L'après-midi commença mal. Sur une pente couverte de bruyères, elle voulut par jeu, tant elle se sentait enivrée de bonheur, se laisser dérouler en poussant de petits cris; mais le vent s'engouffra dans sa robe et lui découvrit les jambes. Meaulnes l'avertit rudement. Elle tourna deux ou trois fois encore, en essayant vainement d'aplatir à deux mains l'étoffe ballonnée; puis elle se redressa, toute pâle, sa gaieté finie, et elle descendit la pente en disant:
«Je sais bien, je sais bien que je ne peux plus faire l'enfant…»
On entendait à quelque distance, derrière les genévriers, une dispute basse, assourdie, entre leurs amis, le mari et la femme. La soirée avait un goût amer, le goût d'un tel ennui que l'amour même ne le pouvait distraire… Les deux voix s'éloignèrent, âpres, désespérées, chargées de reproches. Meaulnes et Annette restèrent seuls.
A mi-côte, ils avaient découvert une sorte de cachette entre des branches basses et des genévriers. Etendu sur l'herbe, Meaulnes regardait pensivement Annette assise qui s'inclinait vers lui pour lui parler. C'était un jour semblable à bien des jours pluvieux, où seul à travers la campagne, il avait imaginé près de lui son amour abrité sous les branches. Aujourd'hui comme alors le vent portait des gouttes de pluie et le temps était bas. Aujourd'hui comme alors, couché sur l'herbe humide, il se sentait mal satisfait et désolé; et il regardait sans joie ce pauvre visage de femme que le reflet vert de la lumière basse éclairait durement.
Annette, elle, parlait de son amour: «Je voudrais, disait-elle, vous donner quelque chose; quelque chose qui soit plus que tout, plus lourd que tout, plus important que tout. Ce serait mieux que mon corps. Ce serait tout mon amour. Je cherche…» Et à la fin, en le regardant fixement, d'un air anxieux et coupable, elle sortit de la poche de sa jupe un paquet de lettres tachées de sang qu'elle lui tendit.
Ils marchaient maintenant sur une route étroite, entre les pâquerettes et les foins qu'éclairait obliquement le soleil de cinq heures. Meaulnes lisait sans rien dire. Pour la première fois, il regardait de près le passé d'Annette auquel il s'était efforcé jusqu'ici de ne jamais songer. Il y avait sur ces feuilles jaunies l'histoire de tout un amour misérable et charnel; depuis les premiers billets de rendez-vous jusqu'à la longue lettre ensanglantée, qu'on avait trouvée sur cet homme, quand il s'était tué, au retour de Saïgon.
Meaulnes feuilletait… Le grand enfant chaste qu'il était resté malgré tout n'avait pas imaginé cette impureté. C'était, à cette page, un détail précis comme un soufflet; à cette autre une caresse qui lui salissait son amour… Une révolte l'aveuglait. Il avait ce visage immobile, affreusement calme, avec de petits frémissements sous les yeux,—cette expression de douleur intense et de colère, qu'on lui avait vus à la Colombière, un soir où un fermier qu'il aimait beaucoup l'avait attendu pour l'insulter.
Annette, atterrée, voulut s'excuser, expliquer, et ne fit qu'exaspérer sa douleur. Il lui jeta le paquet de lettres, sans répondre, et, coupant à travers champs, se dirigea vers le village en haut de la côte. Elle voulut l'accompagner, lui prendre la main, mais il la repoussa brutalement.
«Allez-vous en. Laissez-moi».
Là-bas, dans la vallée, au tournant de la route, trois paysans qui rentraient au village regardaient ce couple soudain séparé, cette femme qui suivait craintivement, de loin, un jeune homme qui ne se retournait pas.
En montant à travers un grand pré fauché, il regarda en arrière, au moment même où Annette se cachait derrière un tas de foin. Sans doute elle s'était dit: «Il me croira perdue et il sera bien forcé de me chercher». Elle dut attendre là, le cœur battant, une longue minute; puis il lui fallut sortir de sa cachette et renoncer à son pauvre jeu, puisque François se donnait l'air de n'y avoir pas pris garde.
Cependant il se sentait pour celle qu'il punissait ainsi une pitié affreuse. C'était là son plus dangereux défaut: le mal qu'il faisait à ceux qu'il aimait lui inspirait tant de douloureux remords et de pitié qu'il lui semblait se châtier lui-même, en les faisant souffrir. Sa propre cruauté devenait ainsi comme une pénitence qu'il s'infligeait. Bien des fois, il avait poursuivi sa mère ou son ami le plus aimé de reproches si sanglants, si déchirants qu'il était lui-même prêt à éclater en sanglots. C'est alors qu'il souffrait. C'est alors qu'il était bien puni. Et c'est alors qu'il était impitoyable…
Annette marchait, à présent, dans un contrebas, parallèlement à lui. D'un geste mol et méprisant, il se mit à lui lancer, tout en avançant, de la terre durcie qu'elle prit pour des cailloux. Il semblait la choisir pour cible simplement parce qu'elle se trouvait là comme une chose qu'on a jetée, dont personne ne veut plus. Puis il parut se piquer au jeu. On eût dit, à la fin, qu'il cherchait à l'atteindre par dégoût, pour se venger du dégoût qu'elle lui inspirait… Annette, cependant, ne s'arrêtait pas de grimper péniblement la colline. Elle, si peureuse, elle ne cherchait pas à éviter les coups. Mais, par instants, elle tournait un peu sa figure toute pâle et regardait de côté celui qui lui lançait des pierres.
Elle s'engagea enfin dans un sentier qui conduisait chez Sylvestre, tandis que Meaulnes traversait un pré où des petites filles cueillaient des fleurs. Elles s'arrêtèrent un instant et levèrent la tête pour lui dire, tout affairées: «C'est pour votre dame, Monsieur…»
Une fois rentré, il écouta longtemps leur amie qui causait paisiblement dans une salle voisine. Il songeait: «Nous allons partir. Je veux partir demain matin, ce soir». Puis il se fit dans la salle à côté un brusque silence, et Mme Sylvestre, effrayée, vint lui dire qu'Annette était évanouie.
Il la trouva assise auprès d'une fenêtre, la tête tombée, toute blanche.
Quand on l'eut déshabillée et couchée dans le petit lit de fer, elle se prit à dire en grelottant: «Je suis un petit chien. Je suis un petit chien; un pauvre petit chien malade». Et Meaulnes fut le seul à comprendre pourquoi elle disait cela.
Il lui expliqua tout bas qu'il ne lui avait pas jeté des pierres. Elle ne répondit pas. Et vainement il tenta de la réchauffer en la couvrant d'oreillers. Elle restait glacée, immobile. Et seul, le vieux Sylvestre, en lui frottant les mains, parvint à lui donner un peu de chaleur, parce qu'il était, ce soir-là, son seul ami.
A la tombée de la nuit, on vint dire à Meaulnes qui dînait rapidement qu'Annette avait peur et le réclamait. Très tard, assis auprès d'elle, il lui tint compagnie en silence. Puis il se coucha.
Pour la première fois ils passaient la nuit dans cette grande cellule. Ils se trouvaient enfoncés dans le lit étroit de la religieuse, tous les deux, le garçon et la fille, le mari et la femme. Malgré leurs griefs, leurs corps, comme ceux de deux amants, étaient, dans l'obscurité, serrés l'un contre l'autre. Et le drame recommença, plus secret, plus pénible que la dispute de l'après-midi. Ils ne se parlaient pas. Annette, sur le point de s'endormir, disait de temps à autre, d'une voix basse et brève: «François!» et cela ressemblait à la fois à un appel bien tendre et à un cri de frayeur involontaire. Meaulnes, pour la calmer, lui serrait le bras, sans répondre.
Une odeur, aigre d'abord, puis fade et écœurante, montait du corps immobile d'Annette et s'épaississait entre les rideaux,—odeur de sang corrompu, de femme malade… Meaulnes, éveillé, ne savait plus maintenant si son dégoût était pour cette misère, cette misère physique qui soulevait le cœur, ou pour les amours coupables de sa compagne.
«Je vais me lever, dit-il soudain, en se dressant sur un coude».
Annette comprit. D'un ton de lassitude infinie, elle dit:
«C'est moi qui me lèverai. Voyez, vous ne pouvez pas souffrir une femme auprès de vous. Vous ne pouvez pas endurer une femme…»
Il hésita un instant, puis il la retint:
«Ah! misère, misère, dit-il d'une voix sourde. Tu sais bien que je t'aime; que je t'aime, femme! que je t'aime, pauvre femme!…»
Et il serrait contre lui avec fureur l'enfant malade et effrayée.