CINQUIEME PARTIE

Mlle Ferray retomba dans le silence; elle paraissait réfléchir profondément. Enfin elle dit avec un soupir: "Mon frère a raison, Meg; il fera bien de partir. Je regrette même qu'il ne parte pas dès demain; mais j'ai une prière à vous adresser: je vous demande en grâce de ne pas lui laisser soupçonner que vous avez surpris son secret.

—Rassurez-vous, répondit-elle sur un ton d'ironie emphatique. Nous sommes plus généreuse que vous ne pensez; nous aurons pitié de ce grand malheur et de ce désastreux naufrage d'une illustre sagesse qui se croyait à l'abri de tous les hasards. Il n'y a pas à dire, les deux yeux que voici en ont eu raison."

Là-dessus elle se leva, embrassa froidement Mlle Ferray, alluma une bougie et monta en chantonnant l'escalier qui conduisait à sa chambre. Elle trouva dans le vestibule Paméla, qui, les yeux gros de sommeil et dodelinant de la tête, l'attendait pour l'aider dans sa toilette de nuit. Meg la secoua en lui disant: "Eternelle dormeuse, rêvais-tu d'un duc ou d'un prince?

—Ah! mademoiselle, repartit la négresse, que peut-on faire de mieux que de dormir ou de rêver dans cette lugubre maison qui sue l'ennui? Je suis une femme morte, si j'y reste un mois de plus.

—Triple niaise que tu es! reprit Meg, qui te prie d'y rester? Puisque tu aimes le changement et les aventures, je te jure que tu auras bientôt de quoi te satisfaire." Et, lui pinçant le bras avec une telle véhémence qu'elle lui arracha un cri de douleur: "Apprends que je suis en colère, et que dans mes colères je suis capable de tout."

Mlle Ferray passa une partie de la nuit à méditer sur le bizarre événement que lui avait raconté miss Rovel. Jamais mathématicien ne tourna et ne retourna dans sa tête avec plus d'application un problème compliqué d'analyse transcendante. Du caractère dont elle était, il lui fallut peu de temps pour apprivoiser son esprit avec une aventure que dans le premier moment elle avait tenue pour incroyable. De syllogisme en syllogisme, elle en vint à conclure que ce qui lui avait d'abord paru un malheur était une dispensation providentielle des plus heureuses. La Fontaine a dit que "volontiers gens boiteux haïssent le logis." Mlle Ferray ne haïssait point son logis, par la raison que, sans changer de place, elle voyageait beaucoup. Son imagination galopait si vite que les événements avaient peine à la rattraper, et ses songes étaient d'habitude couleur de rose. Comme on sait, après que son indulgence avait tout expliqué, son optimisme se chargeait de tout arranger. Elle arrangea si bien les choses cette nuit que, lorsqu'elle s'endormit, depuis un an révolu Raymond avait épousé Meg et de ce mariage était né un superbe enfant, lequel avait le teint basané de son père et les cheveux blonds de sa mère.

La nuit, tout est facile, tout cède, tout fléchit; le jour venu, on s'aperçoit à son dam que les murs sont impénétrables, que les barres de fer ne plient pas comme des roseaux, que les tuiles pèsent et qu'il est fâcheux d'en recevoir une sur la tête, qu'enfin esprit et matière, la propriété fondamentale de toutes les choses de ce monde est de résister à nos fantaisies. Mlle Ferray eut le chagrin d'expérimenter au saut du lit ces inexorables résistances de la vie. Dès qu'elle fut levée, sous le premier prétexte dont elle s'avisa, elle se rendit dans la chambre de son frère, déterminée à le forcer dans ses derniers retranchements, à lui démontrer que tout pouvait s'arranger. Elle le trouva si calme, si souriant, si doucement résolu, il lui expliqua d'un ton si délibéré le désir qu'il avait de revoir Paris et le profit qu'il attendait de son voyage, qu'elle en fut toute déconcertée. Elle ne se désista pas du premier coup; pour le mettre l'épreuve, elle lui représenta qu'elle appréhendait de rester seule à l'Ermitage avec miss Rovel; serait-elle de force à gouverner les vivacités et, le cas échéant, à dompter les rébellions de cette enfant, qui n'était plus une enfant? Il lui répliqua que ses craintes étaient peu fondées, que Meg lui était trop attachée pour lui donner de graves ennuis, qu'au demeurant, s'il survenait quelque incident, au premier avis il accourrait.

Elle insista encore. "Puisqu'il faut tout dire, mon bon frère, reprit-elle, et tout prévoir, je dois te révéler un détail dont je ne t'avais point parlé pour ne pas t'inquiéter. Depuis que Meg est de retour à l'Ermitage, elle a reçu à quelques jours d'intervalle deux lettres datées de Florence, j'en ai vu l'adresse, qui ne m'a point paru écrite de la main d'une femme; je l'ai questionnée à ce sujet, je n'ai tiré d'elle aucun éclaircissement."

Il réfléchit une minute, puis il répondit avec une tranquillité parfaite: "Ne nous mettons pas martel en tête; selon toute apparence, ces deux lettres venaient de lady Rovel, dont l'habitude est de prendre pour son secrétaire le premier gratte-papier qui lui tombe sous la main. Quand elles auraient été écrites par M. de Boisgenêt ou par quelqu'un des nombreux adorateurs que miss Rovel avait attelés à son char et que son brusque départ a dû consterner, le mal ne serait pas grand. Si elle avait laissé un attachement sérieux à Florence, il aurait fallu lui mettre les poucettes pour la ramener à l'Ermitage, cela me paraît aussi évident qu'une vérité de géométrie. Je suis convaincu que, bien que sa montre avance, l'heure des grandes passions n'a pas encore sonné pour cette fillette. Elle joue avec la vie et les hommes comme une jeune chatte avec son ombre. Au surplus, elle possède un fonds de bon sens, de judicieuse raison, qui doit entièrement nous rassurer."

Tout cela fut dit si naturellement, que Mlle Ferray soupçonna Meg de lui avoir conté des billevesées, de s'être divertie à la mystifier. Elle ne se doutait pas que la sérénité de Raymond était la marque d'une grande force d'âme, qu'à peine l'eut-elle quitté, il demeura longtemps immobile, son visage enfoui dans ses mains, et que tout à coup, ayant entendu sous sa fenêtre la voix et le rire de miss Rovel, il se leva en sursaut, pâle comme la mort, serrant si fort entre ses doigts une petite cuiller de vermeil, dont il se servait pour sabler son papier, qu'il la brisa en deux morceaux.

Si la tranquillité de son frère étonnait Mlle Ferray, la conduite de Meg lui donnait beaucoup à penser. Pendant deux jours, miss Rovel eut des allures singulières, l'humeur irritable, le teint échauffé, des manières brusques et cassantes, des gaîtés forcées, quelque chose de noir dans le regard. Mlle Ferray l'observait d'un oeil perplexe. Si elle avait été sûre de pouvoir la raccommoder sans qu'il y parût, elle lui aurait volontiers ouvert la tête pour savoir ce qu'il y avait dedans; peut-être y aurait-elle découvert quelque sinistre complot, une véritable conspiration des poudres. Etant allée la trouver un matin pour essayer une fois de plus de la confesser, elle la surprit occupée à transporter dans une malle une partie de son linge. Avant qu'elle eût le temps de l'interroger, miss Rovel se plaignit d'un ton vif que sa commode sentait le moisi. Mlle Ferray examina soigneusement cette commode et s'assura qu'elle était en fort bon état. "Cela prouve, lui répondit Meg, que nous n'avons pas les mêmes idées sur le sec et sur l'humide."

Dans l'après-midi du même jour, peu avant le crépuscule, comme Mlle Ferray traversait la terrasse un arrosoir à la main, elle fut presque renversée par un tourbillon qui fondit sur elle à l'improviste en lui criant: "Je vais faire un tour pour me réchauffer les pieds." Il avait plu le matin, et il soufflait un vent aigre. Au bout d une demi-heure, ne voyant pas Meg revenir, Mlle Ferray craignit qu'elle ne se fût arrêtée dans le bois et qu'elle ne s'y refroidît. Ayant pris un châle à son bras, elle partit à sa recherche. Elle arrivait au bord du ruisseau quand elle crut entendre le murmure de deux voix, et l'instant d'après elle reconnut celle de Meg; ces mots distinctement prononcés arrivèrent à son oreille: "Soit, je ferai ce que vous voulez."

Mlle Ferray était un peu curieuse de son naturel, et depuis quelques jours elle avait de bonnes raisons pour l'être beaucoup; mais elle éprouvait une horreur instinctive, irrésistible, pour tout ce qui ressemblait à une trahison. Si vif que fût son désir de savoir envers qui et à quel propos Meg venait de prendre ce solennel engagement, au lieu de faire silence pour en entendre davantage, elle se hâta de l'appeler à haute voix. Meg lui répondit aussitôt, et, accourant à sa rencontre, lui cria tout essoufflée: "Vous arrivez à propos, mademoiselle; cet homme commençait à m'effrayer." A ces mots, elle la prit par les deux épaules, lui fit faire volte-face et l'emmena hors du bois.

"Un homme capable de vous effrayer! lui dit Mlle Ferray en l'enveloppant du châle qu'elle portait à son bras. Qui est cet héros?

—Une façon de maraudeur, un chercheur d'os, qui remontait le ruisseau sur l'autre rive, et qui m'a demandé l'aumône d'un ton leste et insolent. J'avais d'abord refusé, il a fait mine de passer l'eau pour venir à moi. "Je ferai ce que vous voulez," lui ai-je dit, et je lui ai jeté ma bourse à la figure."

Comme Mlle Ferray, un peu étonnée, la regardait d'un oeil interrogateur, "Vous ne me croyez pas? reprit-elle en riant. Vous avez raison, ce vaurien est un amoureux qui me proposait de m'enlever.

—Vous dirai-je ce qui me déplaît en vous? repartit Mlle Ferray. C'est qu'il est impossible de savoir quand vous plaisantez.

—Voilà un reproche, dit-elle, que m'adressa un jour à Florence le prince Natti. On est ce qu'on est, on ne se refait pas.

—Je ne pense pas là-dessus comme vous, lui répliqua Mlle Ferray; j'ai toujours cru que le désir de nous rendre agréables à ceux qui nous aiment était capable d'opérer des miracles."

Ce mot fit impression sur Meg, elle eut presque l'air de s'attendrir. "Miss Agathe, s'écria-t-elle, le diable n'est pas si noir qu'on le prétend, et je veux vous faire une promesse. Je ne sais pas combien de temps encore maman me laissera ici; vous savez qu'elle s'occupe de me chercher un mari, et je suis déterminée à ne pas discuter son choix. J'achèterai chat en poche et ne réglerai mes comptes qu'en revenant du marché. Ce que je puis vous promettre, c'est qu'aussi longtemps que je resterai ici, et durant l'absence de monsieur votre frère, je serai bonne, douce, charmante, et que désormais je vous montrerai toutes les lettres que la poste m'apportera."

Emue jusqu'aux larmes de son bon mouvement, Mlle Ferray lui en témoigna sa reconnaissance. "Vous pourriez me donner une marque d'amitié plus précieuse encore, lui dit-elle. Soyez tout à fait sincère, décidez-vous à m'ouvrir votre coeur.

—Bon, je vous vois venir, répondit Meg. Mademoiselle, je vous déclare une fois pour toutes que l'événement que vous souhaitez est impossible, d'abord parce que je n'aime pas M. Ferray, ensuite parce qu'il ne m'aime pas assez. Son amour est comme ces pommes trop faites d'un côté et trop vertes de l'autre. Je déteste les fruits mal mûrs; ils sont aigrelets et agacent les dents."

Soit que les reproches de Mlle Ferray l'eussent touchée, soit par une autre cause d'elle seule connue, le mauvais vent qui soufflait depuis deux jours sur miss Rovel tomba tout à coup. Il se fit une détente dans son esprit, ses nerfs se calmèrent, son regard s'adoucit, plus de brusqueries ni de bourrasques. Elle témoignait à son tuteur une politesse affectueuse, l'interrogeait avec intérêt sur ses plans de voyage, lui recommandait d'écrire souvent et promettait de lui répondre courrier par courrier. Mlle Ferray ne savait plus que croire; elle prit son parti de ne point approfondir ce mystère et de s'abandonner aux destins, un bandeau sur les yeux.

Tous les soirs vers onze heures, Raymond faisait le tour de la maison et des dépendances, pour s'assurer qu'il ne se passait rien d'insolite dans son couvent, que les huis étaient fermés et les feux éteints. L'avant-veille du jour irrévocablement fixé pour son départ, comme il venait d'achever sa tournée nocturne, il eut une faiblesse telle que peut s'en permettre un homme qui est sûr de sa force. Miss Rovel venait de remonter dans son appartement, dont les croisées donnaient sur la route. Raymond se figura qu'il s'endormirait plus facilement après avoir vu une ombre se promener sur un rideau. Il envisageait son amour comme un condamné à mort qui devait être exécuté le surlendemain, et on a quelque indulgence pour les dernières fantaisies des condamnés. Il retourna sur ses pas, rouvrit la porte de la cour, traversa en biais le chemin, et alla s'adosser contre une barrière abritée par un tilleul. Son voeu fut exaucé; pendant deux minutes, il contempla une mousseline blanche sur laquelle passait et repassait une ombre légère. Bientôt s'y dessina une autre ombre plus opaque, beaucoup moins éthérée, et Paméla, écartant le rideau, ouvrit la fenêtre, regarda un instant dans la nuit, puis ferma les volets, et tout fut dit.

Raymond allait quitter son embuscade, quand il entendit le bruit d'un pas qui se rapprochait. Honteux de sa déraison, qu'il condamnait comme une lâcheté, jaloux de la dérober à tout l'univers, sa conscience troublée eut peur d'un passant, et il voulut lui laisser le temps de vider la place. Il n'y avait pas de lune, le ciel était voilé et la nuit obscure. Raymond eut beau sonder du regard les ténèbres, il n'y discerna aucune forme humaine, et bientôt il n'ouït plus rien; on avait fait halte ou rebroussé chemin. Comme il se disposait pour la seconde fois à traverser la route, un incident bizarre le retint immobile à son poste. Après avoir donné ses soins à sa jeune maîtresse, Paméla, une lampe à la main, était descendue dans sa chambre, située au rez-de-chaussée. Elle s'approcha de sa fenêtre, qui était grillée, alluma un rat de cave, et le passa dans l'intervalle de deux barreaux en déployant toute la longueur de son bras. Était-ce un signal? était-ce un phare? Le promeneur qui avait fait halte se remit en marche; aussitôt la négresse souffla sa lumière. L'instant d'après, quelqu'un, rasant la muraille, s'avança vers la fenêtre grillée, et une longue chuchoterie commença sur une note tour à tour assez tendre ou assez aigre, mais si basse que Raymond aux écoutes ne put attraper un seul mot.

Il ne laissa pas de se féliciter de l'incident. Depuis longtemps il épiait une occasion favorable pour mettre sa pupille en demeure de renvoyer Paméla, qu'il se souciait peu de laisser auprès d'elle durant son absence. Il remercia le hasard qui le servait si bien, et il allait se montrer et verbaliser, quand, Paméla ayant refermé brusquement sa fenêtre, l'homme partit en hâte, reprenant à grandes enjambées le chemin par lequel il était venu. En sa qualité de juge instructeur procédant à une information, Raymond regretta que l'oiseau se fût envolé avant qu'il eût pu prendre son signalement. Il craignait de compromettre sa dignité en courant après lui; il rétrograda de quelques pas, enfila un sentier qui coupe à travers champs et rejoint la route en face d'une croisée, où l'on allume une lanterne dans les nuits sans lune. En arrivant au bout du sentier, Raymond s'aperçut avec déplaisir que l'huile manquait au falot, dont la lumière était si faible que l'homme passa sans qu'il pût démêler ses traits. Il constata seulement que son chapeau était en feutre mou, que sa taille était haute, qu'au surplus le galant n'avait la tournure ni d'un laquais, ni d'un journalier. "Pourquoi ne serait-ce pas un prince?" se dit-il gaîment, et il fit la réflexion que Paméla n'était pas une âme vulgaire, que l'homme ne commençait pour elle qu'au marquis, qu'après s'être emmarquisée il était naturel qu'elle visât plus haut, que cette Diane africaine n'adressait ses flèches qu'au gros gibier. Soudain une douleur aiguë lui traversa le coeur comme un glaive. Il venait d'aborder la pensée que le coureur de nuit, qu'il avait surpris tantôt près de sa maison, en voulait, non à une négresse, mais à une blanche dont lui Raymond avait la garde, que peut-être cet adorateur de lèvres épaisses les employait à transmettre des messages. Il fut prit d'un éblouissement, il lui sembla que le falot, se rallumant tout à coup, projetait une éclatante lumière et qu'il apercevait au bout de la route un homme qui marchait vite, se frottait les mains et le narguait en lui criant son nom, qu'il ne parvenait pas à entendre. Il dit à demi-voix: "Renoncer à elle, j'en suis capable; mais souffrir qu'on me la vole! ce serait trop me demander." Et sa haine passa en revue tous les visages d'hommes qu'il connaissait.

Cependant il se remit par degrés de cette secousse, il combattit ses imaginations, tâcha de se démontrer à lui-même que ses soupçons étaient absurdes, et, tout en raisonnant, il atteignit la cour de l'Ermitage, dont il avait laissé la porte ouverte. Le sort voulut qu'il y trouvât encore un homme, mais celui-là n'était point mystérieux comme l'autre. Il venait de se cogner contre un boute-roue; frottant son genou, il se répandit en imprécations contre les maisons mal éclairées. Raymond prit dans son gousset un briquet phosphorique, et ralluma la lanterne de la grille. A la plaque de métal qui brillait sur le devant de sa casquette, il reconnut dans ce butor un commissionnaire de place, et il lui demanda d'un ton rude à qui il en avait et ce qu'il voulait. L'homme à la casquette, qui était en pointe de vin, répondit qu'on l'avait chargé de porter un paquet à l'Ermitage, que sur de fausses indications il s'était égaré, que depuis trois heures il demandait son chemin de maison en maison.

"Et de taverne en taverne, interrompit Raymond. Où est votre paquet?"

Le commissionnaire, peu solide sur ses jambes, employa quelques minutes à fouiller dans ses poches; il en tira enfin une petite boîte, soigneusement enveloppée dans un papier gris ficelé et cacheté, et la montrant à Raymond sans la lui donner: "Ce bibelot, dit-il, est pour une jeune demoiselle qui demeure ici, et on m'a expressément recommandé de le lui remettre en main propre."

Raymond lui arracha la boîte de vive force. Que n'invente pas un esprit troublé? Une seconde lui avait suffi pour échafauder une histoire et pour la mettre en équilibre sur la pointe d'une aiguille. Sous le papier gris qu'il pétrissait entre ses doigts se cachait une lettre qu'on n'avait pas osé confier à la poste; cette lettre avait été écrite par le promeneur nocturne dont il n'avait pu distinguer les traits, lequel était venu tout à l'heure chercher la réponse, ne se doutant pas que son Mercure s'était oublié dans un cabaret.

"Qui vous envoie? demanda-t-il au commissionnaire.

—Ah! bien, s'il fallait savoir le nom de tout le monde, voilà un métier qui serait bien encombrant, répliqua celui-ci.

—N'est-ce pas un homme haut sur ses jambes, coiffé d'un chapeau de feutre noir? reprit Raymond bouillant d'impatience.

—Que diable cela peut-il vous faire? repartit le crocheteur; voulez-vous le lui acheter?

—Vous êtes un sac-à-vin ou un fripon!" lui riposta-t-il brutalement, et il lui ferma la grille au nez. Il regagna sa chambre, où à peine fut-il entré, qu'il déposa la boîte sur sa table. Il l'examina, la mania, la tâta, la palpa; plus il la regardait, plus il lui trouvait un air suspect, une physionomie sinistre et scélérate. Sûrement cette bonbonnière ficelée et cachetée contenait quelque poison foudroyant; il le sentait déjà courir dans ses veines, attaquer les sources mêmes de sa vie. Il prit des ciseaux, fit un mouvement pour couper la ficelle; mais, comme précédemment sur la route, il se prit à parler à demi-voix: "Bartholo vit encore, se dit-il, le voici!" Et il posa le doigt sur son front. Il ressentit un transport de fureur contre les cheveux blonds qui faisaient violence à son caractère et le réduisaient à de tels abaissements; ces sortes de haines ne sont que des amours retournés, et l'envers de l'étoffe ressemble si fort à l'endroit que souvent on les confond l'un avec l'autre. Toutefois bien lui en prit d'avoir évoqué le souvenir du tuteur de Rosine, car il se coucha sans avoir coupé la ficelle.

Le lendemain, quand il descendit pour déjeuner, il avait la boîte dans sa poche. Pendant le repas, on ne causa que de sujets oiseux; mais au dessert miss Rovel demanda tout à coup à Mlle Ferray s'il n'était pas venu pour elle un petit paquet qu'elle attendait de Florence.

Raymond la regarda fixement. "Excusez ma négligence, lui dit-il. Ce paquet m'a été remis hier au soir par un crocheteur pris de vin, qui ne l'apportait point de Florence; il venait de Genève, envoyé par une inconnu de haute taille, coiffé d'un chapeau de feutre. C'est tout ce que j'ai pu tirer de ce manant.

—Que l'inconnu fût petit ou grand, qu'il eût un chapeau ou n'en eût point, répondit-elle avec enjouement, je suis enchantée que son envoi soit arrivé à bon port."

Et Raymond lui ayant fait passer la boîte, elle en examina l'enveloppe, puis la posa près de son assiette, et se mit à tambouriner sur la table avec son couteau.

Malgré lui, les yeux de Raymond se reportaient toujours, sur le sinistre papier gris. Apparemment miss Rovel s'en aperçut, car elle lui dit à brûle-pourpoint: "Comme vous avez raison de vous moquer des femmes, monsieur, elles sont si curieuses! Regardez plutôt Mlle Ferray, elle grille d'envie de savoir ce qu'il y a dans ce papier gris. Lui donnerons-nous ce contentement? Dans ce papier, il y a un écrin, dans l'écrin un médaillon, et dans le médaillon, sur mon honneur, un joli petit portrait.

—Le portrait de qui?" demanda Raymond en jouant l'insouciance.

Elle ramena sa tête en arrière, et d'un air de bravade: "Le portrait de quelqu'un que j'aime beaucoup plus que vous ne l'aimez, de quelqu'un à qui vous trouvez mille défauts que je ne lui trouve pas, de quelqu'un dont vous goûtez peu la société et que je goûte beaucoup, de quelqu'un dont vous vous défiez comme du diable et à qui je dis tous mes secrets.

—Qui est ce monsieur? répliqua-t-il d'une voix sourde.

—Ai-je dit que c'était un monsieur?" fit-elle en se reculant comme une chatte qui, avant d'étrangler sa souris, lui permet de respirer un instant et de faire ses adieux à la vie. Puis elle s'écria: "Au fait, les tuteurs ont le droit de tout voir." Et, coupant la ficelle, brisant le cachet, elle déplia l'enveloppe avec une lenteur calculée qui exaspérait Raymond. Elle en tira un écrin, et de l'écrin un médaillon qu'elle présenta tout ouvert à son tuteur, lequel s'avisa que ce médaillon contenait un charmant portrait sur émail de miss Rovel en personne.

Il laissa échapper un soupir de soulagement, et dit avec la gaîté d'un homme qui avait la corde au cou et qu'on détache: "Il est charmant, ce portrait; quel en est l'heureux possesseur, et comment peut-il consentir à vous le restituer?

—Les tuteurs ont le droit de tout savoir, répondit-elle; je l'avais fait faire à Florence pour mon frère William. La Barbade est bien loin, j'ai craint qu'il ne se perdit en route, et j'ai mieux aimé le garder jusqu'à ce qu'il trouvât un amateur. L'autre jour j'ai écrit à maman de me l'envoyer par une occasion, l'occasion s'est rencontrée, et le voilà, ce portrait. J'ai quelque désir de lui faire voir le monde en bonne et sûre compagnie. Vous voudrez bien l'emmener avec vous à Paris, la copie vous incommodera moins que l'original."

Raymond se confondit en remercîments; il ne laissait pas de se méfier encore, et son regard en dessous observait l'écrin, qui était resté aux mains de miss Rovel; il pouvait avoir un double fond. Elle se leva et lui dit: "Le médaillon, l'écrin, le papier gris, les ficelles, les cachets, je vous donne tout, et les mystères de ma vie par-dessus le marché!" Et, lui jetant le tout pêle-mêle sur son assiette, elle s'enfuit en riant.

Pendant une partie de l'après-midi, Raymond eut le coeur singulièrement léger. Il fuma un cigare sur la terrasse, et il découvrit que le ciel était d'un bleu suave, qu'avril est un mois délicieux, qu'après une longue maladie le soleil venait d'entrer en convalescence, que les fredons des oiseaux et les haies habillées de neuf célébraient à l'envi cette résurrection, qu'il y avait dans l'air une odeur de renouveau, que le monde a été fait par quelqu'un qui s'y entendait, que tout vient à point à qui sait attendre, et que les coureurs de nuit ont l'excellente habitude de préférer les négresses aux blanches.

Cependant ses défiances se réveillèrent subitement lorsque, ayant vu Paméla traverser la cour avec un panache sur la tête, et lui ayant demandé où elle allait, la négresse lui répondit que miss Rovel l'envoyait à la ville faire des emplettes.

"Ne t'attarde pas en chemin, paresseuse!" lui cria Meg, qui parut sur le seuil de la porte. La négresse détala.

Raymond, s'approchant de sa pupille, lui dit: "Je désire, miss Rovel, que cette fille ne reste pas plus longtemps à votre service." Et il lui raconta que la veille, comme il s'assurait si la porte de la cour était fermée, il avait surpris la négresse à sa fenêtre, échangeant de tendres propos avec un inconnu.

"En vérité!" s'écria-t-elle avec un peu d'émotion, et, se remettant bien vite: "Etait-il aussi coiffé d'un chapeau de feutre?

—Il n'importe, répliqua-t-il en tordant sa moustache. Cette créature est une dévergondée, et il me tarde de lui voir les talons.

—Bah! dit-elle, comme tout le monde, elle a des besoins de coeur, il faut être indulgent pour les âmes sensibles." Puis, changeant soudain de propos, elle pria son tuteur de faire avec elle une dernière promenade dans le bois. Il lui répondit d'un ton sec qu'il était désolé de se priver de ce plaisir, mais qu'il avait, lui aussi, quelques emplettes à faire en ville, et que, son départ étant fixé au lendemain, il ne les pouvait ajourner.

"Je n'aime pas les hommes qui sont si sûrs de leurs volontés," repartit-elle, et, ce disant, elle lui tourna le dos.

Quelques instants plus tard, Raymond s'acheminait d'un bon pied vers Genève. Il connaissait assez l'indolente démarche de la négresse pour se flatter que, malgré les recommandations de miss Rovel, il regagnerait l'avance qu'elle avait sur lui. Toutefois, quoiqu'il fît diligence, peu s'en fallut qu'elle ne lui échappât. Il atteignit les abords de la ville sans l'avoir rejointe; mais du haut d'une colline couronnée d'une église russe, comme il promenait en cercle autour de lui son oeil d'épervier, il aperçut un châle et un panache rouges qui traversaient une place, se dirigeant du côté du grand quai. Il hâta le pas et les revit au moment où ils se disposaient à passer les ponts. Il ne les perdit plus de vue et constata qu'ils entraient à l'Hôtel des Bergues. A son tour, il traversa le pont, alla s'établir dans l'île Rousseau, sur un banc qui faisait face à la porte principale de l'hôtel. Après dix minutes d'une attente fiévreuse, il vit la négresse ressortir. Il la laissa s'éloigner. Sur ces entrefaites, ayant levé le nez, il tressaillit en avisant sur un balcon un homme de haute taille, de belle tournure et coiffé d'un chapeau de feutre. Cet homme lui était bien connu, il s'appelait le prince Sylvio Natti.

Il quitta aussitôt son banc, et prit si bien ses mesures que Paméla était encore assez loin de l'Ermitage lorsqu'elle sentit une main qui lui serrait le bras comme dans un étau, et quelqu'un lui cria: "Livrez-moi sur-le-champ la lettre que vous a remise le prince Natti."

Si elle en avait eu le moyen, la négresse eût pâli, blêmi d'épouvante. A vrai dire, les regards féroces que lui jetait Raymond n'étaient pas propres à la réconforter. Elle essaya pourtant de payer d'audace, et, répandant toutes les larmes de son corps, elle protesta que Raymond lui faisait injure, qu'elle était une honnête fille, célèbre dans les deux mondes par sa retenue, incapable de prêter son ministère à un commerce que la morale la plus rigide ne pourrait avouer. Puis, changeant de gamme, elle feignit de lui confesser, avec des airs de pudeur effarouchée, que le prince Natti était amoureux d'elle, qu'il en perdait le boire et le dormir, qu'elle s'était rendue à l'hôtel des Bergues pour l'adjurer de respecter sa vertu.

"Remettez-moi cette lettre," lui répétait Raymond en lui disloquant le bras. Elle vida la poche de sa robe et la retourna pour lui prouver qu'elle ne contenait aucune contrebande. Elle en avait d'abord retiré son mouchoir qu'elle gardait dans sa main; il le prit, le secoua, en fit tomber un papier, qu'il se hâta de ramasser. Ce papier était un ph. Il fut sur le point d'en faire sauter le cachet; après réflexion, il se contenta de le serrer dans son portefeuille, en disant à Paméla: "Que vos paquets soient faits dès ce soir! Demain, à la pointe du jour, vous sortirez de chez moi pour n'y jamais rentrer."

La laissant à ses réflexions, il se dirigea rapidement vers l'Ermitage. Il trouva miss Rovel dans le salon, face à face avec Mlle Ferray, qui ne soupçonnait point cet ange de loger le diable dans ses yeux. Occupée à dévider un écheveau, les poignets de Meg lui servaient de dévidoir. Raymond s'assit à l'écart, la main posée sur son coeur, à qui il ordonnait en vain de battre moins fort. Quand on annonça que le dîner était servi, miss Rovel lui prit le bras pour passer dans la salle à manger, et ne parut pas s'apercevoir du supplice qu'elle lui infligeait. Il mangea du bout des dents par contenance; il avait la gorge serrée, l'haleine courte; il portait sur sa poitrine le poids d'une montagne qui cette fois, il en était sûr, ne devait pas accoucher d'une souris.

Dès que le dîner fut fini, il dit à sa soeur: "Je désire avoir un entretien avec miss Rovel; qu'on nous laisse seuls un instant!"

Ces mots firent ouvrir de grands yeux à Mlle Ferray. Il y avait en elle comme une impossibilité physique de croire au malheur; son éternel optimisme se figura incontinent que Raymond, dont l'agitation ne lui avait pas échappé, était à bout de résistance, qu'il ne se sentait plus maître de son secret, qu'il avait résolu de se déclarer à miss Rovel; la place demandait à se rendre, elle arborait le drapeau blanc, sans doute le vainqueur serait généreux. Mlle Ferray se dépêcha de se retirer. Grâce à la rapidité de ses espérances, en arrivant au bout de la chambre elle avait acquis déjà la certitude que tout s'arrangerait pour le mieux, qu'avant une heure son frère aurait défait ses malles; quand elle eut refermé la porte, elle venait de revoir l'enfant phénoménal qui unissait au teint d'un noiraud des cheveux couleur d'or.

"Miss Rovel, dit Raymond en s'interrompant plus d'une fois, tant la voix lui tremblait, voici une lettre que Paméla vous a rapportée de la ville. Vous disiez ce matin que les tuteurs ont le droit de tout savoir; je désire savoir ce que contient cette lettre, et j'estime comme vous que j'en ai le droit."

Il lui présenta le pli, elle le chiffonna dans ses doigts, pendant qu'une rougeur lui montait au visage; puis, s'étant décidée à l'ouvrir, elle lut tout haut le billet que voici:

"Vos objections ne sont que des défaites. J'ai votre parole, il est trop tard pour vous en dédire, et cela se fera; il le faut, je le veux, il y a peu de jours encore vous m'avez permis de le vouloir. Avant minuit, je vous attendrai à la croisée que vous savez. A vous pour la vie."

Il régna pendant quelques minutes un silence à entendre voler les mouches. Enfin Raymond réussit à dire: "De qui est cette lettre?

—Du prince Sylvio Natti, qui a formé le projet de m'enlever cette nuit, répondit-elle en baissant les yeux, mais sans hésiter.

—Et ce projet a été approuvé par vous? lui demanda-t-il en posant ses coudes sur la table et son menton dans ses mains.

—Vous voyez bien, répliqua-t-elle vivement, que ce billet est une réponse à un refus.

—Ah! permettez, lui dit-il, ce refus ne me semble pas sérieux. Le prince Natti se vante d'avoir été encouragé par vous; vous vous êtes engagée par écrit probablement."

Elle fit un mouvement des épaules: "Je n'écris jamais," repartit-elle; puis après une courte pause, relevant les yeux: "Je dois vous avouer, monsieur, que, durant quarante-huit heures, j'ai été parfaitement déterminée à courir la chance de cet enlèvement."

Il éprouva une commotion dans tout son corps, des flammes rouges dansèrent devant ses yeux. "Vous avouez enfin que vous aimez ce hanteur de brelans? murmura-t-il.

—Que vous dirai-je? répondit-elle; l'émotion d'une aventure plaisait à l'une de mes deux âmes. Depuis, j'ai réfléchi et je me suis ravisée." Comme il ne disait mot, elle ajouta: "Je ne suis pas très-versée dans les saintes Ecritures, je crois cependant y avoir lu qu'il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour dix justes qui n'ont jamais failli."

Il continuait de se taire, elle recouvra toute son assurance. "Ainsi, monsieur, dit-elle, en bonne foi, vous ne me conseillez pas de me laisser enlever par le prince Natti? C'est pourtant un très-beau garçon, et je me crois presque sûre de son coeur."

Raymond se sentit comme enlevé de sa chaise. Debout, le front crispé, les dents serrées, peu s'en fallut qu'il ne se précipitât sur miss Rovel, qu'il ne l'écrasât sous ses pieds. Elle le regardait d'un oeil intrépide. "A qui parlez-vous? s'écria-t-il d'une voix tonnante.

—A mon tuteur, répliqua-t-elle sans s'émouvoir. Voulez-vous que nous raisonnions un peu? J'ai toujours aimé qu'on me donnât des raisons. Si je m'en allais courir le monde avec le prince Natti, qui aurait le droit de s'en plaindre?

—Quelqu'un, balbutia-t-il, qui a l'indigne folie de vous aimer…J'entends parler de ma soeur, que vous feriez mourir de chagrin.

—Je sais que Mlle Ferray m'aime beaucoup; mais ce que je désire connaître, ce sont vos raisons personnelles.

—Oh! quant à moi… reprit-il d'un ton glacial, quant à moi, miss Rovel, je réponds de vous à votre mère. Si vous aviez l'obligeance de patienter encore quelques jours, je lui écrirais de venir vous chercher, après quoi, je vous laisserais libre de faire tout ce qu'il vous plaira.

—Bien, dit-elle, je connais à cette heure vos raisons, elles me paraissent bonnes et concluantes."

Elle garda quelques instants le silence; elle promenait l'un de ses ongles dans une rainure de la table, et de son autre main elle jouait avec une boucle de ses cheveux. Tout à coup elle changea de visage, sou regard s'adoucit et s'humecta, puis s'étant penchée vers Raymond: "Mon Dieu, monsieur, que vous êtes prompt! dit-elle. Je vous jure par ce qui est le plus sacré, et, si vous aimez quelque chose, je vous jure par ce que vous aimez le plus au monde, que le prince Natti est un fou, que mon coeur n'est point à lui, qu'il ne m'enlèvera ni la nuit prochaine, ni la nuit suivante, ni jamais, et je vous jure aussi que je tiendrai religieusement la promesse que j'ai faite à Mlle Ferray, qu'en votre absence je ne lui causerai ni un ennui, ni un chagrin, ni une inquiétude, en un mot, que vous pourrez voyager tranquillement avec la certitude qu'elle suffit à ma garde." Et, lui tendant la main à travers la table, elle ajouta en souriant: "Me croyez-vous?"

Il y avait dans ce sourire tant de sincérité, tant d'émotion et tant de coeur, que la colère de Raymond tomba soudain comme un gros vent abattu par une petite pluie, et ses défiances s'évanouirent. Il prit la main qu'elle lui présentait et répondit: "Je vous crois.

—A mon tour, poursuivit-elle, je vous prierai, monsieur, de prendre un engagement envers moi. Donnez-moi l'assurance que vous ne chercherez pas querelle au prince Natti, que vous paraîtrez ignorer son existence et ses projets, que vous laisserez ce fat passer la nuit à la belle étoile."

Il le lui promit par un signe de tête. "Au surplus, dit-elle, si vous craignez qu'il ne réitère ses tentatives, qui vous empêche d'ajourner votre départ?

—Cela n'est pas nécessaire, répliqua-t-il. Je sais, miss Rovel, qu'il n'est au pouvoir de personne de contraindre vos volontés, et, du moment que j'ai votre parole, je me mépriserais, si je doutais de vous. D'ailleurs j'ai renvoyé Paméla; dès demain soir, mon jardinier, qui est un homme de confiance, occupera sa chambre, et la maison sera gardée comme par moi-même."

A ces mots, il se leva, s'approcha d'elle, la regarda dans les yeux, puis d'une voix mal assurée: "Il ne me reste plus, miss Rovel, qu'à vous faire mes adieux et à souhaiter…

—Oh! non, dit-elle, pas ce soir. Il a été convenu entre Mlle Ferray et moi que, puisque vous ne partez qu'à la fin de la matinée, nous déjeunerions ensemble à neuf heures. Bonne nuit, monsieur, et veuillez vous souvenir de notre engagement réciproque."

Elle sortit en courant de la chambre. Mlle Ferray l'attendait sur l'escalier, occupée de sa chimère. "Dieu soit béni, petite, il a enfin parlé, lui dit-elle. Il s'est expliqué, tout est conclu, arrangé.

—Hélas! miss Agathe, répondit-elle, c'est décidément la chambre des lords qui gouverne; on n'accorde rien à ce pauvre peuple."

Mlle Ferray laissa tomber ses bras: "Qu'avait-il donc à vous dire?

—Que, si je lui promettais d'être bien sage, il me rapporterait de Paris du sucre d'orge, du sucre de pomme et toute sorte de sucreries aussi sucrées que toute sa personne et que le doux sirop de sa parole.

—Vous riez toujours, lui dit Mlle Ferray en soupirant; passe encore si votre gaieté nous tirait d'affaires.

—Elle me sert du moins à ne pas être triste; je suis comme ces cultivateurs qui allument des feux de joie dans leur champ pour le défendre contre la gelée.

—Et vous n'avez pas même obtenu qu'il retardât son départ?"

Meg lui pinça doucement le menton en lui disant: "On prétend que je suis romanesque, vous l'êtes bien plus que moi, mademoiselle; mais pour faire un roman, ce n'est pas tout d'avoir son commencement, il faut trouver sa fin. Tâchez d'en inventer une d'ici à demain."

Sur ce, elle s'envola dans sa chambre. Raymond rentra peu après dans la sienne; pour témoigner sa confiance à miss Rovel, il s'abstint de faire à onze heures sa tournée habituelle. En se mettant au lit, il éprouva quelque satisfaction à se représenter le beau Sylvio croquant le marmot dans sa voiture. Pourtant la nuit ne s'écoula pas sans qu'il se réveillât dix fois en sursaut, croyant ouïr quelque bruit, tantôt le retentissement d'un pas qui faisait crier l'escalier, tantôt un murmure de voix ou le roulement lointain d'une voiture. Il s'asseyait sur son lit, prêtait l'oreille; chaque fois il s'assura que tout se réduisait aux vocalises d'une girouette rouillée que le vent s'amusait à faire grincer.

Le matin venu, quand il eut achevé sa toilette, il resta longtemps immobile, s'occupant à rassembler ses forces pour la grande et décisive bataille qu'il allait livrer. Il passait toutes ses troupes en revue; elles étaient sous les armes, rangées en bon ordre, la baïonnette au bout du fusil, et leur discipline lui présageait la victoire. Un peu avant neuf heures, il descendit d'un pas ferme dans la salle à manger; il était pâle, mais calme. Sa soeur ne tarda pas à le rejoindre. On sonna la cloche du déjeuner, miss Rovel ne parut pas. "Elle sera restée endormie," dit Mlle Ferray, et aussitôt elle monta pour l'appeler. L'instant d'après, Raymond l'entendit pousser un cri. Il gravit l'escalier quatre à quatre,—l'appartement de Meg était vide, une lampe achevait de brûler sur la cheminée, et le lit n'avait pas été défait. Raymond éclata de rire et s'écria: "Voilà ce que vaut la parole d'une femme!" Puis il courut comme un furieux dans la chambre de Paméla; elle était vide aussi. Il manda le jardinier. Celui-ci ne savait rien touchant miss Rovel, mais il rapporta que, la veille au soir, comme il allait fermer la porte de la cour, la négresse avait passé devant lui en lui criant au passage qu'elle ne voulait pas demeurer une heure de plus dans une maison d'où on l'avait chassée, qu'elle enverrait le lendemain chercher ses nippes. Sur ces entrefaites, Mlle Ferray apprenait de sa chambrière qu'en entrant le matin dans le salon elle avait été surprise de trouver une fenêtre ouverte et un volet entre-bâillé. Elle appela son frère pour lui communiquer ce renseignement. Il était déjà parti, n'ayant au coeur qu'un désir et dans la tête qu'une pensée,—possédé, corps et âme, par l'aveugle et irrésistible besoin de tuer quelqu'un.

Avant de s'adresser à la police pour lui donner le signalement des deux fugitifs et réclamer son assistance dans leur recherche, Raymond eut l'idée de passer à l'hôtel des Bergues; il se pouvait faire qu'il y recueillît quelques informations utiles. Il éprouva dans cette conjoncture que la certitude du malheur produit une sorte d'apaisement. Il était presque calme en se présentant à l'hôtel, où, à peine eut-il prononcé le nom du prince, le portier lui répondit: "Second étage, juste en face de l'escalier. Le prince est chez lui.

—En vérité? reprit Raymond, qui eut peine à dissimuler sa vive surprise; ayez l'obligeance de vous en assurer."

Le portier sortit de sa loge, appliqua tour à tour sa bouche et son oreille à l'extrémité d'un cordon acoustique, et revint en disant:

"Le prince est occupé à déjeuner dans sa chambre, il ne peut recevoir.

—J'ai une nouvelle pressée à lui annoncer, répliqua Raymond, je suis certain d'être reçu."

Et, grimpant lentement l'escalier, en vingt sauts il atteignit le second étage, où il se heurta contre un sommelier qui lui dit: "C'est monsieur qui désire voir le prince Natti? Il a fait défendre sa porte."

Raymond le poussa par les épaules en lui criant: "Allez porter ma carte." Une seconde après, il entendit une voix d'un beau timbre qui disait avec un accent italien: "Assurément, faites entrer."

Il entra. Le prince était seul, absolument seul, et achevait de déjeuner; Raymond constata qu'il n'y avait sur la nappe qu'un couvert. Soit philosophie naturelle, soit l'effet d'une agréable digestion, le beau Sylvio se trouvait dans cette heureuse disposition d'esprit qui fait porter légèrement le poids d'une conscience chargée et mépriser les cas fortuits. Aussi parut-il prendre sans effort son parti d'une visite qui lui promettait peu d'agrément; il fit bon visage à Raymond et lui avança un fauteuil avec beaucoup de civilité.

"Prince, est-il besoin que je vous explique le motif de ma visite? lui demanda Raymond en s'asseyant.

—A la rigueur, je pourrais le deviner, répondit-il avec aménité; cependant je suis curieux d'entendre votre explication.

—Fort bien, monsieur, je suis venu vous de mander compte…

—Vous savez donc tout? interrompit-il.

—Depuis hier soir. Miss Rovel m'avait fait la grâce de me montrer votre lettre."

Sylvio laissa échapper une exclamation de colère; puis, s'étant dit apparemment que le sage doit s'attendre et se résigner à tout: "Si vous venez me faire des reproches, reprit-il, je m'empresserai de reconnaître que je me suis comporté comme un sot ou comme un fou,—le mot que vous préférerez sera celui qui me conviendra;—toutefois je tiens à vous faire remarquer que l'intention n'a jamais été réputée pour le fait. Si vous vous proposez d'exiger de moi un engagement pour l'avenir, je me hâterai de le prendre, car je suis bien dégoûté de ma sottise ou de ma folie. Enfin, si vous désirez tout simplement vous donner la satisfaction de me plaisanter sur ma déconfiture, eh! mon Dieu, quoique d'habitude je n'aie pas l'humeur endurante, je me soumettrai à mon sort, que j'ai mérité, et peut-être finirai-je par rire de bon coeur avec vous."

Raymond, éperdu d'étonnement, se demanda ce que signifiait cet étrange discours et si le prince Natti était le plus consommé des comédiens, tant il semblait parler de bonne foi. Ne sachant à quoi s'en tenir, le tuteur de miss Rovel résolut d'avancer pas à pas, la sonde à la main. —"Est-il possible, prince, reprit-il d'un ton narquois, qu'un homme tel que vous ait à se plaindre de la destinée? Se peut-il bien qu'il ait rencontré des résistances sur lesquelles il ne comptait pas?

—Et sur lesquelles, interrompit Sylvio, j'avais le droit de ne pas compter. La conduite de miss Rovel, poursuivit-il, me dispense de garder aucun ménagement et me met à l'aise pour vous apprendre qu'il y a peu de jours encore elle avait donné à ma stupide entreprise tous les encouragements imaginables. Tout était arrêté, concerté entre nous,—je n'ai pas l'habitude d'enlever les femmes malgré elles.—Un scrupule subit lui est venu, je ne crois pas à ses scrupules. Votre pupille, monsieur, est une satanée coquette, vous m'obligerez en le lui disant de ma part."

Ces dernières paroles furent prononcées sur un ton de dépit si amer qu'il n'était plus permis de croire que le beau Sylvio jouât la comédie. Raymond demeura convaincu que non-seulement il n'avait pu pousser sa victoire jusqu'au bout, mais que son entreprise avait échoué dès le premier pas, que miss Rovel s'était ravisée, que l'enlèvement n'avait pas eu lieu. Que s'était-il passé? Il mourait d'envie de le savoir. Cachant le trouble qui le dévorait: "Je vous promets, dit-il d'un air enjoué, de transmettre fidèlement votre message; mais vos griefs contre ma pupille sont-ils aussi sérieux qu'il vous plaît de le dire? Les scrupules sont de son âge et ne durent guère. Ne vous a-t-elle point donné d'espoir pour l'avenir? Ne vous a-t-elle pas laissé entrevoir qu'elle vous aime, et que tôt ou tard sa conscience sera de meilleure composition?"

Sylvio fronça ses noirs sourcils. "Je vous ai donné, monsieur, la permission de vous moquer de moi, répondit-il, mais il me semble que vous en abusez.

—Point du tout, vous vous méprenez sur mes sentiments. Je suis plein de sympathie pour votre malheur, d'autant qu'il a dû être fort sensible à un homme qui n'a jamais trouvé de cruelles."

Le prince reprit sa belle humeur: "En bonne foi, il m'est impossible de me fâcher; ma mésaventure a un côté si gai!… Monsieur, en présentant mon compliment à miss Rovel, veuillez lui dire que vous m'avez trouvé fort résigné à ma disgrâce; peut-être aurais-je été capable de l'épouser, et voilà un malheur qui eût manqué absolument de gaîté. Que s'il me reste quelque regret, je sais le moyen de m'en guérir. On m'a dit qu'il y avait un tripot célèbre à Saxon, qui n'est pas loin d'ici; c'est là que dès aujourd'hui j'achèverai de me consoler. D'où je conclus que je suis content, que vous l'êtes aussi, et que nous n'avons plus rien à nous dire."

A ces mots, il salua Raymond, comme pour l'engager à prendre congé de lui; mais Raymond ne lui rendit point son salut. Depuis deux minutes, il tenait ses yeux braqués sur la glace qui surmontait la cheminée, et dans laquelle il se passait quelque chose d'intéressant. Il y avait à l'autre bout de la chambre un petit garde-manteau à chevilles, masqué par une tenture en tapisserie. Ce rideau se réfléchissait dans la glace, et à deux reprises Raymond avait cru le voir osciller légèrement.

"Prince, dit-il, avant que je parte, un mot encore de grâce!Qu'avez-vous caché avec tant de soin derrière cette tapisserie?"

Par un mouvement instinctif, le prince Natti courut se placer entre le garde-manteau et Raymond. "Vous êtes trop curieux, répondit-il avec hauteur; que vous importe?"

Raymond sentit tout son sang affluer à son coeur. Il ne pouvait plus douter que l'effronterie de ce Lovelace napolitain n'eût cherché à lui donner le change; Meg était là, derrière le rideau, à deux pas de lui. Il serait mort de honte si, en présence de la déloyale créature qui l'entendait, sa colère eût trahi son amour. Elevant la voix pour qu'elle portât jusqu'au bout de la chambre, il reprit avec une glaciale ironie: "Monsieur, tirez ce rideau, je serais heureux de présenter mes hommages l'honnête et charmante personne que vous avez enlevée cette nuit.

—Vous êtes donc sorcier? s'écria Sylvio d'un ton aigre-doux.

—Convenez, poursuivit Raymond, que vous m'en imposiez tout à l'heure, que vos desseins n'ont point rencontré de résistance, que cette nuit a été la plus heureuse de votre vie, qu'aucun sot scrupule n'est venu troubler ou retarder vos plaisirs.

—Je conviens, répondit-il, que vos ironies m'agacent furieusement les nerfs et que je vais me fâcher."

Sa belle humeur prévalut encore sur son dépit, et il ajouta en souriant: "A vous parler franc et net, on m'a tout offert, mais Je vous prie de croire que j'ai tout refusé.

—Prince, tirez donc ce rideau, répéta Raymond; je voudrais voir le visage que fait en vous écoutant l'innocente créature que vous avez enlevée cette nuit.

—Au préalable, vous entendrez l'histoire véridique de ma bonne fortune, reprit Sylvio, car le mieux est de se donner soi-même les étrivières, on y met plus de formes. Après deux heures de mortelle attente, j'étais furieux et transi de froid. Je donne l'ordre à mon cocher de regagner la ville. Au même instant, je crois ouïr une voix et un piétinement précipité. Le coeur me bondit, j'ouvre la portière, je m'élance, je presse amoureusement dans mes bras l'idole de mon âme qui venait me consoler de ma longue faction;… mais, voyez un peu les bizarreries du coeur! La lanterne de la voiture ayant jeté un pâle rayon sur son visage, il me vint un repentir, je sentis se calmer mes transports, mon amour se changea subitement en un saint respect, ce qui n'empêcha pas cette innocente créature, comme vous l'appelez, de s'installer sur mes coussins en me disant: "J'y suis, j'y reste…" Je vous la donne, monsieur, pour une tête de fer, qui a le sang chaud et les passions vives.

—Et vous la méprisez assez, s'écria Raymond, pour raconter cette histoire devant elle?

—Pourquoi la mépriserais-je? répliqua-t-il avec étonnement. Votre vocabulaire est singulier; qu'a donc à voir le mépris là dedans?"

Pour toute réponse, Raymond serra les poings et s'avança d'un pas vers le garde-manteau. Le prince lui barra le passage. "Promettez-moi, lui dit-il, que vous ne porterez pas la main sur elle. Vous lui faites une peur affreuse, elle prétend que vous seriez capable de la tuer.

—Moi, la tuer! repartit Raymond avec un ricanement sarcastique. Vous vous moquez. Lady Rovel l'avait confiée à ma garde, je dois à lady Rovel compte de son dépôt, et il n'en sera pas autre chose." Il ajouta d'un air impérieux: "Prince, faut-il que je vous la reprenne de force, ou consentez-vous à me la rendre?

—Tout de bon, vous me demandez de vous la rendre?

—Je vous l'ordonne.

—Et que ne parliez-vous, monsieur! Le ciel vous bénisse et vous récompense! je vous obéirai de grand coeur, et à l'instant même, et dix fois pour une, car croyez que cette beauté ingénue est ici malgré moi, et que la continence de Scipion n'est rien au prix de la mienne. Interrogez-la plutôt, qu'elle vous dise s'il n'est pas vrai que je l'engageai chaleureusement à retourner à l'Ermitage, qu'elle protesta de son intention de ne jamais me quitter, de me suivre au bout du monde, que, saisi d'épouvante, je sautai par la portière et cherchai mon salut dans une fuite essoufflée, mais qu'à peine étais-je ici, à peine me croyais-je à l'abri de ses charmes dangereux, elle a surgi devant moi comme un fantôme. Par où est-elle entrée? Par la fenêtre, par la cheminée, par le trou de la serrure? Je n'en sais rien, les sylphides ne connaissent point d'obstacles."

Et, pirouettant sur ses talons, il s'écria: "Déité miséricordieuse, bonté consolatrice, sortez de votre retraite, je vous suis caution que le farouche moraliste qui vous réclame ne touchera pas à un seul de vos cheveux."

En dépit de cette promesse rassurante, la déité demeura blottie dans son coin, et pour mieux se dérober aux regards, attirant à elle le rideau, elle tâcha de s'en envelopper. Par malheur, son action fut si impétueuse que la tringle céda, la tapisserie glissa jusqu'à terre, et les yeux étonnés de Raymond virent apparaître dans le désordre d'une tenture un front couleur de suie, un nez camus, et tout le visage de la plus romantique des négresses.

Il resta bouche béante, comme pétrifié; après quoi il fut pris d'un accès d'homérique hilarité et d'un éclat de rire nerveux dont il ne pouvait plus se rendre maître. Il regardait tour à tour le prince et Paméla, il grillait du désir de les embrasser l'un et l'autre.

"Pour le coup, votre gaîté passe les bornes, lui dit Sylvio en retroussant sa moustache, mes oreilles commencent à s'échauffer. Faites-moi le plaisir d'emmener au plus vite cette moricaude dont la vertu vous est si chère.

—Tout considéré, lui répondit Raymond en reprenant son sérieux, je me ferais une conscience de vous en priver. Dans un cas pareil au vôtre, cette moricaude a su consoler M. de Boisgenêt, de qui la sage philosophie me paraît digne d'être proposée en exemple. Au demeurant, si vous craignez que vos amis de Florence ne s'égaient comme moi à vos dépens, rassurez-vous, prince, vous pouvez compter sur mon absolue discrétion."

Et à ces mots, avant que Sylvio se fût mis en mesure de l'en empêcher, il gagna la porte, l'ouvrit précipitamment, s'élança dans l'escalier, le descendit à toutes jambes. Il prit un fiacre sur le quai et s'achemina vers l'Ermitage en recommandant au cocher de brûler le pavé. Après avoir vidé les arçons, son âme s'était remise en selle; il était heureux, gaillard, sûr de son fait. Il semonçait son imagination, lui reprochait sa ridicule erreur, ses effarements et sa démence; elle se confondait en excuses. Quand l'esprit est monté à ce ton, il trouve des explications à tout, même à un lit qui n'est pas défait, même à un volet qu'on avait fermé et qui s'est rouvert on ne sait comment. Raymond tenait pour avéré, pour constant, que la première personne qu'il allait rencontrer à l'Ermitage serait Meg, qu'elle s'était donné le plaisir de l'alarmer, qu'elle avait voulu mettre sa confiance à l'épreuve. Il se promettait de lui laisser ignorer les affres qu'il venait d'éprouver et de l'aborder avec un front serein; il se flattait d'y réussir, car il était fier de l'empire qu'il avait su prendre sur lui-même. Il sortait de l'hôtel des Bergues non-seulement sans avoir étranglé personne, mais encore sans avoir trahi ses angoisses, ni laissé échapper une parole qui pût compromettre sa pupille. La satisfaction que lui inspirait sa conduite se joignant à la certitude que miss Rovel n'aimait pas le prince Natti, il était disposé à se réconcilier avec l'univers, à confesser qu'il y avait un malentendu au fond de sa longue dispute avec la vie.

Il n'était plus qu'à dix minutes de l'Ermitage quand il vit accourir à lui un exprès qu'on venait de détacher à sa recherche. Il tenait deux lettres à la main; Raymond s'en saisit, il lui prit une sueur froide en lisant la première. Elle était de sa soeur, et l'écriture en était tremblée. Mlle Ferray lui mandait dans un style un peu décousu que miss Rovel ne s'était pas encore retrouvée, qu'on avait lieu de croire qu'elle avait exécuté son évasion dans les premières heures de la nuit, qu'elle était probablement sortie par l'une des fenêtres du salon, qu'elle avait pris son chemin à travers le verger. On venait de découvrir dans le bois une voilette accrochée à des broussailles et sur le ruisseau une planche qui avait dû servir de pont à la fugitive. Un fermier du voisinage affirmait que, revenant de la ville entre onze heures et minuit, il avait aperçu un jeune homme et deux chevaux embusqués près d'un bouquet d'arbres. Après avoir communiqué à son frère ces fâcheuses nouvelles, Mlle Ferray l'exhortait à ne point trop s'alarmer. "Nous faisons un mauvais rêve, lui écrivait-elle, mais on n'est jamais resté au milieu d'un rêve." Elle avait rouvert sa lettre pour ajouter en apostille qu'un commissionnaire venait d'apporter un pli, qu'elle s'était permis de l'ouvrir et se hâtait de le lui envoyer, qu'il y trouverait le mot de l'énigme, et qu'elle le conjurait de ne prendre aucune résolution avant d'en avoir conféré avec elle.

Le billet renfermé dans ce pli était ainsi conçu: "Monsieur, les apparences sont contre moi; mais après ce qui s'était passé entre nous, ce que j'ai fait, j'avais le droit de le faire. Ma conscience est tranquille, car mes intentions sont irréprochables. Aussi ne puis-je prendre mon parti d'avoir l'air de fuir devant vous. Je suis à Thonon; je m'y arrêterai vingt-quatre heures, et s'il vous plaisait de venir m'y rejoindre, je m'empresserais de vous donner toutes les explications que vous pouvez désirer. Votre obéissant serviteur,

"Gordon. "

Cette lettre et cette signature firent sur Raymond l'effet que produit le rouge sur le taureau. Il demeura stupide d'étonnement et de fureur, cloué sur place, un brouillard sur les yeux, se demandant où il était, de quoi il s'agissait, ce qu'il faisait au milieu d'une grande route, pourquoi il tenait un papier à la main. Il retrouva enfin le fil de ses idées; il lui parut prouvé qu'il était Raymond Ferray, que sa pupille s'était enfuie et qu'il perdait un temps précieux, attendu qu'il avait une affaire pressante à régler, qui était de rejoindre à Thonon M. Gordon et de lui expliquer poliment qu'il désirait se couper la gorge avec lui. Il s'aperçut aussi qu'il y avait à deux pas de là une voiture immobile, laquelle était attelée de deux chevaux, et un cocher qui l'observait attentivement, ne sachant à qui il en avait. L'interpellant d'un ton brusque, il lui fit prendre l'engagement de ne point ménager ses bêtes et de le conduire en trois heures à Thonon. Il ordonna ensuite à l'exprès de retourner auprès de sa soeur, de l'avertir qu'il ne rentrerait à l'Ermitage que dans la soirée. Cela dit, il venait de remonter dans son fiacre; le cocher brandissait déjà son fouet, quand une autre voiture arriva de Genève, brûlant le pavé. Elle s'arrêta subitement, et Raymond se trouva en présence de lady Rovel et du marquis de Boisgenêt.

Leur brouille n'avait pas duré. Après s'être retiré fièrement dans sa tente, M. de Boisgenêt avait regretté son coup de tête. Ses ressentiments s'étant apaisés, l'appétit lui était revenu. Il était aussi alléché de Meg que pouvait l'être Mirette du plus croquant des massepains; il pensait à elle comme à une friandise délicieuse, et son amour-propre piqué au vif avait juré qu'il s'en passerait la fantaisie. Aussi bien estimait-il que miss Rovel était non-seulement un morceau de roi, mais une superbe affaire. Il croyait lire dans les étoiles que les destins avaient voué lady Rovel à une fin prématurée, qu'ils ne lui donneraient pas le temps d'écorner sa fortune, qu'elle serait ravie à la tendresse de son gendre par une catastrophe prochaine, soit qu'elle se laissât choir au fond de quelque glacier ou qu'elle succombât à l'un de ces innombrables accidents qui accompagnent la recherche de l'homme idéal. Bref, M. de Boisgenêt avait fait ses soumissions et multiplié les démarches pour rentrer en grâce. Il était persévérant; après bien des pas perdus, il réussit à prendre lady Rovel dans sa bonne lune et obtint miséricorde. Quand il y va de leur intérêt, les sots deviennent lucides. Lady Rovel lui ayant confié ce qu'elle avait tu à tout le monde, à savoir que Meg était retournée chez son tuteur, le marquis mit son étude à lui persuader, par d'habiles et incessantes insinuations, que M. Ferray était secrètement amoureux de sa pupille, qu'elle-même en tenait pour son tuteur, et que la renvoyer à l'Ermitage c'était proprement la jeter dans la gueule du loup. A force d'entendre le holement de cette chouette, lady Rovel avait pris l'alarme. Elle avait toujours La Mecque sur le coeur; ne pouvant supporter l'idée qu'on se fût permis de la jouer, elle était partie sur-le-champ pour Genève, et elle se rendait à l'Ermitage dans le dessein de réclamer sa fille et de la ramener dans les vingt-quatre heures à Florence.

Elle n'eut pas plus tôt aperçu Raymond qu'ayant mis pied à terre, elle courut à lui, la foudre dans les yeux, et le tirant à l'écart, après qu'elle eut fait signe à M. de Boisgenêt de venir les rejoindre: "Monsieur, s'écria-t-elle, vous m'avez indignement trompée.

—Comment cela, madame?

—Vous m'aviez juré que ma fille vous était parfaitement indifférente.

—C'est l'exacte vérité, aujourd'hui encore plus qu'hier.

—A d'autres, je vous prie; vous êtes amoureux d'elle, c'est M. deBoisgenêt qui le dit.

—M. de Boisgenêt est le plus pénétrant des devins. J'aime votre fille autant que je l'estime.

—Et vous êtes parvenu à vous faire aimer de cette éventée; c'est encore M. de Boisgenêt qui l'affirme.

—Cette éventée, répondit-il, en tient si fort pour moi, qu'elle a pris cette nuit la clé des champs."

Lady Rovel fit deux pas en arrière. "Que me chantez-vous là? s'écria-t-elle.

—Je suis désolé, madame, que ma chanson ne vous revienne pas; mais j'ai l'honneur de vous répéter que je partais à la poursuite de votre fille, qui s'est fait enlever cette nuit par un aventurier.

—Comment se nomme cet insecte?

—Cet insecte, madame, c'est un M. Gordon qui n'a pas le bonheur d'être connu de vous, et je ne perdrai pas mon temps à vous faire son portrait.

—Et vous ne l'avez pas encore fait arrêter! lui dit-elle d'un ton méprisant.

—Le mal est que j'ignorais, il y a deux minutes encore, où M. Gordon avait jugé à propos de diriger ses pas.

—Il y a deux minutes que vous le savez, et vous ne me l'avez pas encore dit!

—Si vous daigniez me laisser parler, madame, je vous apprendrais que votre fille est à Thonon.

—Et pousserez-vous l'obligeance jusqu'à m'expliquer où est Thonon?

—Sur le bord du lac Léman, à quelque trente kilomètres de Genève."

Après un court silence, elle reprit: "Vous êtes le premier coupable, monsieur. Quand on a la manie, la rage de se faire tuteur, on tâche d'acquérir les qualités de l'emploi, et quand on demande à prendre une jeune fille sous sa garde, on se donne la peine de la garder.

—C'est un honneur, madame, que je ne me souviens pas d'avoir recherché; dans ma simplicité, je croyais l'avoir subi à mon corps défendant.

—N'est-ce pas vous qui m'avez empêchée de marier Meg à M. de Boisgenêt? Si ce mariage s'était fait, je n'aurais plus à m'occuper d'elle, et ce serait au marquis de courir après… comment l'appelez-vous? après M. Gordon."

Le marquis fit une modeste inclination de tête pour témoigner combien ce regret le touchait.

"Ah! sur ce point, reprit Raymond, je dis humblement mon peccavi, madame. Je reconnais que j'ai eu le plus grand tort de m'opposer à un mariage si bien assorti; dès que vous serez rentrée en possession de votre fille, je vous supplierai de la donner bien vite à M. de Boisgenêt, et j'applaudirai des deux mains à cet heureux dénoûment."

Ce petit colloque avait répandu un seau d'eau froide sur la passion de M. de Boisgenêt. Sa prudence entra en pourparlers avec son amoureux penchant, lui déclara qu'il lui avait déjà coûté bien cher, qu'il n'était pas dans ses moyens de lui faire de plus grands sacrifices, qu'elle entendait arrêter les frais. Apostrophant Raymond du ton le plus aigre: "Monsieur, lui dit-il, vous êtes fort obligeant; mais, s'il me plaît de me marier, je me marierai quand et comme il me plaira.

—Et puisque c'est Meg qui vous plaît, reprit soudain lady Rovel, c'est Meg qu'il vous plaira d'épouser.

—Permettez, madame, répondit-il; à nouveaux faits, nouveaux conseils, et certains événements donnent à penser à un homme de sens.

—Qui vous défend d'y penser? Je vous prie seulement de vous souvenir que vous avez recherché, sollicité, mendié la main de ma fille.

—Eh! madame, je n'avais pas prévu M. Gordon, et je vous confesse que ce M. Gordon me refroidit un peu.

—Il produit sur moi l'effet directement contraire, répliqua-t-elle, il ravive mon désir de marier Meg; vous me l'avez demandée, je vous l'accorde.

—C'est trop de bonté; mais plus je réfléchis…

—Vos réflexions sont parfaitement impertinentes, interrompit-elle, et vous criez comme un aigle pour bien peu de chose. De quoi s'agit-il après tout? D'une escapade; malgré les apparences, Meg est une ingénue.

—Merci de ma vie! s'écria-t-il, une ingénuité qui va passer la nuit à Thonon avec un monsieur me paraît la plus dégourdie du monde, et voilà une marquise de Boisgenêt qui en a dans l'aile.

—Marquis, vous l'épouserez, cria-t-elle du haut de sa tête, vous en serez quitte pour prendre vos précautions et défendre votre porte à tous les Gordons à venir.

—Dieu les bénisse! madame, mais le premier en date de tous les Cordons, celui qui est à Thonon, il n'est pas à venir, que je sache; il est d'une effrayante réalité; je ne peux empêcher ce Gordon-là d'être arrivé, et c'est un Gordon que je ne me soucie pas de prendre à mon compte. Serviteur! je n'épouserai point."

Lady Rovel se retourna vers Raymond: "Monsieur, lui dit-elle, vous êtes le mauvais génie de ma maison, et je mets sur votre conscience le refus de M. de Boisgenêt. Si vous êtes un homme de coeur, vous vous battrez avec lui pour le contraindre d'épouser Meg.

—Je n'en ferai rien, répondit Raymond. Je consens à courir après votre fille; si je parviens à vous la rendre, M. de Boisgenêt l'épousera ou ne l'épousera pas. La seule chose certaine est que dès demain ma mémoire sera nette de son souvenir, et malavisé qui se permettrait de prononcer son nom devant moi."

Là-dessus il courut à sa voiture, y remonta lestement, donna l'ordre à son cocher de fouetter à tour de bras ses chevaux, et, mettant cap au vent sur M. Gordon, il partit sans s'inquiéter si lady Rovel le suivait.

La route qui conduit de Genève à Thonon traverse un beau pays; elle a vue d'un côté sur les Alpes, de l'autre sur le plus admirable des lacs. On croira sans peine que Raymond ne vit ce jour-là ni le lac ni les Alpes. Cependant il ne s'ennuya point en chemin, il avait de quoi s'occuper. Tantôt il vouait une fois de plus une haine implacable à toutes les femmes, à leurs déloyautés, à leurs perfidies, à leurs artifices empoisonnés; il maudissait ces roseaux qui percent et déchirent la main assez folle pour s'y appuyer. Tantôt il se félicitait d'être à jamais guéri; il pouvait évoquer impunément l'image de Meg, se souvenir sans péril de sa beauté; il s'était retrempé dans le mépris, autre Styx dont les eaux noires et fangeuses, mais salutaires, rendent invulnérable le coeur qui s'y baigne. A la vérité, il lui arrivait par intervalles de se dire que, si un soir, dans une bibliothèque, il eût cédé à l'entraînement de sa passion, peut-être une âme de dix-huit ans se fût donnée à lui pour toujours et sans réserve. Il repoussait bien vite cette vision avec horreur; il se répétait cent et cent fois que miss Rovel n'était que duplicité et mensonge, pour un peu il se serait mis à la portière et aurait crié aux passants: "Honnêtes gens, gardez-vous de l'aimer, elle ferait de votre vie un enfer!" Il souhaitait qu'elle adorât son ravisseur afin de la mettre au désespoir en le tuant, car il avait décidé qu'il le tuerait, qu'il ne pourrait respirer à l'aise qu'après s'être vengé, que, si grand que paraisse le monde, il était trop étroit pour contenir un Gordon et Raymond Ferray. A ce propos, il se rappelait avec complaisance qu'un jour, en Arabie, accosté par des Bédouins dont les intentions étaient douteuses, et désirant les tenir en respect, il avait déchargé sur un caillou, à quarante pas de distance, deux coups de son revolver et qu'il avait mis deux balles dans le blanc.

Quand on a dans la tête un si grand roulis de pensées, on peut aller de Genève à Thonon sans s'ennuyer un instant, et, quelle que fût son impatience d'arriver, Raymond ne songea point à se plaindre de la longueur du chemin.

Après le départ de Raymond, lady Rovel sans désemparer avait livré un nouvel assaut à M. de Boisgenêt. Reprenant sa démonstration, elle lui prouva par les raisons les plus concluantes que le premier de ses devoirs était de la décharger pour toujours du pénible soin de garder sa fille, qu'il avait été mis au monde tout exprès pour cela, qu'un homme d'honneur tient à remplir sa destinée, qu'un homme sérieux ne se ravise pas, et qu'un homme d'esprit voit les choses de haut, méprise les détails et la bagatelle d'un enlèvement, que partant il épouserait Meg aussitôt que son sot tuteur l'aurait reprise à M. Gordon, qu'elle entendait que cette affaire fût réglée avant le coucher du soleil, et qu'à cet effet il aurait l'honneur de l'accompagner dans l'instant même à Thonon. Le marquis se défendit du bec et des ongles; elle se mit en colère, il s'emporta, et, renonçant à ménager ses termes, il repartit que la marchandise était trop avariée pour trouver marchand, qu'il en abandonnait sa part, que certains dévoûments dépassaient son courage, et qu'il n'admettait pas qu'on le prît pour un Dandin. Elle rompit à jamais avec lui, et ordonna à son cocher de la conduire à Thonon. Celui-ci, craignant que son cheval un peu poussif ne pût fournir une si longue carrière, lui représenta qu'elle ferait plus agréablement sa route par eau. Plantant là le marquis, elle se fit ramener à Genève, où elle avisa en arrivant sur le quai un bateau à vapeur qui chauffait; elle s'y embarqua.

Quand le bateau fut sorti du port, lady Rovel, debout à l'arrière, la main posée sur le bordage, le front penché vers l'eau, s'abandonna au courant de ses tristes pensées, et laissa son esprit s'en aller à la dérive. Le chagrin que lui causait l'équipée de sa fille fit bientôt place à un mélancolique retour sur elle-même. Elle se remémora son passé, les longues erreurs de son odyssée au travers du monde, elle fit le dénombrement de ses illusions, vit défiler devant elle le visage de tous les hommes qui l'avaient abusée par une ressemblance de famille avec ses songes. De tant de vaines expériences, que lui restait-il? Un vide insupportable et le mépris de ce qu'elle avait aimé. Si le passé l'écoeurait, l'avenir lui donnait le frisson. Elle avait perdu jusqu'au pouvoir de se tromper; une voix funèbre lui criait: Ne cherche plus rien, car il n'y a rien.


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