ne les étouffe pas. — Puis, décrivant un quart de cercle. — Chère madame, ajouta-t-il, veuillez agréer les félicitations de votre gendre.

— Merci, lui répondit Mmede Mauserre ; mais nous avons encore devant nous dix mois d’attente.

— Ainsi le veut la loi, dit M. de Mauserre d’un ton résigné.

La pauvre femme nous embrassa tous à la ronde et se sauva dans sa chambre, où elle s’enferma seule. Son bonheur lui donnait des scrupules, sa joie lui faisait peur ; elle éprouvait le besoin de la cacher, et, comme elle le disait, de n’en parler qu’à celui qui comprend tout.

M. d’Arci ne cachait pas la sienne ; elle était bruyante à ce point que pour une raison ou pour une autre elle devint importune à tout le monde. M. de Mauserre s’empara d’un journal ; je pris une feuille de papier et me mis à dessiner. Une ombre vint s’interposer entre la lampe et mon crayon. Je levai les yeux ; Meta était debout auprès de moi. Elle n’était plus laide ; elle avait le teint animé, l’air coquet, une langueur fiévreuse dans le regard.

— Ne peut-on savoir, me demanda-t-elle à voix basse, ce que vous a prédit la bohémienne ?

— A propos de quoi ?

— Sur ce qui doit se passer après-demain dans un cimetière où il y a des roses.

— Elle m’a prédit qu’il ne s’y passerait rien.

— Rien du tout ?

— Rien du tout.

— Par quelle raison ?

— Par une raison fort simple, c’est qu’après-demain ni vous ni moi n’y mettrons les pieds.

— Ni vous ni moi ? fit-elle. La bohémienne a menti de moitié ; j’y serai et je vous attendrai.

M. de Mauserre posa son journal, s’approcha de nous. Je ne sais ce qu’il avait pu saisir de notre conversation. Il dit à Meta de l’air le plus naturel : — Puisque nous sommes tous en joie, il me semble convenable que Lulu en ait sa part. Elle meurt d’envie depuis longtemps de voir le lac Paladru, qui, s’il m’en souvient, est un charmant lac. J’ai décidé, mademoiselle, que nous l’y mènerions après-demain 1erseptembre. — Il ajouta d’un ton plus dégagé qu’engageant : — Serez-vous des nôtres, Tony ?

— Assurément.

— Et moi de même, cher père, dit Mmed’Arci.

— Puisqu’on ne m’invite pas, fit à son tour M. d’Arci, je m’invite.

J’écrivis en grosses lettres sur mon papier, que Meta n’avait pas cessé de regarder : « La chiromancie n’est pas un art menteur. »

Quand je me retirai, M. d’Arci courut après moi dans le corridor, et m’ayant tiré par la manche : — Monsieur Flamerin, murmura-t-il à mon oreille, j’aurai demain à vous parler d’une affaire très-sérieuse.


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