R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XVII.33. — 1.Mentha sylvestrisL. (Demi-grandeur.)d, forme saharienne.t, forme des environs de Paris.R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XVIII.34. — 2.Veronica AnagallisL. — 3.Cynodon DactylonPers. (Demi-grandeur.)d, forme saharienne.t, forme des environs de Paris.R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XIX.Cliché Posth35. — ZONE SAHELIENNE.Une prairie de “ Kram-Kram ”, au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.Cliché Pasquier36. — UNE MARE CHEZ LES OULIMMINDEN.A l’est de Gao.J’ai déjà indiqué la disposition en chapelets de la plupart des vallées qui descendent de la Coudia ; en aval de chaque barrage, l’eau est loin de la surface et l’on n’y trouve guère que quelques talah et iatil, avec quelques touffes de mrokba ; à mesure que l’on s’approche du seuil inférieur, la nappe aquifère est moins profonde ; leCalotropis, puis plus bas encore le teborak (Balanites) se montrent d’une façon assez régulière. Les tamarix ne poussent non plus que dans les endroits humides, où ils forment parfois des fourrés assez épais (Abalessa, tin Gellet, oued Zazir à 500 mètres en amont du point d’eau). Ils manquent dans certains oueds ; peut-être la teneur en sel n’est-elle pas étrangère à leur répartition. Le guétaf les accompagne et forme le fond des pâturages.Parfois un seuil est très étroit et la différence de niveau entre deux barrages successifs est suffisante pour que l’eau afflue constamment à la surface ; la végétation devient alors fort belle. J’ai noté, au point d’eau de l’oued Zazir, des typhas, des joncs, des scirpes, épilobe, menthe, véronique et de nombreuses graminées, avec quelques beaux arbres.Dans certaines vallées larges de l’Ahaggar, il existe un lit mineur bordé de berges d’alluvions hautes parfois de 1 mètre ; les arbres et le mrokba sont localisés dans ce lit mineur ; le lit majeur est couvert de diss formant une véritable prairie, assez comparable aux prés bas des vallées d’alluvion de France (fig. 64).La photographie (Pl. IV, 7) prise près d’In Amdjel donne une idée nette de cet aspect.D’ailleurs le mot de prairie ne convient pas exactement aux formations de l’Ahaggar. En géographie botanique, les prairies sont caractérisées par un tapis végétal continu où dominent les graminées à feuilles molles ; le diss du massif touareg ne contient que des graminées à feuilles raides et dures, parmi lesquelles domine l’Eragrostis cynosuroïdesRetz. A cause de sa végétation sclérophylle, ilvaudrait peut-être mieux dire la steppe, bien que les graminées ne poussent pas par touffes et forment un véritable gazon.Les coulées basaltiques sont partout des réserves d’eau importantes ; en général, à leur contact avec les terrains imperméables il s’établit une riche végétation de plantes hygrophiles, parfois à larges feuilles. J’ai noté près de Tit, au pied de la coulée qui couronne le plateau où se trouvent les belles tombes représentées dans le premier volume [p. 72,fig. 2,a] de grandes bourraches, à près de vingt mètres au dessus de l’oued.Avec sa végétation variée, l’Ahaggar n’est qu’un demi-désert.On en peut dire autant des tassili : la surface des plateaux est en général très dénudée, mais il suffit d’une cuvette en contre-bas de quelques mètres pour que quelques plantes s’y montrent ; les cañons qui découpent les tassili contiennent tous, dans leur fond, des pâturages assez variés et souvent riches ; mais leurs parois sont peu garnies ; elles portent à peine autant de plantes que celles des Causses ; à première vue on se croirait dans une région de plateaux calcaires, bien plutôt que dans des grès, qui par leur perméabilité retiennent facilement l’humidité et, dans nos climats, sont habituellement plus fertiles.Fig. 64. — Contreforts méridionaux de l’Ahaggar vus des oueds Tilenfeda (une journée à l’ouest de l’Arigan).A gauche, gazon de diss (Eragrostis) avec quelques talah. A droite, quelques teborak auprès du filon de porphyre qui barre partiellement la vallée. Dans le lit de l’oued, quelques touffes très rares de mrokba. Si, au lieu d’arbustes, il y avait des arbres, ce serait une végétation de parc.Quant aux tanezrouft, leur caractère propre est la stérilité ; on n’y trouve rien, si ce n’est, de loin en loin, quelques talah et quelques herbes rabougries dans le lit d’un oued. L’oued Takamat qui avait coulé en 1898, sept ans avant notre passage, contenait encore un maigre pâturage.Le plus souvent, pour traverser ces régions déshéritées, il fautemporter des fourrages pour les chameaux et un peu de bois pour la cuisine.Les adaptations.— Au Sahara, les végétaux n’ont guère à lutter que contre un seul ennemi, la sécheresse.Ils y arrivent par de multiples procédés ; l’un des plus simples est purement physiologique : la plante, au lieu de s’astreindre à lutter péniblement contre la sécheresse, a pris le parti de vivre vite : profitant de la moindre averse, la graine germe rapidement, les fleurs s’épanouissent de suite et de nouvelles graines arrivent à maturité avant que le sol ait perdu ses dernières traces d’humidité.Un certain nombre de plantes annuelles sont dans ce cas ; elles poussent partout, même en plein tanezrouft, au hasard d’un orage, et ne fournissent aucun caractère de zone botanique ; elles sont « hygrophiles » et leur structure anatomique est celle des plantes de nos climats.Elles sont souvent en pleines fleurs avant que leurs cotylédons soient flétris. Cette végétation éphémére d’acheb et de n’si[118]ne semble guère varier de l’Algérie au Soudan ; dans l’Adr’ar’ des Ifor’as comme dans l’Aïr, on retrouve les mêmes espèces, ou tout au moins des formes très voisines, avec des dimensions plus grandes ; sauf les graminées, toutes ces plantes rampent sur le sol (elles n’ont pas le temps de lignifier leurs tissus) ; mais les cercles qu’elles couvrent de leurs rameaux, portant fleurs et fruits, varient de quelques centimètres de rayon, lorsque la pluie a été médiocre, à 1 m. 50 et plus lorsque l’humidité ne fait pas défaut. Ce sont des plantes éphémères, dont la vie ne dure que quelques semaines.On peut rattacher à ce mode d’adaptation, le raccourcissement de la vie, l’exemple duMalcolmia ÆgyptiacaSpr. et de l’Echinopsilon muricatumMoq. qui, habituellement vivaces dans le bassin de la Méditerranée, deviennent annuels dans les dunes du Souf (Massart).On peut encore en rapprocher, comme dépendant immédiatement de la pluie, un petit nombre de plantes grasses telles que l’Aizoon canarienseL., diversMesembryanthemum, qui excellent à emmagasiner dans leurs tissus l’eau d’une averse, mais qui meurent dès que leurs réserves, qu’elles ne savent ou ne peuvent pas entretenir, sont épuisées.Plus nombreuses et plus caractéristiques sont les plantes dont lavie dépend des eaux souterraines[119]. Leurs racines s’enfoncent profondément dans le sol ; Volkens a souvent essayé d’arracher, avec toutes leurs racines, quelques plantes du Sahara ; il a toujours échoué même pour des herbes dont il suivait les racines à 1 ou 2 mètres de profondeur : un petit spécimen deCalligonum comosumL’Her. à peine haut comme la main avait, à 1 m. 50 de profondeur, des racines encore grosses comme le doigt. Lorsque l’on a creusé le canal de Suez, on a trouvé, dans le lit du canal, des racines qui provenaient d’arbres situés sur des mamelons assez éloignés des travaux.Quelques plantes, comme la coloquinte, ne semblent avoir d’autre adaptation que le développement énorme de leur appareil souterrain.La structure anatomique des plantes sahariennes présente un grand nombre de caractères de convergence, qui leur imprime à toutes un aspect analogue : le plus souvent, elle se présentent sous forme de touffes ligneuses que la sécheresse réduit à l’état de squelettes grisâtres. Ce sont des momies toujours prêtes à la résurrection et qui peuvent attendre fort longtemps le retour de l’humidité : sitôt après les pluies, après les crues ou un afflux d’eau souterrain, elles se couvrent rapidement de rameaux verts, en général succulents. Leurs puissantes racines, dont les vaisseaux sont relativement fort larges, leur permettent de profiter sans délais de la moindre humidité, en même temps qu’elles les fixent solidement au sol et empêchent le vent de les en arracher (Pl. XXIII).Dans les parties aériennes, au contraire, les vaisseaux sont étroits ; tout l’épiderme, celui de la tige, comme celui des feuilles, est organisé pour restreindre l’évaporation ; il présente partout le même aspect ; le dessus et le dessous des feuilles sont souvent identiques. Cet épiderme est fréquemment revêtu d’une cuticule épaisse, parfois d’un manteau pileux, protection contre les grains de sable charriés par le vent, protection surtout contre les pertes d’eau. Cette épaisseur de la cuticule, qui masque la coloration verte de la chlorophylle, donne aux plantes du désert une teinte vert-grisâtre toute spéciale.L’épiderme est peu perméable, il est de plus aussi restreint que possible : beaucoup de plantes sont aphylles ; lorsque les feuilles existent, elles sont habituellement petites et souvent charnues de façon à avoir un gros volume sous une faible surface. Dans les graminées, les feuilles sont en gouttière ou complètement enroulées. Iln’y a guère que la coloquinte et le calotropis qui fassent exception à la règle.Cette réduction de l’appareil foliaire existe même chez les plantes qui poussent dans les points les plus humides du Sahara, chez celles qui croissent dans les seguias d’irrigation des ar’erem. On sait combien ces plantes semi-aquatiques sont en général cosmopolites ; quelques-unes, qui sont communes dans les régions tempérées, se retrouvent au Sahara, mais dans le désert, leur aspect, leur port, est devenu tout différent. M. G. Bonnier a bien voulu mettre à ma disposition quelques échantillons de l’herbier de France de la Sorbonne, provenant des environs de Paris, pour les comparer à ceux que j’avais recueillis au Sahara : les figures des planches XVII (phot. 33) et XVIII (phot. 34) suffiront à préciser les résultats de cet examen comparatif. DansMentha sylvestrisL. de l’Ahaggar, qui est probablement cultivée[120], les feuilles sont un peu plus courtes et beaucoup plus étroites que dans l’exemplaire parisien. La réduction de l’appareil foliaire est encore plus marquée chezVeronica AnagallisL. Quant au vulgaire chiendent (Cynodon DactylonPers.), les feuilles, plus petites, sont plus serrées, plus rapprochées dans l’exemplaire africain, où elles forment une sorte de paquet ; elles sont surtout enroulées et repliées sur elles-mêmes de façon à restreindre la surface d’évaporation.La coloration, la nuance du vert, dans ces trois espèces, diffèrent franchement entre les formes du désert et celles des régions tempérées. Malheureusement la photographie ne peut donner aucune idée de ce caractère différentiel qui est très général.Ces divergences si manifestes ne peuvent être attribuées au manque d’eau : toute la partie inférieure de la véronique (Pl. XVIII,phot. 2d) était immergée dans une seguia et couverte de racines adventives, bien visibles sur la photographie ; c’est donc à la sécheresse de l’air, peut-être à l’intensité de la lumière, que les trois espèces figurées doivent leur aspect si particulier.Les sucs d’un grand nombre de plantes du désert sont fortement salés et ceci est encore une défense contre la sécheresse, les solutions ayant une tension de vapeur inférieure à celle de l’eau pure. L’existence de ces plantes salées (guetaf, had, etc.) est très caractéristique de tous les déserts ; elles disparaissent dans la zone sahélienne et leur absence est très sensible à l’élevage du chameau : dans l’Adr’ar’ comme dans l’Aïr, les nomades ont reconnu depuis longtempsla nécessité de donner de temps à autre du sel à leurs animaux, de la terre d’ara’ en général ; dans le Tegama, on leur fait faire des cures aux teguiddas et ceci n’est pas sans amener une certaine gêne : quand un chameau a absorbé, d’un seul coup, une forte dose de sel, il ne peut se remettre en route sans danger ; il lui faut quelques semaines de repos ; cette observation des indigènes semble confirmée par la pratique du peloton monté de Zinder qui a toujours perdu des animaux après ses passages aux teguidda.On a souvent fait ressortir d’assez grandes analogies d’aspect entre les plantes du désert et celles du littoral maritime : elles ont à lutter contre les mêmes facteurs : la fréquence du vent est un trait commun aux deux milieux ; le danger de la sécheresse est aussi redoutable aux bords de la mer qu’au Sahara : les plantes ne peuvent supporter qu’une dose limitée de sels ; au-dessus d’une certaine concentration, leurs sucs deviennent pour elles un poison.Les plantes grasses.— Bien que, au Sahara, les espèces à feuilles et à tiges épaisses et charnues soient fréquentes, les plantes grasses les plus typiques, à forme de cactus, semblent exclues du désert.Les agaves se sont fort bien acclimatés en Algérie où ils ont maintenant toutes les allures de végétaux indigènes ; les figuiers de Barbarie (Opuntia Cactus Indica) à cause de leurs fruits et surtout de la cochenille, dont ils sont le support habituel, ont été répandus, il y a quelques siècles, dans tout le bassin de la Méditerranée et aux Canaries ; ils y viennent fort bien, et se multiplient d’eux-mêmes comme une plante spontanée ; ils poussent aussi au Sénégal où ils ont assez chétive mine. Ni le figuier ni l’agave n’ont pénétré au Sahara.Ce n’est que dans la zone sahélienne que des formes analogues se rencontrent ; dès l’Adr’ar’ des Ifor’as et l’Aïr, deux asclépiadées cactoïdes sont assez communes. La plus remarquable, leBoucerozia tombuctuensis(A. Chev.), passe pour un poison violent ; elle pousse en touffes hautes parfois de 1 mètre, avec des tiges épaisses à section carrée, presqu’ailées, vert pâle, parfois violacées. Les fleurs forment des boules compactes, d’une dizaine de centimètres de diamètre, d’un noir pourpre et à odeur de charogne bien marquée. LeBouceroziaparaît commun dans tout le nord de la zone sahélienne, depuis le littoral mauritanien jusqu’au Koutous. Une espèce très voisine, probablement une simple race géographique, est connue en Oranie. LeBouceroziafait donc le tour du Sahara, mais n’y pénètre nulle part, malgré ses graines que le vent transporte facilement.Une autre asclépiadiée de même port, mais plus petite et à tige ronde, se trouve dans les mêmes régions ; elle est comestible et lesnomades la recherchent au commencement de la saison des pluies ; dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, comme en Mauritanie, elle porte le nom d’« Abouila ». Il m’a été jusqu’à présent impossible de la trouver en fleurs ou en fruits et par suite de la déterminer.Au Maroc, comme au Sénégal et à Koulikoro, on trouve quelques euphorbes cactoïdes ; aucune d’entre elles ne pénètre au Sahara. On a cité une forme de ce groupe (E. crassa) à Rio de Oro où elle a pu être plantée ; je ne crois pas qu’il en existe sur le littoral de Mauritanie, du moins entre Saint-Louis et le cap Blanc.Les plantes grasses ne se contentent pas d’emmagasiner l’eau, comme le fait une outre ; elles la conservent combinée chimiquement à divers produits organiques, tout au moins comme eau d’hydratation. Cette combinaison exige une assez grande dépense d’énergie qui suppose des périodes végétatives de quelque durée. Il est probable que, au Sahara, les conditions de la vie sont trop dures, et que le travail capable de donner naissance à de grands organismes, comme lesCereusmexicains, est impossible.En tout cas, l’absence de ces formes de cactus au Sahara, leur peu d’importance dans la zone sahélienne contrastent singulièrement avec ce que l’on connaît des déserts du Sud africain et des déserts du Nouveau Monde où elles sont un des traits essentiels du paysage. Cela peut inspirer aussi quelques inquiétudes sur la réussite des figuiers de Barbarie que l’on a cherché à introduire en quelques points, en Aïr notamment. Peut-être, cependant, réussiront-ils à Agadez qui est dans la zone sahélienne.Lianes.— Un fait assez surprenant est la présence au Sahara de lianes, type végétal qui caractérise habituellement les formations forestières. Les exemples les plus nets sont fournis par leDœmia cordataR. Br., leSalvadora persicaL. et quelques autres plantes dont les rameaux s’enroulent fréquemment les uns autour des autres ; peut-être la coloquinte, avec ses longues tiges rampantes et ses vrilles, doit-elle être rattachée à la même catégorie. On sait, depuis Schenk, qu’il y a parmi les lianes un certain nombre d’espèces qui sont en train de s’adapter à un nouveau mode d’existence et qui vivent dans un milieu découvert. Ces lianes, en régression, se trouvent surtout au voisinage de la forêt ou tout au moins de la galerie forestière, et l’on en peut conclure probablement que ces galeries, dont on trouve des traces jusque dans l’Aïr et l’Adr’ar’, se sont étendues naguère à travers le Sahara le long des oueds, lorsqu’ils étaient vivants. Ceci aiderait à comprendre la distribution de certains végétaux ; une véritable liane, leCocculus LeæbaD. C., une des formes les plus essentiellesde la zone sahélienne et du bassin du Nil, se retrouve dans le Tidikelt. On ne voit guère comment elle aurait pu y parvenir dans l’état actuel des choses.Les graines.— Le mode de dissémination des plantes au Sahara mérite quelques remarques. Les plantes à fruit charnu ont habituellement leurs semences répandues par les oiseaux frugivores ; à part quelques vautours, il y a peu d’oiseaux au Sahara ; aussi les fruits comestibles sont-ils rares ; leBalanites ægyptiaca, leSalvadora persicane se rencontrent guère que par hasard en dehors de la zone sahélienne ou de l’Ahaggar ; pratiquement ils font défaut dans le vrai désert.Dans les pays où les mammifères sont abondants, nombre de végétaux ont des fruits accrochants qui se fixent à la fourrure des herbivores et sont disséminés par eux sur de larges surfaces. Il y a peu de mammifères au Sahara, partant peu de plantes qui usent de ce mode de transport et ceci nous fournit une bonne limite pour le désert ; dès que, remontant vers le nord, on arrive à la lisière des hauts plateaux, on constate qu’une infinité de graines se fixent après les vêtements ; au réveil, on trouve, accrochés à ses couvertures, des fruits d’ægilops, de daucus, de luzerne. Pareil ennui est inconnu au Sahara. Vers le sud, les choses sont tout aussi nettes ; aussitôt qu’on aborde la zone sahélienne les graines accrochantes se multiplient. La plus célèbre, et la plus odieuse aussi, est l’insupportable kram-kram des Européens, l’ouedja des Touaregs, le karenguia des Bambaras, l’initi des Maures : cette graminée (Cenchrus echinatusL., du moins dans la région de Tombouctou et en Mauritanie) forme des champs entiers, immenses et dont la traversée à pied quand, après la saison des pluies les graines sont mûres, est difficile, douloureuse même. Il est impossible de camper dans une prairie de karenguia, et les rares points de la brousse, dans le Tegama notamment, où manque ce végétal désagréable, sont repérés avec soin et sont les points d’arrêt obligés des caravanes. Une pince qui permet d’arracher les piquants crochus du fruit desCenchrus, qui, quoiqu’on fasse, se fixent dans la peau, fait toujours partie de la trousse chirurgicale que tout Touareg du sud porte sans cesse sur lui, au milieu de ses amulettes.Au Sahara, le vent est certainement le seul agent important de dissémination des graines ; il est d’ailleurs un agent fort actif : le 18 septembre 1906, après un fort coup de vent d’est, en plein tanezrouft, nous avons été gênés par un vol de moustiques dont les larves sont, comme on sait, aquatiques : le point d’eau le plus proche, In Azaoua, était à dix heures de marche ; par temps calme, cesagaçantes bestioles ne s’éloignent jamais de plus de quelques cents mètres de leur lieu de naissance. Les graines, qui ont la vie plus dure, doivent être entraînées plus loin.Aussi la plupart des graines du Sahara sont-elles munies d’organes qui favorisent l’action du vent ; ce sont des graines anémophiles. Chez les stipées (drinn-n’si), une longue arête plumeuse, le plus souvent à triple branche, couronne la semence ; dans les tamarix comme chez les asclépiadées, une aigrette plumeuse est attachée à chaque graine. Dans lesCassia(séné) la gousse, très aplatie, donne une bonne prise au vent ; les plantes qui, à la maturité de leurs graines, se dessèchent complètement et se laissent rouler au moindre souffle, ne sont pas rares non plus : elles reproduisent le cas, plutôt un peu aberrant en France, du chardon rolland (Eryngium). Dans ce dernier groupe de formes où la plante entière est le jouet du vent, les capsules qui contiennent les graines restent souvent closes tant qu’elles sont sèches : la moindre pluie les fait ouvrir et les graines, bien protégées jusqu’au moment favorable où elles sont mises en liberté, germent sitôt échappées du fruit. Les exemples classiques de ces adaptations désertiques sont la main de Fatma (Anastatica hierochuntica, L.) et la rose de Jéricho (Asteriscus pygmæus, Coss.).Quant aux champignons[121], des gastéromycètes surtout, qui semblent avoir en général une aire de répartition très vaste au Sahara, la petitesse de leurs spores, qui ont seulement quelques millièmes de millimètre de diamètre, explique leur facile dissémination.Bien quea priori, la chose paraisse peu vraisemblable, il semble qu’il faille attribuer un certain rôle, dans la distribution des plantes, aux eaux courantes ; à chaque crue, des graines sont entraînées au loin et ceci explique probablement l’importance que les Touaregs attribuent à l’examen botanique dans la reconnaissance des oueds. Lorsque nous avons traversé le tanezrouft de Tin Azaoua à l’Ahaggar, la brume nous a obligés à marcher assez longtemps à la boussole ; arrivés à un thalweg qui, d’après la direction suivie, ne pouvait être que l’oued Endid ou l’oued Silet, nos guides, que le peu de transparence de l’air empêchait de voir les hauteurs qui leur auraient permis de se repérer au premier coup d’œil, nous ont affirmé que nous étions dans l’oued Silet parce qu’il y avait quelques irak (Salvadora persica). Plus enamont du même oued, près de Tibegehin, ce bel arbuste forme presque une forêt ; il manque à Abalessa et dans l’oued Tit dont l’oued Endid n’est que la prolongation.Défense contre les animaux.— On a souvent supposé que, au Sahara, la lutte devait être particulièrement dure et acharnée entre les végétaux et les herbivores ; il ne semble pas qu’elle présente un caractère d’acuité particulièrement grave ; si la végétation est très clairsemée au désert, les animaux y sont encore plus rares.On a voulu voir dans les épines une défense efficace contre la dent des mammifères ; en réalité les plantes épineuses ne sont pas beaucoup plus abondantes au Sahara qu’ailleurs. Les épines sont, en tous cas, une bien mauvaise défense, et les chameaux mangent avec grand plaisir les jeunes rameaux du talah : ils prennent la branche un peu haut et la font passer entre leurs dents comme dans une filière ; toutes les feuilles sont arrachées et les épines, que cette manœuvre couche le long de l’écorce, deviennent sans danger.Il n’y a guère que les plantes vénéneuses qui semblent bien défendues : elles sont parfois très abondantes dans les points où passent de nombreuses caravanes ; Massart a fait remarquer que, autour des villes du M’zab, l’harmel (Peganum harmalaL.) prenait une ampleur inusitée : toutes les plantes comestibles qui poussent à côté de lui sont impitoyablement mangées par les chameaux, et ce « sarclage, » constamment renouvelé, lui assure une victoire facile : à lui seul, il couvre le sol. En quelques points de la zone sahélienne, l’Ipomæa asarifoliafournit peut-être un exemple analogue. Il est difficile de savoir jusqu’à quel point ce mode de protection est efficace : leCalotropis proceraa la réputation d’être toxique ; à Iférouane les chèvres et les bœufs ne le mangent guère, surtout quand il est sec. LeDœmia cordata, une asclépiadée, est brouté sans danger en Mauritanie par tous les chameaux ; dans l’erg, les Chaambas le redoutent. Y a-t-il, dans certaines régions, accoutumance des chameaux à quelques poisons ou bien les plantes, comme on en connaît quelques exemples authentiques, ont-elles modifié la nature chimique de leurs sécrétions ? Il est difficile de répondre.R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XX.Cliché Posth37. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.Adr’ar’ de Tahoua.Cliché Posth38. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.Adr’ar’ de Tahoua.R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XXI.Cliché Posth39. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.Au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.Cliché Posth40. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.Sud du Tegama.R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XXII.Cliché Chudeau41. — VÉGÉTATION D’“ AFERNANE ” (Euphorbia balsaminiferaAït.).Littoral de Mauritanie. — Tivourvourt (17° 40′ Lat. N.).Cliché Chudeau42. — PATURAGE D’“ ASKAF ” (Traganum nudatumDel.).Littoral de Mauritanie. — Bir El Guerb (20° 30′ Lat. N.).Les cultures.— Dans toutes les régions où les pluies tropicales tombent en quantité suffisante (500 mm.) pour permettre la culture régulière des plantes alimentaires, les villages sont nombreux et chacun d’eux est entouré d’une zone débroussaillée de 4 à 5 kilomètres de rayon où l’on sème les céréales. Les noirs, avaient sans doute remarqué, dès longtemps, l’appoint apporté par les légumineusesà la fertilité du sol : en tout cas, dans le débroussaillement, ils épargnent souvent certains acacias. La limite de cette zone des cultures régulières coïncide avec la limite nord de la zone soudanaise.Dans la région du Tchad, le Dagana est la dernière contrée dont la production agricole suffise à peu près à la vie des habitants ; ce Dagana est traversé par un bras du Bahr El Ghazal, l’oued Massakory, où les puits ne dépassent pas la profondeur de 3 mètres : tous les habitants du pays, 11000 Arabes plus ou moins métissés et à demi sédentaires, se sont groupés sur les deux rives de cet oued.Plus à l’ouest, cette limite passe auprès du poste de Chirmalek ; autour de ce tout petit village, que nous avons cherché à reconstituer pour permettre à des fantassins d’aller sans trop de peine de Gouré au Tchad, les ruines de villages fortifiés sont nombreuses : depuis quelques années, les habitants ont émigré vers le sud. Je ne crois pas qu’il faille voir dans ce fait la preuve d’une péjoration du climat : à la limite de la zone soudanaise, la pluie n’est pas tous les ans suffisante pour assurer la récolte ; le mil y produit toujours moins que dans les pays mieux arrosés. Mais le sédentaire a besoin avant tout de sécurité ; pour se l’assurer, il ne recule pas devant un surcroît d’effort, soit en bâtissant sa demeure sur des rochers souvent peu accessibles, soit en se fixant dans des régions même peu hospitalières, mais éloignées des bandes de pillards : Rabah avait rendu intenables les états bornouans et ce n’est que depuis la destruction de sa puissance à Koussri, le 22 avril 1900, que les villages voisins de Chirmalek, situés trop au nord, ont été délaissés.La culture essentielle de ces régions du nord du Soudan est celle du petit mil (Bechna) ; le gros mil ou sorgho (Gafouli) n’a d’importance que plus au sud.Les procédés de culture sont très simples et très primitifs : lorsque le sol est sablonneux, ce qui est le cas le plus fréquent à cause de l’abondance des ergs morts (fig. 69), le cultivateur se sert d’une sorte de houe dont le manche très long lui évite la peine de se baisser ; à chaque pas, il laisse retomber son léger instrument, creusant un trou de quelques centimètres de profondeur ; l’aide qui le suit, un enfant ou une femme, y jette quelques graines qu’il enterre avec le pied. Parfois, lorsque le sol devient argileux et par suite un peu plus résistant, comme dans les alluvions des dallols du Tahoua, on a recours à une sorte de ratissoire dont la lame est en croissant. Quelque soit le mode de culture employé, les noirs évitent avec le plus grand zèle toute possibilité de surmenage. J’ai traversé l’Adr’ar’de Tahoua à l’époque des semis, en juin 1906. Dès la pointe du jour, vers six heures, on attend que le soleil ait acquis un peu de force ; il ne sied pas de travailler quand il fait froid. A sept heures, on se met à l’œuvre ; à huit heures du matin, le soleil est déjà haut, tout le monde cherche l’ombre d’un arbre pour faire la sieste qui dure jusque vers cinq heures du soir. A six heures, le jour tombe et il faut songer à rentrer dîner. A l’époque la plus chargée de l’année, maîtres et serviteurs travaillent à peu près deux heures par jour.Lorsque le mil commence à lever, on fait un vague sarclage ; lorsque la céréale a pris un peu de force, elle pousse très vite et étouffe toute mauvaise herbe : il n’y a plus rien à faire.Malgré le peu de soins apportés à cette culture, le rendement est superbe ; les diverses variétés de mil, lorsque les conditions sont favorables, donnent une vingtaine de tiges fertiles et rapportent jusqu’à quatre cents fois la semence. Avec nos procédés les plus scientifiquement étudiés, nous sommes très loin, pour le blé, d’une pareille multiplication.Quoique le produit soit fort abondant, la moisson n’est pas trop pénible : en septembre et en octobre, on récolte chaque jour les épis les plus mûrs ; le gros travail, découpé en une soixantaine de petites tranches, est aisé à supporter.La fréquence des termites oblige, pour conserver le grain, à quelques précautions : les épis, lorsqu’ils sont secs, sont placés dans de grands récipients, les « canaris », construits parfois en terre comme ceux que montre laplanche XXVII.C’est un modèle assez répandu au Soudan, avec quelques variantes dans la forme : au Koutous par exemple, les « canaris » sont beaucoup plus petits ; leur plus grand diamètre, vers le sommet, ne dépasse pas 1 mètre ; leur hauteur est à peine de 2 mètres ; ils ressemblent à de gigantesques creusets de chimiste.Souvent la matière employée change, et le grenier à mil est construit en nattes et en paillassons. C’est alors un grand panier facile à transporter quand le village se déplace. Ses parois seraient un obstacle facile à traverser pour les termites ; force est de l’éloigner du sol avec quelques branches et quelques grosses pierres qu’il faut balayer souvent pour empêcher l’ennemi d’y construire ses galeries.Les silos sont quelquefois employés pour conserver les céréales, dans les régions où il n’y a pas de termites (Tchad) ; ils sont utilisés aussi plus au sud pour conserver les fruits de karité, mais ces fruits fermentent vite et l’atmosphère d’acide carbonique qu’ils créent autour d’eux leur est une défense suffisante : tous les insectes avecleur riche appareil respiratoire sont particulièrement sensibles à l’asphyxie.Cette culture du mil suffit largement à l’alimentation des états haoussa et bornouan ; elle permet même une assez large exportation vers le nord et l’on connaît, depuis Barth, l’importance du Damergou par l’alimentation d’Agadez et de l’Aïr. C’est une question qui sera précisée un peu plus loin (chap. VIII).Au mil s’ajoutent presque partout quelques cultures accessoires : une sorte de haricot, le niébé (Vigna Catjang, Walp.) craint peu la sécheresse ; dans le Kanem, qui appartient à la zone sahélienne, on sème toujours du niébé avec le mil ; si la pluie est peu abondante le mil qui, les meilleures années, produit quatre ou cinq fois moins que plus au sud, ne donne rien, mais le niébé assure toujours une maigre récolte. Sa culture est aussi assez développée au Koutous.Une médiocre variété de coton, à soie trop courte, mais cependant résistante, est très répandue dans tous les villages : j’en ai vu de forts beaux champs près de N’Guigmi et dans le Koutous ; un peu plus au sud, il en existe partout.On a essayé l’introduction de variétés américaines : en 1906, une centaine de tonnes de ce produit meilleur a pu être expédiée en France ; c’était déjà un échantillon sérieux ; en 1907, de plus grandes surfaces ont été ensemencées ; Mademba, le fama, le roi de Sansanding, s’est particulièrement signalé par le zèle qu’il a montré dans ses tentatives : il a fait, presque en grand, la culture du coton.Quelques difficultés, malheureusement, se sont présentées ; le coton indigène coûte, sur les marchés nègres, un prix élevé, plus élevé qu’on ne peut, paraît-il, payer les cotons américains destinés à l’exportation. Cette différence de prix, jointe à la routine chère à tous les paysans, explique le peu d’empressement qu’a rencontré la nouvelle culture.Ce n’est qu’au voisinage de quelques centres, et pour faire plaisir aux administrateurs, que l’on a apporté un peu de soin à cette nouvelle culture.Les maladies cryptogamiques ont causé dans les plantations de coton américain des ravages plus importants que dans les champs de coton indigène ; il semble assez facile de les éviter : le développement des champignons est lié à la pluie et il est douteux qu’ils soient à craindre dans les parties sèches du Sahel, au voisinage du Niger, entre Mopti et Tosaye, où les facilités d’irrigation assureraient la venue du précieux textile qui a surtout à craindre les années trop pluvieuses ou les sécheresses prématurées. M. Esnault Pelterie[Assoc. Cotonnière, séance du 17 mars 1908] croit pouvoir assurer que si, comme en Égypte, on pouvait avoir recours à une irrigation rationnelle, la production serait au moins doublée.Il ne faut pas d’ailleurs croire que ces essais puissent aboutir rapidement ; les États-Unis, qui fournissent actuellement au monde 75 p. 100 de la matière première, ont dû faire des écoles pendant cinquante ans (1734-1792) avait de pouvoir exporter 70 tonnes de coton ; en Égypte, les expériences ont duré vingt ans. L’Afrique occidentale anglaise vient de dépenser, en cinq ans, plus de 6 millions à des cultures expérimentales sur le coton ; en Afrique occidentale française, beaucoup plus vaste, on a dépensé à peine 1 million dans la même période. Il semble d’ailleurs que, partout en Afrique, on a été amené à renoncer aux variétés américaines et que l’on a enfin reconnu que la méthode plus longue de la sélection des espèces indigènes donnait des résultats meilleurs et plus certains. La pratique des éleveurs et des cultivateurs de tous les pays a toujours montré la supériorité de la méthode de sélection, et il est vraiment curieux que l’on hésite toujours à l’appliquer. On ne s’y résout que lorsque l’acclimatation a échoué.Cultures irriguées. — A ces cultures de la zone riche du Soudan, succède la culture par irrigation, la seule qui ait quelque importance au Sahara et au Sahel. On en peut distinguer deux types.I.Irrigations naturelles.— De Mopti à Ansongo (800 kilom.), le Niger traverse une région où les pluies sont rares ; mais, en amont de Tosaye surtout, à la faveur du manque de relief, le fleuve déborde chaque année largement et les terrains qu’il inonde, irrigués naturellement, se prêtent admirablement à la culture. Il est bien vrai, comme le fait observer Schirmer [Le Sahara, p. 411], que les parties riches se bornent aux bas-fonds périodiquement envahis par la crue, mais leur surface est considérable ; il y a plus de 800 kilomètres de Mopti à Ansongo, et aux rives immédiates du Niger on doit ajouter la région des lacs voisins de Tombouctou.Malheureusement si les bords du fleuve sont régulièrement inondés, ce n’est que par les fortes crues que l’eau atteint le Faguibine et les dépressions voisines.Depuis 1894, le Niger n’est pas monté assez haut pour irriguer les Daounas, et ce n’est que jusqu’en 1897 que les Daounas ont conservé assez d’humidité pour qu’il ait été possible de les ensemencer. Dans cette dernière année, relativement défavorable, il y a été récolté, d’après les renseignements de Villatte, environ 26000 quintaux de blé ; le mil et le riz avaient eux aussi donné de forts produits.Il serait intéressant, par quelques travaux hydrauliques, de régulariser cette production.Fig. 65. — Le moyen Niger.Les plateaux de Bandiagara et de Hombori, d’après les indications du lieutenant Dulac.La culture du blé est une exception dans la vallée du Niger et paraît localisée au nord-ouest de Tombouctou ; les principales céréales sont le mil, le riz et parfois le maïs. Ces cultures sont très loin d’avoir l’importance qu’elles peuvent atteindre. Le pays a été dépeuplé par les conquérants noirs et les ruines abondent partout. Les quelques Sonr’aï qui subsistent sur les bords du fleuve, abrutis par la longue insécurité du pays, sont d’une lâcheté et d’une paresse extraordinaires. Lors du rezzou des Ouled Djerir en 1904, les Sonr’aï voisins des postes ont refusé de se laisser armer, prétextant que les jambes avaient été données à l’homme pour fuir. Les années suivantes, ils avaient semé une quantité de riz insuffisante pour leur propre consommation, encore avait-il fallu leur fournir la semence. Pendant près de six mois, autour du poste de Bourem, les indigènes ont vécu de bourgou qui heureusement abonde le long du fleuve (lieutenant Barbeirac). Beaucoup de terres, qu’avant notre établissement les nomades les obligeaient, par la violence, à cultiver, sont abandonnées.On peut cependant dès maintenant constater quelques symptômes de bon augure ; la population se refait, des villages razziés naguère se relèvent de leurs ruines ; surtout leur nombre augmente ; la sécurité plus grande que nous imposons au pays permet aux cultivateurs de vivre par petits hameaux, au voisinage des bonnes terres ; n’ayant plus d’attaques à craindre, ils ne sont pas obligés d’habiter tous de gros villages dont l’emplacement était choisi surtout pour la défense. Chez les noirs comme partout, l’appât du gain est un bon stimulant et depuis que leMage, un vapeur de 200 tonnes, fait régulièrement la navette entre Mopti et Ansongo pendant trois mois, de décembre à février, le commerce des céréales s’accroît rapidement : dans le cercle de Gao, d’après une conversation du capitaine Pasquier, la production du riz a plus que doublé depuis un an.Cette vallée du Niger a un magnifique avenir : les cultures vivrières (riz, mil, maïs, peut-être le blé) s’y développent toutes seules et permettent un accroissement considérable de la population. Les cultures industrielles[122](coton) viendront ensuite et l’on peut prévoir dès maintenant que la batellerie existante sera bientôt insuffisante pour assurer les transports sur le fleuve.Une difficulté subsiste encore ; la liaison avec l’Europe est défectueuse : le Sénégal n’est navigable pour les gros bateaux que deux mois par an. Lorsque, aux hautes eaux, les vapeurs peuvent remonter le fleuve jusqu’à Kayes, sans rompre charge, le frêt de Bordeaux à Kayes est d’une soixantaine de francs la tonne ; aux basses eaux, il s’élève à 200 francs. Cette nécessité de s’approvisionner, pour un an, de marchandises européennes et de ne pouvoir exporter plus d’une fois l’an les produits soudanais, crée de grosses difficultés commerciales ; cette intermittence dans les moyens de communication explique fort bien qu’aucune banque ne se soit établie dans ces régions, où les règlements à 90 jours sont impraticables. Le chemin de fer de Thiès à Kayes est poussé activement ; cette régularisation dans les moyens de transport permettra au commerce de se développer librement et dans des conditions financières plus normales [François,Bull. Comité Afr. fr., 1908, p. 404-408].Il reste cependant une question grave à résoudre : à côté de la culture des sédentaires, l’élevage des nomades est une source importantede richesse. Pendant la saison des pluies, les troupeaux trouvent partout des mares d’hivernage et se répandent dans tout le pays, au nord comme au sud du fleuve ; à la saison sèche, les mares permanentes étant rares, beaucoup de nomades sont obligés de se rapprocher du fleuve sur les bords duquel ils séjournent près de cinq mois, dans les régions les plus propices à la culture.
R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XVII.33. — 1.Mentha sylvestrisL. (Demi-grandeur.)d, forme saharienne.t, forme des environs de Paris.
33. — 1.Mentha sylvestrisL. (Demi-grandeur.)d, forme saharienne.t, forme des environs de Paris.
33. — 1.Mentha sylvestrisL. (Demi-grandeur.)d, forme saharienne.t, forme des environs de Paris.
33. — 1.Mentha sylvestrisL. (Demi-grandeur.)
d, forme saharienne.
t, forme des environs de Paris.
R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XVIII.34. — 2.Veronica AnagallisL. — 3.Cynodon DactylonPers. (Demi-grandeur.)d, forme saharienne.t, forme des environs de Paris.
34. — 2.Veronica AnagallisL. — 3.Cynodon DactylonPers. (Demi-grandeur.)d, forme saharienne.t, forme des environs de Paris.
34. — 2.Veronica AnagallisL. — 3.Cynodon DactylonPers. (Demi-grandeur.)d, forme saharienne.t, forme des environs de Paris.
34. — 2.Veronica AnagallisL. — 3.Cynodon DactylonPers. (Demi-grandeur.)
d, forme saharienne.
t, forme des environs de Paris.
R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XIX.Cliché Posth35. — ZONE SAHELIENNE.Une prairie de “ Kram-Kram ”, au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.Cliché Pasquier36. — UNE MARE CHEZ LES OULIMMINDEN.A l’est de Gao.
Cliché Posth35. — ZONE SAHELIENNE.Une prairie de “ Kram-Kram ”, au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Posth35. — ZONE SAHELIENNE.Une prairie de “ Kram-Kram ”, au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Posth
35. — ZONE SAHELIENNE.
Une prairie de “ Kram-Kram ”, au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Pasquier36. — UNE MARE CHEZ LES OULIMMINDEN.A l’est de Gao.
Cliché Pasquier36. — UNE MARE CHEZ LES OULIMMINDEN.A l’est de Gao.
Cliché Pasquier
36. — UNE MARE CHEZ LES OULIMMINDEN.
A l’est de Gao.
J’ai déjà indiqué la disposition en chapelets de la plupart des vallées qui descendent de la Coudia ; en aval de chaque barrage, l’eau est loin de la surface et l’on n’y trouve guère que quelques talah et iatil, avec quelques touffes de mrokba ; à mesure que l’on s’approche du seuil inférieur, la nappe aquifère est moins profonde ; leCalotropis, puis plus bas encore le teborak (Balanites) se montrent d’une façon assez régulière. Les tamarix ne poussent non plus que dans les endroits humides, où ils forment parfois des fourrés assez épais (Abalessa, tin Gellet, oued Zazir à 500 mètres en amont du point d’eau). Ils manquent dans certains oueds ; peut-être la teneur en sel n’est-elle pas étrangère à leur répartition. Le guétaf les accompagne et forme le fond des pâturages.
Parfois un seuil est très étroit et la différence de niveau entre deux barrages successifs est suffisante pour que l’eau afflue constamment à la surface ; la végétation devient alors fort belle. J’ai noté, au point d’eau de l’oued Zazir, des typhas, des joncs, des scirpes, épilobe, menthe, véronique et de nombreuses graminées, avec quelques beaux arbres.
Dans certaines vallées larges de l’Ahaggar, il existe un lit mineur bordé de berges d’alluvions hautes parfois de 1 mètre ; les arbres et le mrokba sont localisés dans ce lit mineur ; le lit majeur est couvert de diss formant une véritable prairie, assez comparable aux prés bas des vallées d’alluvion de France (fig. 64).
La photographie (Pl. IV, 7) prise près d’In Amdjel donne une idée nette de cet aspect.
D’ailleurs le mot de prairie ne convient pas exactement aux formations de l’Ahaggar. En géographie botanique, les prairies sont caractérisées par un tapis végétal continu où dominent les graminées à feuilles molles ; le diss du massif touareg ne contient que des graminées à feuilles raides et dures, parmi lesquelles domine l’Eragrostis cynosuroïdesRetz. A cause de sa végétation sclérophylle, ilvaudrait peut-être mieux dire la steppe, bien que les graminées ne poussent pas par touffes et forment un véritable gazon.
Les coulées basaltiques sont partout des réserves d’eau importantes ; en général, à leur contact avec les terrains imperméables il s’établit une riche végétation de plantes hygrophiles, parfois à larges feuilles. J’ai noté près de Tit, au pied de la coulée qui couronne le plateau où se trouvent les belles tombes représentées dans le premier volume [p. 72,fig. 2,a] de grandes bourraches, à près de vingt mètres au dessus de l’oued.
Avec sa végétation variée, l’Ahaggar n’est qu’un demi-désert.
On en peut dire autant des tassili : la surface des plateaux est en général très dénudée, mais il suffit d’une cuvette en contre-bas de quelques mètres pour que quelques plantes s’y montrent ; les cañons qui découpent les tassili contiennent tous, dans leur fond, des pâturages assez variés et souvent riches ; mais leurs parois sont peu garnies ; elles portent à peine autant de plantes que celles des Causses ; à première vue on se croirait dans une région de plateaux calcaires, bien plutôt que dans des grès, qui par leur perméabilité retiennent facilement l’humidité et, dans nos climats, sont habituellement plus fertiles.
Fig. 64. — Contreforts méridionaux de l’Ahaggar vus des oueds Tilenfeda (une journée à l’ouest de l’Arigan).A gauche, gazon de diss (Eragrostis) avec quelques talah. A droite, quelques teborak auprès du filon de porphyre qui barre partiellement la vallée. Dans le lit de l’oued, quelques touffes très rares de mrokba. Si, au lieu d’arbustes, il y avait des arbres, ce serait une végétation de parc.
Fig. 64. — Contreforts méridionaux de l’Ahaggar vus des oueds Tilenfeda (une journée à l’ouest de l’Arigan).A gauche, gazon de diss (Eragrostis) avec quelques talah. A droite, quelques teborak auprès du filon de porphyre qui barre partiellement la vallée. Dans le lit de l’oued, quelques touffes très rares de mrokba. Si, au lieu d’arbustes, il y avait des arbres, ce serait une végétation de parc.
Fig. 64. — Contreforts méridionaux de l’Ahaggar vus des oueds Tilenfeda (une journée à l’ouest de l’Arigan).
A gauche, gazon de diss (Eragrostis) avec quelques talah. A droite, quelques teborak auprès du filon de porphyre qui barre partiellement la vallée. Dans le lit de l’oued, quelques touffes très rares de mrokba. Si, au lieu d’arbustes, il y avait des arbres, ce serait une végétation de parc.
Quant aux tanezrouft, leur caractère propre est la stérilité ; on n’y trouve rien, si ce n’est, de loin en loin, quelques talah et quelques herbes rabougries dans le lit d’un oued. L’oued Takamat qui avait coulé en 1898, sept ans avant notre passage, contenait encore un maigre pâturage.
Le plus souvent, pour traverser ces régions déshéritées, il fautemporter des fourrages pour les chameaux et un peu de bois pour la cuisine.
Les adaptations.— Au Sahara, les végétaux n’ont guère à lutter que contre un seul ennemi, la sécheresse.
Ils y arrivent par de multiples procédés ; l’un des plus simples est purement physiologique : la plante, au lieu de s’astreindre à lutter péniblement contre la sécheresse, a pris le parti de vivre vite : profitant de la moindre averse, la graine germe rapidement, les fleurs s’épanouissent de suite et de nouvelles graines arrivent à maturité avant que le sol ait perdu ses dernières traces d’humidité.
Un certain nombre de plantes annuelles sont dans ce cas ; elles poussent partout, même en plein tanezrouft, au hasard d’un orage, et ne fournissent aucun caractère de zone botanique ; elles sont « hygrophiles » et leur structure anatomique est celle des plantes de nos climats.
Elles sont souvent en pleines fleurs avant que leurs cotylédons soient flétris. Cette végétation éphémére d’acheb et de n’si[118]ne semble guère varier de l’Algérie au Soudan ; dans l’Adr’ar’ des Ifor’as comme dans l’Aïr, on retrouve les mêmes espèces, ou tout au moins des formes très voisines, avec des dimensions plus grandes ; sauf les graminées, toutes ces plantes rampent sur le sol (elles n’ont pas le temps de lignifier leurs tissus) ; mais les cercles qu’elles couvrent de leurs rameaux, portant fleurs et fruits, varient de quelques centimètres de rayon, lorsque la pluie a été médiocre, à 1 m. 50 et plus lorsque l’humidité ne fait pas défaut. Ce sont des plantes éphémères, dont la vie ne dure que quelques semaines.
On peut rattacher à ce mode d’adaptation, le raccourcissement de la vie, l’exemple duMalcolmia ÆgyptiacaSpr. et de l’Echinopsilon muricatumMoq. qui, habituellement vivaces dans le bassin de la Méditerranée, deviennent annuels dans les dunes du Souf (Massart).
On peut encore en rapprocher, comme dépendant immédiatement de la pluie, un petit nombre de plantes grasses telles que l’Aizoon canarienseL., diversMesembryanthemum, qui excellent à emmagasiner dans leurs tissus l’eau d’une averse, mais qui meurent dès que leurs réserves, qu’elles ne savent ou ne peuvent pas entretenir, sont épuisées.
Plus nombreuses et plus caractéristiques sont les plantes dont lavie dépend des eaux souterraines[119]. Leurs racines s’enfoncent profondément dans le sol ; Volkens a souvent essayé d’arracher, avec toutes leurs racines, quelques plantes du Sahara ; il a toujours échoué même pour des herbes dont il suivait les racines à 1 ou 2 mètres de profondeur : un petit spécimen deCalligonum comosumL’Her. à peine haut comme la main avait, à 1 m. 50 de profondeur, des racines encore grosses comme le doigt. Lorsque l’on a creusé le canal de Suez, on a trouvé, dans le lit du canal, des racines qui provenaient d’arbres situés sur des mamelons assez éloignés des travaux.
Quelques plantes, comme la coloquinte, ne semblent avoir d’autre adaptation que le développement énorme de leur appareil souterrain.
La structure anatomique des plantes sahariennes présente un grand nombre de caractères de convergence, qui leur imprime à toutes un aspect analogue : le plus souvent, elle se présentent sous forme de touffes ligneuses que la sécheresse réduit à l’état de squelettes grisâtres. Ce sont des momies toujours prêtes à la résurrection et qui peuvent attendre fort longtemps le retour de l’humidité : sitôt après les pluies, après les crues ou un afflux d’eau souterrain, elles se couvrent rapidement de rameaux verts, en général succulents. Leurs puissantes racines, dont les vaisseaux sont relativement fort larges, leur permettent de profiter sans délais de la moindre humidité, en même temps qu’elles les fixent solidement au sol et empêchent le vent de les en arracher (Pl. XXIII).
Dans les parties aériennes, au contraire, les vaisseaux sont étroits ; tout l’épiderme, celui de la tige, comme celui des feuilles, est organisé pour restreindre l’évaporation ; il présente partout le même aspect ; le dessus et le dessous des feuilles sont souvent identiques. Cet épiderme est fréquemment revêtu d’une cuticule épaisse, parfois d’un manteau pileux, protection contre les grains de sable charriés par le vent, protection surtout contre les pertes d’eau. Cette épaisseur de la cuticule, qui masque la coloration verte de la chlorophylle, donne aux plantes du désert une teinte vert-grisâtre toute spéciale.
L’épiderme est peu perméable, il est de plus aussi restreint que possible : beaucoup de plantes sont aphylles ; lorsque les feuilles existent, elles sont habituellement petites et souvent charnues de façon à avoir un gros volume sous une faible surface. Dans les graminées, les feuilles sont en gouttière ou complètement enroulées. Iln’y a guère que la coloquinte et le calotropis qui fassent exception à la règle.
Cette réduction de l’appareil foliaire existe même chez les plantes qui poussent dans les points les plus humides du Sahara, chez celles qui croissent dans les seguias d’irrigation des ar’erem. On sait combien ces plantes semi-aquatiques sont en général cosmopolites ; quelques-unes, qui sont communes dans les régions tempérées, se retrouvent au Sahara, mais dans le désert, leur aspect, leur port, est devenu tout différent. M. G. Bonnier a bien voulu mettre à ma disposition quelques échantillons de l’herbier de France de la Sorbonne, provenant des environs de Paris, pour les comparer à ceux que j’avais recueillis au Sahara : les figures des planches XVII (phot. 33) et XVIII (phot. 34) suffiront à préciser les résultats de cet examen comparatif. DansMentha sylvestrisL. de l’Ahaggar, qui est probablement cultivée[120], les feuilles sont un peu plus courtes et beaucoup plus étroites que dans l’exemplaire parisien. La réduction de l’appareil foliaire est encore plus marquée chezVeronica AnagallisL. Quant au vulgaire chiendent (Cynodon DactylonPers.), les feuilles, plus petites, sont plus serrées, plus rapprochées dans l’exemplaire africain, où elles forment une sorte de paquet ; elles sont surtout enroulées et repliées sur elles-mêmes de façon à restreindre la surface d’évaporation.
La coloration, la nuance du vert, dans ces trois espèces, diffèrent franchement entre les formes du désert et celles des régions tempérées. Malheureusement la photographie ne peut donner aucune idée de ce caractère différentiel qui est très général.
Ces divergences si manifestes ne peuvent être attribuées au manque d’eau : toute la partie inférieure de la véronique (Pl. XVIII,phot. 2d) était immergée dans une seguia et couverte de racines adventives, bien visibles sur la photographie ; c’est donc à la sécheresse de l’air, peut-être à l’intensité de la lumière, que les trois espèces figurées doivent leur aspect si particulier.
Les sucs d’un grand nombre de plantes du désert sont fortement salés et ceci est encore une défense contre la sécheresse, les solutions ayant une tension de vapeur inférieure à celle de l’eau pure. L’existence de ces plantes salées (guetaf, had, etc.) est très caractéristique de tous les déserts ; elles disparaissent dans la zone sahélienne et leur absence est très sensible à l’élevage du chameau : dans l’Adr’ar’ comme dans l’Aïr, les nomades ont reconnu depuis longtempsla nécessité de donner de temps à autre du sel à leurs animaux, de la terre d’ara’ en général ; dans le Tegama, on leur fait faire des cures aux teguiddas et ceci n’est pas sans amener une certaine gêne : quand un chameau a absorbé, d’un seul coup, une forte dose de sel, il ne peut se remettre en route sans danger ; il lui faut quelques semaines de repos ; cette observation des indigènes semble confirmée par la pratique du peloton monté de Zinder qui a toujours perdu des animaux après ses passages aux teguidda.
On a souvent fait ressortir d’assez grandes analogies d’aspect entre les plantes du désert et celles du littoral maritime : elles ont à lutter contre les mêmes facteurs : la fréquence du vent est un trait commun aux deux milieux ; le danger de la sécheresse est aussi redoutable aux bords de la mer qu’au Sahara : les plantes ne peuvent supporter qu’une dose limitée de sels ; au-dessus d’une certaine concentration, leurs sucs deviennent pour elles un poison.
Les plantes grasses.— Bien que, au Sahara, les espèces à feuilles et à tiges épaisses et charnues soient fréquentes, les plantes grasses les plus typiques, à forme de cactus, semblent exclues du désert.
Les agaves se sont fort bien acclimatés en Algérie où ils ont maintenant toutes les allures de végétaux indigènes ; les figuiers de Barbarie (Opuntia Cactus Indica) à cause de leurs fruits et surtout de la cochenille, dont ils sont le support habituel, ont été répandus, il y a quelques siècles, dans tout le bassin de la Méditerranée et aux Canaries ; ils y viennent fort bien, et se multiplient d’eux-mêmes comme une plante spontanée ; ils poussent aussi au Sénégal où ils ont assez chétive mine. Ni le figuier ni l’agave n’ont pénétré au Sahara.
Ce n’est que dans la zone sahélienne que des formes analogues se rencontrent ; dès l’Adr’ar’ des Ifor’as et l’Aïr, deux asclépiadées cactoïdes sont assez communes. La plus remarquable, leBoucerozia tombuctuensis(A. Chev.), passe pour un poison violent ; elle pousse en touffes hautes parfois de 1 mètre, avec des tiges épaisses à section carrée, presqu’ailées, vert pâle, parfois violacées. Les fleurs forment des boules compactes, d’une dizaine de centimètres de diamètre, d’un noir pourpre et à odeur de charogne bien marquée. LeBouceroziaparaît commun dans tout le nord de la zone sahélienne, depuis le littoral mauritanien jusqu’au Koutous. Une espèce très voisine, probablement une simple race géographique, est connue en Oranie. LeBouceroziafait donc le tour du Sahara, mais n’y pénètre nulle part, malgré ses graines que le vent transporte facilement.
Une autre asclépiadiée de même port, mais plus petite et à tige ronde, se trouve dans les mêmes régions ; elle est comestible et lesnomades la recherchent au commencement de la saison des pluies ; dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, comme en Mauritanie, elle porte le nom d’« Abouila ». Il m’a été jusqu’à présent impossible de la trouver en fleurs ou en fruits et par suite de la déterminer.
Au Maroc, comme au Sénégal et à Koulikoro, on trouve quelques euphorbes cactoïdes ; aucune d’entre elles ne pénètre au Sahara. On a cité une forme de ce groupe (E. crassa) à Rio de Oro où elle a pu être plantée ; je ne crois pas qu’il en existe sur le littoral de Mauritanie, du moins entre Saint-Louis et le cap Blanc.
Les plantes grasses ne se contentent pas d’emmagasiner l’eau, comme le fait une outre ; elles la conservent combinée chimiquement à divers produits organiques, tout au moins comme eau d’hydratation. Cette combinaison exige une assez grande dépense d’énergie qui suppose des périodes végétatives de quelque durée. Il est probable que, au Sahara, les conditions de la vie sont trop dures, et que le travail capable de donner naissance à de grands organismes, comme lesCereusmexicains, est impossible.
En tout cas, l’absence de ces formes de cactus au Sahara, leur peu d’importance dans la zone sahélienne contrastent singulièrement avec ce que l’on connaît des déserts du Sud africain et des déserts du Nouveau Monde où elles sont un des traits essentiels du paysage. Cela peut inspirer aussi quelques inquiétudes sur la réussite des figuiers de Barbarie que l’on a cherché à introduire en quelques points, en Aïr notamment. Peut-être, cependant, réussiront-ils à Agadez qui est dans la zone sahélienne.
Lianes.— Un fait assez surprenant est la présence au Sahara de lianes, type végétal qui caractérise habituellement les formations forestières. Les exemples les plus nets sont fournis par leDœmia cordataR. Br., leSalvadora persicaL. et quelques autres plantes dont les rameaux s’enroulent fréquemment les uns autour des autres ; peut-être la coloquinte, avec ses longues tiges rampantes et ses vrilles, doit-elle être rattachée à la même catégorie. On sait, depuis Schenk, qu’il y a parmi les lianes un certain nombre d’espèces qui sont en train de s’adapter à un nouveau mode d’existence et qui vivent dans un milieu découvert. Ces lianes, en régression, se trouvent surtout au voisinage de la forêt ou tout au moins de la galerie forestière, et l’on en peut conclure probablement que ces galeries, dont on trouve des traces jusque dans l’Aïr et l’Adr’ar’, se sont étendues naguère à travers le Sahara le long des oueds, lorsqu’ils étaient vivants. Ceci aiderait à comprendre la distribution de certains végétaux ; une véritable liane, leCocculus LeæbaD. C., une des formes les plus essentiellesde la zone sahélienne et du bassin du Nil, se retrouve dans le Tidikelt. On ne voit guère comment elle aurait pu y parvenir dans l’état actuel des choses.
Les graines.— Le mode de dissémination des plantes au Sahara mérite quelques remarques. Les plantes à fruit charnu ont habituellement leurs semences répandues par les oiseaux frugivores ; à part quelques vautours, il y a peu d’oiseaux au Sahara ; aussi les fruits comestibles sont-ils rares ; leBalanites ægyptiaca, leSalvadora persicane se rencontrent guère que par hasard en dehors de la zone sahélienne ou de l’Ahaggar ; pratiquement ils font défaut dans le vrai désert.
Dans les pays où les mammifères sont abondants, nombre de végétaux ont des fruits accrochants qui se fixent à la fourrure des herbivores et sont disséminés par eux sur de larges surfaces. Il y a peu de mammifères au Sahara, partant peu de plantes qui usent de ce mode de transport et ceci nous fournit une bonne limite pour le désert ; dès que, remontant vers le nord, on arrive à la lisière des hauts plateaux, on constate qu’une infinité de graines se fixent après les vêtements ; au réveil, on trouve, accrochés à ses couvertures, des fruits d’ægilops, de daucus, de luzerne. Pareil ennui est inconnu au Sahara. Vers le sud, les choses sont tout aussi nettes ; aussitôt qu’on aborde la zone sahélienne les graines accrochantes se multiplient. La plus célèbre, et la plus odieuse aussi, est l’insupportable kram-kram des Européens, l’ouedja des Touaregs, le karenguia des Bambaras, l’initi des Maures : cette graminée (Cenchrus echinatusL., du moins dans la région de Tombouctou et en Mauritanie) forme des champs entiers, immenses et dont la traversée à pied quand, après la saison des pluies les graines sont mûres, est difficile, douloureuse même. Il est impossible de camper dans une prairie de karenguia, et les rares points de la brousse, dans le Tegama notamment, où manque ce végétal désagréable, sont repérés avec soin et sont les points d’arrêt obligés des caravanes. Une pince qui permet d’arracher les piquants crochus du fruit desCenchrus, qui, quoiqu’on fasse, se fixent dans la peau, fait toujours partie de la trousse chirurgicale que tout Touareg du sud porte sans cesse sur lui, au milieu de ses amulettes.
Au Sahara, le vent est certainement le seul agent important de dissémination des graines ; il est d’ailleurs un agent fort actif : le 18 septembre 1906, après un fort coup de vent d’est, en plein tanezrouft, nous avons été gênés par un vol de moustiques dont les larves sont, comme on sait, aquatiques : le point d’eau le plus proche, In Azaoua, était à dix heures de marche ; par temps calme, cesagaçantes bestioles ne s’éloignent jamais de plus de quelques cents mètres de leur lieu de naissance. Les graines, qui ont la vie plus dure, doivent être entraînées plus loin.
Aussi la plupart des graines du Sahara sont-elles munies d’organes qui favorisent l’action du vent ; ce sont des graines anémophiles. Chez les stipées (drinn-n’si), une longue arête plumeuse, le plus souvent à triple branche, couronne la semence ; dans les tamarix comme chez les asclépiadées, une aigrette plumeuse est attachée à chaque graine. Dans lesCassia(séné) la gousse, très aplatie, donne une bonne prise au vent ; les plantes qui, à la maturité de leurs graines, se dessèchent complètement et se laissent rouler au moindre souffle, ne sont pas rares non plus : elles reproduisent le cas, plutôt un peu aberrant en France, du chardon rolland (Eryngium). Dans ce dernier groupe de formes où la plante entière est le jouet du vent, les capsules qui contiennent les graines restent souvent closes tant qu’elles sont sèches : la moindre pluie les fait ouvrir et les graines, bien protégées jusqu’au moment favorable où elles sont mises en liberté, germent sitôt échappées du fruit. Les exemples classiques de ces adaptations désertiques sont la main de Fatma (Anastatica hierochuntica, L.) et la rose de Jéricho (Asteriscus pygmæus, Coss.).
Quant aux champignons[121], des gastéromycètes surtout, qui semblent avoir en général une aire de répartition très vaste au Sahara, la petitesse de leurs spores, qui ont seulement quelques millièmes de millimètre de diamètre, explique leur facile dissémination.
Bien quea priori, la chose paraisse peu vraisemblable, il semble qu’il faille attribuer un certain rôle, dans la distribution des plantes, aux eaux courantes ; à chaque crue, des graines sont entraînées au loin et ceci explique probablement l’importance que les Touaregs attribuent à l’examen botanique dans la reconnaissance des oueds. Lorsque nous avons traversé le tanezrouft de Tin Azaoua à l’Ahaggar, la brume nous a obligés à marcher assez longtemps à la boussole ; arrivés à un thalweg qui, d’après la direction suivie, ne pouvait être que l’oued Endid ou l’oued Silet, nos guides, que le peu de transparence de l’air empêchait de voir les hauteurs qui leur auraient permis de se repérer au premier coup d’œil, nous ont affirmé que nous étions dans l’oued Silet parce qu’il y avait quelques irak (Salvadora persica). Plus enamont du même oued, près de Tibegehin, ce bel arbuste forme presque une forêt ; il manque à Abalessa et dans l’oued Tit dont l’oued Endid n’est que la prolongation.
Défense contre les animaux.— On a souvent supposé que, au Sahara, la lutte devait être particulièrement dure et acharnée entre les végétaux et les herbivores ; il ne semble pas qu’elle présente un caractère d’acuité particulièrement grave ; si la végétation est très clairsemée au désert, les animaux y sont encore plus rares.
On a voulu voir dans les épines une défense efficace contre la dent des mammifères ; en réalité les plantes épineuses ne sont pas beaucoup plus abondantes au Sahara qu’ailleurs. Les épines sont, en tous cas, une bien mauvaise défense, et les chameaux mangent avec grand plaisir les jeunes rameaux du talah : ils prennent la branche un peu haut et la font passer entre leurs dents comme dans une filière ; toutes les feuilles sont arrachées et les épines, que cette manœuvre couche le long de l’écorce, deviennent sans danger.
Il n’y a guère que les plantes vénéneuses qui semblent bien défendues : elles sont parfois très abondantes dans les points où passent de nombreuses caravanes ; Massart a fait remarquer que, autour des villes du M’zab, l’harmel (Peganum harmalaL.) prenait une ampleur inusitée : toutes les plantes comestibles qui poussent à côté de lui sont impitoyablement mangées par les chameaux, et ce « sarclage, » constamment renouvelé, lui assure une victoire facile : à lui seul, il couvre le sol. En quelques points de la zone sahélienne, l’Ipomæa asarifoliafournit peut-être un exemple analogue. Il est difficile de savoir jusqu’à quel point ce mode de protection est efficace : leCalotropis proceraa la réputation d’être toxique ; à Iférouane les chèvres et les bœufs ne le mangent guère, surtout quand il est sec. LeDœmia cordata, une asclépiadée, est brouté sans danger en Mauritanie par tous les chameaux ; dans l’erg, les Chaambas le redoutent. Y a-t-il, dans certaines régions, accoutumance des chameaux à quelques poisons ou bien les plantes, comme on en connaît quelques exemples authentiques, ont-elles modifié la nature chimique de leurs sécrétions ? Il est difficile de répondre.
R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XX.Cliché Posth37. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.Adr’ar’ de Tahoua.Cliché Posth38. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Posth37. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Posth37. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Posth
37. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.
Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Posth38. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Posth38. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Posth
38. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.
Adr’ar’ de Tahoua.
R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XXI.Cliché Posth39. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.Au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.Cliché Posth40. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.Sud du Tegama.
Cliché Posth39. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.Au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Posth39. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.Au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Posth
39. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.
Au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Posth40. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.Sud du Tegama.
Cliché Posth40. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.Sud du Tegama.
Cliché Posth
40. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.
Sud du Tegama.
R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XXII.Cliché Chudeau41. — VÉGÉTATION D’“ AFERNANE ” (Euphorbia balsaminiferaAït.).Littoral de Mauritanie. — Tivourvourt (17° 40′ Lat. N.).Cliché Chudeau42. — PATURAGE D’“ ASKAF ” (Traganum nudatumDel.).Littoral de Mauritanie. — Bir El Guerb (20° 30′ Lat. N.).
Cliché Chudeau41. — VÉGÉTATION D’“ AFERNANE ” (Euphorbia balsaminiferaAït.).Littoral de Mauritanie. — Tivourvourt (17° 40′ Lat. N.).
Cliché Chudeau41. — VÉGÉTATION D’“ AFERNANE ” (Euphorbia balsaminiferaAït.).Littoral de Mauritanie. — Tivourvourt (17° 40′ Lat. N.).
Cliché Chudeau
41. — VÉGÉTATION D’“ AFERNANE ” (Euphorbia balsaminiferaAït.).
Littoral de Mauritanie. — Tivourvourt (17° 40′ Lat. N.).
Cliché Chudeau42. — PATURAGE D’“ ASKAF ” (Traganum nudatumDel.).Littoral de Mauritanie. — Bir El Guerb (20° 30′ Lat. N.).
Cliché Chudeau42. — PATURAGE D’“ ASKAF ” (Traganum nudatumDel.).Littoral de Mauritanie. — Bir El Guerb (20° 30′ Lat. N.).
Cliché Chudeau
42. — PATURAGE D’“ ASKAF ” (Traganum nudatumDel.).
Littoral de Mauritanie. — Bir El Guerb (20° 30′ Lat. N.).
Les cultures.— Dans toutes les régions où les pluies tropicales tombent en quantité suffisante (500 mm.) pour permettre la culture régulière des plantes alimentaires, les villages sont nombreux et chacun d’eux est entouré d’une zone débroussaillée de 4 à 5 kilomètres de rayon où l’on sème les céréales. Les noirs, avaient sans doute remarqué, dès longtemps, l’appoint apporté par les légumineusesà la fertilité du sol : en tout cas, dans le débroussaillement, ils épargnent souvent certains acacias. La limite de cette zone des cultures régulières coïncide avec la limite nord de la zone soudanaise.
Dans la région du Tchad, le Dagana est la dernière contrée dont la production agricole suffise à peu près à la vie des habitants ; ce Dagana est traversé par un bras du Bahr El Ghazal, l’oued Massakory, où les puits ne dépassent pas la profondeur de 3 mètres : tous les habitants du pays, 11000 Arabes plus ou moins métissés et à demi sédentaires, se sont groupés sur les deux rives de cet oued.
Plus à l’ouest, cette limite passe auprès du poste de Chirmalek ; autour de ce tout petit village, que nous avons cherché à reconstituer pour permettre à des fantassins d’aller sans trop de peine de Gouré au Tchad, les ruines de villages fortifiés sont nombreuses : depuis quelques années, les habitants ont émigré vers le sud. Je ne crois pas qu’il faille voir dans ce fait la preuve d’une péjoration du climat : à la limite de la zone soudanaise, la pluie n’est pas tous les ans suffisante pour assurer la récolte ; le mil y produit toujours moins que dans les pays mieux arrosés. Mais le sédentaire a besoin avant tout de sécurité ; pour se l’assurer, il ne recule pas devant un surcroît d’effort, soit en bâtissant sa demeure sur des rochers souvent peu accessibles, soit en se fixant dans des régions même peu hospitalières, mais éloignées des bandes de pillards : Rabah avait rendu intenables les états bornouans et ce n’est que depuis la destruction de sa puissance à Koussri, le 22 avril 1900, que les villages voisins de Chirmalek, situés trop au nord, ont été délaissés.
La culture essentielle de ces régions du nord du Soudan est celle du petit mil (Bechna) ; le gros mil ou sorgho (Gafouli) n’a d’importance que plus au sud.
Les procédés de culture sont très simples et très primitifs : lorsque le sol est sablonneux, ce qui est le cas le plus fréquent à cause de l’abondance des ergs morts (fig. 69), le cultivateur se sert d’une sorte de houe dont le manche très long lui évite la peine de se baisser ; à chaque pas, il laisse retomber son léger instrument, creusant un trou de quelques centimètres de profondeur ; l’aide qui le suit, un enfant ou une femme, y jette quelques graines qu’il enterre avec le pied. Parfois, lorsque le sol devient argileux et par suite un peu plus résistant, comme dans les alluvions des dallols du Tahoua, on a recours à une sorte de ratissoire dont la lame est en croissant. Quelque soit le mode de culture employé, les noirs évitent avec le plus grand zèle toute possibilité de surmenage. J’ai traversé l’Adr’ar’de Tahoua à l’époque des semis, en juin 1906. Dès la pointe du jour, vers six heures, on attend que le soleil ait acquis un peu de force ; il ne sied pas de travailler quand il fait froid. A sept heures, on se met à l’œuvre ; à huit heures du matin, le soleil est déjà haut, tout le monde cherche l’ombre d’un arbre pour faire la sieste qui dure jusque vers cinq heures du soir. A six heures, le jour tombe et il faut songer à rentrer dîner. A l’époque la plus chargée de l’année, maîtres et serviteurs travaillent à peu près deux heures par jour.
Lorsque le mil commence à lever, on fait un vague sarclage ; lorsque la céréale a pris un peu de force, elle pousse très vite et étouffe toute mauvaise herbe : il n’y a plus rien à faire.
Malgré le peu de soins apportés à cette culture, le rendement est superbe ; les diverses variétés de mil, lorsque les conditions sont favorables, donnent une vingtaine de tiges fertiles et rapportent jusqu’à quatre cents fois la semence. Avec nos procédés les plus scientifiquement étudiés, nous sommes très loin, pour le blé, d’une pareille multiplication.
Quoique le produit soit fort abondant, la moisson n’est pas trop pénible : en septembre et en octobre, on récolte chaque jour les épis les plus mûrs ; le gros travail, découpé en une soixantaine de petites tranches, est aisé à supporter.
La fréquence des termites oblige, pour conserver le grain, à quelques précautions : les épis, lorsqu’ils sont secs, sont placés dans de grands récipients, les « canaris », construits parfois en terre comme ceux que montre laplanche XXVII.C’est un modèle assez répandu au Soudan, avec quelques variantes dans la forme : au Koutous par exemple, les « canaris » sont beaucoup plus petits ; leur plus grand diamètre, vers le sommet, ne dépasse pas 1 mètre ; leur hauteur est à peine de 2 mètres ; ils ressemblent à de gigantesques creusets de chimiste.
Souvent la matière employée change, et le grenier à mil est construit en nattes et en paillassons. C’est alors un grand panier facile à transporter quand le village se déplace. Ses parois seraient un obstacle facile à traverser pour les termites ; force est de l’éloigner du sol avec quelques branches et quelques grosses pierres qu’il faut balayer souvent pour empêcher l’ennemi d’y construire ses galeries.
Les silos sont quelquefois employés pour conserver les céréales, dans les régions où il n’y a pas de termites (Tchad) ; ils sont utilisés aussi plus au sud pour conserver les fruits de karité, mais ces fruits fermentent vite et l’atmosphère d’acide carbonique qu’ils créent autour d’eux leur est une défense suffisante : tous les insectes avecleur riche appareil respiratoire sont particulièrement sensibles à l’asphyxie.
Cette culture du mil suffit largement à l’alimentation des états haoussa et bornouan ; elle permet même une assez large exportation vers le nord et l’on connaît, depuis Barth, l’importance du Damergou par l’alimentation d’Agadez et de l’Aïr. C’est une question qui sera précisée un peu plus loin (chap. VIII).
Au mil s’ajoutent presque partout quelques cultures accessoires : une sorte de haricot, le niébé (Vigna Catjang, Walp.) craint peu la sécheresse ; dans le Kanem, qui appartient à la zone sahélienne, on sème toujours du niébé avec le mil ; si la pluie est peu abondante le mil qui, les meilleures années, produit quatre ou cinq fois moins que plus au sud, ne donne rien, mais le niébé assure toujours une maigre récolte. Sa culture est aussi assez développée au Koutous.
Une médiocre variété de coton, à soie trop courte, mais cependant résistante, est très répandue dans tous les villages : j’en ai vu de forts beaux champs près de N’Guigmi et dans le Koutous ; un peu plus au sud, il en existe partout.
On a essayé l’introduction de variétés américaines : en 1906, une centaine de tonnes de ce produit meilleur a pu être expédiée en France ; c’était déjà un échantillon sérieux ; en 1907, de plus grandes surfaces ont été ensemencées ; Mademba, le fama, le roi de Sansanding, s’est particulièrement signalé par le zèle qu’il a montré dans ses tentatives : il a fait, presque en grand, la culture du coton.
Quelques difficultés, malheureusement, se sont présentées ; le coton indigène coûte, sur les marchés nègres, un prix élevé, plus élevé qu’on ne peut, paraît-il, payer les cotons américains destinés à l’exportation. Cette différence de prix, jointe à la routine chère à tous les paysans, explique le peu d’empressement qu’a rencontré la nouvelle culture.
Ce n’est qu’au voisinage de quelques centres, et pour faire plaisir aux administrateurs, que l’on a apporté un peu de soin à cette nouvelle culture.
Les maladies cryptogamiques ont causé dans les plantations de coton américain des ravages plus importants que dans les champs de coton indigène ; il semble assez facile de les éviter : le développement des champignons est lié à la pluie et il est douteux qu’ils soient à craindre dans les parties sèches du Sahel, au voisinage du Niger, entre Mopti et Tosaye, où les facilités d’irrigation assureraient la venue du précieux textile qui a surtout à craindre les années trop pluvieuses ou les sécheresses prématurées. M. Esnault Pelterie[Assoc. Cotonnière, séance du 17 mars 1908] croit pouvoir assurer que si, comme en Égypte, on pouvait avoir recours à une irrigation rationnelle, la production serait au moins doublée.
Il ne faut pas d’ailleurs croire que ces essais puissent aboutir rapidement ; les États-Unis, qui fournissent actuellement au monde 75 p. 100 de la matière première, ont dû faire des écoles pendant cinquante ans (1734-1792) avait de pouvoir exporter 70 tonnes de coton ; en Égypte, les expériences ont duré vingt ans. L’Afrique occidentale anglaise vient de dépenser, en cinq ans, plus de 6 millions à des cultures expérimentales sur le coton ; en Afrique occidentale française, beaucoup plus vaste, on a dépensé à peine 1 million dans la même période. Il semble d’ailleurs que, partout en Afrique, on a été amené à renoncer aux variétés américaines et que l’on a enfin reconnu que la méthode plus longue de la sélection des espèces indigènes donnait des résultats meilleurs et plus certains. La pratique des éleveurs et des cultivateurs de tous les pays a toujours montré la supériorité de la méthode de sélection, et il est vraiment curieux que l’on hésite toujours à l’appliquer. On ne s’y résout que lorsque l’acclimatation a échoué.
Cultures irriguées. — A ces cultures de la zone riche du Soudan, succède la culture par irrigation, la seule qui ait quelque importance au Sahara et au Sahel. On en peut distinguer deux types.
I.Irrigations naturelles.— De Mopti à Ansongo (800 kilom.), le Niger traverse une région où les pluies sont rares ; mais, en amont de Tosaye surtout, à la faveur du manque de relief, le fleuve déborde chaque année largement et les terrains qu’il inonde, irrigués naturellement, se prêtent admirablement à la culture. Il est bien vrai, comme le fait observer Schirmer [Le Sahara, p. 411], que les parties riches se bornent aux bas-fonds périodiquement envahis par la crue, mais leur surface est considérable ; il y a plus de 800 kilomètres de Mopti à Ansongo, et aux rives immédiates du Niger on doit ajouter la région des lacs voisins de Tombouctou.
Malheureusement si les bords du fleuve sont régulièrement inondés, ce n’est que par les fortes crues que l’eau atteint le Faguibine et les dépressions voisines.
Depuis 1894, le Niger n’est pas monté assez haut pour irriguer les Daounas, et ce n’est que jusqu’en 1897 que les Daounas ont conservé assez d’humidité pour qu’il ait été possible de les ensemencer. Dans cette dernière année, relativement défavorable, il y a été récolté, d’après les renseignements de Villatte, environ 26000 quintaux de blé ; le mil et le riz avaient eux aussi donné de forts produits.Il serait intéressant, par quelques travaux hydrauliques, de régulariser cette production.
Fig. 65. — Le moyen Niger.Les plateaux de Bandiagara et de Hombori, d’après les indications du lieutenant Dulac.
Fig. 65. — Le moyen Niger.Les plateaux de Bandiagara et de Hombori, d’après les indications du lieutenant Dulac.
Fig. 65. — Le moyen Niger.
Les plateaux de Bandiagara et de Hombori, d’après les indications du lieutenant Dulac.
La culture du blé est une exception dans la vallée du Niger et paraît localisée au nord-ouest de Tombouctou ; les principales céréales sont le mil, le riz et parfois le maïs. Ces cultures sont très loin d’avoir l’importance qu’elles peuvent atteindre. Le pays a été dépeuplé par les conquérants noirs et les ruines abondent partout. Les quelques Sonr’aï qui subsistent sur les bords du fleuve, abrutis par la longue insécurité du pays, sont d’une lâcheté et d’une paresse extraordinaires. Lors du rezzou des Ouled Djerir en 1904, les Sonr’aï voisins des postes ont refusé de se laisser armer, prétextant que les jambes avaient été données à l’homme pour fuir. Les années suivantes, ils avaient semé une quantité de riz insuffisante pour leur propre consommation, encore avait-il fallu leur fournir la semence. Pendant près de six mois, autour du poste de Bourem, les indigènes ont vécu de bourgou qui heureusement abonde le long du fleuve (lieutenant Barbeirac). Beaucoup de terres, qu’avant notre établissement les nomades les obligeaient, par la violence, à cultiver, sont abandonnées.On peut cependant dès maintenant constater quelques symptômes de bon augure ; la population se refait, des villages razziés naguère se relèvent de leurs ruines ; surtout leur nombre augmente ; la sécurité plus grande que nous imposons au pays permet aux cultivateurs de vivre par petits hameaux, au voisinage des bonnes terres ; n’ayant plus d’attaques à craindre, ils ne sont pas obligés d’habiter tous de gros villages dont l’emplacement était choisi surtout pour la défense. Chez les noirs comme partout, l’appât du gain est un bon stimulant et depuis que leMage, un vapeur de 200 tonnes, fait régulièrement la navette entre Mopti et Ansongo pendant trois mois, de décembre à février, le commerce des céréales s’accroît rapidement : dans le cercle de Gao, d’après une conversation du capitaine Pasquier, la production du riz a plus que doublé depuis un an.
Cette vallée du Niger a un magnifique avenir : les cultures vivrières (riz, mil, maïs, peut-être le blé) s’y développent toutes seules et permettent un accroissement considérable de la population. Les cultures industrielles[122](coton) viendront ensuite et l’on peut prévoir dès maintenant que la batellerie existante sera bientôt insuffisante pour assurer les transports sur le fleuve.
Une difficulté subsiste encore ; la liaison avec l’Europe est défectueuse : le Sénégal n’est navigable pour les gros bateaux que deux mois par an. Lorsque, aux hautes eaux, les vapeurs peuvent remonter le fleuve jusqu’à Kayes, sans rompre charge, le frêt de Bordeaux à Kayes est d’une soixantaine de francs la tonne ; aux basses eaux, il s’élève à 200 francs. Cette nécessité de s’approvisionner, pour un an, de marchandises européennes et de ne pouvoir exporter plus d’une fois l’an les produits soudanais, crée de grosses difficultés commerciales ; cette intermittence dans les moyens de communication explique fort bien qu’aucune banque ne se soit établie dans ces régions, où les règlements à 90 jours sont impraticables. Le chemin de fer de Thiès à Kayes est poussé activement ; cette régularisation dans les moyens de transport permettra au commerce de se développer librement et dans des conditions financières plus normales [François,Bull. Comité Afr. fr., 1908, p. 404-408].
Il reste cependant une question grave à résoudre : à côté de la culture des sédentaires, l’élevage des nomades est une source importantede richesse. Pendant la saison des pluies, les troupeaux trouvent partout des mares d’hivernage et se répandent dans tout le pays, au nord comme au sud du fleuve ; à la saison sèche, les mares permanentes étant rares, beaucoup de nomades sont obligés de se rapprocher du fleuve sur les bords duquel ils séjournent près de cinq mois, dans les régions les plus propices à la culture.