J'avais quitté Lakanal au mois de juillet 1905, ayant obtenu une bourse de licence en province. Fournier était allé passer ses vacances en Angleterre, puis était rentré au lycée pour une troisième année de «cagne». Nous restâmes séparés pendant deux ans.
Mais de cette séparation naquit une énorme correspondance, qui me permet aujourd'hui de suivre rétrospectivement le développement de mon ami pendant cette période.
Ce fut, à coup sûr, une de celles où sa pensée fut le plus active, celle où son talent se nourrit, se forma. Tout le poids dont l'accablait la «préparation de l'Ecole», pour laquelle il n'était pas directement doué, et qui était pour lui, par instants, un véritable cauchemar, ne l'empêcha pas de lire, ni de pomper autour de lui tous les sucs dont il avait besoin.
Il s'assimila Claudel, Gide, Rimbaud, Ibsen, acheva de digérer Laforgue et Jammes. En Angleterre, il s'était épris des Préraphaëlites. La peinture l'intéressait, mais par les côtés, il faut bien le dire, où elle touchait à la littérature. A Paris, il se mit à visiter les salons: Maurice Denis et Laprade lui donnèrent de grandes émotions. Il croyait découvrir dans leurs toiles les paysages purs et désespérés qu'habitait naturellement son âme, qu'il voulait à son tour évoquer.
En toutes ses admirations de cette époque, d'ailleurs, et même de toujours, on sent un fort coefficient subjectif: il se cherche au travers de ce qui l'enthousiasme; il poursuit surtout des exemples, des permissions.
Un moment, il plie et s'effondre presque sous Claudel; mais on le voit d'une lettre à l'autre se démener sous l'énorme avalanche, se rassembler, se saisir: «Claudel, s'écrie-t-il, apprends-moi à penser et à écrire selon moi, à moi qui sens selon moi»[7]. Et dans la lettre suivante, il note la leçon et l'encouragement qu'il croit avoir reçu du poète deTête d'Or: «Il m'a renforcé… dans cette conviction que j'ai toujours eue… que je ne serai pas moi tant que j'aurai dans la tête une phrase de livre,—ou, plus exactement, que tout cela, littérature classique ou moderne, n'a rien à voir avec ce que je suis et que j'ai été. Tout effort pour plier ma pensée à cela est vicieux. Peut-être faudra-t-il longtemps et de rudes efforts pour que profondément, sous les voiles littéraires ou philosophiques que je lui ai mis, je retrouve ma pensée à moi, et pour qu'alors à genoux, je me penche sur elle et je transcrive mot à mot»[8].
[7]Lettre du 7 mars 1906.
[7]Lettre du 7 mars 1906.
[8]Lettre du 21 mars 1906.
[8]Lettre du 21 mars 1906.
Il est difficile, tant elles sont nombreuses et riches, de mettre en ordre toutes les découvertes que Fournier fit sur lui-même, ou plutôt sur son talent et sur les conditions de sa création, pendant ces deux ou trois années.
Les plus générales d'abord: il comprend, lui qui vient de s'épanouir, au milieu et par le moyen de la littérature la plus ésotérique, la plus aristocratique peut-être qui ait jamais été,—il comprend que ses sources d'inspiration sont d'ordre populaire, qu'il doit obéissance à son hérédité paysanne et que c'est du milieu dont il sort que monteront à son esprit les vrais thèmes de son œuvre future. Toutes ses lettres sont pleines de descriptions de son pays, de grands récits de promenades, de conversations avec des paysans qu'il me rapporte méticuleusement: «Il me répondait, dit-il de l'un d'eux, avec une grossièreté, et une lenteur, et une prudence qui me prenaient le cœur[9].» Et plus loin: «Je voudrais dire avec le même amour les injures de celui qui veut qu'on ferme les barrières de ses prés, et qui n'est que haine déchaînée—et les paroles du braconnier que, revenant en retard, nous avons rencontré, poussé, le long de la haie, par l'orage menaçant et le vent rouge, vers la nuit d'août tombée, etc.»[10]Et dans la même lettre encore: «Je voudrais m'adresser à la campagne, comme les Goncourt à Paris: «O Paris…, tu possèdes…» Je veux au moins dire que si j'ai connu moins que les autres ces inquiétudes de jeunesse, ces angoisses sur mon moi, ce désarroi du déracinement, c'est que j'ai toujours été sûr de me retrouver avec ma jeunesse et ma vie, à la barrière—au coin d'un champ où l'on attelle deux chevaux à une herse… Et jamais plus que cette année de douloureuse sécheresse, je ne l'ai trouvée aussi compatissante, sympathisante… avec ses pardons pour ma fièvre, ses airs de connaître mon mal comme la lavande connaît les plaies, d'être accoutumée à moi comme je suis terrestrement accoutumé à sa compagnie.[11]»
[9]Lettre du 3 septembre 1906.
[9]Lettre du 3 septembre 1906.
[10]Ibid.
[10]Ibid.
[11]Lettre du 3 septembre 1906. La dernière phrase est une allusion à un passage desMusesde Claudel.
[11]Lettre du 3 septembre 1906. La dernière phrase est une allusion à un passage desMusesde Claudel.
Cette parenté avec les champs, que j'avais tout de suite sentie en lui, dont Jammes plus tard l'avait aidé à mieux prendre conscience, il commence à l'éprouver comme une incitation à créer. Elle prend un sens positif, actif; elle veut se développer et se dire.
Aussi comme il est hostile à tout ce qui pourrait le séparer de sa terre et plus généralement du monde vivant, des êtres particuliers, de l'immense règne du concret! J'ai déjà noté plus haut sa répugnance, sa résistance à tout effort critique et l'espèce de mauvaise humeur avec laquelle il repoussait mes tentatives pour emprisonner le réel dans des formules. Elles vont croissant.
Contre un ami à qui il s'était confié et qui avait cru lui faire plaisir en reconnaissant et en étiquetant chaque trait de lui-même qu'il lui révélait, Fournier se révolte: «C'est moi-même qu'il veut à toute force comprendre et même réfuter. Je suis loin, moi, d'avoir la même ambition à son égard.[12]»
[12]Lettre du 17-19 février 1906.
[12]Lettre du 17-19 février 1906.
Et en effet s'il écrit: «Le principal est évidemment mon horreur, ma frayeur d'être classé»[13], c'est vrai qu'il ne cherche jamais non plus à cerner, à classer, ni même à situer dans le plan intelligible, ni les autres, ni aucun aspect du monde: «J'ai le merveilleux pouvoir de sentir. Toutes choses ne m'ont été connues que par l'impression qu'elles laissaient sur mon cœur. Aussi ne les ai-je pas distinguées.»[14]
[13]Même lettre. Et ailleurs: «Tous ceux qui ont voulu s'occuper de ma vie m'ont froissé.» (Lettre du 9 novembre 1906). «Surtout il faut fuir ceux qui se prétendent vos amis, c'est-à-dire prétendent vous connaître et vous explorent brutalement.» (Même lettre). «Qu'on me laisse ma cervelle à moi!» (Lettre du 29 janvier 1906).
[13]Même lettre. Et ailleurs: «Tous ceux qui ont voulu s'occuper de ma vie m'ont froissé.» (Lettre du 9 novembre 1906). «Surtout il faut fuir ceux qui se prétendent vos amis, c'est-à-dire prétendent vous connaître et vous explorent brutalement.» (Même lettre). «Qu'on me laisse ma cervelle à moi!» (Lettre du 29 janvier 1906).
[14]Lettre du 9 novembre 1906.
[14]Lettre du 9 novembre 1906.
Fournier aperçoit un inconvénient grave pour lui dans toute opération de discernement ou même d'abstraction; elle isole, elle brise un contact, pense-t-il. Et c'est de contact avec les choses, avec les gens, qu'il a d'abord besoin: «Puisque l'ignorance qui accepte est à mon avis plus près de la vérité que n'importe quoi, et puisque, selon toi, l'ignorance est la source des émotions infinies (je n'avais pu formuler que par erreur une telle opinion que toute ma nature démentait), je te demande: Pourquoi ne pas se laisser aller tout de suite à cette ignorance-là?»[15]Et dans la même lettre: «Ne rien—même au fond—mépriser. S'y fondre, s'y confondre, s'y mêler. Y conformer sa pensée. Et la perdre ailleurs, le lendemain. Il n'y a d'atroce dans la vie que notre, nos façons de la voir—quand nous y tenons.»
[15]Lettre du 19 février 1906.
[15]Lettre du 19 février 1906.
Au fond, c'est sa vocation de romancier qui se révèle à Fournier, déjà, au travers de son goût pour l'ignorance. S'il se dérobe à toute perception et à toute énonciation du général, c'est parce qu'il entend s'établir sur le plan même de la vie et dans une sorte de commun niveau avec les êtres particuliers.
«Il n'y a d'art et de vérité que du particulier»[16]écrit-il. Et déjà, bien plus tôt: «Je ne crois qu'à la recherche longue des mots qui redonnent l'impression première et complète.» «J'ai toujours désiré quelque chose qui touche (dans le sens de toucher à l'épaule), qui arrête et qui évoque[17].» Et ailleurs encore: «Je puis, des années, avoir conçu les idées les plus claires, elles ne me sont rien tant que je ne les ai pas senti passer de mon intellect à cette partie de moi où les choses sont plus obscures et impossibles à exprimer sinon par l'énoncé difficile, ému, surhumain de tout leur détail[18].»
[16]Lettre du 23 septembre 1905.
[16]Lettre du 23 septembre 1905.
[17]Lettre du 15 août 1906.
[17]Lettre du 15 août 1906.
[18]Lettre du 21 avril 1906.
[18]Lettre du 21 avril 1906.
Il réclame le droit d'aller trouver chaque être, à sa place, sans aucune intention ni ambition préalables, et simplement pour l'y vivifier de son amour et de son imagination: «Je crois que toute vie vaut la peine d'être vécue. On les évalue, on méprise les unes, on glorifie les autres, parce que peut-être on en fait arbitrairement les parties d'un tout, d'une société, d'un monde idéal, qui n'a pas plus de raison d'être sous le soleil que tel ou tel autre[19].»
[19]Lettre du 23 septembre 1905.
[19]Lettre du 23 septembre 1905.
Déjà l'on a vu comment il fait sortir et pour ainsi dire engendre au courant de la plume des personnages à la fois précis et mystérieux, que sa lettre m'apporte fragilement, comme enrobés encore de sa prédilection. Il y aurait de longs passages exquis à citer.
Toute rencontre l'émeut, toute vie entr'aperçue; il la reconstruit aussitôt, dans son paysage, sous sa lumière, avec sa vibration; il s'attendrit sur elle, il épanche sur elle le flot de son admiration, pour mon goût un peu trop compatissante et aveugle. Je lui reproche de temps en temps son excès de sensibilité, que j'appelle sans ménagement de la sensiblerie. Il se gendarme, comme si je voulais tarir une source en lui.
C'est vrai, pourtant, à cette époque, qu'il a l'émotion un peu facile devant tout ce qui se présente avec humilité ou insignifiance; les profondeurs qu'il veut y voir, je n'y comprends rien. Je suis froissé par sa tendance à tout transfigurer; je ne sais pas y reconnaître ce don prodigieux qui est en train de lui venir, de rendre à chaque objet sa dose latente de merveilleux.
Lui, pourtant (c'est la seconde des découvertes qu'il fait sur son talent), le sent déjà se former en lui et devine tout le parti qu'il pourra en tirer.
Ou plutôt il aperçoit, il sait que s'il lui faut rester en communion avec la vie particulière, ce n'est pas seulement pour la bien observer et la bien décrire; le naturalisme n'est pas son fait; l'enthousiasme que lui a donné un momentGerminie Lacerteux, est sans lendemain.[20]
[20]«Ces jours-ci j'ai été amené à méditer sur le Réalisme. Je vois que c'est encore une formule à travers laquelle on examine le monde. Un peu de science et le plus possible de «vérités» médiocres et courantes: on bâtit le monde là-dessus et le tour est joué. Le principe du réalisme, c'est ceci: se faire l'âme de tout le monde pour voir ce que voit tout le monde; car ce que voit tout le monde est la seule réalité. Je me demande comment nous avons pu tous nous laisser prendre à une théorie aussi grossière. Il est vrai que c'était un échelon.» (Lettre du 2 avril 1907).
[20]«Ces jours-ci j'ai été amené à méditer sur le Réalisme. Je vois que c'est encore une formule à travers laquelle on examine le monde. Un peu de science et le plus possible de «vérités» médiocres et courantes: on bâtit le monde là-dessus et le tour est joué. Le principe du réalisme, c'est ceci: se faire l'âme de tout le monde pour voir ce que voit tout le monde; car ce que voit tout le monde est la seule réalité. Je me demande comment nous avons pu tous nous laisser prendre à une théorie aussi grossière. Il est vrai que c'était un échelon.» (Lettre du 2 avril 1907).
Autant qu'à l'abstraction, il répugne à la reconstruction littérale et intégrale de ses modèles. En fin de compte ce n'est pas du tout l'épaisseur des objets, ni même le volume des âmes qu'il va tâcher d'exprimer. Il n'en prendra que la plus mince pellicule, et tout de suite il leur fournira une autre chair, comme immatérielle.
L'opération est si particulière et si étrange qu'il faut alléguer le plus de textes possible pour la faire bien comprendre: «Ce pouvoir de ne sentir «des choses que la fleur» était devenu maladif, cette fin d'été douloureux, à force de subtilité. J'ai revu en rentrant ici le portrait idéal de laBeata Beatrixpar Rossetti et l'impression idéalement exquise m'a immédiatement, inconsciemment et invinciblement suggéré les bords du Cher, que je n'ai pas vus depuis dix ans, avec leurs déserts de saules et de vase. Comment dire cela? C'est vertigineusement particulier. Cette odeur sauvage et unique et brutalement réelle et le regard idéal de Beatrix c'était, c'est encore tout un pour moi, pour je ne sais quelle fibre de mon cœur.—Arriver à reconstruire ce monde particulier de mon cœur qui ne sera compréhensible que quand il sera complet—où toutes les réalités, à cause du cœur où elles sont passées, seront pures comme des idées.»[21]
[21]Lettre du 9 novembre 1906.
[21]Lettre du 9 novembre 1906.
Donc lien, par suite de perception simultanée, du particulier et de l'idéal, autrement dit: sublimation immédiate, sans le secours de l'intelligence, de l'objet concret. Le résultat sera une transposition comme automatique de tout le spectacle abordé par l'esprit du romancier dans un monde quasi-surnaturel:
«Pour le moment je voudrais plutôt [que de Dickens ou des Goncourt] procéder de Laforgue, mais en écrivantun roman. C'est contradictoire; ça ne le serait plus si on ne faisait, de la vie avec ses personnages, que des rêves qui se rencontrent. J'emploie ce mot rêve parce qu'il est commode quoique agaçant et usé. J'entends par rêve: vision du passé, espoirs, une rêverie d'autrefois revenue qui rencontre une vision qui s'en va, un souvenir d'après-midi qui rencontre la blancheur d'une ombrelle et la fraîcheur d'une autre pensée.—Il y a des erreurs de rêve, de fausses pistes, des changements de direction, et c'est tout ça qui vit, qui s'agite, s'accroche, se lâche, se renverse. Le reste du personnage est plus ou moins de la mécanique—sociale ou animale—et n'est pas intéressant.
«Ce que je te dis là semble l'énoncé de vérités séculaires et banales sous une forme tant soit peu différente.
«Mon idéal c'est justement d'arriver à rendre cetteforme, cette façon d'énoncer la vie tangible dans des romans, d'arriver à ce que ce trésor incommensurablement riche de vies accumulées qu'est ma simple vie, si jeune soit-elle, arrive à se produire au grand jour sous cette forme de «rêves» qui se promènent[22].»
[22]Lettre du 13 août 1905.
[22]Lettre du 13 août 1905.
Aussi Fournier admire-t-il dansTess d'Urberville«ces trois filles de ferme amoureuses, si simplement irréelles malgré les mille délicieux détails précis[23]…»
[23]Lettre du 24 janvier 1906.
[23]Lettre du 24 janvier 1906.
Ailleurs: «Mon credo en art: l'enfance. Arriver à la rendre sans aucune puérilité (cf. J.-A. Rimbaud), avec sa profondeur qui touche les mystères. Mon livre futur sera peut-être un perpétuel va-et-vient insensible du rêve à la réalité: «Rêve», entendu comme l'immense et imprécise vie enfantine planant au-dessus de l'autre et sans cesse mise en rumeur par les échos de l'autre[24].»
[24]Lettre du 22 août 1906.
[24]Lettre du 22 août 1906.
Fournier instinctivement se solidarise avec ses perceptions les plus intellectuelles, mais en même temps les plus constructives; il veut conserver comme principal moyen de connaissance—et de création—ce regard de l'enfant qui prélève les plus impondérables éléments du monde et aussitôt les réagence, les combine merveilleusement, jusqu'à pouvoir loger dans le château qu'il en forme tout ce que l'âme petite et pesante, par derrière, et souffre et désire.
Son irréalisme est foncier; il en ferait presque un système déjà; mais non; c'est vraiment sa nature qui s'éveille et se trouve d'emblée tout occupée à l'illusion: «Je trouve que ce qui est difficile, c'est beaucoup plus de se donner partout l'illusion complète de la beauté, ou plus généralement l'illusion[25].»
[25]Lettre du 22 janvier 1906. Cf.: «Je n'aurai derrière moi qu'un peu de rêve très doux et très lointain, bien à moi, que je façonnerai comme je voudrai.» Lettre du 13 août 1905.
[25]Lettre du 22 janvier 1906. Cf.: «Je n'aurai derrière moi qu'un peu de rêve très doux et très lointain, bien à moi, que je façonnerai comme je voudrai.» Lettre du 13 août 1905.
Il le trouve «difficile», mais au sens de «méritoire» seulement; car au contraire c'est dans ce sens que fonctionne immédiatement, spontanément, couramment son esprit.
L'exposé que nous avait fait notre professeur de philosophie, M. Mélinand, de la théorie idéaliste du monde extérieur, avait profondément frappé Fournier; mais non pas comme une révélation faite à son intelligence, comme une permission plutôt donnée à tout son être d'apercevoir le monde transparent, et modifiable par nos facultés.
Lui qui tout à l'heure marquait tant de respect pour les choses et semblait vouloir prosterner devant elles sa pensée, ou l'y laisser se perdre, c'est dans un mouvement plus sincère encore qu'il s'écrie tout à coup: «Je me jouais du monde avec la moindre de mes pensées[26],» et qu'après l'avoir si religieusement adorée, il parle «d'une certaine âme de ces campagnes… que j'invente tous les jours un peu plus.»[27]
[26]Lettre du 9 décembre 1905.
[26]Lettre du 9 décembre 1905.
[27]Lettre du 4 octobre 1905.
[27]Lettre du 4 octobre 1905.
On sait l'importance qu'a le mot «changer» chez Rimbaud, et ce clin d'œil, qui a fait fortune, par lequel il communique à tout spectacle un aspect second. Il y a chez Fournier une disposition analogue, non pas tout à fait des sens, mais de l'âme, si j'ose dire. Encore une fois il n'est pas directement poète, sa vision n'est pas assez subversive; elle ne brouille pas assez les choses; il n'entre pas assez de sens-dessus-dessous dans ce qu'il a regardé. Mais il a une façon propre d'ébranler les paysages et les êtres selon une certaine pulsation comme amoureuse de son cœur et de les mettre tranquillement en chemin, par ce seul moteur, sur toutes les pentes du rêve.
Avec Rimbaud (je ne fais pas ici de comparaison de valeur), on a la sensation que toute l'étrangeté du spectacle dépend d'un éclairage venant du dehors, fourni par le regard du poète. Fournier invente une manière de désorientation plus complète, plus sournoise, par la sympathie. Ce n'est pas en vain qu'il insiste, dans un des passages que j'ai cités, sur le rôle du «cœur» dans la transformation des choses en «idées». Ce n'est pas par hasard qu'il débute par cet attendrissement devant toutes choses, à la Charles-Louis-Philippe, qui me donna un peu sur les nerfs. «Ce qui importe, c'est mon émotion,» écrit-il.[28]Parce qu'il y distingue un moyen créateur et presque métaphysique, une source de déplacement des objets et comme l'origine de la procession qui les transfigurera.
[28]Le 22 janvier 1906.
[28]Le 22 janvier 1906.
Se plaignant, un peu plus tard, d'une fausse interprétation d'un de ses poèmes en prose, «il est vrai, dira-t-il, que j'aime assez cette façon de se tromper sur moi et de comprendre fantastique là où j'ai voulu faire émouvant.»[29]
[29]Lettre du 31 décembre 1908.
[29]Lettre du 31 décembre 1908.
Oui, le fantastique,—mais qui n'est pour lui qu'une réalité plus grande, plus essentielle du monde perçu,—est bien la fin suprême, et le résultat dernier, de toute sa dévotion sentimentale. C'est à produire un certain détachement sur fond inconnu de la vie tout entière que tendent ses admirations et ses apitoiements.
Aux personnages deSolness le Constructeuril reproche une allure trop allégorique: «Je voudrais que la vie simple des personnages et celle des symboles fût plus mêlée. Je voudrais queleur viefût un symbole et non paseux… Je voudrais que la vie s'éclairât sans qu'on y pense, rien qu'à vivre avec eux.»[30]
[30]Lettre du 17 février 1906.
[30]Lettre du 17 février 1906.
Le don qu'il se découvre est ici défini dans sa simplicité même, sous la forme où il défie l'analyse. C'est le don d'illumination, au sens actif du mot, le don d'allumer au sein des êtres et des choses, sans en rien prendre de plus que «ce premier coup d'œil qui dit tout», une sorte d'absence d'eux-mêmes et de vacance sur l'infini,—une clarté timide faite de leur subite aliénation. Tout dérive, tout s'en va sous son regard, tout se donne, en silence et sans drame, à l'abîme. «La vie s'éclaire sans qu'on y pense.» Sa ténuité laisse entrevoir de pâles foyers ravissants. Le monde est «joué» avec «une seule pensée.»