Devrons-nous voir, surpris par un tournant du sort,Aboutir et la route et le mur et nous-mêmesAu gouffre brusque de la mort!
Devrons-nous voir, surpris par un tournant du sort,Aboutir et la route et le mur et nous-mêmesAu gouffre brusque de la mort!
Devrons-nous voir, surpris par un tournant du sort,Aboutir et la route et le mur et nous-mêmesAu gouffre brusque de la mort!
Et soudain je me levai. N’avais-je pas là sous la main peut-être de quoi m’éclairer? De toutes les lettres que mon amie m’avait écrites depuis mon départ, je n’en avais pas ouvert une. Je les ouvris, je les parcourus.
La plus ardente passion s’y avouait sans contrainte. A n’en juger que par ces pages brûlantes, où elle allait jusqu’à se déclarer prête à tout abandonner pour me suivre, mon amie y apparaissait comme la Mienne que j’avais rêvé qu’elle fût. Mienne? Ah! Mienne, quel rêve! Et qu’avait-elle fait, ma Mienne adorée, ma pauvre Mienne? Dans sa dernière lettre, elle me suppliait de lui revenir ou de l’appeler à moi. Dépouillée de tout orgueil, elle me demandait de lui dire au moins que je ne l’aimais plus, que je ne voulais plus d’elle; elle me promettait de ne plus m’importuner ensuite. Et c’était tout. Plus rien. Je n’avais rien répondu. Elle était morte. Était-elle morte à cause de moi? La crainte atroce me harcela de nouveau. Les lettres de mon amie ne m’avaient pas éclairé. Elles augmentaient seulement l’impuissante tendresse de mes regrets.
Mienne! Mienne chérie, Mienne imprudente, Mienne coupable même, est-il vrai que tu aurais couru vers moi, si je t’avais appelée? Est-il vrai que tu aurais abandonné tout pour vivre avec moi, tout, ton mari, tes enfants, le luxe de ta maison, le plaisir de tes bals, ton existence brillante et facile, pour mener à côtéde moi une vie simple, peut-être difficile, hasardeuse en tout cas, et certainement sévère? Est-il vrai que tu étais prête à braver pour moi l’opinion des gens que tu fréquentais, et à supporter d’être sans doute méprisée? Est-il vrai que tu te sentais enfin la force d’être mienne entièrement, jalousement, comme je te voulais?
Regrets, autre fumée, la plus âcre! Vous nous reliez du moins à ceux que nous pleurons. Vous soutenez aussi nos pensées que la présence de la mort épuise, et vous prolongez dans nos cœurs pour un temps, le plus longtemps possible, ceux qui ne sont plus. Regrets de l’homme, vous êtes son excuse et sa pudeur en face du néant. Regrets, inutiles regrets, vous fus-je assez docile au long des jours qui suivirent la mort de celle que j’aimais? Suis-je descendu assez bas, dans ma solitude misérable, sous l’accablement de la douleur?
Un jour, une quinzaine de jours après qu’il m’eut annoncé la mort de mon amie, le beau-frère se présenta chez moi. J’étais dans mon atelier, travaillant sans enthousiasme à des dessins commandés. Je le reçus comme un ami qu’on n’a pas revu depuis plusieurs années.
Je n’avais plus aucune rancune contre lui, et lui, de son côté, se montra moins guindé que naguère. Nous nous tenions les mains longuement.
—Cher ami...
—Oui, dit-il, nous pensions que vous deviez avoir du chagrin.
Il s’arrêta.
—Alors je suis venu, dit-il.
Il s’assit sur le divan que je débarrassais des cartons qui l’encombraient.
—C’est affreux, n’est-ce pas? fit-il. Mourir ainsi, à son âge! Elle n’avait pas vingt-cinq ans. Vous ne trouvez pas que la mort des êtres jeunes, en pleine santé, a quelque chose de bête qui révolte?
—Votre billet m’a déconcerté, répondis-je. Je ne pouvais pas comprendre.
—Ç’a été si rapide! Figurez-vous...
Au lendemain d’un orage qui avait grossi la Creuse, et en l’absence des deux hommes, elle s’était embarquée pour une promenade, avec ses deux enfants.
—Elle allait quelquefois ainsi seule sur la rivière, mais le courant, ce jour-là, était plus violent qu’à l’accoutumée. Si bien qu’à la pointe de l’île, près de l’endroit où nous avions pêché, vous en souvient-il? la barque s’est tout à coup retournée. Une femme a donné l’alarme, mais les eaux jaunies par l’orage ont gêné les recherches. On a fouillé la rivière jusqu’à la nuit close. On n’a retrouvé les trois cadavres que le lendemain, au barrage du Moulin Vert. Dans quel état, vous le devinez.
Je ne l’avais pas interrompu.
—La barque s’est retournée, dis-je, mais comment expliquez-vous?...
Il baissa la tête.
—Hélas! Je n’ose pas vous dire comment je l’explique.
—Que voulez-vous dire?
—J’ai ma part de responsabilité dans cet abominable accident.
—Vous?
—Oui, et vous aussi.
—Moi?
—Oh! involontairement, fit-il. La fatalité s’en est mêlée.
—Mais encore?
—Vous vous rappelez que vous aviez fendu l’une des rames en son milieu?
—J’avais chargé le jardinier de la consolider. Seulement, j’ai négligé de vérifier ce qu’il avait fait, et même de m’assurer qu’il eût fait quelque chose. Voilà ma faute, et de n’avoir pas remplacé, ce qui était encore plus sûr, la rame fendue.
—Alors?
—Alors il est probable que, quand la pauvre petite a voulu virer pour rentrer à la maison, peut-être avec un effort trop brusque, la rame fendue s’est brisée contre le courant, et la malheureuse perdant l’équilibre a dû entraîner la barque dans sa chute.
Je me taisais. Il ajouta:
—On a retrouvé les deux tronçons de la rame.
—C’est affreux, dis-je.
—Mon frère a failli devenir fou.
—S’il y avait des paroles pour consoler, je me serais déjà fait un devoir d’aller lui témoigner ma sympathie. Mais ne vaut-il pas mieux respecter de telles douleurs?
—Il est certain qu’on se sent bien maladroit devant ceux qui souffrent.
—Et à quoi bon? dis-je.
—Oh! dit-il, mon frère est énergique. Il se dompte. Il viendra vous voir, il m’en a manifesté l’intention.N’êtes-vous pas de ceux qui ont connu la pauvre enfant quand elle n’était qu’une gamine? C’est presque avec un de ses parents que mon frère croira s’entretenir d’elle. Elle n’avait plus de famille.
—Je sais.
Il se levait. Il se ravisa. Il eut l’air gêné.
—Je vais vendre la propriété d’Argenton, dit-il. Vous concevez que mon frère ni moi ne pourrions plus vivre dans cette maison qui avait été choisie par elle et pour elle.
—En effet.
—Et vous nous pardonnerez, si nous vous demandons de renoncer au projet que nous avions eu...
—Je vous en prie. Je comprends trop bien.
—Merci, fit-il.
Et il me secoua les mains.
Cette fois, il s’en alla. N’était-il venu que pour s’acquitter de ce dernier souci? Était-il venu plutôt pour me donner des remords? Avait-il découvert notre secret, et voulait-il aggraver ma peine? Et devais-je continuer à me méfier de cet homme impénétrable? Ou si j’avais tort, toujours tort, de chercher là, comme partout, des complications pour m’en torturer?
CINQ ou six semaines plus tard, ce fut le mari qui vint me surprendre dans mon atelier.
Il avait vieilli, il s’était voûté légèrement. Il ne se surveillait pas comme jadis dans ses propos, il parlait avec moins de retenue. La douleur l’avait transformé. Lui si réservé toujours jusqu’à sembler insensible, il s’abandonna tout de suite devant moi sans fausse honte. Jamais je n’avais souffert à cause de cet homme au point où j’en souffris ce jour-là.
Celle qui, vivante, avait fait de nous deux ennemis, conscients ou non, nous dressa l’un en face de l’autre après sa mort dans une attitude plus dangereuse. Je n’avais aucune envie de le revoir. Cet homme, je ne le haïssais pas, je le détestais. Il avait été le maître de celle qui voulait, ou qui m’avait déclaré qu’elle voulait être mienne. A son insu, je le concède, mais en fait il avait pesé sur ma vie et sur le bonheur auquel j’aurais pu prétendre. Morte celle que j’aimais, rompue toute espérance, que venait-il faire chez moi?
Il m’apportait une lettre, qu’il m’offrit dès les premiers mots.
—Je l’ai trouvée dans le petit bureau de ma femme. Elle était à votre nom. Elle vous appartient. La voici. J’ai pensé qu’il vous serait précieux de recevoir ce souvenir d’elle. Vous ne l’ouvrez pas? Vous n’êtes pas curieux.
Je posais l’enveloppe cachetée sur la cheminée, dans une coupe de grès.
—Je ne l’ouvre pas, et je ne l’ouvrirai pas, dis-je. Puisque mon amie n’avait pas jugé bon de me l’envoyer, je me reprocherais de forcer son vœu. Je la garderai précieusement en effet, comme un souvenir, mais telle que vous l’avez trouvée.
—Savez-vous que c’est d’un joli sentiment, cela?
—Votre frère en rirait.
—Mon frère ne rit plus. La maison est trop vide à présent. Toutes les pièces nous en semblent trop grandes. La chambre des enfants...
Il fit un effort. Des larmes lui venaient.
—La chambre des enfants, je ne peux pas y entrer sans pleurer, comme je fais ici, vous voyez? Ces deux petits lits, de chaque côté de la fenêtre, qui semblent toujours attendre, c’est une chose qui vous arrache le cœur. Oui, vous n’avez pas d’enfant, vous ne savez pas comme on peut aimer ces êtres fragiles nés de vous et de la femme qu’on aime. On en est fier. Ils étaient si beaux, mes petits garçons! Et déjà tendres, affectueux, les vrais fils de leur maman.
Il pleurait, les épaules hautes, penché en avant, le mouchoir sur les yeux.
J’allumai une cigarette.
Il poursuivit:
—J’aurais désiré pouvoir ne toucher à rien dans l’appartement, laisser tout en place, comme autrefois. Je ne pourrai pas. Je n’aurai pas la force. Je vous parlais de la chambre des enfants? Mais notre chambre, Monsieur, que vous en dirai-je? Que vous en dirais-je? Nous faisions lit commun, vous le savez, ma femme n’avait jamais voulu que nous eussions deux chambres; eh bien! je ne peux pas me résoudre à coucher dans ce lit où nous avons dormi côte à côte. Songez, Monsieur, que c’est là qu’elle a mis au monde nos enfants, et que c’est là que nous nous sommes aimés.
J’eus un geste, qui le trompa.
—Oh! fit-il, je peux bien vous confier cela à vous qui l’avez connue alors qu’elle n’était qu’une toute jeune fille, et qui l’aimiez d’une bonne affection: en la perdant, j’ai perdu plus qu’une compagne délicieuse; elle était une femme incomparable, la femme même que je croyais impossible de rencontrer à notre époque. Jamais elle ne m’a donné le moindre sujet d’inquiétude, le moindre motif de jalousie. Il ne manque pas de femmes à présent dont on aurait plaisir à faire sa maîtresse de quelques jours ou de quelques semaines; il n’y en a guère dont on voudrait faire sa femme. Elle, je me félicitais chaque soir de l’avoir rencontrée. Elle méritait l’estime et la gratitude.
A cet homme en larmes qui m’étalait son bonheur magnifique, qu’aurais-je répondu? Je me taisais.
Il continua:
—Non point qu’elle fût seulement une épouseparfaite et, pour nos enfants, une mère attentive. Elle avait cependant une façon toute particulière d’égayer un intérieur et d’être, comme on dit vulgairement, l’ange véritable de notre foyer. Et de telles vertus suffisaient à lui gagner mon cœur. Mais elle avait de surcroît ce qui souvent fait défaut aux meilleures épouses. C’était, comment dire? une façon toute particulière aussi d’être autre chose qu’une compagne même parfaite. Dans l’intimité, vous ne l’auriez pas reconnue. Oui, Monsieur, j’étais arrivé jusqu’à mon âge sans soupçonner que l’amour pût n’être pas un mythe poétique.
J’écrasai ma cigarette dans un cendrier.
Il continua:
—Vous avez un jour entendu mon frère épiloguer lyriquement sur la nécessité de la jalousie, et vous vous rappelez peut-être que je ne l’approuvai pas. Mais vous rappelez-vous ce que ma femme lui répondit?—qu’elle n’admettait pas qu’on fût jaloux quand on n’avait pas sujet de l’être? Elle venait ainsi, et vous ne vous en êtes probablement pas douté, d’établir le bilan exact de notre union. Quelquefois, certes, elle jouait, par pur badinage, à s’assurer de mes sentiments, car elle avait la touchante habitude, après plusieurs années de mariage, de me demander à tout propos si je l’aimais toujours; et elle s’amusait quelquefois, dis-je, à éveiller en moi un peu de jalousie. Tenez, un soir, par exemple, elle me demanda, d’un air sérieux, ce que je ferais si j’apprenais que vous étiez son amant. Mais pouvais-je m’alarmer? Au même instant, elle m’attirait à elle et cette scène charmante se passait, vous l’avez deviné, dans ce lit oùvous comprenez que je n’aie plus le courage de me coucher.
Immobile sur mon fauteuil, je m’y sentais rivé comme devant ma table d’Argenton, naguère, dans cette nuit où j’avais entendu de quelle façon ils s’aimaient. Quel nouveau cauchemar m’envahissait ici?
Il continua:
—Non, j’avais le droit d’être sûr d’elle. Elle me donnait assez de preuves de son attachement. Et je ne parle pas de cet attachement moral qui est de règle entre époux. C’est du physique aussi que je parle. On voit en effet assez de ménages où la meilleure entente règne dans la journée, mais où l’un des deux ne s’accommode pas, ou s’accommode mal de l’autre, à de certaines heures. De là tant de maris, par ailleurs excellents, qui ont une maîtresse, et des femmes, mères sans reproches, qui s’égarent. Notez, Monsieur, que je ne suis pas de ceux qui ne songent qu’aux plaisirs du lit: non, il y a des plaisirs plus dignes; mais je ne les méprise pas, et j’estime que rien n’est sain comme l’amour entre gens qui s’aiment. Or dans cette matière, je peux dire qu’avec ma femme notre entente était complète. Non, non, je peux vous le dire. Je le dirais à son père s’il était encore là, et vous êtes, vous permettez? un peu son grand frère, n’est-ce pas? Je n’ai eu de ma femme que des satisfactions. Cela n’est pas si commun. D’autant que j’avais tout lieu d’appréhender que notre mariage ne tournât pas si bien. Elle n’avait pas de dot et pas d’espérances, vous le savez, et j’étais ce qu’on appelle un homme riche; encore que je ne sois pas spécialement laid, je n’ai rien de séduisant, et je n’ai pas l’art de parler auxfemmes: bref, je pouvais craindre de n’être que toléré, accepté, et rien de plus. J’eus l’orgueil de la conquérir lentement. Si elle m’avait fait de grandes protestations dès le début, je me serais tenu sur mes gardes. Elle est venue à moi peu à peu, et j’ai vu naître et croître son affection. Depuis un an, depuis six mois surtout, j’aurais pu, si j’étais fat, tirer vanité de mon bonheur. Oui, Monsieur, de mon bonheur, le mot n’est pas excessif. Pour un homme qui travaille durement toute la journée à des travaux souvent fastidieux, il n’est pas de plus belle récompense que de trouver chez soi, en rentrant, une femme douce, tendre, et, mais oui, je n’en rougis pas, amoureuse.
Il s’était tu. Je me taisais. Un silence se fit entre nous, que je fus seul peut-être à remarquer. Lui était tout à ses souvenirs et à son bonheur.
Il reprit:
—C’est curieux, comme la femme la plus modeste d’apparence peut se révéler différente, et avec tant de simplicité, dans le secret de sa chambre. Enfin, Monsieur, vous qui l’avez bien connue, auriez-vous cru cela d’elle? Vous savez que nous allions souvent en soirée, et qu’elle avait un goût assez vif pour la danse. Eh bien, quand nous rentrions, tard, à l’aube parfois, après de longues heures où elle s’était fatiguée, où elle avait été fêtée, complimentée, voire sollicitée, elle ne se montrait jamais si ardente qu’à ces moments-là, et c’est moi qui devais la modérer. Elle eût commis les pires imprudences.
J’entendais à mes oreilles bourdonner la fièvre. Mes mains serraient, à s’y faire mal, les poignées du fauteuil.
Il continua:
—Comment n’aurais-je pas eu confiance en elle? Vous l’avez vue dans le monde, Monsieur, elle ne faisait pas la prude ni la mijaurée: elle écoutait tout, et répondait: elle ne repoussait pas d’un air outré les compliments; elle n’affichait pas son amour, ce qui est ridicule; bien malin qui eût deviné si elle aimait son mari ou non! Mais bien maladroit qui s’y fût risqué. Si un rustaud poussait trop loin ses essais de galanterie, elle le remettait vertement à sa place. Elle avait souci de son honneur autant que du mien. Ainsi, quelques jours avant...
Il s’arrête, puis:
—Au fait, dit-il, vous étiez là quand il est arrivé.
—Qui donc?
—Le médecin. Oui, et vous nous avez quittés la veille de l’algarade.
J’ouvris de grands yeux.
—Le soir même de votre départ, après le dîner où j’avais remarqué que ma femme n’était pas dans son assiette, comme je m’inquiétais de sa mauvaise mine, elle se jeta dans mes bras en pleurant. Quand elle put parler, ce fut pour me demander que le médecin partît dès le lendemain. «Ne me questionne pas, me dit-elle, j’ai mes raisons. Je ne veux plus voir cet homme.» Je n’insistai pas. J’avais compris qu’il s’était oublié devant elle. J’en eus la certitude le lendemain, lorsque je dus signifier à ce triste sire son congé. Et je dis triste sire, parce que je suis persuadé que je n’exagère pas. Je n’en veux à preuve que son insolence à exiger des explications.
Je le regardais. Ses yeux brillaient d’un éclat sombre.
—Voilà ce que j’ai perdu, dit-il, j’ai tout perdu. Je suis un homme fini.
Je murmurai des mots d’encouragement, sans feu.
—Oh! fit-il, je vous remercie de m’avoir écouté. Ce que je vous ai dit m’a soulagé plus que tout ce que vous pourriez me dire. C’est vrai, cela réconforte de parler de ceux qu’on aime à ceux qui les ont aimés aussi. Car vous l’aimiez bien, n’est-ce pas, ma pauvre petite?
Étaient-ce des larmes qui me troublèrent la vue?
—Et vous permettez que je vienne vous parler d’elle quelquefois, de temps en temps?
—Autant qu’il vous plaira, répondis-je.
—Ah! fit-il.
Il s’était levé. D’un élan brusque il me prit par les épaules, me serra contre lui et m’embrassa. J’eus les joues mouillées de ses larmes.
Et il me laissa, veule et défait.
HUMILIÉ, je l’aurais été, si j’avais cru toujours aveuglément que ma pauvre amie fût mienne. Hélas! J’avais trop douté d’elle et trop douté du bonheur qu’elle s’efforçait de me procurer.
La confession de son mari, qui m’étonna pour d’autres raisons, ne m’écrasait pas à l’improviste. Et puis je ne suis pas tellement dépourvu de sens critique: toute douloureuse qu’elle fût pour moi, l’ironie d’une telle situation n’avait pas manqué de me frapper. Quelle misère! Il était dit que je l’épuiserais toute. Il ne suffisait donc pas que j’eusse à ce point souffert d’un partage où je ne trouvais pas mon compte? Il fallait encore que la certitude me fût donnée, et par mon rival, de son triomphe tranquille? Mienne, Mienne adorée, comme tu mentais! comme tu mentais!
Mais cette colère est morte aussi, apaisée peu à peu par le temps. Que m’importe à cette heure de n’avoir pas été aimé, ou d’avoir servi de jouet à une femme légère, ou d’avoir tiré d’une femme compatissantequelques chers instants de pitié? Il ne m’en reste pas moins que j’ai aimé cette femme, quelle qu’elle fût, et nul ni rien ne m’enlèvera jamais le souvenir de ce noir bonheur.
Aussi bien, nul non plus, ni rien ne me prouvera que mon adorable amie fût si coupable. Toutes les apparences conspirent contre elle; mais, à mesure que s’éloignent ces jours assombris, j’affirmerais avec moins d’âpreté qu’elle ne fut pas trahie par les circonstances. Que ne dois-je pas conclure en sa faveur, par exemple, lorsque je songe qu’elle chassa le médecin qui fut cause de ma fuite?
Il est vrai cependant que la confession du mari ne me laissait pas de doutes sur la qualité de leurs rapports. Mais, si je fais néanmoins des réserves sur la véracité même de cette confession, sans d’ailleurs accuser le mari d’autre chose que d’une trop faible perspicacité, je demande à les garder. N’importe qui les fera tout aussi facilement que moi. C’est de cet homme que j’ai tenu ma plus grande disgrâce. C’est de lui que j’ai reçu le coup le plus cruel, dont je suis demeuré défait pendant plus de six mois. Mais j’ai eu ma revanche. J’étais trop malheureux. Il avait été trop heureux: il rendit gorge. Je ne m’en réjouis pas, s’il faut le dire franchement; le malheur des autre n’a jamais fait ma joie; mais je ne peux pas clore mon récit sans y rapporter que, depuis la mort de sa femme, cet homme a souffert et souffre peu à peu et de plus en plus tout ce que j’avais souffert moi-même.
Il m’avait donné le spectacle de son amour triomphant. Avec quelle insultante assurance, je l’ai dit.Pendant six mois, je ne le revis pas. Il m’avait promis de revenir, il n’était pas revenu. Je ne m’en plaignais pas, on me croira sans peine, et je ne serais pas allé vers lui. Je pensais que je ne le reverrais plus, ou que, si je le rencontrais, je le trouverais consolé. Je pensais qu’il l’était peut-être déjà, et qu’il n’osait pas reparaître devant moi après m’avoir en quelque sorte pris à témoin de l’ardeur durable de sa détresse.
Il reparut.
Mais il n’était pas consolé. Au contraire. Si la mort soudaine de sa femme l’avait transformé dès la première heure en lui ôtant de cette impassibilité dont il se cuirassait auparavant, il semblait, six mois plus tard, moins impassible que jamais.
Il parlait d’une voix saccadée. A tout propos il faisait des gestes. Il ne se surveillait plus aucunement. J’avais en face de moi un homme nouveau, que je devinais inquiet, agité, désemparé. Et son assurance de naguère avait fondu.
—Vous ne savez pas ce qui m’arrive? me dit-il après les phrases d’excuse obligatoires.
Je le regardai.
—Je suis jaloux.
—Jaloux?
—Oui. Jaloux de ma femme. Jaloux d’une morte.
Il avait tant de tristesse dans la voix que je me retins mal de frémir, pressentant le drame.
—Que dites-vous de ça?
—Il faudrait m’expliquer...
—Oh! c’est bien simple.
Je dus cependant l’écouter avec attention pour démêler, au milieu de nombreuses incidentes, qu’unefemme, une amie de la famille, une veuve, qui s’était montrée particulièrement affectée par la catastrophe d’Argenton, qui avait ensuite témoigné pour le veuf d’une sympathie active, et qui enfin s’était offerte sans succès à remplacer la morte, avait insinué que la morte ne méritait peut-être pas des regrets si profonds et s’était, avec une discrétion terrible, refusée à préciser davantage.
—Vengeance de femme, déclarai-je d’un ton de mépris.
Il se passa la main sur le front.
—Évidemment, je le pense aussi, je me le dis, je me le répète. Mais...
—Calomnies pures, affirmai-je.
—Certes, calomnies pures. Mais rappelez-vous le couplet deFigaro: Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose.
—Voyons, Monsieur, vous êtes un homme. Vous...
—Je suis très malheureux.
Que répondre?
—Depuis huit jours que le poison m’a pénétré, dit-il, je ne peux pas me débarrasser de ce doute croissant, et je me torture à chercher des preuves, des indices, des présomptions, que sais-je? tantôt pour le réduire à néant et tantôt pour le justifier. Car j’en suis là, que j’admets que ma femme ait pu n’être pas la femme fidèle que j’étais sûr qu’elle était. Ne suffit-il pas que d’autres l’admettent ou l’insinuent? Pour quelques mots perfides lancés par une gueuse...
—Vous le voyez, vous le dites vous-même.
—Je vois par-dessus tout que je ne suis plus sûr de rien. C’est odieux. Que voulez-vous? J’ai réfléchi.Je réfléchis. Je trouve qu’un bonheur tel que celui que je croyais mien, n’est pas naturel, n’est pas humainement possible. Vous le trouvez naturel, vous?
Il me prenait de court. J’hésitai. Il le remarqua.
—Vous le voyez vous-même, je vous renvoie votre argument: vous ne protestez pas.
—Pardon, je...
—Mais non. Mon bonheur était trop beau pour être réel. Il ne faut pas oublier les conditions de notre mariage, ni que j’étais riche, alors que celle que j’épousai n’avait pas un sou. Jamais, vous le pensez bien, je n’ai rien négligé pour que ma femme fût persuadée que je lui devais plus qu’elle ne me devait. Mais quoi! je n’ai pas de ces illusions: un homme qui achète une femme, n’a pas le droit d’exiger l’impossible, fût-il le meilleur des hommes.
—Vous devenez injuste, dis-je.
—Je deviens juste, répliqua-t-il, amer. Je commence à me demander si j’ai fait tout ce que je pouvais pour que ma femme n’eût aucune raison de me considérer comme le maître que j’ai toujours redouté d’être. C’est ma faute. Je n’ai peut-être pas eu assez de courage, je veux dire assez de courage pour ne pas craindre de découvrir devant elle mes sentiments. On est souvent victime de son orgueil. On s’imagine qu’on s’abaisserait en se laissant voir tel qu’on est par une femme. On s’imagine que des actes ont plus de portée que des paroles. Ah! ce doute qui m’est venu, ce doute qui me ronge depuis huit jours, je conçois qu’il vous étonne. Vous pensiez que nous étions un ménage parfait, n’est-ce pas? Oui, tout le monde le pensait. Je le pensais aussi, tellement il y avait autour de nousde ménages moins bons. Et voilà tout à coup que je m’aperçois que je n’ai jamais su si ma femme était heureuse ou non par moi, et voilà que je doute qu’elle l’ait été, et voilà que je doute de ses protestations. Je vous semble ridicule?
Il ne me semblait pas ridicule, ai-je à le confirmer? J’avais porté trop longtemps en moi l’angoisse dont il ne commençait que d’être atteint. Comment l’apaiser? Il me faisait pitié. Mais nul héroïsme ne m’animait à son endroit. Et si j’avais envie de lui démontrer qu’il s’égarait, et si je mis toute mon éloquence en œuvre pour le lui démontrer, en effet, ou pour essayer de le lui démontrer, ce ne fut point par grandeur d’âme; ce fut par jalousie, ma jalousie tenace, car j’étais offensé qu’il pût éprouver lui aussi cette angoisse que mon amour avait atrocement savourée.
Eus-je le talent de convaincre ce malheureux qui m’avait si singulièrement choisi pour confident de sa peine? Il s’en alla rasséréné, du moins en apparence, et confondu de gratitude, me sollicitant de ne pas lui refuser mon amitié, d’excuser sa faiblesse, et de permettre qu’il vînt m’importuner encore.
Il revint donc.
Il revint plusieurs fois.
Chaque fois, il me parut un peu plus inquiet. Son inquiétude n’avait eu d’abord qu’une forme assez vague; il ne cherchait à ses doutes que des raisons d’ordre en quelque manière logique, et abstraites; il faisait, somme toute, de la jalousie dans le vide. Mais peu à peu, il se mit à examiner l’une après l’autre les personnes de son entourage, à se remémorer ce que sa femme lui avait dit de chacune d’elles, quelleavait été leur attitude, et la qualité de leurs relations, quels avaient pu être leurs sentiments. Ses soupçons prirent corps. Sa jalousie rétrospective se fixa peu à peu sur ses différents amis. Il n’admettait plus, comme aux premières heures, que sa jalousie pût être injustifiée. Qu’elle lui fût venue, lui semblait un motif de la subir. Toutes les objections que je lui présentais, elles étaient peut-être mauvaises: il les discutait et les repoussait.
J’assistai, morne et contrit, au lent supplice qu’il s’imposa. Je ne reconnaissais pas, en cet homme ardent et sans orgueil, l’homme modéré, froid et distant de naguère. J’assistai, morne et soumis, au progrès de sa passion.
—Jamais je n’aurais cru, me disait-il, que je pouvais aimer ainsi.
Il ne se reconnaissait pas lui-même, et ne rougissait pas de me l’avouer. Tandis qu’il doutait davantage de sa femme morte, il regrettait davantage de l’avoir perdue sans lui avoir donné de son amour des témoignages victorieux.
—Si j’avais su, disait-il, si j’avais su, je l’aurais reconquise, je l’aurais conquise.
A d’autres moments, il évoquait ses meilleurs souvenirs.
—Comment l’aurais-je soupçonnée? disait-il. Avant sa mort elle était plus tendre qu’au lendemain de notre mariage. Depuis quelque temps, je n’y songe pas sans une douce émotion, elle m’appelaitmon mien. N’était-ce pas d’une femme qui aime?
Puis, comme je ne répondais rien, et après un silence:
—Oui, murmurait-il, mais n’était-ce pas d’unefemme qui veut endormir et tromper? Franchement, trouvez-vous naturel qu’une femme se montre de plus en plus amoureuse?
Parfois, il parlait du médecin qu’il avait, à la prière de sa femme, expulsé d’Argenton.
—Qu’y avait-il entre eux? se demandait-il devant moi. Qu’y a-t-il eu plutôt? Avait-il eu vent de quelque chose, et s’était-il cru en droit de profiter d’un secret dérobé, le scélérat, pour se faire malproprement payer sa discrétion? Car il n’y avait rien entre eux, n’est-ce pas? C’est bien votre avis aussi?
Avec la même déconcertante franchise, il me tint au courant de toutes ses recherches et de ses perplexités. Il commit des erreurs. Il se brouilla sans hésitation avec plusieurs de ses amis. Mais, parce que je me gardais de l’interroger, je ne peux fixer ici de sa passion que ce qu’il m’en conta. S’il alla jusqu’à des violences, je ne le sais point. Je ne sais que ce qu’il m’a dit. Il ne m’a certainement pas dit tout. Par le peu que je sais, j’imagine cependant sans trop de peine jusqu’à quelles démarches inconsidérées il a dû descendre.
A-t-il soupçonné son frère, comme je l’avais moi-même soupçonné? Je ne le nierais pas. La dernière fois que je le vis, il me laissa l’impression d’un homme qui ne se possède plus. Cet homme-là, je ne jurerais pas qu’il ne fût pas capable de rompre ses plus chères affections, et peut-être de pis encore.
La dernière fois que je le vis, en effet, il entra chez moi d’un air sombre. C’était environ quinze mois après la mort de sa femme. Ses yeux avaient un regard dur.
Au lieu de s’asseoir sur mon divan, comme il s’y asseyait d’habitude sitôt que j’en avais ôté pour luiles cartons qui l’encombraient, il se mit à marcher de long en large dans mon atelier.
Il ne parlait pas. Je l’observais, en rangeant des papiers.
Soudain, il se décida.
—Après la mort de ma femme, dit-il, je vous ai apporté une lettre que j’avais trouvée à votre nom dans son bureau.
—Oui.
—Cette lettre, vous ne l’aviez pas ouverte devant moi.
—Je ne l’ai jamais ouverte.
Il me regarda.
—Vous l’avez encore?
—Oui. Elle est là.
Je désignais l’armoire.
—Me la montreriez-vous? fit-il, la voix rauque.
J’avais compris.
—Non, dis-je, calme et résolu. Cette lettre n’appartient ni à moi ni à vous. Elle ne sortira pas de cette armoire. Au reste, elle ne vous apprendrait rien, soyez-en persuadé.
—Je la veux, répondit-il, changeant de ton.
—N’insistez pas.
—Je la veux, cria-t-il.
Et il se dirigeait vers l’armoire.
Je le saisis par le bras.
—Vous êtes fou?
Ses lèvres tremblaient.
—Allez-vous-en, lui dis-je.
Je le poussai dehors. Il ne résista pas.
Je ne l’ai plus revu.
ETRANGES retours de la fortune et de la passion! De ces deux hommes qui aimèrent la même femme, bien que je sois l’un d’eux, je ne saurais affirmer que celui-là fut le plus malheureux dont j’ai le plus longuement conté l’histoire.
Je n’avais jamais eu pour mon rival, pour mon rival heureux, une haine profonde: il n’était pas volontairement responsable de ma misère: il ne m’avait pas supplanté. Quand son bonheur s’effrita, si ma jalousie eut des flambées nouvelles, j’éprouvai surtout pour lui de la pitié. Celle que nous aimions tous deux était morte. Des souffrances qu’elle m’avait infligées, à son corps défendant peut-être, je conservais un souvenir douloureux, mais je conservais aussi le souvenir chaud des joies qu’elle m’avait dispensées. Mon rival, mon rival désormais malheureux, ne pouvait pas trouver dans sa misère les consolations que j’avais trouvées dans la mienne: celle que nous aimions était morte; il ne pouvait plus chercher au fond de ses yeux le regard qui désarme; il ne pouvait plusespérer qu’une parole, même mensongère, même compatissante, dissipât ses doutes; il ne pouvait plus rien espérer. Plus rien. Sa misère était à jamais sans recours. La mienne? N’en parlons pas. Je n’en ai parlé que trop.
Tous deux évidemment, et chacun pour soi, nous fûmes coupables. En face de la même femme que nous aimions, chacun de nous avait cru, pour des motifs différents, qu’elle était sienne. Ni l’un ni l’autre n’avait eu le courage et la faiblesse de la forcer à se faire connaître. J’étais trop timide et trop résigné, il était trop fier et trop confiant; j’avais eu trop de franchise, et lui trop de pudeur; mon amour s’était livré trop naïvement, le sien s’était trop sévèrement dissimulé. Entre nous deux, celle que nous aimions, qu’avait-elle voulu? qu’avait-elle pensé? Lui ni moi ne le saurons jamais. Et de nous trois, puis-je même accuser celui-là plutôt que celui-ci? Et plaindra-t-on l’un plutôt que l’autre?
Dans notre pauvre aventure, la morte n’a peut-être pas eu le lot le moins enviable. Sans cet accident horrible que je ne veux tenir que pour tel, sans cet accident qui ne prouve rien, qui n’achève rien, que fût-il advenu de nous? Y avait-il au drame que nous jouions une issue qui ne dût pas être désastreuse? En éliminant le cas du mari, dont la passion ne dépendit que de la mienne brisée, que nous permettait d’attendre notre amour dangereux? Les moralistes me répondraient que l’adultère sème son châtiment. Je ne discuterai pas.
Quant au mari, je ne sais pas comment il supporte sa détresse que je vis poindre et grandir. Pendant prèsd’un an, je n’ai pas eu de nouvelles de lui. Tout m’incite à supposer néanmoins qu’il n’a pas recouvré son sang-froid de jadis, ni ce calme dont je comprenais que sa femme fût excédée.
Au dernier Salon, en effet, j’avais envoyé, comme je l’ai dit dès les premières lignes, un simple moulage d’étude: une femme nue, couchée sur le côté droit, les jambes ramenées le long des cuisses relevées, et le visage enfoui dans le creux des bras croisés haut, de sorte que l’on n’apercevait de sa poitrine que la naissance du sein gauche. Inconsciemment plutôt que sottement, j’appelais cela:Souvenir. Or, huit jours après le vernissage, un inconnu se jeta comme un furieux sur cette œuvre sans mérite et la détruisit à coups de marteau. Des journalistes venus m’interroger, me répétèrent les initiales du nom de ce fou, la police ne leur en ayant pas appris davantage. Je n’ai pas besoin de dire qui était ce malheureux, ni que je demandai que l’affaire n’eût pas de suites.
Sans cette affaire, je ne me serais probablement pas aperçu que j’avais fait prendre à mon modèle une pose que prenait d’habitude, décente et narquoise à la fois, quand elle se mettait au lit, la femme adorable que je pleure toujours. C’eût été de ma part imprudence et goujaterie, si je n’avais pas agi sans dessein. Il a fallu que le mari, plus lucide et pour cause, se crût outragé. Maladroit, sans le vouloir, j’ai provoqué la rage de cet homme. Je lui ai de moi-même fourni la preuve qu’il eût peut-être vainement cherchée ailleurs.
N’est-il pas superflu que je détaille à présent la couleur de mes souvenirs? CeSouvenir, que j’exposaisau dernier Salon, témoigne assez que je n’ai rien oublié, et que, le désirant, je n’oublierais rien: mon amie perdue est en moi le plus puissant de ces fantômes que chacun de nous porte au profond de sa conscience. Elle dirige, sans que je m’en rende toujours compte, le cours de mes songes. Au milieu de mes travaux, au milieu de ces travaux où j’use mes journées et déroute mes rêveries, elle est présente; elle y serait malgré moi. Je l’aimais comme je crois que je n’aimerai jamais. On n’aime qu’une fois dans sa vie avec tant d’enthousiasme et d’abandon. Si j’aime de nouveau, ce serait avec moins d’exigence et plus d’habileté. Mais pourrais-je aimer?
Hélas! si les douleurs anciennes ne disparaissent pas tout entières de nous, elles ne persistent pas davantage avec leur acuité qui nous fut chère. Elles fondent, elles s’usent, comme une falaise abrupte que lèche l’océan; elles s’arrondissent: elles deviennent de tendres et cruels souvenirs, autour de quoi montent, écument et sonnent nos agitations perpétuelles. Que répondrai-je, si, me voyant silencieux et morose, on me demande: à quoi pensez-vous?
O Mienne, Mienne! Toi que je nommais Mienne, à qui étais-tu? Quelle étais-tu? Le savais-tu seulement? Tête chérie dont je n’ai jamais connu, dont nul n’a peut-être jamais connu le secret, cœur que j’ai senti battre sous ma main tremblante, cœur fragile, cœur qui ne bats plus sous la main de personne, trésor anéanti, orgueil et désespoir de qui t’aima, ô mon amour! Voilà que je ne sais plus, moi non plus, quelle tu étais pour moi. A mesure que le temps passe, j’ai bien l’impression que je ne te vois plus tout à fait commeje te voyais, et je sais aussi que ton image peu à peu se modifiera devant mes yeux qu’en vain je ferme pour qu’elle ne me mente point. Tu m’échappas vivante. Est-ce que ton souvenir m’échappera? Se peut-il que je ne garde pas toujours neuve cette image charmante qui fut celle de tes derniers moments, celle de ta jeunesse, de ta belle jeunesse ravie? Où fuis-tu, mon amour? Où me fuis-tu? Suis-je déjà si vieux? Mienne, Mienne que j’ai mal connue, Mienne que je n’ai pas connue, vais-je déjà ne plus me reconnaître? Vais-je déjà m’étonner que ce soit moi qui porte au flanc cette blessure qui saigne?
FIN
ACHEVÉ D’IMPRIMEREN DÉCEMBRE 1924PAR F. PAILLART AABBEVILLE (SOMME).
BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSONAnthologie des Écrivains Morts à la Guerre (1914-1918)Ouvrage complet en quatre volumes de 800 p. chacun, format 15 × 21
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Anthologie des Écrivains Morts à la Guerre (1914-1918)
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