X

Il est difficile, madame, de faire un bon tableau ; pourtant, quand on s’y applique, on y parvient quelquefois. Il n’est pas moins difficile de sauver une femme qui se noie ; on s’en tire quand on est bon nageur. On apprend à nager comme on apprend à peindre ; mais il est un art qui ne se laisse ni apprendre, ni enseigner, parce qu’il n’a point de règles certaines : on l’appelle l’art de vivre. Peut-être avez-vous à ce sujet des lumières supérieures ; je me suis convaincu, quant à moi, par ma petite expérience, que vouloir calculer et diriger les conjonctures de ce bas monde est une prétention aussi vaine que celle des astrologues, et que les futuritions des sages valent les prophéties des bohémiennes. On réussit souvent en dépit de tout et du bon sens, et souvent on échoue en ayant tout pour soi ; tel homme se sauve par ce qui devait le perdre, tel autre se perd par ce qui devait le sauver. N’attendons pas de la philosophie qu’elle nous instruise à gouverner notre destinée ni celle des autres, elle ne peut nous servir qu’à nous désintéresser de nos petites affaires. Encore faut-il que la vieillesse lui vienne en aide ! Voilà notre sort, madame, ce qui ne m’empêche pas de compter fermement que nous mourrons centenaires, vous et moi, et que nous serons jusqu’à la fin très-sages et très-heureux.

J’abandonne mes réflexions pour reprendre le fil de mon histoire. Mmede Mauserre m’avait promis qu’elle ferait un effort sur son chagrin, qu’elle renoncerait dès le lendemain à sa migraine et à sa réclusion. Cet effort lui parut trop grand, elle s’entêta malgré mes conseils à faire la malade et à se cantonner dans sa chambre ; elle n’avait pas le courage, disait-elle, d’affronter certains regards où elle croirait lire sa condamnation.

Mmed’Arci, étant allée prendre de ses nouvelles, n’eut pas besoin de l’interroger longtemps pour savoir à peu près ce qui s’était passé. Elle me rencontra une demi-heure après et me dit : — Eh bien ! ce que vous redoutiez le plus est arrivé.

— Oui, lui dis-je ; heureusement nous sommes sans reproche.

— Et maintenant qu’allons-nous faire ?

— Une voie d’eau s’est déclarée ; que chacun apporte son étoupe !

— Vous ne voulez plus agir de concert avec nous ?

— M. d’Arci, lui répondis-je, serait pour moi un allié compromettant ; nous chantons le même air, mais la chanson n’est pas la même. Je vous rends votre liberté, chère madame ; laissez-moi la mienne.

Elle me quitta un peu étonnée de mes allures discrètes.

Quelques heures plus tard, MlleHoldenis descendit sur la terrasse avec son élève, qui était remise de son indisposition. Elle s’assit sur un banc et la regarda sauter à la corde. Mmed’Arci, qui se promenait au bras de son mari dans une autre partie du jardin, le quitta pour aller droit à Meta et lui demanda la faveur d’un instant d’entretien.

— Chère petite, dit-elle à l’enfant, va jouer un peu plus loin ; nous te rappellerons tout à l’heure.

— Il n’y a qu’une personne qui ait le droit de me commander, repartit Lulu en consultant le visage de sa gouvernante, dont les yeux lui intimèrent l’ordre de s’éloigner. Elle obéit incontinent.

— Vous exercez sur cette petite fille un empire singulier, dit Mmed’Arci ; vous la menez à la baguette.

— Je l’aime beaucoup, madame ; c’est tout mon secret.

— Je suis persuadée, mademoiselle, que vous avez autant de cœur que d’intelligence, et cela me décide à vous présenter une requête en faisant appel à la délicatesse de vos sentiments. Vous pressentez sans doute ce que je veux dire ?

— Non, madame ; mais je suis prête à vous entendre.

— Il y a ici près une femme qui est bien malheureuse ; vous êtes la cause involontaire de ses souffrances. A tort ou à raison les attentions que vous témoigne mon père lui ont inspiré quelque jalousie, et, comme ses impressions sont très-vives, elle a conçu des alarmes qui sont exagérées, j’en suis sûre. Ne ferez-vous rien pour lui rendre le repos et le bonheur ?

— Que puis-je faire, madame ?

— Partir le plus tôt possible, en emportant notre estime et nos regrets.

— M. de Mauserre vous a-t-il chargée de me signifier mon congé ? J’obéirais avec joie. Croyez qu’il me tarde d’avoir quitté les Charmilles ; j’y suis, moi aussi, bien malheureuse.

— Mon père ne m’a chargée de rien, mademoiselle.

— Allez le trouver, madame, et obtenez qu’il m’ordonne de partir ; je vous en serai reconnaissante.

— Qu’est-il besoin, mademoiselle, d’attendre cet ordre ? Votre cœur ne vous en donne-t-il point ?

— Si vous étiez mieux informée, madame, vous sauriez que dans un moment où j’avais des dégoûts, comme je pensais à m’en aller, M. de Mauserre m’a obligée de rester, en m’arrachant la promesse d’attendre son consentement.

— Vous m’étonnez, mademoiselle. Une telle promesse est-elle capable de vous retenir une heure de plus dans une maison où vous avez, sans le vouloir, semé la zizanie, apporté le trouble et le chagrin ?

— J’ai donné ma parole, et je ne me dégage pas ainsi de ma parole.

— J’aurais cru, dit Mmed’Arci en s’animant, que le devoir nous commandait de sacrifier les petites obligations aux grandes.

— Peut-être n’avons-nous pas la même idée du devoir, répondit-elle doucement. Vous avez votre conscience, j’ai la mienne.

— La vôtre est mystérieuse, mademoiselle ; le désespoir de Mmede Mauserre la laisse bien tranquille.

— Vous êtes téméraire dans vos jugements, madame. Interrogez Mmede Mauserre ; elle vous dira si je suis indifférente à ses peines, et puisque vous semblez croire que je vous dois compte de ma conduite, c’est moi, madame, sachez-le bien qui l’ai conjurée de solliciter et d’obtenir mon renvoi.

— Vraiment, mademoiselle ? Eh bien ! voulez-vous savoir ce que j’aurais fait à votre place ? Je me serais tue, et je serais partie.

— Ah ! madame, quoi que je fasse, je suis condamnée d’avance dans votre esprit. La superbe justice de la comtesse d’Arci ne se croit pas tenue d’être équitable pour une pauvre fille qui n’a rien et qui n’est rien. Heureusement il y a là-haut un juge suprême qui regarde du même œil les grands et les petits.

— Mais enfin, reprit avec vivacité Mmed’Arci, que cette douceur obstinée irritait de plus en plus, si Mmede Mauserre n’obtient pas votre renvoi…

— Elle l’obtiendra, n’en doutez point, interrompit-elle avec un demi-sourire. Daignez avoir un peu de patience ; demain ou après-demain je serai rentrée dans mon néant, et vous serez délivrée à jamais de mon importune présence.

— Mais supposons, je vous prie, que Mmede Mauserre, qui est moins ingénieuse, moins persuasive que vous, mademoiselle, et qui n’entend rien à l’art de gagner ses procès par d’adroites insinuations ; supposons, vous dis-je, qu’elle s’y prenne gauchement et qu’elle essuie un refus ; — puis-je savoir ce que vous ferez ?

— J’interrogerai Dieu à genoux, et il me répondra, dit-elle en levant les yeux au ciel.

M. d’Arci s’était rapproché peu à peu. Se mêlant tout à coup à l’entretien : — Votre Dieu, mademoiselle, s’écria-t-il, je le connais : c’est le Dieu des intrigants et des cafards, et quand vous l’interrogerez à genoux, ce Dieu très-complaisant, il vous répondra : « Ne t’en va pas, minette ; il y a ici deux cent mille bonnes petites livres de rente à gagner, que tu prendras un jour en pleurant, car tu as la larme facile et il faut toujours pleurer en prenant. » Morbleu ! ne puis-je apercevoir sur cette terrasse un athée de bonne foi, que j’aie le plaisir de l’embrasser sur les deux joues !

— Mon Dieu a horreur des blasphèmes, monsieur, répliqua-t-elle en se levant ; mais il pardonne à ceux qui les profèrent quand ils ne savent ce qu’ils font.

Comme elle s’en allait, il la retint par le bras, il entendait vider son dossier ; mais en cet instant Lulu, qui s’était approchée d’un fourré, poussa un cri. Sa gouvernante courut à elle. — Une vipère ! lui dit l’enfant toute pâle en reculant et lui montrant du doigt le plus innocent des orvets.

— Vous vous effrayez à tort, lui repartit Meta, qui la prit par la main. Les vipères ont la tête plate et un air moins avenant.

— Défie-toi, Lulu, de l’histoire naturelle de ta gouvernante, s’écria M. d’Arci. Je te montrerai des vipères qui n’ont point la tête plate, et dont le regard est confit en douceur.

Meta l’interrompit par un gémissement ; attachant sur lui ses yeux pleins de larmes, elle lui dit : — Monsieur, quand je suis seule, je me mets à votre merci ; mais, de grâce, ne m’insultez pas en présence de cette enfant.

Et elle emmena Lulu, qui, la voyant pleurer, se retourna vers M. d’Arci et le regarda de l’air farouche d’un Eliacin devant qui on insulte Jéhovah. — Méchant, tu la fais pleurer, lui cria-t-elle, je m’en plaindrai à quelqu’un.

Comme la veille, ni MlleHoldenis, ni Mmede Mauserre ne parurent au dîner, qui fut court et silencieux. En sortant de table, j’allai courir la campagne. Résolu d’avoir le soir même avec Meta une explication décisive, je me proposais de la relancer dans son impénétrablenursery, dussé-je m’y introduire par la fenêtre ; mais je voulais attendre l’heure où Lulu s’endormait.

Le parc avait deux issues, l’une sur la grande route qui conduit à Crémieu, l’autre sur un vallon sauvage dont la mélancolie et la nudité rappelaient à M. de Mauserre certains sites de la campagne de Rome. C’est dans cette solitude qu’il promenait le soir ses rêveries. Il traversait le parc dans sa longueur et s’échappait par une petite porte à poulie que fermait un simple verrou. Aussi persévérant que subtil, il avait, à force de soins, dressé son cheval à pousser ce verrou ; il était plus fier de ce résultat que d’avoir écrit l’histoire de Florence. Du sentier que je suivais, je le vis s’acheminer le long de l’avenue ; absorbé dans ses pensées, il ne m’aperçut point. Je le laissai prendre les devants, et, quand je sortis après lui par la petite porte, il avait disparu.

Quelques instants plus tard, j’étais accroupi sur le talus d’un fossé, au bord d’un chemin désert. A ma droite, je voyais se déployer l’immensité de la plaine dans le gris de la nuit, qui commençait à s’épaissir. Une clarté rose répandue au couchant s’éteignait de minute en minute. Quelques étoiles apparaissaient déjà, et la terre se taisait pour écouter le silence du ciel. Pas d’autre bruit que le chant d’un grillon et le cri d’une faux que repassait une fois encore un faucheur attardé. En face de moi se dressait un rocher creux, aux arêtes vives et couronné d’une touffe de chardons de Notre-Dame qui se profilaient sur l’horizon. A la lumière douteuse du crépuscule, les objets les plus insignifiants prennent un sens et un air ; ils ont des attitudes, des gestes. Ces chardons étaient au fait ce qui m’occupait, ils m’en disaient leur sentiment. La lune vint bientôt se mêler à notre conversation. Elle se leva dans l’intervalle que laissaient entre elles deux montagnes ; je la vis poindre au bout d’une longue allée de saules, dont les branches se rejoignaient au-dessus d’elle en forme de dais. Je m’imaginai qu’elle se détachait du ciel pour accourir à moi, et que les saules frémissaient à son approche. C’est vous dire, madame, que mon esprit n’était pas dans son assiette accoutumée ; je n’ai pas l’habitude de croire que la lune se dérange si facilement pour moi. Je m’étendis sur le revers du fossé, et je fermai les yeux. Si quelqu’un passa sur le chemin, il dut me prendre pour un homme endormi. Je ne dormais pas, je songeais à m’affermir dans une résolution dont je calculais les hasards. Je me redressai en disant à je ne sais qui : — Au diable l’ergoteur ! Il est certain que je suis amoureux, et il est presque certain que je suis aimé.

Je venais de rentrer dans le parc par la petite porte ; soudain j’aperçus à quelque cent pas de moi une ombre qui se dirigeait rapidement de mon côté. Elle courait plutôt qu’elle ne marchait. Je m’effaçai derrière un tronc d’arbre, et je la regardai s’approcher. Je reconnus Meta. Elle était enveloppée d’un manteau brun dont elle avait relevé le capuchon sur sa tête ; elle portait un petit sac de voyage à la main.

Comme elle allait me dépasser, je sortis précipitamment de mon embuscade, et lui barrai le passage. Elle fit un geste d’effroi. — De grâce, me dit-elle, ouvrez-moi le chemin.

— Où donc allez-vous à si grands pas ?

— Droit devant moi. Je m’enfuis d’une maison où je suis méconnue, haïe, outragée. Vous ne savez pas ce qu’ils m’ont dit ce matin. Que n’étiez-vous là ! vous auriez aboyé avec la meute.

— Je ne vous ai jamais insultée, lui répliquai-je. Je vous ai grondée, durement peut-être ; n’en ai-je pas le droit, puisque en dépit de ma raison, de mes soupçons, de mes justes colères, en dépit de tout, j’ai la sottise de vous aimer encore ?

Il lui échappa un soupir, ou, pour mieux dire, un cri mal étouffé. — Ne vous jouez pas de moi, balbutia-t-elle, et laissez-moi partir.

— Je n’aurais garde. Je m’étais promis d’avoir dès ce soir une explication avec vous. Grâce au hasard, qui me veut du bien, je n’aurai pas besoin d’enfoncer votre porte ou votre fenêtre. Une seule chose m’inquiète.

Elle me questionna du regard. — Pourquoi, lui dis-je, avez-vous choisi ce chemin pour vous en aller ?

— Parce que je pensais n’y rencontrer personne.

— Permettez, vous étiez à peu près sûre d’y rencontrer quelqu’un qui s’y promène tous les soirs à cheval.

— J’aurais bien su l’éviter, repartit-elle vivement.

— Je me plais à le croire ; autrement vos aboyeurs vous accuseraient d’avoir voulu vous ménager une rentrée triomphale.

Elle se récria d’indignation : — Ne voyez-vous pas que vous m’insultez, vous aussi ?

— Étant jaloux, je suis soupçonneux. Et maintenant, continuez votre promenade, si vous le voulez ; je ne vous retiens plus, mais je saurai ce que j’en dois penser.

Elle jeta son sac à terre avec violence, et se laissant tomber sur un banc : — Ah ! mon Dieu, s’écria-t-elle, tout est donc impossible !

Je m’assis auprès d’elle, et je lui dis : — Il y a une chose possible et qui arrangerait tout ; ce serait…

— Oh ! parlez. Je suis si lasse de la vie que je mène depuis quelques jours, que je vous promets de faire ce que vous me direz.

— Eh ! parbleu, cette solution possible serait de nous épouser.

Elle eut un frisson ; elle releva lentement la tête, me regarda d’un air de stupeur. — Je donnerais beaucoup, dit-elle tout bas, pour croire que vous me parlez sérieusement.

— Vous doutez toujours de mon sérieux, lui répondis-je en passant doucement mon bras autour de sa taille. Je ne sais pas prendre le ton élégiaque ni des attitudes penchées ; je ne suis pas né saule pleureur. En revanche, je puis me rendre le témoignage que je n’ai jamais trompé personne. Vous me connaissez ; vous savez que je suis un naïf et que je n’ai qu’une parole. Ma conduite a été nette ; j’ai cru trouver du louche dans la vôtre, et j’avais juré de renoncer à vous ; mais depuis le jour où vous avez voulu me noyer au fond d’un lac, que ma raison me le pardonne ! je vous adore. La figure que vous aviez en exécutant ce beau coup me hante, me poursuit, je la revois en rêve. Vous n’avez pas réussi à mourir avec moi ; revenons à notre premier plan, qui était le plus sensé, et vivons ensemble en nous rendant l’un l’autre aussi heureux que nous le pourrons. Je vous ai dit naguère que je n’avais jamais été amoureux que de Velazquez ; je me rétracte, je vous aime autant que lui, quoique d’une autre façon, puisque je n’ai jamais eu la moindre envie de l’épouser. Mes explications manquent peut-être de clarté ; mon idée pourtant me paraît très-claire. Vous serait-il possible, de votre côté, non de m’adorer, — je ne suis pas si exigeant, — mais de m’aimer un peu et de n’aimer personne plus que moi ? Je vous demande pour la dernière fois si vous consentez à devenir ma femme, et je m’engage par la lune qui nous contemple à être un mari très-dévoué, très-complaisant et très-gentil. Sommes-nous d’accord ? Qui ne dit mot consent. Seulement je désire que cette affaire soit réglée dès ce soir ; je n’entends pas vous laisser à vos hésitations, ni rester vingt-quatre heures de plus dans les transes de mes perplexités. Vous allez rentrer au château, où, après vous être consultée, vous m’écrirez une lettre par laquelle vous me répondrez un oui aussi net, aussi précis, aussi tendre que possible. Ne craignez pas d’exagérer un peu vos sentiments, ni d’outrer vos expressions ; je n’abuserai point de vos hyperboles, je ne suis pas un fat. Demain je me présenterai chez M. de Mauserre votre lettre à la main, et je lui dirai carrément ou rondement, comme il vous plaira : — MlleHoldenis avait promis de ne pas vous quitter, elle ne dispose plus d’elle-même, elle appartient au quidam qui doit l’épouser, et ce quidam, c’est moi ; elle partira tantôt pour Genève, où elle attendra le jour très-prochain de notre mariage.

Je m’interrompis un instant, je prêtai l’oreille ; je crus entendre hennir un cheval. — Si vous n’aimez pas à écrire, repris-je, tout à l’heure quelqu’un passera ici, et nous lui expliquerons de vive voix…

— Oh ! non, s’écria-t-elle, je ne veux pas le voir ni lui parler. Il y a en lui je ne sais quoi qui m’impose et me fait peur. J’aime mieux écrire. Dieu soit avec nous !

A ces mots, elle se leva en sursaut ; puis, s’étant penchée vers moi et de ses deux mains m’ayant fermé hermétiquement les deux yeux, elle m’appliqua sur la bouche un long baiser qui me fit tourner la tête comme une toupie de Nuremberg. Elle me permit de le savourer, ce baiser ; mais elle ne voulait pas que je le visse. Quand elle eut retiré ses mains et que j’eus rouvert les yeux, il me sembla qu’il y avait au ciel deux ou trois lunes, et qu’elles versaient sur tous les arbres du parc une pluie d’argent qui tombait de branche en branche et de feuille en feuille en grésillant.

Cependant elle avait ramassé son sac de maroquin et s’était enfuie d’un pied léger. Je m’élançai à sa poursuite. Au bout de dix pas, je m’arrêtai, posant la main sur mon cœur, qui battait à tout rompre. — Tony, me dis-je, ne faisons pas follement une chose raisonnable.

J’étais mal remis de mon émotion quand je vis se dessiner près de moi, sur le sable de l’allée, l’ombre d’un cheval et d’un cavalier. Une voix me cria : — C’est vous, Tony ? Je suis bien aise de vous rencontrer ; j’avais un mot à vous dire. Ce matin, on s’est permis d’outrager indignement une personne que j’estime et à qui je dois protection, car elle fait partie de ma maison. On a formé le projet, paraît-il, de la chasser d’ici à force de mauvais procédés et de dégoûts. Soyez assez bon pour insinuer à l’inventeur de ce petit complot qu’il joue gros jeu, et qu’il risque de me pousser à des résolutions extrêmes, dont je serais peut-être le premier à me repentir.

Puis, sans attendre ma réplique, il piqua des deux, et l’épaisseur d’une charmille le déroba bientôt à ma vue.

Dans le courant de la même soirée, MlleHoldenis se présentait chez Mmede Mauserre. Trouvant le verrou tiré, elle frappa timidement et murmura : — Ouvrez, madame, je vous en supplie ; je viens vous annoncer une bonne nouvelle.

La porte s’entre-bâilla. — Une bonne nouvelle ! répondit Mmede Mauserre, qui ne put se résoudre à prendre la main que lui tendait Meta. Et c’est vous qui l’apportez ?

— Que vous êtes pâle, madame ! et que votre visage fait peine à voir ! Tout à l’heure, quand vous m’aurez entendue, les roses vont refleurir sur vos joues, et vous sourirez comme autrefois. Sachez donc… Madame, je suis si troublée que je ne sais par où commencer.

Elle finit pourtant par trouver son commencement, et de fil en aiguille elle raconta l’entretien qu’elle avait eu avec moi et nos communes conclusions. Mmede Mauserre eut un saisissement de joie, elle la pressa sur son cœur comme si elle eût voulu l’étouffer. — Que je vous aime, ma chère ! s’écriait-elle ; vous le méritez bien, d’abord parce que vous êtes un cœur honnête et franc comme l’or, mais surtout parce que vous aimez Tony, car vous l’aimez, n’est-ce pas ? et vous l’épouserez. Pourquoi m’en avoir fait un mystère ?

— Excusez-moi, madame ; j’avais peine à démêler mes propres sentiments. J’étais hésitante, combattue, incertaine d’être aimée. La première fois qu’il m’a dit : Voulez-vous être ma femme ? il avait le ton demi-badin, et il me parut qu’il se moquait de moi. Un jour, il m’a parlé si durement que j’ai cru qu’il me méprisait. Je doutais de lui, aujourd’hui je ne doute presque plus. Adieu, madame ; j’ai voulu vous procurer une bonne nuit, et j’y ai réussi, je pense.

Elle se retirait ; Mmede Mauserre la rappela. — Et cette lettre qui doit tout sauver, tout réparer, l’avez-vous écrite ?

— La pauvre tête que je suis ! répondit-elle. Je viens de passer une heure devant ma table, cherchant vainement à rassembler mes idées, qui dansaient autour de moi comme des écoliers en révolte. Au surplus, la main me tremblait si fort que ma pauvre lettre n’aurait pas été lisible. Il vaut mieux que je m’endorme sur mon émotion : j’écrirai demain.

— Demain ?

— Soyez sans crainte, il aura ma lettre avant midi.

— Non, ma chère. Il faut écrire dès ce soir ; demain n’est pas à nous. Je vous aiderai, on se tire quelquefois d’affaire avec un peu de secours, et, si la main vous tremble, je vous servirai de secrétaire ; vous n’aurez que la peine de recopier.

Aussitôt, malgré les protestations et les résistances de Meta, elle apporta sur la table un encrier, une plume, un buvard d’où elle tira un cahier de papier rose. — Voyez comme ce papier est joli ! disait-elle ; il va nous inspirer, car il faut que notre épître soit très-amoureuse, n’est-il pas vrai ?

— Il m’a recommandé de la faire aussi tendre que possible, répondit Meta en souriant, et c’est là ce qui m’embarrasse ; je suis si novice dans ce genre de littérature !

— Quand je vous dis que je vous aiderai ! Je tiens la plume ; comment débuterons-nous ? Je vais écrire : Tony, je vous adore.

— Ah ! madame, je vous prie, ménagez ma fierté, fit-elle en lui retenant la main. Et puis vous l’appelez Tony, vous en avez le droit ; c’est une liberté que je n’ai jamais prise avec lui…

— Et qu’il faut prendre aujourd’hui, répliqua Mmede Mauserre. N’oubliez pas que la lettre que nous allons composer est ce qu’on appelle en diplomatie une lettre ostensible.

Après bien des tergiversations et des discussions, cette malheureuse minute se trouva rédigée tant bien que mal ; elle était ainsi conçue :

« Ce que la surprise et la joie m’ont empêchée de vous dire, je vous l’écris, Tony ; mais pourquoi faut-il que j’écrive ? Je croyais vous avoir tout dit sans parler. Ai-je rêvé qu’un soir nous étions ensemble, que le hennissement d’un cheval nous a fait tressaillir, que je me suis dégagée de votre bras enlacé autour de ma taille, et qu’avant de m’enfuir… Ce baiser, Tony, n’était-il pas une réponse ? Il vous en faut une autre ; il est donc vrai que vous vous défiez de moi ! Soyez satisfait, cette lettre vous apprendra, si vous l’ignorez, que je vous aime, que depuis longtemps mon cœur vous appartient tout entier. Tony, je vous abandonne le soin de ma destinée, je suis prête à vous suivre au bout du monde. Ne me trompez pas, le jour où vous le voudrez, je serai votre femme. »

Après avoir tracé le dernier mot de ce brouillon, qu’elle relut à haute voix : — C’est parfait, s’écria Mmede Mauserre ; il ne manque plus que la date. Vite à l’ouvrage, ma belle ! voici du papier. La main vous tremble-t-elle encore ?

— Non, madame, répondit Meta, qui trempa résolûment sa plume dans l’écritoire.

— Permettez, reprit Mmede Mauserre, j’oubliais que ce papier est marqué à mon chiffre ; si on s’en apercevait, on pourrait croire que je suis pour quelque chose dans cette affaire, et que je vous ai soufflé votre leçon… Vous écrirez chez vous tout à l’heure. Êtes-vous sûre de votre mémoire, ou voulez-vous emporter ce petit chiffon rose ?

— C’est inutile, madame, lui repartit gaîment Meta. Je sais ma romance sur le bout du doigt ; désirez-vous que je vous la récite ?

Et à ces mots, roulant le chiffon rose en papillote, elle se disposait à le brûler à la bougie. Mmede Mauserre le lui arracha et le serra dans son buvard. — Je crains toujours que vous ne vous ravisiez. Ce brouillon est un témoin, et j’entends le conserver jusqu’à demain pour vous confondre, si votre copie n’était pas exacte ; au besoin, je le montrerais à Tony. Vous voilà tenue de le transcrire bien fidèlement ; vous me le jurez par toutes les larmes que vous m’avez coûtées !

Là-dessus, elle lui prit et lui secoua les deux mains, et la mit à la porte en s’écriant : — Ou je suis bien abusée, ou avant peu mon malade sera guéri, et je serai la plus consolée des femmes.


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