CHAPITRE XVIIVERSETS ET CHANSONS.

Sans tourner la tête, sans répondre, il piqua des deux, et, franchissant la lisière du taillis par un bond formidable, il s'élança bride abattue dans la direction de l'Obi.

Les chevaux usbecks étant déharnachés, il allait donc pouvoir prendre une certaine avance sur les cavaliers du détachement; mais ceux-ci ne pouvaient tarder à se jeter sur ses traces, et, en effet, moins de deux minutes après qu'il eut quitte le bois, il entendit le bruit de plusieurs chevaux qui, peu à peu, gagnaient sur lui.

Le jour commençait à se faire alors, et les objets devenaient visibles dans un plus large rayon.

Michel Strogoff, tournant la tête, aperçut un cavalier qui l'approchait rapidement.

C'était le deh-baschi. Cet officier, supérieurement monté, tenait la tête du détachement et menaçait d'atteindre le fugitif.

Sans s'arrêter, Michel Strogoff tendit vers lui son revolver, et, d'une main qui ne tremblait pas, il le visa un instant. L'officier usbeck, atteint en pleine poitrine, roula sur le sol.

Mais les autres cavaliers le suivaient de près, et, sans s'attarder près du deh-baschi, s'excitant par leurs propres vociférations, enfonçant l'éperon dans le flanc de leurs chevaux, ils diminuèrent peu à peu la distance qui les séparait de Michel Strogoff.

Pendant une demi-heure, cependant, celui-ci put se maintenir hors de portée des armes tartares, mais il sentait bien que son cheval faiblissait, et, à chaque instant, il craignait que, buttant contre quelque, obstacle, il ne tombât pour ne plus se relever.

Le jour était assez clair alors, bien que le soleil ne se fût pas encore montré au-dessus de l'horizon.

A deux verstes au plus se développait une ligne pâle que bordaient quelques arbres assez espacés.

C'était l'Obi, qui coulait du sud-ouest au nord-est, presque au ras du sol, et dont la vallée n'était que la steppe elle-même.

Plusieurs fois, des coups de fusil furent tirés sur Michel Strogoff, mais sans l'atteindre, et, plusieurs fois aussi, il dut décharger son revolver sur ceux, des cavaliers qui le serraient de trop près. Chaque fois, un Usbeck roula à terre, au milieu des cris de rage de ses compagnons.

Mais cette poursuite ne pouvait se terminer qu'au désavantage de Michel Strogoff. Son cheval n'en pouvait plus, et, cependant, il parvint à l'enlever jusqu'à la berge du fleuve.

Le détachement usbeck, à ce moment, n'était plus qu'à cinquante pas en arrière de lui.

Sur l'Obi, absolument désert, pas de bac, pas un bateau qui pût servir à passer le fleuve.

«Courage, mon brave cheval! s'écria Michel Strogoff. Allons! Un dernier effort!»

Et il se précipita dans le fleuve, qui mesurait en cet endroit une demi-verste de largeur.

Le courant, très-vif, était extrêmement difficile à remonter. Le cheval de Michel Strogoff n'avait pied nulle part. Donc, sans point d'appui, c'était à la nage qu'il devait couper ces eaux rapides comme celles d'un torrent. Les braver, c'était, pour Michel Strogoff, faire un miracle de courage.

Les cavaliers s'étaient arrêtés sur la berge du fleuve, et ils hésitaient à s'y précipiter.

Mais, à ce moment, le pendja-baschi, saisissant son fusil, visa avec soin le fugitif, qui se trouvait déjà au milieu du courant. Le coup partit, et le cheval de Michel Strogoff, frappé au flanc, s'engloutit sous son maître.

Celui-ci se débarrassa vivement de ses étriers, au moment où l'animal disparaissait sous les eaux du fleuve. Puis, plongeant à propos au milieu d'une grêle de balles, il parvint à atteindre la rive droite du fleuve et disparut dans les roseaux qui hérissaient la berge de l'Obi.

Michel Strogoff était relativement en sûreté. Toutefois, sa situation restait encore terrible.

Maintenant que le fidèle animal, qui l'avait si courageusement servi, venait de trouver la mort dans les eaux du fleuve, comment, lui, pourrait-il continuer son voyage?

Il était à pied, sans vivres, dans un pays ruiné par l'invasion, battu par les éclaireurs de l'émir, et il se trouvait encore à une distance considérable du but qu'il fallait atteindre.

«Par le ciel, j'arriverai! s'écria-t-il, répondant ainsi à toutes les raisons de défaillance que son esprit venait un instant d'entrevoir. Dieu protège la sainte Russie!»

Michel Strogoff était alors hors de portée des cavaliers usbecks. Ceux-ci n'avaient point osé le poursuivre à travers le fleuve, et, d'ailleurs, ils devaient croire qu'il s'était noyé, car, après sa disparition sous les eaux, ils n'avaient pu le voir atteindre la rive droite de l'Obi.

Mais Michel Strogoff, se glissant entre les roseaux gigantesques de la berge, avait gagné une partie plus élevée de la rive, non sans peine, cependant, car un épais limon, déposé à l'époque du débordement des eaux, la rendait peu praticable.

Une fois sur un terrain plus solide, Michel Strogoff arrêta ce qu'il convenait de faire. Ce qu'il voulait avant tout, c'était éviter Tomsk, occupée par les troupes tartares. Néanmoins, il lui fallait gagner quelque bourgade, et au besoin quelque relais de poste, où il pût se procurer un cheval. Ce cheval trouvé, il se jetterait en dehors des chemins battus, et il ne reprendrait la route d'Irkoutsk qu'aux environs de Krasnoiarsk. A partir de ce point, s'il se hâtait, il espérait trouver la voie libre encore, et il pourrait descendre au sud-est les provinces du lac Baïkal.

Tout d'abord, Michel Strogoff commença par s'orienter.

A deux verstes en avant, en suivant le cours de l'Obi, une petite ville, pittoresquement étagée, s'élevait sur une légère intumescence du sol. Quelques églises, à coupoles byzantines, coloriées de vert et d'or, se profilaient sur le fond gris du ciel.

C'était Kolyvan, où les fonctionnaires et les employés du Kumsk et autres villes vont se réfugier pendant l'été pour fuir le climat malsain de la Baraba. Kolyvan, d'après les nouvelles que le courrier du czar avait apprises, ne devait pas être encore aux mains des envahisseurs. Les troupes tartares, scindées en deux colonnes, s'étaient portées à gauche sur Omsk, à droite sur Tomsk, négligeant le pays intermédiaire.

Le projet, simple et logique, que forma Michel Strogoff, ce fut de gagner Kolyvan avant que les cavaliers usbecks, qui remontaient la rive gauche de l'Obi, y fussent arrivés. Là, dût-il en payer dix fois la valeur, il se procurerait des habits, un cheval, et rejoindrait la route d'Irkoutsk à travers la steppe méridionale.

Il était trois heures du matin. Les environs de Kolyvan, parfaitement calmes alors, semblaient être absolument abandonnés. Évidemment, la population des campagnes, fuyant l'invasion, à laquelle elle ne pouvait résister, s'était portée au nord dans les provinces de l'Yeniseisk.

Michel Strogoff se dirigeait donc d'un pas rapide vers Kolyvan, lorsque des détonations lointaines arrivèrent jusqu'à lui.

Il s'arrêta et distingua nettement de sourds roulements qui ébranlaient les couches d'air, et, au-dessus, une crépitation plus sèche dont la nature ne pouvait le tromper.

«C'est le canon! c'est la fusillade! se dit-il. Le petit corps russe est-il donc aux prises avec l'armée tartare! Ah! fasse le ciel que j'arrive avant eux à Kolyvan!»

Michel Strogoff ne se trompait pas. Bientôt, les détonations s'accentuèrent peu à peu, et, en arrière, sur la gauche de Kolyvan, des vapeurs se condensèrent au-dessus de l'horizon,—non pas des nuages de fumée, mais de ces grosses volutes blanchâtres, très-nettement profilées, que produisent les décharges d'artillerie.

Sur la gauche de l'Obi, les cavaliers usbecks s'étaient arrêtés pour attendre le résultat de la bataille.

De ce côté, Michel Strogoff n'avait plus rien à craindre. Aussi hâta-t-il sa marche vers la ville.

Cependant, les détonations redoublaient et se rapprochaient sensiblement. Ce n'était plus un roulement confus, mais une suite de coups de canon distincts. En même temps, la fumée, ramenée par le vent, s'élevait dans l'air, et il fut même évident que les combattants gagnaient rapidement au sud. Kolyvan allait être évidemment attaquée par sa partie septentrionale. Mais les Russes la défendaient-ils contre les troupes tartares, ou essayaient-ils de la reprendre sur les soldats de Féofar-Khan? c'est ce qu'il était impossible de savoir. De là, grand embarras pour Michel Strogoff.

Il n'était plus qu'à une demi-verste de Kolyvan, lorsqu'un long jet de feu fusa entre les maisons de la ville, et le clocher d'une église s'écroula au milieu de torrents de poussière et de flammes.

La lutte était-elle alors dans Kolyvan? Michel Strogoff dut le penser, et, dans ce cas, il était évident que Russes et Tartares se battaient dans les rues de la ville. Était-ce donc le moment d'y chercher refuge? Michel Strogoff ne risquait-il pas d'y être pris, et réussirait-il à s'échapper de Kolyvan, comme il s'était échappé d'Omsk?

Toutes ces éventualités se présentèrent à son esprit. Il hésita, il s'arrêta un instant. Ne valait-il pas mieux, même à pied, gagner au sud et à l'est quelque bourgade, telle que Diachinks ou autre, et là se procurer à tout prix un cheval?

C'était le seul parti à prendre, et aussitôt, abandonnant les rives de l'Obi, Michel Strogoff se porta franchement sur la droite de Kolyvan.

En ce moment, les détonations étaient extrêmement violentes. Bientôt des flammes jaillirent sur la gauche de la ville. L'incendie dévorait tout un quartier de Kolyvan.

Michel Strogoff courait à travers la steppe, cherchant à gagner le couvert de quelques arbres, disséminés ça et la, lorsqu'un détachement de cavalerie tartare apparut sur la droite.

Michel Strogoff ne pouvait évidemment plus continuer à fuir dans cette direction. Les cavaliers s'avançaient rapidement vers la ville, et il lui eût été difficile de leur échapper.

Soudain, à l'angle d'un épais bouquet d'arbres, il vit une maison isolée qu'il lui était possible d'atteindre avant d'avoir été aperçu.

Y courir, s'y cacher, y demander, y prendre au besoin de quoi refaire ses forces, car il était épuisé de fatigue et de faim, Michel Strogoff n'avait pas autre chose à faire.

Il se précipita donc vers cette maison, distante d'une demi-verste au plus. En s'en approchant, il reconnut que cette maison était un poste télégraphique. Deux fils en partaient dans les directions ouest et est, et un troisième fil était tendu vers Kolyvan.

Que cette station fût abandonnée dans les circonstances actuelles, on devait le supposer, mais enfin, telle quelle, Michel Strogoff pourrait s'y réfugier et attendre la nuit, s'il le fallait, pour se jeter de nouveau à travers la steppe, que battaient les éclaireurs tartares.

Michel Strogoff s'élança aussitôt vers la porte de la maison et la repoussa violemment.

Une seule personne se trouvait dans la salle où se faisaient les transmissions télégraphiques.

C'était un employé, calme, flegmatique, indifférent à ce qui se passait au dehors. Fidèle à son poste, il attendait derrière son guichet que le public vint réclamer ses services.

Michel Strogoff courut à lui, et d'une voix brisée par la fatigue:

«Que savez-vous? lui demanda-t-il.

—Rien, répondit l'employé en souriant.

—Ce sont les Russes et les Tartares qui sont aux prises?

—On le dit.

—Mais quels sont les vainqueurs?

—Je l'ignore.»

Tant de placidité au milieu de ces terribles conjonctures, tant d'indifférence même étaient à peine croyables.

«Et le fil n'est pas coupé? demanda Michel Strogoff.

—Il est coupé entre Kolyvan et Krasnoiarsk, mais il fonctionne encore entre Kolyvan et la frontière russe.

—Pour le gouvernement?

—Pour le gouvernement, lorsqu'il le juge convenable. Pour le public, lorsqu'il paye. C'est dix kopeks par mot.—Quand vous voudrez, monsieur?»

Michel Strogoff allait répondre à cet étrange employé qu'il n'avait aucune dépêche à expédier, qu'il ne réclamait qu'un peu de pain et d'eau, lorsque la porte de la maison fut brusquement ouverte.

Michel Strogoff, croyant que le poste était envahi par les Tartares, s'apprêtait à sauter par la fenêtre, quand il reconnut que deux hommes seulement venaient d'entrer dans la salle, lesquels n'avaient rien moins que la mine de soldats tartares.

L'un d'eux tenait à la main une dépêche écrite au crayon, et, devançant l'autre, il se précipita au guichet de l'impassible employé.

Dans ces deux hommes, Michel Strogoff retrouva, avec un étonnement que chacun comprendra, deux personnages auxquels il ne pensait guère et qu'il ne croyait plus jamais revoir.

C'étaient les correspondants Harry Blount et Alcide Jolivet, non plus compagnons de voyage, mais rivaux, mais ennemis, maintenant qu'ils opéraient sur le champ de bataille.

Ils avaient quitté Ichim quelques heures seulement après le départ de Michel Strogoff, et, s'ils étaient arrivés avant lui à Kolyvan, en suivant la même route, s'ils l'avaient même dépassé, c'est que Michel Strogoff avait perdu trois jours sur les bords de l'Irtyche.

Et maintenant, après avoir assisté tous deux à l'engagement des Russes et des Tartares devant la ville, après avoir quitté Kolyvan au moment où la lutte se livrait dans ses rues, ils étaient accourus à la station télégraphique, afin de lancer à l'Europe leurs dépêches rivales et de s'enlever l'un à l'autre la primeur des événements.

Michel Strogoff s'était mis à l'écart, dans l'ombre, et, sans être vu, il pouvait tout voir et tout entendre, il allait évidemment apprendre des nouvelles intéressantes pour lui et savoir s'il devait ou non entrer dans Kolyvan.

Harry Blount, plus pressé que son collègue, avait pris possession du guichet, et il tendait sa dépêche, pendant qu'Alcide Jolivet, contrairement à ses habitudes, piétinait d'impatience.

«C'est dix kopeks par mot,» dit l'employé en prenant la dépêche.

Harry Blount déposa sur la tablette une pile de roubles, que son confrère regarda avec une certaine stupéfaction.

«Bien,» dit l'employé.

Et, avec le plus grand sang-froid du monde, il commença à télégraphier la dépêche suivante:

«Daily Telegraph, Londres. «De Kolyvan, gouvernement d'Omsk, Sibérie, 6 août. «Engagement des troupes russes et tartares...»

Cette lecture étant faite à haute voix, Michel Strogoff entendait tout ce que le correspondant anglais adressait à son journal.

«Troupes russes repoussées avec grandes pertes, Tartares entrés dans Kolyvan ce jour même...»

Ces mots terminaient la dépêche.

«À mon tour maintenant,» s'écria Alcide Jolivet, qui voulut passer la dépêche adressée à sa cousine du faubourg Montmartre.

Mais cela ne faisait pas l'affaire du correspondant anglais, qui ne comptait pas abandonner le guichet, afin d'être toujours à même de transmettre les nouvelles, au fur et à mesure qu'elles se produiraient. Aussi ne fit-il point place à son confrère.

«Mais vous avez fini!... s'écria Alcide Jolivet.

—Je n'ai pas fini,» répondit simplement Harry Blount.

Et il continua à écrire une suite de mots qu'il passa ensuite à l'employé, et que celui-ci lut de sa voix tranquille:

«Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre!...»

C'étaient les versets de la Bible qu'Harry Blount télégraphiait, pour employer le temps et ne pas céder sa place à son rival. Il en coûterait peut-être quelques milliers de roubles à son journal, mais son journal serait le premier informé. La France attendrait!

On conçoit la fureur d'Alcide Jolivet, qui, en toute autre circonstance, eût trouvé que c'était de bonne guerre. Il voulut même obliger l'employé à recevoir sa dépêche, de préférence à celle de son confrère.

«C'est le droit de monsieur,» répondit tranquillement l'employé, en montrant Harry Blount, et en lui souriant d'un air aimable.

Et il continua de transmettre fidèlement auDaily-Telegraphle premier verset du livre saint.

Pendant qu'il opérait, Harry Blount alla tranquillement à la fenêtre, et, sa lorgnette aux yeux, il observa ce qui se passait aux environs de Kolyvan, afin de compléter ses informations.

Quelques instants après, il reprit sa place au guichet et ajouta à son télégramme:

«Deux églises sont en flammes. L'incendie parait gagner sur la droite. La terre était informe et toute nue; les ténèbres couvraient la face de l'abîme....»

Alcide Jolivet eut tout simplement une envie féroce d'étrangler l'honorable correspondant duDaily-Telegraph.

Il interpella encore une fois l'employé, qui, toujours impassible, lui répondit simplement:

«C'est son droit, monsieur, c'est son droit... à dix kopeks par mot.»

Et il télégraphia la nouvelle suivante, que lui apporta Harry Blount:

«Des fuyards russes s'échappent de la ville. Or, Dieu dit que la lumière soit faite, et la lumière fut faite!...»

Alcide Jolivet enrageait littéralement.

Cependant, Harry Blount était retourné près de la fenêtre, mais, cette fois, distrait sans doute par l'intérêt du spectacle qu'il avait sous les yeux, il prolongea un peu trop longtemps son observation. Aussi, lorsque l'employé eut fini de télégraphier le troisième verset de la Bible, Alcide Jolivet prit-il sans faire de bruit sa place au guichet, et, ainsi qu'avait fait son confrère, après avoir déposé tout doucement une respectable pile de roubles sur la tablette, il remit sa dépêche, que l'employé lut à haute voix:

«Madeleine Jolivet, «10, Faubourg-Montmartre (Paris). «De Kolyvan, gouvernement d'Omsk, Sibérie, 6 août. «Les fuyards s'échappent de la ville. Russes battus. Poursuite acharnée de la cavalerie tartare....»

Et lorsqu'Harry Blount levait, il entendit Alcide Jolivet qui complétait son télégramme en chantonnant d'une voix moqueuse:

Trouvant inconvenant de mêler, comme l'avait osé faire son confrère, le sacré au profane, Alcide Jolivet répondait par un joyeux refrain de Béranger aux versets de la Bible.

«Aoh! fit Harry Blount.

—C'est comme cela,» répondit Alcide Jolivet.

Cependant, la situation s'aggravait autour de Kolyvan. La bataille se rapprochait, et les détonations éclataient avec une violence extrême.

En ce moment, une commotion ébranla le poste télégraphique.

Un obus venait de trouer la muraille, et un nuage de poussière emplissait la salle des transmissions.

Alcide Jolivet finissait alors d'écrire ces vers:

mais, s'arrêter, se précipiter sur l'obus, le prendre à deux mains avant qu'il eût éclaté, le jeter par la fenêtre et revenir au guichet, ce fut pour lui l'affaire d'un instant.

Cinq secondes plus tard, l'obus éclatait au dehors.

Mais, continuant à libeller son télégramme avec le plus beau sang-froid du monde, Alcide Jolivet écrivit:

«Obus de six a fait sauter la muraille du poste télégraphique. En attendons quelques autres du même calibre....»

Pour Michel Strogoff, il n'était pas douteux que les Russes ne fussent repoussés de Kolyvan. Sa dernière ressource était donc de se jeter à travers la steppe méridionale.

Mais alors une fusillade terrible éclata près du poste télégraphique, et une grêle de balles fit sauter les vitres de la fenêtre.

Harry Blount, frappé à l'épaule, tomba à terre.

Alcide Jolivet allait, à ce moment même, transmettre ce supplément de dépêche:

«Harry Blount, correspondant duDaily Telegraph, tombe à mon côté, frappé d'un éclat de muraille....»quand l'impassible employé lui dit avec son calme inaltérable:

«Monsieur, le fil est brisé.»

Et, quittant son guichet, il prit tranquillement son chapeau, qu'il brossa du coude, et, toujours souriant, sortit par une petite porte que Michel Strogoff n'avait pas aperçue.

Le poste fut alors envahi par des soldats tartares, et ni Michel Strogoff, ni les journalistes ne purent opérer leur retraite.

Alcide Jolivet, sa dépêche inutile à la main, s'était précipité vers Harry Blount, étendu sur le sol, et, en brave cœur qu'il était, il l'avait chargé sur ses épaules dans l'intention de fuir avec lui.... Il était trop tard!

Tous deux étaient prisonniers, et, en même temps qu'eux, Michel Strogoff, surpris à l'improviste au moment où il allait s'élancer par la fenêtre, tombait entre les mains des Tartares!

A une journée de marche de Kolyvan, quelques verstes en avant du bourg de Diachinsk, s'étend une vaste plaine que dominent quelques grands arbres, principalement des pins et des cèdres.

Cette portion de la steppe est ordinairement occupée, pendant la saison chaude, par des Sibériens pasteurs, et elle suffit à la nourriture de leurs nombreux troupeaux. Mais, à cette époque, on y eût vainement cherché un seul de ces nomades habitants. Non pas que cette plaine fût déserte. Elle présentait, au contraire, une extraordinaire animation.

Là, en effet, se dressaient les tentes tartares, là campait Féofar-Khan, le farouche émir de Boukhara, et c'est là que le lendemain, 7 août, furent amenés les prisonniers faits à Kolyvan, après l'anéantissement du petit corps russe. De ces deux mille hommes, qui s'étaient engagés entre les deux colonnes ennemies, appuyées à la fois sur Omsk et sur Tomsk, il ne restait plus que quelques centaines de soldats. Les événements tournaient donc mal, et le gouvernement impérial semblait être compromis au delà des frontières de l'Oural,—au moins momentanément, car les Russes ne pouvaient manquer de repousser tôt ou tard ces hordes d'envahisseurs. Mais enfin l'invasion avait atteint le centre de la Sibérie, et elle allait, à travers le pays soulevé, se propager soit sur les provinces de l'ouest, soit sur les provinces de l'est. Irkoutsk était maintenant coupée de toute communication avec l'Europe. Si les troupes de l'Amour et de la province d'Irkoutsk n'arrivaient pas à temps pour l'occuper, cette capitale de la Russie asiatique, réduite à des forces insuffisantes, tomberait aux mains des Tartares, et, avant qu'elle eût pu être reprise, le grand-duc, frère de l'empereur, aurait été livré à la vengeance d'Ivan Ogareff.

Que devenait Michel Strogoff? Fléchissait-il enfin sous le poids de tant d'épreuves? Se regardait-il comme vaincu par cette série de mauvaises chances, qui, depuis l'aventure d'Ichim, avait toujours été en empirant? Considérait-il la partie comme perdue, sa mission manquée, son mandat impossible à accomplir?

Michel Strogoff était un de ces hommes qui ne s'arrêtent que le jour où ils tombent morts. Or, il vivait, il n'avait pas même été blessé, la lettre impériale était toujours sur lui, son incognito avait été respecté. Sans doute, il comptait au nombre de ces prisonniers que les Tartares entraînaient comme un vil bétail; mais, en se rapprochant de Tomsk, il se rapprochait aussi d'Irkoutsk. Enfin, il devançait toujours Ivan Ogareff.

«J'arriverai!» se répétait-il.

Et, depuis l'affaire de Kolyvan, toute sa vie se concentra dans cette pensée unique: redevenir libre! Comment échapperait-il aux soldats de l'émir? Le moment venu, il verrait.

Le camp de Féofar présentait un spectacle superbe. De nombreuses tentes, faites de peaux, de feutre ou d'étoffes de soie, chatoyaient aux rayons du soleil. Les hautes houppes, qui empanachaient leur pointe conique, se balançaient au milieu de fanions, de guidons et d'étendards multicolores. De ces tentes, les plus riches appartenaient aux seides et aux khodjas, qui sont les premiers personnages du khanat. Un pavillon spécial, orné d'une queue de cheval, dont la hampe s'élançait d'une gerbe de bâtons rouges et blancs, artistement entrelacés, indiquait le haut rang de ces chefs tartares. Puis, à l'infini s'élevaient dans la plaine quelques milliers de ces tentes turcomanes que l'on appelle «karaoy» et qui avaient été transportées à dos de chameaux.

Le camp contenait au moins cent cinquante mille soldats, tant fantassins que cavaliers, rassemblés sous le nom d'alamanes. Parmi eux, et comme types principaux du Turkestan, on remarquait tout d'abord ces Tadjiks aux traits réguliers, à la peau blanche, à la taille élevée, aux yeux et aux cheveux noirs, qui formaient le gros de l'armée tartare, et dont les khanats de Khokhand et de Koundouze avaient fourni un contingent presque égal à celui de Boukhara. Puis, à ces Tadjiks se mêlaient d'autres échantillons de ces races diverses qui résident au Turkestan ou dont le pays originaire y confine. C'étaient des Usbecks, petits de taille, roux de barbe, semblables à ceux qui s'étaient jetés à la poursuite de Michel Strogoff. C'étaient des Kirghis, au visage plat comme celui des Kalmouks, revêtus de cottes de mailles, les uns portant la lance, l'arc et les flèches de fabrication asiatique, les autres maniant le sabre, le fusil à mèche et le «tschakane», petite hache à manche court qui ne fait que des blessures mortelles. C'étaient des Mongols, taille moyenne, cheveux noirs et réunis en une natte qui leur pendait sur le dos, figure ronde, teint basané, yeux enfoncés et vifs, barbe rare, habillés de robes de nankin bleu garnies de peluche noire, cerclés de ceinturons de cuir à boucles d'argent, chaussés de bottes à soutaches voyantes, et coiffés de bonnets de soie bordés de fourrure avec trois rubans qui voltigeaient en arrière. Enfin on y voyait aussi des Afghans, à peau bistrée, des Arabes, ayant le type primitif des belles races sémitiques, et des Turcomans, avec ces yeux bridés auxquels semble manquer la paupière,—tous enrôlés sous le drapeau de l'émir, drapeau des incendiaires et des dévastateurs.

Auprès de ces soldats libres, on comptait encore un certain nombre de soldats esclaves, principalement des Persans, que commandaient des officiers de même origine, et ce n'étaient certainement pas les moins estimés de l'armée de Féofar-Khan.

Que l'on ajoute à cette nomenclature des Juifs servant comme domestiques, la robe ceinte d'une corde, la tête coiffée, au lieu du turban, qu'il leur est interdit de porter, de petits bonnets de drap sombre; que l'on mêle à ces groupes des centaines de «kalenders», sortes de religieux mendiants aux vêtements en lambeaux que recouvre une peau de léopard, et on aura une idée a peu près complète de ces énormes agglomérations de tribus diverses, comprises sous la dénomination générale d'armées tartares.

Cinquante mille de ces soldats étaient montés, et les chevaux n'étaient pas moins variés que les hommes. Parmi ces animaux, attachés par dix a deux cordes fixées parallèlement l'une à l'autre, la queue nouée, la croupe recouverte d'un réseau de soie noire, on distinguait les turcomans, fins de jambes, longs de corps, brillants de poil, nobles d'encolure; les usbecks, qui sont des bêtes de fond; les khokhandiens, qui portent avec leur cavalier deux tentes et toute une batterie de cuisine; les kirghis, à robe claire, venus des bords du fleuve Emba, où on les prend avec l'«arcane», ce lasso des Tartares, et bien d'autres produits de races croisées, qui sont de qualité inférieure.

Les bêtes de somme se comptaient par milliers. C'étaient des chameaux de petite taille, mais bien faits, poil long, épaisse crinière leur retombant sur le cou, animaux dociles et plus faciles à atteler que le dromadaire; des «nars» à une bosse, de pelage rouge-feu, dont les poils se roulent en boucles; puis des ânes, rudes au travail et dont la chair, très-estimée, forme en partie la nourriture des Tartares.

Sur tout cet ensemble d'hommes et d'animaux, sur cette immense agglomération de tentes, les cèdres et les pins, disposés par larges bouquets, jetaient une ombre fraîche, brisée çà et là par quelque trouée des rayons solaires. Rien de plus pittoresque que ce tableau, pour lequel le plus violent des coloristes eût épuisé toutes les couleurs de sa palette.

Lorsque les prisonniers faits à Kolyvan arrivèrent devant les tentes de Féofar et des grands dignitaires du khanat, les tambours battirent au champ, les trompettes sonnèrent. A ces bruits déjà formidables se mêlèrent de stridentes mousquetades et la détonation plus grave des canons de quatre et de six qui formaient l'artillerie de l'émir.

L'installation de Féofar était purement militaire. Ce qu'on pourrait appeler sa maison civile, son harem et ceux de ses alliés, étaient à Tomsk, maintenant aux mains des Tartares.

Le camp levé, Tomsk allait devenir la résidence de l'émir, jusqu'au moment où il l'échangerait enfin contre la capitale de la Sibérie orientale.

La tente de Féofar dominait les tentes voisines. Drapée de larges pans d'une brillante étoffe de soie relevée par des cordelières à crépines d'or, surmontée de houppes épaisses que le vent agitait comme des éventails, elle occupait le centre d'une vaste clairière, fermée par un rideau de magnifiques bouleaux et de pins gigantesques. Devant cette tente, sur une table laquée et incrustée de pierres précieuses, s'ouvrait le livre sacré du Koran, dont les pages étaient de minces feuilles d'or, finement gravées. Au-dessus, battait le pavillon tartare, écartelé des armes de l'émir.

Autour de la clairière, s'élevaient en demi-cercle les tentes des grands fonctionnaires de Boukhara. Là résidaient le chef d'écurie, qui a le droit de suivre à cheval l'émir jusque dans la cour de son palais, le grand fauconnier, le «housch-bégui», porteur du sceau royal, le «toptschi-baschi», grand maître de l'artillerie, le «khodja», chef du conseil qui reçoit le baiser du prince et peut se présenter devant lui ceinture dénouée, le «scheikh-oul-islam», chef des ulémas, représentant des prêtres, le «cazi-askev», qui, en l'absence de l'émir, juge toutes contestations soulevées entre militaires, et enfin le chef des astrologues, dont la grande affaire est de consulter les étoiles, toutes les fois que le khan songe à se déplacer.

L'émir, au moment où les prisonniers furent amenés au camp, était dans sa tente. Il ne se montra pas. Et ce fut heureux, sans doute. Un geste, un mot de lui n'auraient pu être que le signal de quelque sanglante exécution. Mais il se retrancha dans cet isolement, qui constitue en partie la majesté des rois orientaux. On admire qui ne se montre pas, et surtout on le craint.

Quant aux prisonniers, ils allaient être parqués dans quelque enclos, où, maltraités, a peine nourris, exposés a toutes les intempéries du climat, ils attendraient le bon plaisir de Féofar.

De tous, le plus docile, sinon le plus patient, était certainement Michel Strogoff. Il se laissait conduire, car on le conduisait là où il voulait aller, et dans des conditions de sécurité que, libre, il n'eût pu trouver sur cette route de Kolyvan à Tomsk. S'échapper avant d'être arrivé dans cette ville, c'était s'exposer à retomber entre les mains des éclaireurs qui battaient la steppe. La ligne la plus orientale, occupée alors par les colonnes tartares, ne se trouvait pas située au delà du quatre-vingt-deuxième méridien qui traverse Tomsk. Donc, ce méridien franchi, Michel Strogoff devait compter qu'il serait en dehors des zones ennemies, qu'il pourrait traverser l'Yeniseï sans danger, et gagner Krasnoiarsk, avant que Féofar-Khan eût envahi la province.

«Une fois à Tomsk, se répétait-il pour réprimer quelques mouvements d'impatience dont il n'était pas toujours maître, en quelques minutes, je serai au delà des avant-postes, et douze heures gagnées sur Féofar, douze heures sur Ogareff, cela me suffira pour les devancer a Irkoutsk!

Ce que Michel Strogoff, en effet, redoutait par-dessus tout, c'était et ce devait être la présence d'Ivan Ogareff au camp tartare. Outre le danger d'être reconnu, il sentait, par une sorte d'instinct, que c'était ce traître sur lequel il lui importait surtout de prendre l'avance. Il comprenait aussi que la réunion des troupes d'Ivan Ogareff à celles de Féofar porterait au complet l'effectif de l'armée envahissante, et que, la jonction opérée, cette armée marcherait en masse sur la capitale de la Sibérie orientale. Aussi, toutes ses appréhensions venaient-elles de ce côté, et, à chaque instant, écoutait-il si quelque fanfare n'annonçait pas l'arrivée du lieutenant de l'émir.

À cette pensée se joignait le souvenir de sa mère, celui de Nadia, l'une retenue à Omsk, l'autre enlevée sur les barques de l'Irtyche et sans doute captive comme l'était Marfa Strogoff! Il ne pouvait rien pour elles! Les reverrait-il jamais? A cette question qu'il n'osait résoudre, son cœur se serrait affreusement.

En même temps que Michel Strogoff et tant d'autres prisonniers, Harry Blount et Alcide Jolivet avaient été conduits au camp tartare. Leur ancien compagnon de voyage, pris avec eux au poste télégraphique, savait qu'ils étaient parqués comme lui dans cet enclos que surveillaient de nombreuses sentinelles, mais il n'avait point cherché à se rapprocher d'eux. Peu lui importait, en ce moment du moins, ce qu'ils pouvaient penser de lui depuis l'affaire du relais d'Ichim. D'ailleurs, il voulait être seul pour agir seul, le cas échéant. Il s'était donc tenu a l'écart.

Alcide Jolivet, depuis le moment où son confrère était tombé près de lui, ne lui avait pas ménagé ses soins. Pendant le trajet de Kolyvan au camp, c'est-à-dire pendant plusieurs heures de marche, Harry Blount, appuyé au bras de son rival, avait pu suivre le convoi des prisonniers. Sa qualité de sujet anglais, il voulut d'abord la faire valoir, mais elle ne le servit en aucune façon vis-à-vis de barbares qui ne répondaient qu'à coups de lance ou de sabre. Le correspondant duDaily-Telegraphdut donc subir le sort commun, quitte à réclamer plus tard et à obtenir satisfaction d'un pareil traitement. Mais ce trajet n'en fut pas moins très-pénible pour lui, car sa blessure le faisait souffrir, et, sans l'assistance d'Alcide Jolivet, peut-être n'eût-il pu atteindre le camp.

Alcide Jolivet, que sa philosophie pratique n'abandonnait jamais, avait physiquement et moralement réconforté son confrère par tous les moyens en son pouvoir. Son premier soin, lorsqu'il se vit définitivement enfermé dans l'enclos, fut de visiter la blessure d'Harry Blount. Il parvint à lui retirer très-adroitement son habit et reconnut que son épaule avait été seulement frôlée par un éclat de mitraille.

«Ce n'est rien, dit-il. Une simple éraflure! Après deux ou trois pansements, cher confrère, il n'y paraîtra plus!

—Mais ces pansements?... demanda Harry Blount.

—Je vous les ferai moi-même!

—Vous êtes donc un peu médecin?

—Tous les Français sont un peu médecins!»

Et sur cette affirmation, Alcide Jolivet, déchirant son mouchoir, fit de la charpie de l'un des morceaux, des tampons de l'autre, prit de l'eau à un puits creusé au milieu de l'enclos, lava la blessure, qui, fort heureusement, n'était pas grave, et disposa avec beaucoup d'adresse les linges mouillés sur l'épaule d'Harry Blount.

«Je vous traite par l'eau, dit-il. Ce liquide est encore le sédatif le plus efficace que l'on connaisse pour le traitement des blessures, et il est le plus employé maintenant. Les médecins ont mis six mille ans à découvrir cela! Oui! six mille ans en chiffres ronds!

—Je vous remercie, monsieur Jolivet, répondit Harry Blount, en s'étendant sur une couche de feuilles mortes, que son compagnon lui arrangea à l'ombre d'un bouleau.

—Bah! il n'y a pas de quoi! Vous en feriez autant à ma place!

—Je n'en sais rien... répondit un peu naïvement Harry Blount.

—Farceur, va! Tous les Anglais sont généreux!

—Sans doute, mais les Français....?

—Eh bien, les Français sont bons, ils sont même bêtes, si vous voulez! Mais ce qui les rachète, c'est qu'ils sont Français! Ne parlons plus de cela, et même, si vous m'en croyez, ne parlons plus du tout. Le repos vous est absolument nécessaire.»

Mais Harry Blount n'avait aucune envie de se taire. Si le blessé devait, par prudence, songer au repos, le correspondant duDaily-Telegraphn'était pas homme à s'écouter.

«Monsieur Jolivet, demanda-t-il, croyez-vous que nos dernières dépêches aient pu passer la frontière russe?

—Et pourquoi pas? répondit Alcide Jolivet. A l'heure qu'il est, je vous assure que ma bienheureuse cousine sait à quoi s'en tenir sur l'affaire de Kolyvan!

—A combien d'exemplaires tire t-elle ses dépêches, votre cousine? demanda Harry Blount, qui, pour la première fois, posa cette question directe à son confrère.

—Bon! répondit en riant Alcide Jolivet. Ma cousine est une personne fort discrète, qui n'aime pas qu'on parle d'elle et qui serait désespérée si elle troublait le sommeil dont vous avez besoin.

—Je ne veux pas dormir, répondit l'Anglais.—Que doit penser votre cousine des affaires de la Russie?

—Qu'elles semblent en mauvais chemin pour le moment. Mais bah! le gouvernement moscovite est puissant, il ne peut vraiment s'inquiéter d'une invasion de barbares, et la Sibérie ne lui échappera pas.

—Trop d'ambition a perdu les plus grands empires! répondit Harry Blount, qui n'était pas exempt d'une certaine jalousie «anglaise» à l'endroit des prétentions russes dans l'Asie centrale.

—Oh! ne parlons pas politique! s'écria Alcide Jolivet. C'est défendu par la Faculté! Rien de plus mauvais pour les blessures à l'épaule!... à moins que ce ne soit pour vous endormir!

—Parlons alors de ce qu'il nous reste à faire, répondit Harry Blount. Monsieur Jolivet, je n'ai pas du tout l'intention de rester indéfiniment prisonnier de ces Tartares.

—Ni moi, pardieu!

—Nous sauverons-nous à la première occasion?

—Oui, s'il n'y a pas d'autre moyen de recouvrer notre liberté.

—En connaissez-vous un autre? demanda Harry Blount, en regardant son compagnon.

—Certainement! Nous ne sommes pas des belligérants, nous sommes des neutres, et nous réclamerons!

—Près de cette brute de Féofar-Khan?

—Non, il ne comprendrait pas, répondit Alcide Jolivet, mais près de son lieutenant Ivan Ogareff.

—C'est un coquin!

—Sans doute, mais ce coquin est Russe. Il sait qu'il ne faut pas badiner avec le droit des gens, et il n'a aucun intérêt à nous retenir, au contraire. Seulement, demander quelque chose à ce monsieur-là, ça ne me va pas beaucoup!

—Mais ce monsieur-là n'est pas au camp, ou du moins je ne l'y ai pas vu, fit observer Harry Blount.

—Il y viendra. Cela ne peut manquer. Il faut qu'il rejoigne l'émir. La Sibérie est coupée en deux maintenant, et très-certainement l'armée de Féofar n'attend plus que lui pour se porter sur Irkoutsk.

—Et une fois libres, que ferons-nous?

—Une fois libres, nous continuerons notre campagne, et nous suivrons les Tartares, jusqu'au moment où les événements nous permettront de passer dans le camp opposé. Il ne faut pas abandonner la partie, que diable! Nous ne faisons que commencer. Vous, confrère, vous avez déjà eu la chance d'être blessé au service duDaily-Telegraph, tandis que moi, je n'ai encore rien reçu au service de ma cousine. Allons, allons!—Bon, murmura Alcide Jolivet, le voilà qui s'endort! Quelques heures de sommeil et quelques compresses d'eau fraîche, il n'en faut pas plus pour remettre un Anglais sur pied. Ces gens-la sont fabriqués en tôle!»

Et pendant qu'Harry Blount reposait, Alcide Jolivet veilla près de lui, après avoir tiré son carnet, qu'il chargea de notes, très-décidé, d'ailleurs, à les partager avec son confrère, pour la plus grande satisfaction des lecteurs duDaily-Telegraph. Les événements les avaient réunis l'un à l'autre. Ils n'en étaient plus à se jalouser.

Ainsi donc, ce que redoutait au-dessus de tout Michel Strogoff était précisément l'objet des plus vifs désirs des deux journalistes. L'arrivée d'Ivan Ogareff pouvait évidemment servir ceux-ci, car, leur qualité de correspondants anglais et français une fois reconnue, rien de plus probable qu'ils fussent mis en liberté. Le lieutenant de l'émir saurait faire entendre raison à Féofar, qui n'eût pas manqué de traiter des journalistes comme de simples espions. L'intérêt d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount était donc contraire à l'intérêt de Michel Strogoff. Celui-ci avait bien compris cette situation, et ce fut une nouvelle raison, ajoutée à plusieurs autres, qui le porta a éviter tout rapprochement avec ses anciens compagnons de voyage. Il s'arrangea donc de manière à ne pas être aperçu d'eux.

Quatre jours se passèrent, pendant lesquels l'état de choses ne fut aucunement modifié. Les prisonniers n'entendirent point parler de la levée du camp tartare. Ils étaient surveillés sévèrement. Il leur eût été impossible de traverser le cordon de fantassins et de cavaliers qui les gardaient nuit et jour. Quant a la nourriture qui leur était attribuée, elle leur suffisait à peine. Deux fois par vingt-quatre heures, on leur jetait un morceau d'intestins de chèvres, grillés sur les charbons, ou quelques portions de ce fromage appelé «kroute», fabriqué avec du lait aigre de brebis, et qui, trempé de lait de jument, forme le mets kinghis le plus communément nommé «koumyss». Et c'était tout. Il faut ajouter aussi que le temps devint détestable. Il se produisit de grandes perturbations atmosphériques, qui amenèrent des bourrasques mêlées de pluie. Les malheureux, sans aucun abri, durent supporter ces intempéries malsaines, et aucun adoucissement ne fut apporté à leurs misères. Quelques blessés, des femmes, des enfants moururent, et les prisonniers eux-mêmes durent enterrer ces cadavres, auxquels leurs gardiens ne voulaient même pas donner la sépulture.

Pendant ces dures épreuves, Alcide Jolivet et Michel Strogoff se multiplièrent, chacun de son côté. Ils rendirent tous les services qu'ils pouvaient rendre. Moins éprouvés que tant d'autres, valides, vigoureux, ils devaient mieux résister, et par leurs conseils, par leurs soins, ils purent se rendre utiles à ceux qui souffraient et se désespéraient.

Cet état de choses allait-il durer? Féofar-Khan, satisfait de ses premiers succès, voulait-il donc attendre quelque temps avant de marcher sur Irkoutsk? On pouvait le craindre, mais il n'en fut rien. L'événement tant souhaité d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, tant redouté de Michel Strogoff, se produisit dans la matinée du 12 août.

Ce jour-là, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, la mousquetade éclata. Un énorme nuage de poussière se déroulait au-dessus de la route de Kolyvan.

Ivan Ogareff, suivi de plusieurs milliers d'hommes, faisait son entrée au camp tartare.

C'était tout un corps d'armée qu'Ivan Ogareff amenait à l'émir. Ces cavaliers et ces fantassins faisaient partie de la colonne qui s'était emparée d'Omsk. Ivan Ogareff, n'ayant pu réduire la ville haute, dans laquelle—on ne l'a point oublié—le gouverneur et la garnison avaient cherché refuge, s'était décidé à passer outre, ne voulant pas retarder les opérations qui devaient amener la conquête de la Sibérie orientale. Il avait donc laissé une garnison suffisante à Omsk. Puis, entraînant ses hordes, se renforçant en route des vainqueurs de Kolyvan, il venait faire sa jonction avec l'armée de Féofar.

Les soldats d'Ivan Ogareff s'arrêtèrent aux avant-postes du camp. Ils ne reçurent point ordre de bivouaquer. Le projet de leur chef était, sans doute, de ne pas s'arrêter, mais de se porter en avant et de gagner, dans le plus bref délai, Tomsk, ville importante, naturellement destinée à devenir le centre des opérations futures.

En même temps que ses soldats, Ivan Ogareff amenait un convoi de prisonniers russes et sibériens, capturés soit à Omsk, soit à Kolyvan. Ces malheureux ne furent pas conduits à l'enclos, déjà trop petit pour ceux qu'il contenait, et ils durent rester aux avant-postes, sans abri, presque sans nourriture. Quel sort Féofar-Khan réservait-il à ces infortunés? Les internerait-il à Tomsk, ou quelque sanglante exécution, familière aux chefs tartares, les décimerait-elle? C'était le secret du capricieux émir.

Ce corps d'armée n'était pas venu d'Omsk et de Kolyvan sans entraîner à sa suite la foule de mendiants, de maraudeurs, de marchands, de bohémiens qui forment habituellement l'arrière-garde d'une armée en marche. Tout ce monde vivait sur les pays traversés et laissait peu de chose à piller après lui. Donc, nécessité de se porter en avant, ne fût-ce que pour assurer le ravitaillement des colonnes expéditionnaires. Toute la région comprise entre les cours de l'Ichim et de l'Obi, radicalement dévastée, n'offrait plus aucune ressource. C'était un désert que les Tartares faisaient derrière eux, et les Russes ne l'auraient pas franchi sans peine.

Au nombre de ces bohémiens, accourus des provinces de l'ouest, figurait la troupe tsigane qui avait accompagné Michel Strogoff jusqu'à Perm. Sangarre était la. Cette sauvage espionne, âme damnée d'Ivan Ogareff, ne quittait pas son maître. On les a vus, tous deux, préparant leurs machinations, en Russie même, dans le gouvernement de Nijni-Novgorod. Après la traversée de l'Oural, ils s'étaient séparés pour quelques jours seulement. Ivan Ogareff avait rapidement gagné Ichim, tandis que Sangarre et sa troupe se dirigeaient sur Omsk par le sud de la province.

On comprendra facilement quelle aide cette femme apportait à Ivan Ogareff. Par ses bohémiennes, elle pénétrait en tout lieu, entendant et rapportant tout. Ivan Ogareff était tenu au courant de ce qui se faisait jusque dans le cœur des provinces envahies. C'étaient cent yeux, cent oreilles, toujours ouverts pour sa cause. D'ailleurs, il payait largement cet espionnage, dont il retirait grand profit.

Sangarre, autrefois compromise dans une très-grave affaire, avait été sauvée par l'officier russe. Elle n'avait point oublié ce qu'elle lui devait et s’était donnée à lui, corps et âme. Ivan Ogareff, entré dans la voie de la trahison, avait compris quel parti il pouvait tirer de cette femme. Quelque ordre qu'il lui donnât, Sangarre l'exécutait. Un instinct inexplicable, plus impérieux encore que celui de la reconnaissance, l'avait poussée à se faire l'esclave du traître, auquel elle était attachée depuis les premiers temps de son exil en Sibérie. Confidente et complice, Sangarre, sans patrie, sans famille, s'était plu à mettre sa vie vagabonde au service des envahisseurs qu'Ivan Ogareff allait jeter sur la Sibérie. A la prodigieuse astuce naturelle à sa race, elle joignait une énergie farouche, qui ne connaissait ni le pardon ni la pitié. C'était une sauvage, digne de partager le wigwam d'un Apache ou la hutte d'un Andamien.

Depuis son arrivée à Omsk, où elle l'avait rejoint avec ses tsiganes, Sangarre n'avait plus quitté Ivan Ogareff. La circonstance qui avait mis en présence Michel et Marfa Strogoff lui était connue. Les craintes d'Ivan Ogareff, relatives au passage d'un courrier du czar, elle les savait et les partageait. Marfa Strogoff prisonnière, elle eût été femme à la torturer avec tout le raffinement d'une Peau-Rouge, afin de lui arracher son secret. Mais l'heure n'était pas venue à laquelle Ivan Ogareff voulait faire parler la vieille Sibérienne. Sangarre devait attendre, et elle attendait, sans perdre des yeux celle qu'elle espionnait à son insu, guettant ses moindres gestes, ses moindres paroles, l'observant jour et nuit, cherchant à entendre ce mot de "fils" s'échapper de sa bouche, mais déjouée jusqu'alors par l'inaltérable impassibilité de Marfa Strogoff.

Cependant, au premier éclat des fanfares, le grand maître de l'artillerie tartare et le chef des écuries de l'émir, suivis d'une brillante escorte de cavaliers usbecks, s'étaient portés au front du camp afin de recevoir Ivan Ogareff.

Lorsqu'ils furent arrivés en sa présence, ils lui rendirent les plus grands honneurs et l'invitèrent à les accompagner à la tente de Féofar-Khan.

Ivan Ogareff, imperturbable comme toujours, répondit froidement aux déférences des hauts fonctionnaires envoyés à sa rencontre. Il était très-simplement vêtu, mais, par une sorte de bravade impudente, il portait encore un uniforme d'officier russe.

Au moment où il rendait la main à son cheval pour franchir l'enceinte du camp, Sangarre, passant entre les cavaliers de l'escorte, s'approcha de lui et demeura immobile.

«Rien? demanda Ivan Ogareff.

—Rien.

—Sois patiente.

—L'heure approche-t-elle où tu forceras la vieille femme à parler?

—Elle approche, Sangarre,

—Quand la vieille femme parlera-t-elle?

—Lorsque nous serons à Tomsk.

—Et nous y serons?...

—Dans trois jours.»

Les grands yeux noirs de Sangarre jetèrent un éclat extraordinaire, et elle se retira d'un pas tranquille.

Ivan Ogareff pressa les flancs de son cheval, et, suivi de son état-major d'officiers tartares, il se dirigea vers la tente de l'émir.

Féofar-Khan attendait son lieutenant. Le conseil, composé du porteur du sceau royal, du khodja et de quelques hauts fonctionnaires, avait pris place sous la tente.

Ivan Ogareff descendit de cheval, entra, et se trouva devant l'émir.

Féofar-Khan était un homme de quarante ans, haut de stature, le visage assez pâle, les yeux méchants, la physionomie farouche. Une barbe noire, étagée par petits rouleaux, descendait sur sa poitrine. Avec son costume de guerre, cotte à mailles d'or et d'argent, baudrier étincelant de pierres précieuses, fourreau de sabre courbé comme un yatagan et serti de gemmes éblouissantes, bottes ergotées d'un éperon d'or, casque orné d'une aigrette de diamants jetant mille feux, Féofar offrait au regard l'aspect plutôt étrange qu'imposant d'un Sardanapale tartare, souverain indiscuté qui dispose à son gré de la vie et de la fortune de ses sujets, dont la puissance est sans limites, et auquel, par privilège spécial, on donne, à Boukhara, la qualification d'émir.

Au moment où Ivan Ogareff parut, les grands dignitaires demeurèrent assis sur leurs coussins festonnés d'or; mais Féofar se leva d'un riche divan qui occupait le fond de la tente, dont le sol disparaissait sous l'épaisse moquette d'un tapis boukharien.

L'émir s'approcha d'Ivan Ogareff et lui donna un baiser, à la signification duquel il n'y avait pas à se méprendre. Ce baiser faisait du lieutenant le chef du conseil et le plaçait temporairement au-dessus du khodja.

Puis, Féofar, s'adressant à Ivan Ogareff: «Je n'ai point à t'interroger, dit-il, parle, Ivan. Tu ne trouveras ici que des oreilles bien disposées à t'entendre.

—Takhsir [C'est l'équivalent du nom de «Sire», qui est donné aux sultans de Boukhara], répondit Ivan Ogareff, voici ce que j'ai à te faire connaître.»

Ivan Ogareff s'exprimait en tartare, et donnait à ses phrases la tournure emphatique qui distingue le langage des Orientaux.

«Takhsir, le temps n'est pas aux inutiles paroles. Ce que j'ai fait, à la tête de tes troupes, tu le sais. Les lignes de l'Ichim et de l'Irtyche sont maintenant en notre pouvoir, et les cavaliers turcomans peuvent baigner leurs chevaux dans leurs eaux devenues tartares. Les hordes kirghises se sont soulevées à la voix de Féofar-Khan, et la principale route sibérienne t'appartient depuis Ichim jusqu'à Tomsk. Tu peux donc pousser tes colonnes aussi bien vers l'orient où le soleil se lève, que vers l'occident où il se couche.

—Et si je marche avec le soleil? demanda l'émir, qui écoutait sans que son visage trahit aucune de ses pensées.

—Marcher avec le soleil, répondit Ivan Ogareff, c'est te jeter vers l'Europe, c'est conquérir rapidement les provinces sibériennes de Tobolsk jusqu'aux montagnes de l'Oural.

—Et si je vais au-devant de ce flambeau du ciel?

—C'est soumettre à la domination tartare, avec Irkoutsk, les plus riches contrées de l'Asie centrale.

—Mais, les armées du sultan de Pétersbourg? dit Féofar-Khan, en désignant par ce titre bizarre l'empereur de Russie.

—Tu n'as rien à en craindre, ni au levant ni au couchant, répondit Ivan Ogareff. L'invasion a été soudaine, et, avant que l'armée russe ait pu les secourir, Irkoutsk ou Tobolsk seront tombées en ton pouvoir. Les troupes du czar ont été écrasées à Kolyvan, comme elles le seront partout où les tiens lutteront contre ces soldats insensés de l'Occident.

—Et quel avis t'inspire ton dévouement à la cause tartare? demanda l'émir, après quelques instants de silence.

—Mon avis, répondit vivement Ivan Ogareff, c'est de marcher au devant du soleil! C'est de donner l'herbe des steppes orientales à dévorer aux chevaux turcomans! C'est de prendre Irkoutsk, la capitale des provinces de l'est, et, avec elle, l'otage dont la possession vaut toute une contrée. Il faut que, à défaut du czar, le grand-duc son frère tombe entre tes mains.»

C'était là le suprême résultat que poursuivait Ivan Ogareff. On l'eût pris, à l'entendre, pour l'un de ces cruels descendants de Stepan Razine, le célèbre pirate qui ravagea la Russie méridionale au XVIIIe siècle. S'emparer du grand-duc, le frapper sans pitié, c'était pleine satisfaction donnée à sa haine! En outre, la prise d'Irkoutsk faisait passer immédiatement sous la domination tartare toute la Sibérie orientale.

«Il sera fait ainsi, Ivan, répondit Féofar.

—Quels sont tes ordres, Takhsir?

—Aujourd'hui même, notre quartier général sera transporté à Tomsk.»

Ivan Ogareff s'inclina, et, suivi du housch-bégui, il se retira pour faire exécuter les ordres de l'émir.

Au moment où il allait monter à cheval, afin de regagner les avant-postes, un certain tumulte se produisit à quelque distance, dans la partie du camp affectée aux prisonniers. Des cris se firent entendre, et deux ou trois coups de fusil éclatèrent. Etait-ce une tentative de révolte ou d'évasion qui allait être sommairement réprimée?

Ivan Ogareff et le housch-bégui firent quelques pas en avant, et, presque aussitôt, deux hommes, que des soldats ne pouvaient retenir, parurent devant eux.

Le housch-bégui, sans plus d'information, fit un geste qui était un ordre de mort, et la tête de ces deux prisonniers allait rouler à terre, lorsqu'Ivan Ogareff dit quelques mots qui arrêtèrent le sabre déjà levé sur eux.

Le Russe avait reconnu que ces prisonniers étaient étrangers, et il donna l'ordre qu'on les lui amenât.

C'étaient Harry Blount et Alcide Jolivet.

Dès l'arrivée d'Ivan Ogareff au camp, ils avaient demandé à être conduits en sa présence. Les soldats avaient refusé. De là, lutte, tentative de fuite, coups de fusil qui n'atteignirent heureusement point les deux journalistes, mais leur exécution ne se fût point fait attendre, n'eût été l'intervention du lieutenant de l'émir.

Celui-ci examina pendant quelques moments ces prisonniers, qui lui étaient absolument inconnus. Ils étaient présents, cependant, à cette scène du relais de poste d'Ichim, dans laquelle Michel Strogoff fut frappé par Ivan Ogareff; mais le brutal voyageur n'avait point fait attention aux personnes réunies alors dans la salle commune.

Harry Blount et Alcide Jolivet, au contraire, le reconnurent parfaitement, et celui-ci dit à mi-voix:

«Tiens! Il parait que le colonel Ogareff et le grossier personnage d'Ichim ne font qu'un!»

Puis, il ajouta à l'oreille de son compagnon:

«Exposez notre affaire, Blount. Vous me rendrez service. Ce colonel russe au milieu d'un camp tartare me dégoûte, et bien que, grâce à lui, ma tête soit encore sur mes épaules, mes yeux se détourneraient avec mépris plutôt que de le regarder en face!»

Et cela dit, Alcide Jolivet affecta la plus complète et la plus hautaine indifférence.

Ivan Ogareff comprit-il ce que l'attitude du prisonnier avait d'insultant pour lui? En tout cas, il n'en laissa rien paraître.

«Qui êtes-vous, messieurs? demanda-t-il en russe d'un ton très-froid, mais exempt de sa rudesse habituelle.

—Deux correspondants de journaux anglais et français, répondit laconiquement Harry Blount.

—Vous avez sans doute des papiers qui vous permettent d'établir votre identité?

—Voici des lettres qui nous accréditent en Russie près des chancelleries anglaise et française.»

Ivan Ogareff prit les lettres que lui tendait Harry Blount, et il les lut avec attention. Puis:

«Vous demandez, dit-il, l'autorisation de suivre nos opérations militaires en Sibérie?

—Nous demandons à être libres, voilà tout, répondit sèchement le correspondant anglais.

—Vous l'êtes, messieurs, répondit Ivan Ogareff, et je serai curieux de lire vos chroniques dans leDaily-Telegraph.

—Monsieur, répliqua Harry Blount avec le flegme le plus imperturbable, c'est six pence le numéro, les frais de poste en sus.»

Et, là-dessus, Harry Blount se retourna vers son compagnon, qui parut approuver complètement sa réponse.

Ivan Ogareff ne sourcilla pas, et, enfourchant son cheval, il prit la tête de son escorte et disparut bientôt dans un nuage de poussière.

«Eh bien, monsieur Jolivet, que pensez-vous du colonel Ivan Ogareff, général en chef des troupes tartares? demanda Harry Blount.

—Je pense, mon cher confrère, répondit en souriant Alcide Jolivet, que cet housch-bégui a eu un bien beau geste, quand il a donné l'ordre de nous couper la tête!»

Quoi qu'il en soit et quel que fût le motif qui eût porté Ivan Ogareff à agir ainsi à l'égard des deux journalistes, ceux-ci étaient libres et ils pouvaient parcourir à leur gré le théâtre de la guerre. Aussi, leur intention était-elle bien de ne point abandonner la partie. L'espèce d'antipathie qu'ils ressentaient autrefois l'un pour l'autre avait fait place à une amitié sincère. Rapprochés par les circonstances, ils ne songeaient plus à se séparer. Les mesquines questions de rivalité étaient à jamais éteintes. Harry Blount ne pouvait plus oublier ce qu'il devait à son compagnon, lequel ne cherchait aucunement à s'en souvenir, et en somme, ce rapprochement, facilitant les opérations de reportage, devait tourner à l'avantage de leurs lecteurs.

«Et maintenant, demanda Harry Blount, qu'est-ce que nous allons faire de notre liberté?

—En abuser, parbleu! répondit Alcide Jolivet, et aller tranquillement à Tomsk voir ce qui s'y passe.

—Jusqu'au moment, très-prochain, je l'espère, où nous pourrons rejoindre quelque corps russe?...

—Comme vous dites, mon cher Blount! Il ne faut pas trop se tartariser! Le beau rôle est encore à ceux dont les armes civilisent, et il est évident que les peuples de l'Asie centrale auraient tout à perdre et absolument rien à gagner à cette invasion, mais les Russes sauront bien la repousser. Ce n'est qu'une affaire de temps!»

Cependant, l'arrivée d'Ivan Ogareff, qui venait de rendre à la liberté Alcide Jolivet et Harry Blount, était au contraire un grave péril pour Michel Strogoff. Que le hasard vînt à mettre le courrier du czar en présence d'Ivan Ogareff, celui-ci ne pourrait manquer de le reconnaître pour le voyageur qu'il avait si brutalement traité au relais d'Ichim, et bien que Michel Strogoff n'eût pas répondu à l'insulte comme il l'eût fait en toute autre circonstance, l'attention aurait été attirée sur lui,—ce qui eût rendu difficile l'exécution de ses projets.

Là était le côté fâcheux de la présence d'Ivan Ogareff. Toutefois, une conséquence heureuse de son arrivée, ce fut l'ordre qui fut donné de lever le camp le jour même et de transporter à Tomsk le quartier général.

C'était l'accomplissement du plus vif désir de Michel Strogoff. Son intention, on le sait, était d'atteindre Tomsk, confondu avec les autres prisonniers, c'est-à-dire sans risquer de tomber entre les mains des éclaireurs qui fourmillaient aux approches de cette importante ville. Cependant, par suite de l'arrivée d'Ivan Ogareff, et dans la crainte d'être reconnu de lui, il dut se demander s'il ne conviendrait pas de renoncer à ce premier projet et de tenter de s'échapper pendant le voyage.

Michel Strogoff allait sans doute s'arrêter à ce dernier parti, lorsqu'il apprit que Féofar-Khan et Ivan Ogareff étaient déjà partis pour la ville à la tête de quelques milliers de cavaliers.

«J'attendrai donc, se dit-il, à moins qu'il ne se présente quelque occasion exceptionnelle de fuir. Les mauvaises chances sont nombreuses en deçà de Tomsk, tandis qu'au delà les bonnes s'accroîtront, puisque j'aurai, en quelques heures, dépassé les postes tartares les plus avancés dans l'est. Encore trois jours de patience, et que Dieu me vienne en aide!»

C'était, en effet, un voyage de trois jours que les prisonniers, sous la surveillance d'un nombreux détachement de Tartares, devaient faire à travers la steppe. En effet, cent cinquante verstes séparaient le camp de la ville. Voyage facile pour les soldats de l'émir, qui ne manquaient de rien, mais pénible pour des malheureux, affaiblis par les privations. Plus d'un cadavre devait jalonner cette portion de la route sibérienne!

Ce fut à deux heures de l'après-midi, ce 12 août, par une température fort élevée et sous un ciel sans nuages, que le toptschi-baschi donna l'ordre de départ.

Alcide Jolivet et Harry Blount, ayant acheté des chevaux, avaient déjà pris la route de Tomsk, où la logique des événements allait réunir les principaux personnages de cette histoire.

Au nombre des prisonniers amenés par Ivan Ogareff au camp tartare, était une vieille femme que sa taciturnité même semblait mettre à part au milieu de toutes celles qui partageaient son sort. Pas une plainte ne sortait de ses lèvres. On eût dit une statue de la douleur. Cette femme, presque toujours immobile, plus étroitement gardée qu'aucune autre, était, sans qu'elle parût s'en douter ou s'en soucier, observée par la tsigane Sangarre. Malgré son âge, elle avait dû suivre à pied le convoi des prisonniers, sans qu'aucun adoucissement eût été apporté à ses misères.

Toutefois, quelque providentiel dessein avait placé à ses côtés un être courageux, charitable, fait pour la comprendre et l'assister. Parmi ses compagnes d'infortune, une jeune fille, remarquable par sa beauté et par une impassibilité qui ne le cédait en rien à celle de la Sibérienne, semblait s'être donné la tâche de veiller sur elle. Aucune parole n'avait été échangée entre les deux captives, mais la jeune fille se trouvait toujours à point nommé auprès de la vieille femme, quand son secours pouvait lui être utile. Celle-ci n'avait pas tout d'abord accepté sans méfiance les soins muets de cette inconnue. Peu à peu, cependant, l'évidente droiture du regard de cette jeune fille, sa réserve et la mystérieuse sympathie qu'une communauté de douleurs établit entre d'égales infortunes, avaient eu raison de la froideur hautaine de Marfa Strogoff. Nadia—car c'était elle—avait pu ainsi, sans la connaître, rendre à la mère les soins qu'elle-même avait reçus de son fils. Son instinctive bonté l'avait doublement bien inspirée. En se vouant à la servir, Nadia assurait à sa jeunesse et à sa beauté la protection de l'âge de la vieille prisonnière. Au milieu de cette foule d'infortunés, aigris par les souffrances, ce groupe silencieux de deux femmes, dont l'une semblait être l'aïeule, l'autre la petite-fille, imposait à tous une sorte de respect.

Nadia, après avoir été enlevée par les éclaireurs tartares sur les barques de l'Irtyche, avait été conduite à Omsk. Retenue prisonnière dans la ville, elle partagea le sort de tous ceux que la colonne d'Ivan Ogareff avait capturés jusqu'alors, et, par conséquent, celui de Marfa Strogoff.

Nadia, si elle eût été moins énergique, aurait succombé à ce double coup qui venait de la frapper. L'interruption de son voyage, la mort de Michel Strogoff l'avaient à la fois désespérée et révoltée. Éloignée à jamais peut-être de son père, après tant d'efforts déjà heureux qui l'en avaient rapprochée, et, pour comble de douleur, séparée de l'intrépide compagnon que Dieu même semblait avoir mis sur sa route pour la conduire au but, elle avait à la fois et du même coup tout perdu. L'image de Michel Strogoff, atteint sous ses yeux d'un coup de lance et disparaissant dans les eaux de l'Irtyche, ne quittait plus sa pensée. Un tel homme avait-il bien pu mourir ainsi? Pour qui Dieu réservait-il ses miracles, si ce juste, qu'un noble dessein poussait à coup sur, avait pu être si misérablement arrêté dans sa marche? Quelquefois la colère l'emportait sur la douleur. La scène de l'affront si étrangement subi par son compagnon au relais d'Ichim lui revenait à la mémoire. Son sang bouillait à ce souvenir.

«Qui vengera ce mort qui ne peut plus se venger lui-même?» se disait-elle.

Et dans son cœur, la jeune fille, s'adressant à Dieu même, s'écriait:

«Seigneur, faites que ce soit moi!»

Si encore, avant de mourir, Michel Strogoff lui avait confié son secret, si, toute femme, tout enfant qu'elle était, elle eût pu mener à bonne fin la tâche interrompue de ce frère que Dieu n'aurait pas dû lui donner, puisqu'il devait sitôt le lui reprendre!...

Absorbée dans ces pensées, on comprend que Nadia fût demeurée comme insensible aux misères mêmes de sa captivité.

C'était alors que le hasard l'avait, sans qu'elle pût en avoir le moindre soupçon, réunie à Marfa Strogoff. Comment aurait-elle pu imaginer que cette vieille femme, prisonnière comme elle, fût la mère de son compagnon, qui n'avait jamais été pour elle que le marchand Nicolas Korpanoff? Et, de son côté, comment Marfa aurait-elle pu deviner qu'un lien de reconnaissance rattachait cette jeune inconnue à son fils?

Ce qui frappa d'abord Nadia dans Marfa Strogoff, ce fut une sorte de conformité secrète dans la façon dont chacune, de son côté, subissait sa dure condition. Cette indifférence stoïque de la vieille femme aux douleurs matérielles de leur vie quotidienne, ce mépris des souffrances du corps, Marfa ne pouvait les puiser que dans une douleur morale égale à la sienne. Voilà ce que pensait Nadia, et elle ne se trompait pas. Ce fut donc une sympathie instinctive pour cette part de ses misères que Marfa Strogoff ne montrait pas, qui poussa tout d'abord Nadia vers elle. Cette façon de supporter son mal allait à l'âme fière de la jeune fille. Elle ne lui offrit pas ses services, elle les lui donna. Marfa n'eut ni à refuser ni à accepter. Dans les passages difficiles de la route, la jeune fille était là et l'aidait de son bras. Aux heures des distributions de vivres, la vieille femme n'eût pas bougé, mais Nadia partageait avec elle son insuffisante nourriture, et c'est ainsi que ce pénible voyage s'était opéré pour l'une en même temps que pour l'autre. Grâce à sa jeune compagne, Marfa Strogoff put suivre les soldats qui convoyaient la troupe des prisonniers sans être attachée à l'arçon d'une selle, comme tant d'autres malheureuses, ainsi traînées sur ce chemin de douleur.

«Que Dieu te récompense, ma fille, de ce que tu fais pour mes vieux ans!» lui dit une fois Marfa Strogoff, et cela avait été, pendant quelque temps, la seule parole prononcée entre les deux infortunées.

Durant ces quelques jours, qui leur parurent longs comme des siècles, la vieille femme et la jeune fille—il le semblait du moins—auraient dû être amenées à causer de leur situation réciproque. Mais Marfa Strogoff, par une circonspection facile à comprendre, n'avait parlé, et encore avec une grande brièveté, que d'elle-même. Elle n'avait fait aucune allusion ni à son fils ni à la funeste rencontre qui les avait mis face à face.


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