«la voix sourde et merveilleuse qui appelle.»A. F. (Madeleine).
«la voix sourde et merveilleuse qui appelle.»
A. F. (Madeleine).
Car voici Fournier accompagné jusqu'au seuil terrible que, même par le plus grand effort d'amour, nous ne pouvons dépasser, qu'il franchit. Nous sommes en juillet 1914. Depuis le début du mois, je suis installé aux environs de Bordeaux. Il doit aller passer une partie de ses vacances à Cambo. Le 18, si je me souviens bien, nous nous rencontrons pour la dernière fois à Bordeaux. Je vois encore tourner, brusque et calme, au coin de la rue Esprit-des-Lois, l'automobile qui l'emporta.
Quelques jours plus tard, «le péril de guerre» se déclare. Jours sombres et grands, en promontoire sur un avenir bouché! Fournier, je l'ai dit, en avait eu le pressentiment le plus net.
Pourtant, il refuse maintenant l'évidence de la menace. Jusqu'au dernier moment il met en doute l'événement. Il n'arrive pas à croire que ce puisse être «déjà»! Je ne sais rien de plus bouleversant que cette paresse du dernier moment qui le prit devant sa destinée.
Il part cependant. Comme moi, c'est le 4 août qu'il rejoint son corps, le 288erégiment d'infanterie, à Mirande. Par un hasard extraordinaire nous faisons partie de la même division, la 67ede réserve: des trains qui se suivent à quelques heures, par la même voie, vont nous promener, au pas de l'homme, pendant trois jours à travers toute la France. Nous passerons par les mêmes gares où les femmes viendront accrocher des médailles bénites à nos poitrines, entre les mêmes champs où les paysans se découvriront devant nous, comme si le train était notre convoi funèbre déjà; nous entendrons gueuler, presque par les mêmes voix, la mêmeMarseillaiseassaisonnée d'ail puisque c'est avec des Gascons que nous marcherons tous deux.
Fournier descendit-il à la gare de Bourges, vit-il Sancerre sur son coteau, où moi je passai de nuit? A Saint-Florentin, reçut-il, comme moi, un œuf dur lancé à la volée, du haut d'un wagon, à la foule des soldats, par une dame de la Croix-Rouge? On crevait de faim.
En tous cas il dut voir comme moi cet aéroplane en miettes parmi des débris de wagons, près de la gare de Brienne-le-Château: un tamponnement simplement, le premier accident de la guerre, et qui nous fit rire tant nous espérions mieux pour bientôt.
A Suippes il dut arriver comme j'en partais traînant la patte, vanné déjà.
Et c'est peut-être le même jour que moi, qu'en pleine Argonne, dans la grande combe des Islettes, qui résonnait comme une église, sous le ciel sombre, entre les arbres noirs, il entendit pour la première fois le canon.
Verdun sous l'éclipse; la Woëvre plate, peuplée de soldats, de canons, de voitures; des espèces de grandes manœuvres sinistres, sous le soleil échancré, avec le gros bourrelet triste du canon en bordure de tout l'horizon. «Il doit y avoir déjà du rab' de képis, là-bas», me dit un de mes hommes.
Nous sommes sans aucune nouvelle: simplement je remarque que la ligne qui va vers Etain est déserte, et les maisons de garde-barrière fermées.
Fournier rencontra-t-il comme moi, à l'entrée d'Etain, cette charrette à bâche, chargée de meubles et de gens, que nous prîmes pour une roulotte, que nous encadrâmes de cris et de plaisanteries, mais qui se turent, quand l'ayant croisée, nous découvrîmes derrière, accroupie entre un lit et une armoire, une jeune fille aux yeux complètement hagards?
Dans Etain, le flot des fugitifs encombrait la rue: «C'est épouvantable! Ils tuent les femmes et les enfants. N'y allez pas!» nous criait risiblement, du sein de la foule, une femme affolée.
A la sortie de la ville,—la nuit était tombée,—s'il y passa peu d'heures après moi, Fournier put voir tout l'horizon plein d'incendies tranquilles, chacun marquant un village: «Celui-là, nous disait un homme, c'est Audun-le-Roman, cet autre…» Et nous nous glissions dans une petite maison, où la famille, y compris un gros bébé rose et sale, était attablée en silence, et où l'on remplissait nos bidons d'un vin très cher et très mauvais.
Mais puis-je plus longtemps retracer par la mienne l'entrée de Fournier dans la guerre? Y eut-il ressemblance entre la façon dont nous vécûmes chacun, si près l'un de l'autre pourtant, ces instants? Je ne le saurai jamais. Le 24, notre division fut engagée pour la première fois à la lisière du Bassin de Briey. Mon bataillon était en première ligne, le sien en seconde. Et c'est sans doute tout près de lui, séparé seulement par la ligne de bivouacs des Allemands qui s'était refermée derrière nos positions, que je dus passer cette terrible nuit du 25.
Très endommagée dans cette première affaire, la division fut pourtant de tous les combats qui se livrèrent en fin d'août et pendant tout septembre autour de Verdun. Pendant la Marne, elle dut faire face de deux côtés en même temps: on la transporta plusieurs fois de Souilly sur la rive gauche de la Meuse, où elle servit à contenir leKronprinz, aux Hauts-de-Meuse où elle s'opposa, vers les Eparges, à la poussée d'une autre armée allemande. C'est dans cette région, exactement au nord-est de Vaux-les-Palameix, au Bois de St-Rémy, qu'elle se trouvait le 22 septembre, au moment où les efforts des deux partis s'étant neutralisés, la ligne de front tendait à se fixer.
Il y avait pourtant encore, surtout dans ces bois, une certaine marge entre les deux armées. Fournier était revenu le matin même à sa troupe, de l'état-major où il avait été détaché pendant quelques jours. Son capitaine qui faisait fonction de commandant, voulut entreprendre une reconnaissance avec deux compagnies; Fournier commandait la 23e. Le parti atteignit la tranchée de Calonne que jalonnait la ligne des sentinelles et la franchit un peu à droite de la route de Vaux à St-Rémy; il s'enfonça sous bois, en colonne par quatre. Cent mètres plus loin, un peu avant la lisière, les hommes virent une forme bondir de derrière un arbre, courir, sauter dans un trou. Le capitaine ne voulut pas y prendre garde, malgré les avertissements de ses lieutenants, prétend-on.
Tout à coup, d'une petite tranchée invisible, un feu nourri fut dirigé sur cette troupe imprudemment massée. Les taillis s'opposaient à tout déploiement. Le capitaine voulut entraîner ses hommes et se précipita sur la tranchée, revolver au poing; mais il ne fut suivi que par les deux lieutenants et par un petit paquet, qui fut aussitôt décimé; le reste s'enfuit.
Fournier tomba, frappé au front, m'a affirmé un homme qui était près de lui.
Longtemps le mystère régna sur cet engagement et les histoires tantôt les plus encourageantes, tantôt les plus horribles circulèrent dans la troupe sur le sort des disparus. On crut que Fournier avait été seulement blessé et recueilli par l'ennemi. La fin de la guerre a cruellement détruit ce dernier espoir.
J'ai refait à pied, en 1919, la dure dernière étape sur cette terre de mon ami. Pays affreux, sur lequel pesait, à ce moment,—je ne sais s'il s'est ranimé depuis—une solitude vraiment monstrueuse. De Ranzières, sans rencontrer une âme, j'ai gagné Vaux-les-Palameix, rasé, enlevé par la guerre, comme on cueille un chardon avec un couteau, du vallon où il était tapi; je me suis assis longtemps sur une pierre plate, près du ruisseau, seul murmure en ce désert. J'ai monté la longue côte qui longe le Bois Bouchot, entre les arbres décharnés, épointés, noircis. Mais plus loin, toute la végétation avait repris et couvrait déjà les petits cimetières allemands, pleins de grenades, où s'effaçaient des noms. «Ein französischer Krieger», ou même: «Ein französischer Held», découvrais-je çà et là, mais pas une date qui fût antérieure à décembre 1914. Plus loin une ville de tôle ondulée,—les cadres de bois, à l'intérieur, qui servaient de lits, tout pourris et moussus déjà. Dans le talus même de la route, l'entrée de profonds abris, mais effondrés. Et tout seul, dans un taillis, par quel miracle échoué là? tout à coup un vieux coupé de louage, épave dérisoire.
Plus loin encore, à la lisière des bois, au bord de la pente qui descend vers St-Rémy, dans les parages où Fournier a dû tomber, sur les anciennes positions allemandes, les Américains, en 18, avaient campé. Conserves et brochures, du linge abandonné: une voie de soixante sinuait entre les buissons sournoisement; près d'un gros tas d'obus, un crâne de cheval tout blanchi; des croix par-ci par-là au pied des arbres, d'autres sur le versant découvert de la colline, comme de petites barques en peine, traînant un lourd filet, mais qui peu à peu, dans la terre, s'allège. Une paix cependant, désolante, infinie… Le vent berçait les arbres; une odeur de fraises me venait. Devant des baraques en bois, alignées droit comme dans un ranch, des chaises restaient debout en plein air. Je me suis assis.
Les autres endroits du front que j'ai visités depuis,—l'endroit même où j'ai été fait prisonnier,—n'ont su rien me redire. Mais là, tout à coup, à ce vague emplacement de mort, j'ai senti remonter en moi cette âme pénitente, saturée de tendresse et de larmes, comme agrandie de misère, et vraiment détachée de ce monde, vraiment saoule de renoncement, que la guerre un moment m'avait faite.
Est-ce celle dont fut habité Fournier au moment de mourir? Un compagnon de ses derniers jours me l'affirme. Elle avait en tous cas plus d'affinités avec sa nature qu'avec la mienne.
Je ne pense pas qu'il aimerait que j'embellisse indûment ses dernières transes, lui qui m'écrivait en 1906, à propos de la catastrophe de Courrières, s'indignant de la façon dont les journaux déguisaient en héros les malheureux rescapés: «Comme si on avait de beaux gestes lorsque la mort et cent pieds d'obscurité vous séparent du monde civilisé. Ou plutôt comme si tous les gestes, quels qu'ils soient, n'étaient pas beaux, dans l'horreur et l'effroi de ce drame.»
Pourtant je songe combien plus que moi il était capable de foi et de courage. Son esprit n'avait pas de barrières critiques; le flot, qui força les miennes, un moment, n'eut certainement, pour l'envahir, qu'un assaut bien moins fort à donner.
Et puis il était meilleur que moi, plus tendre, plus confiant, plus insouciant de sa perfection abstraite. Ce contre quoi je m'étais si longtemps révolté, en lui, son refus de s'étudier, sa façon de regarder au dehors plus qu'en lui-même, son goût de l'action plus que de la connaissance, et même sa recherche de l'illusion, qu'il avouait lui être plus chère et plus parente qu'aucune réalité, durent hausser tout naturellement son âme au niveau de cette grande vague qui n'eut plus qu'à le prendre, à l'emporter.
On s'étonnera peut-être que je raisonne si longtemps sur les chances que mon ami ait éprouvé un sentiment qu'on considérera comme seul indiqué, seul admissible dans les circonstances où il se trouvait. Mais tout le monde ne sait peut-être pas qu'il est assez dur de s'avancer tout vivant, au comble de sa force, entre les bras de la mort. Tout le monde ne sait peut-être pas qu'il faut une certaine «grâce» pour renoncer, en pleine conscience, non pas seulement au charme de la vie, à ceux qu'on aime, mais encore à tout ce que l'on sent en soi de capacités latentes et, pour tout dire d'un mot, à son œuvre quand on en porte une. Une forêt, que le vent caresse comme à l'habitude, vous rappelant la vie, mais où l'on devine la greffe secrète de mitrailleuses et de fusils, c'est un décor assez sinistre et pour que le pas d'un homme jeune et fort y reste calme et qu'une certaine joie l'y accompagne encore, il est besoin de lui supposer quelques encouragements intérieurs.
De tels encouragements, d'ailleurs, je le répète, tout m'indique que Fournier fut amplement gratifié. Il y avait cette âme en lui, que j'ai dite, si prompte à s'aliéner, et puis son profond amour de la France, et puis surtout sa facilité à prendre la vie comme un «grand jeu» (qu'il avait aimé cette expression deKim!), comme une aventure par où rejoindre quelque chose de mieux.
Je ne dis pas qu'il s'est séparé de nous sans tristesse; mais cet ordre de son capitaine d'«aller chercher les Boches» («Faut trouver les Boches», disait sans cesse ce malheureux, dont il semble que ce fut toute la pensée tactique),—cet ordre dut lui apparaître à peu près comme à Meaulnes l'appel de Frantz: vain et irrésistible. Ce fut l'invitation à quitter ce peu de bonheur qu'il avait conquis, pour une chance plus obscure, mais plus grande.
S'il acceptait de n'être pas ici-bas «tout à fait un être réel», n'était-ce pas dans le pressentiment qu'il le pouvait devenir ailleurs?
Oui, je ne résiste pas, par instants, à cette impression que la mort fut pour lui, dans cette vaste et incertaine tempête de la guerre, comme une rame tout à coup pour s'aider vers plus de réalité et d'existence. Le son de cette voix qui l'appelait plus loin, si triste d'abord qu'il ait pu lui sembler, de quelque privation qu'il lui ait donné le signal, si déchirantes qu'en aient été, dans ce grand bois plaintif, les harmoniques, il dut bientôt y percevoir l'annonce aussi, quand il l'eut laissé pénétrer jusqu'au fond de son cœur, et la permission, d'un accomplissement jusque-là impraticable de lui-même.
Il marcha fidèlement jusqu'à cette lisière où sa trace se perd, où je reste, plutôt qu'à le pleurer, à l'imaginer; il replia sans un mot sa frêle armure, ce corps dont il avait usé pour nous accompagner quelque temps, tant bien que mal, et nous parler, et souffrir avec nous; mais elle était si délicate que nous n'en retrouvons plus rien.
Esprit timide et sans peur, il s'enfonça dans ce monde même qui avait toujours régné sur sa pensée et n'avait cessé d'en former l'horizon. D'un nouvel acte de foi, plus profond encore que celui qui avait donné naissance auGrand Meaulnes, il se l'ouvrit, j'en suis sûr, et de toute son âme, en un clin d'œil, le rejoignit. Il faut que nous pensions à lui, toujours, comme à quelqu'un de «sauvé».
Jacques Rivière