Fig. 17. — Ahaggar. La Coudia, vue de l’oued Sirsouf, près Tamanr’asset. L’Eisekran et l’Ikaraguen sont des plateaux basaltiques.Les contreforts de ce haut massif ont des limites assez indécises(Pl. III,profils III et IV) : du pied du plateau de Timissao (550 m.), à Tit (1120 m.), il y a un peu moins de 300 kilomètres ; la pente est d’environ21000. Jusqu’aux environs de Silet surtout (760 m.), on monte très doucement : dans le tanezrouft, les pentes des oueds Tamanr’asset et Silet sont voisines de11000. Entre Silet et Abalessa, les restes de volcan qui constituent l’Adr’ar’ Ouan R’elachem, obligent à passer par un col à l’altitude de 900 mètres ; les sommets voisins s’élèvent à1000 mètres. A l’ouest d’Abalessa (880 m.) l’Adr’ar’ Aberaghetan, formé de quartzites siluriennes et non de roches volcaniques, comme il est indiqué sur un croquis publié dansLa Géographie[XIII, 1906, p. 53], atteint une altitude supérieure (1700 m.) ; cette chaîne étroite se prolonge vers le nord jusqu’au massif de Taourirt. D’Abalessa à Tit (30 km.), on suit la lisière sud d’une cuvette silurienne ; l’oued Tit, avec une pente d’environ81000, est nettement torrentiel. De Tit à Tamanr’asset (1300m.), on franchit plusieurs vallées ; la pente moyenne n’a pas de signification. Dans ces deux derniers tronçons, la piste traverse une région de basses montagnes ou plutôt une pénéplaine encore accidentée.De Tamanr’asset vers In Azaoua, la descente est assez rapide jusqu’au tassili de l’oued Tagrira (41000). La route, coupant toutes les rivières sous un angle marqué, ne suit cependant pas la ligne de plus grande pente. Jusqu’à l’oued Igharghar tout au moins, le pays reste très accidenté : le paysage doit son aspect particulier à des plateaux basaltiques comme l’Adjellela (fig. 72) ou le Debenat, ou à des filons de roches éruptives formant muraille, comme l’Adr’ar’ Arigan (fig. 18).Vers le nord, un contrefort important, la Tifedest, est un massif vraiment montagneux et d’un relief moyen de plus de1000 mètres ; c’est une chaîne d’accès difficile, où les cols sont rares et que traversent fort peu de sentiers.A l’extrémité septentrionale de la Tifedest, avec des contours plus flous et séparé de la chaîne principale par un col qu’utilise une piste, se dresse le massif d’Oudan[32]presque impraticable. Il se termine par un plateau célèbre au Sahara :« A la pointe nord de l’Oudan, se dresse la célèbre Garet elDjenoun, royaume des génies, interdit aux humains. Il est certain que la table plate du sommet, d’un relief voisin de1300 mètres et bordée de tous côtés par des parois à pic, n’est pas accessible avec les moyens dont on dispose au Sahara... L’Oudan ne paraît pas être un ancien volcan, ainsi que l’avaient fait supposer à Duveyrier des renseignements indigènes. » Cette description, due à Voinot, semble cependant indiquer un plateau basaltique, analogue à l’Adjellela.La Tifedest se continue sur la rive gauche de l’Igharghar, jusqu’à hauteur du Mouidir, par une série de massifs isolés dont le plus important est l’Edjelé, qui se dresse à une altitude notable au milieu du reg.Fig. 18. — L’Adr’ar’ Arigan, dyke éruptif dans les contreforts méridionaux de l’Ahaggar.Du point d’eau de l’oued Zazir.Sur la rive droite de l’Igharghar, au nord de la Tifedest, l’Edjéré (ou Eguéré) arrive au voisinage du tassili des Azdjer ; c’est un massif de grande étendue qui, de loin, figure vaguement un cône très aplati. Son point culminant, le Toufriq, atteint1560 mètres. Sa structure est analogue à celle de la Coudia ; comme elle, l’Edjéré est un plateau surmonté de formations volcaniques ; les cratères ébréchés y sont nombreux, et les bombes volcaniques y abondent.Les vallées étroites de ce massif sont, certaines années, couvertes de beaux pâturages, où se réunissent parfois les Azdjer et les Ahaggar ; les points d’eau y sont assez espacés, mais de fort débit et peu profonds ; les puits ne dépassent pas 4 mètres.Ce massif se prolonge vers le sud par la petite chaîne de Torhaqui n’est séparée de la Tifedest que par la vallée de l’Ighargar ; vers l’est, le massif de Torha se termine brusquement au-dessus de la haute plaine d’Amadr’or.L’Anahef est un plateau très semblable à la Coudia, qu’il prolonge vers l’est ; comme elle, il est surmonté de gours, derniers témoins d’un étage disparu et d’aiguilles granitiques dont la plus remarquable semble être le Tihi n’Kalan. L’Anahef, que traversent quelques pistes allant de l’Ahaggar à R’at, paraît d’un accès peu facile ; les points d’eau, situés au pied de la montagne, sont peu nombreux ; Voinot en mentionne seulement quatre, sur le versant Atlantique.La partie sud de l’Anahef qu’a explorée Foureau [Doc. Sc., p. 345 et 614] lorsqu’il a été reconnaître le point où est mort Flatters, ne semble pas différente de celle qu’a vue Voinot.A son extrémité orientale, l’Anahef se relie à une série de hauteurs qui, se dirigeant vers le nord, viennent à peu de distance de Tir’ammar et du tassili des Azdjer. Elles se terminent par les deux massifs importants d’Adr’ar’ (1700) et d’Admar (1400).Le tassili des Azdjer est formé de grès horizontaux, d’âge dévonien, et reproduit exactement les formes de terrain de l’Ahnet ou du Mouidir, dont il est la suite.Entre ce tassili et les massifs anciens qui dépendent de l’Ahaggar, il existe, au moins depuis l’Igharghar jusqu’à l’Admar, une zone en général assez déprimée, qui offre des communications faciles entre l’est et l’ouest ; la piste qui y passe est souvent suivie par les rezzou.Au centre du paquet montagneux que forme la Coudia et ses annexes s’étend une immense plaine dont l’origine est assez ambiguë. La haute plaine d’Amadr’or n’est pas une sebkha, mais bien un immense reg, long d’environ 120 kilomètres du nord au sud et d’une largeur moyenne de 60 kilomètres. Cette plaine peut être considérée comme horizontale ; la différence d’altitude atteint à peine 100 mètres entre le nord et le sud ; quelques gours isolés et insignifiants de granite rose font seuls saillie sur le reg. La végétation y fait en général défaut et il n’y existe aucun point d’eau. Le cours de l’oued Amadr’or et de ses affluents n’est plus indiqué que par quelques cuvettes à peine perceptibles et qui, depuis longtemps, ont cessé de communiquer entre elles ; quelques-unes sont marquées par une très maigre végétation d’éthels et de guétaf. Au cours d’un orage qui a duré deux jours, Voinot a pu voir toute l’eau tombée se rassembler en flaques stagnantes dont chacune correspondait à l’un de ces bas-fonds ; ce n’est que plus au nord, grâce à l’Edjéré, que l’oued Amadr’or,sous le nom d’oued Tidjert, reprend un peu de vie et redevient continu.Il existe bien du sel dans la plaine d’Amadr’or, mais il est localisé en un point unique : la sebkha d’Amadr’or se réduit à une petite dépression, située à 5 kilomètres au nord de Tissint.Le sel, qui s’y présente en cristaux cubiques, est facile à extraire ; pour le purifier tout à fait, on souffle légèrement dessus et ce vannage rudimentaire suffit à obtenir un produit d’un beau blanc et d’excellente qualité, qui a grande réputation au Soudan : on l’exporte jusqu’à Zinder, où il a une haute valeur.Cette petite sebkha d’Amadr’or n’est pas loin de l’extrémité méridionale de l’Edjéré ; près d’elle se dresse une gara basaltique et tout le reg qui l’avoisine est jonché de débris de laves. Le sel provient probablement du lavage des roches volcaniques.A part le reg d’Amadr’or, toutes les parties du Massif Central saharien se ressemblent. On prendra une idée moins incomplète des aspects du pays en consultant, outre les photographies, et les croquis joints à ce volume, ceux qu’ont donné le commandant Dinaux, le capitaine Arnaud et le lieutenant Cortier[33]. Mais le soleil leur fait défaut : « Ces vues du massif de la Coudia, déchiqueté et fantastique, donnent l’impression d’un pays noir et lugubre.« Au contraire, l’ensemble des paysages reste clair ; ce sont des pastels délicats, des jeux variés de lumière sur les blocs de granite rose, les plateaux de grès (?) pâles, les coulées grises des laves ; une richesse de tons, une délicatesse de nuances, exagérées encore par la limpidité et la profondeur de l’atmosphère.« La Coudia est un massif informe, sans harmonie et sans ligne ; c’est un squelette décharné, mais les couleurs le transforment en décor féérique. » (Dinaux). C’est le soir et le matin surtout, que les couleurs sont merveilleuses ; dans l’après-midi, la lumière du soleil est trop écrasante, les nuances perdent toute délicatesse ; toutes les couleurs deviennent des gris.Hydrographie.— Ce haut massif a été un centre hydrographique important. Naissant près d’Idélès, l’Igharghar, accru d’assez nombreux affluents, traversait le tassili des Azdjer près d’Amguid et allait aboutir au chott Melr’ir. Ce fleuve important et son affluent principal, l’oued Mia, descendu du Tadmaït, fertilisent encore les principales oasis du Sud constantinois. Duveyrier le premier avaitpu mettre en évidence l’importance de ce bassin dont les recherches patientes de Foureau ont bien fait connaître les parties moyennes ; les officiers de Tidikelt nous en ont fait, plus récemment, connaître le bassin supérieur.Vers l’ouest, un grand nombre de ruisseaux, descendus de la Coudia et de la Tifédest, se réunissent en deux troncs principaux, l’oued Takouiat et l’oued Tamanr’asset, que coupe le medjebed d’In Zize à Timissao. On sait que ces deux fleuves coulent encore parfois assez loin et que leurs crues se font sentir jusqu’au méridien de Timissao. Ces crues doivent être violentes, puisqu’elles suffisent à entraîner des scories basaltiques au nord du tassili Tan Adr’ar’.Le Tamanr’asset et le Takouiat n’ont pas été suivis bien loin vers l’ouest ; on ne sait pas comment ils vont se perdre dans le tanezrouft qui relie Azzelmatti à Sounfat ; on ignore quelles relations exactes ils ont avec Taoudenni et les oueds qui descendent du nord de l’Adr’ar’ des Ifor’as ou du Timetr’in, et dont l’oued Ilok semble être le principal collecteur.Au sud, l’oued Zazir, l’Igharghar[34], l’oued Tagrira, le Tin Tarabin vont se joindre presque certainement au Taffassasset, qui se rattache actuellement au bassin du Niger. Les cours supérieurs de ces rivières sont seuls connus ; il subsiste entre l’Adr’ar’ des Ifor’as et l’Aïr un blanc considérable ; mais elles ne peuvent aboutir qu’au Niger, ou à un bassin fermé inconnu, dont rien d’ailleurs ne permet de prévoir l’existence (V.carte géologiquehors texte).Les rivières qui descendent de l’est de la Coudia ou de ses contreforts ont une histoire plus obscure. Il n’y a pas de doute pour l’oued Tadent qui est sûrement un affluent du Tin Tarabin. Les origines du Taffassasset sont moins claires. L’oued Falezlez, ou Afahlehle, a été coupé par Barth et par von Bary vers le 7° longitude est ; en ce point il se dirige vers le sud-est et von Bary indique, d’après ses informateurs indigènes, qu’il aboutit à Bilma. Barth et plus tard Duveyrier ont cru au contraire que le Falezlez était la tête du Taffassasset ; une carte récente[35]du Sahara a adopté cette opinion. Il en résulte, pour le tracé du fleuve, un coude bizarre que rien jusqu’à présent ne vient justifier, sauf peut-être l’importance du Taffassasset à In Azaoua qui permet de supposer un vaste bassin. En tous cas, toutes les rivières qui, au sud de Tadent, se dirigent vers l’est et qui ont été reconnues par Barth, vont aboutir au Taffassasset.Foureau [Doc. Sc., p. 247] a donné un schéma de ce bassin hydrographique.Les villages.— La pluie n’est pas très rare sur la Coudia, et les rivières qui en descendent présentent une structure qui permet à l’eau de se conserver assez longtemps dans certaines vallées.Les rivières des contreforts de l’Ahaggar sont, en effet, d’ordinaire encaissées et assez indépendantes de la direction des affleurements de roches imperméables, au milieu desquels elles ont creusé leur lit ; la vallée, souvent assez large, se rétrécit toutes les fois qu’elle rencontre un seuil rocheux plus résistant, quartzite silurienne ou filon éruptif : si ces rivières coulaient, elles présenteraient des rapides. Cette structure en chapelet est très nette presque partout.Entre deux barrages successifs, chaque bief présente une pente notable et l’eau tend à s’accumuler contre le seuil d’aval, de sorte que la nappe aquifère est d’autant moins profonde que l’on se rapproche de ce seuil ; aussi les pâturages, situés à l’amont des barrages, sont fréquents et permettent souvent l’élevage de troupeaux assez nombreux.De plus, l’eau, arrêtée à chaque barrage, est à un niveau un peu plus élevé que le bief suivant de la vallée ; cette particularité des oueds a été le plus souvent utilisée pour la création des petits centres de culture qui caractérisent les contreforts de l’Ahaggar.Dans certains cas, les plus fréquents, on va chercher, par des foggaras longues de 5 à 6 kilomètres, l’eau en amont d’un barrage ; des seguias surélevées permettent une irrigation facile dans les parties plus basses ; c’est ce procédé qui est employé à Tamanr’asset, à Tit et à Tin Amensar, toutes les fois que les alluvions humides, véritables mines d’eau, sont dans une vallée trop étroite pour permettre facilement l’établissement de jardins, toutes les fois surtout que des crues violentes sont à craindre, qui enlèveraient toutes les cultures.Parfois, dans le haut pays, il y a des ruisseaux permanents ; les foggaras deviennent alors inutiles et de simples seguias suffisent à assurer l’irrigation.Quant aux jardins, ils sont établis dans les vallées les plus larges, dans celles où le lit de l’oued est creusé au milieu d’une plaine d’alluvion : on les cultive sur le lit majeur de l’oued quaternaire ; en général, dans ces vallées élargies, la nappe aquifère est profonde et c’est pour cette cause que l’on va chercher l’eau dans un bief supérieur.Plus rarement la vallée est large, l’eau abondante à fleur de sol ; c’est ce qui arrive à Abalessa. Tous les oueds qui descendent du versant occidental de la Coudia coulent d’abord dans une région déprimée, une cuvette synclinale, que limite à l’ouest la chaîne élevée de l’Adr’ar’ Aberaghettan. Cette haute sierra, formée de quartzites, a résisté à l’érosion qui n’a pu réussir à y creuser que quelques gorges resserrées, quelques brèches exiguës ; la plus importante livre un étroit passage à l’oued Endid, formé de la réunion d’une dizaine d’oueds ou de ruisseaux dont les plus notables, l’oued Outoul, l’oued Tit et l’oued Ir’eli, viennent tous converger à Abalessa.La brèche qui donne passage à tous ces oueds arrête les eaux et, à ses abords immédiats, pendant quelques cents mètres, se trouve un véritable fourré où dominent les tamarix ; c’est, comme arbres, un des plus beaux coins de l’Ahaggar.Lorsque, venant de Silet, on a traversé la région chauve et dénudée de l’Adr’ar’ Ouan R’elachem, au sommet du dernier col, la vue d’une telle profusion de ferzig et d’ethel est une joyeuse surprise. Les arbres sont accompagnés de nombreux arbustes et de nombreuses graminées ; il y a même quelques fleurs. Plusieurs hectares sont réellement couverts d’une véritable verdure : pareil spectacle est vraiment rare au Sahara.L’Adr’ar’ Aberaghettan, barrant un ensemble de vallées, ne fait que reproduire en plus grand la disposition des seuils transversaux qui, dans chaque oued de l’Ahaggar, accroissent, vers l’aval du bief, l’humidité des alluvions, et dont l’effet se traduit habituellement par un accroissement des pâturages et l’apparition d’arbres plus serrés.Rarement cette structure est autant marquée qu’à Abalessa, et peu de villages sont aussi riches.A Abalessa, on a pu creuser, dans chaque jardin, des puits peu profonds (2 à 3 m.). Ce sont souvent des puits à bascule, type classique dans les oasis, comme aussi en Anjou ; parfois l’outre à manche et à double corde, tirée par un âne, comme dans le M’zab ou à Iférouane, vient simplifier le travail du haratin. Il y a de plus quelques foggaras et, en fait, dans la plupart des ar’érem, les deux systèmes, puits et foggaras, coexistent : tout l’effort des cultivateurs a porté sur l’exploitation de l’eau, et la meilleure façon de l’avoir en abondance.Parfois d’autres causes sont intervenues, qui rendent possible l’établissement de jardins ; à Silet, par exemple, la vallée est largement ouverte : une coulée de basalte, descendue de l’Adr’ar’ OuanR’elachem recouvre les alluvions de l’oued Ir’ir’i ; la vallée de l’oued Silet est, en amont du ksar, probablement elle aussi dans le même cas [Villatte,loc. cit., p. 221] ; l’eau, protégée contre l’évaporation, est très abondante et pendant plusieurs kilomètres, en aval du front de la coulée, il suffit de creuser légèrement (0 m. 20-0 m. 30) dans l’oued, pour trouver le niveau aquifère. La vallée est couverte d’une très belle végétation ; lesSalvadora persicaforment un véritable taillis qui s’étend à plusieurs kilomètres de Tibegehin.Silet et Tibegehin sont les plus belles palmeraies de l’Ahaggar. Malheureusement, malgré leur richesse en eau et leur abondance en dattiers, les deux villages jumeaux ont du être abandonnés : on se contente de venir y cueillir les dattes, lorsqu’elles sont mûres, dans la première quinzaine du mois d’août. Le reste du temps tout est à l’abandon ; on ne coupe jamais les palmes desséchées et les hautes tiges des dattiers sont couvertes d’un manchon de djerids jaunes et desséchées qui pendent misérablement vers le sol ; ces palmes forment, il est vrai, avec leurs épines, un obstacle difficile à franchir et protègent les régimes contre le vol d’un passant.Il ne reste à Silet que les ruines d’un ksar et des traces de seguia, longues de 300 mètres, qui partent de la coulée de basalte. Malgré les facilités de culture, Silet était mal placée. Située à la limite de l’Ahaggar, à la porte du tanezrouft, Silet ne pouvait savoir ce qui se passait dans l’ouest : les pâturages font défaut dans le tanezrouft, et nul berger ne pouvait assurer la couverture du village : les rezzou y tombaient à l’improviste ; l’insécurité trop grande a causé son abandon. On peut espérer que le calme relatif que nous imposons au Sahara permettra à ce petit centre de renaître et de se développer.Les villages de culture de l’Ahaggar, assez nombreux, sont peu importants ; Motylinski en dénombre trente-cinq. L’expression d’oasis, qui évoque toujours l’idée d’une palmeraie, ne leur convient pas : la culture des dattiers manque dans la plupart d’entre eux ; elle est insignifiante dans les autres. La première place appartient aux céréales. Aussi vaut-il mieux conserver à ces centres de jardinage du pays Touareg, leur nom berbère de ar’érem ; l’orthographe en a été longtemps douteuse (arrem, agherim) ; on trouve même une variante qui a longtemps servi à désigner, à l’ouest de Bilma, les jardins de Fachi qui, depuis Barth, sont souvent appelés Oasis Agram, même sur des cartes récentes.Ces villages se ressemblent tous : ils sont formés de quelques huttes rondes ou carrées, construites en terre ou en diss, mélangeant les formes soudanaises aux formes des ksour ; les plus peuplés ont àpeine cent habitants. Le tableau suivant, emprunté surtout à Voinot, permettra de se rendre compte du peu d’importance de la plupart des ar’érem.HECTARESNOMBRE DE JARDINSHOMMESFEMMESENFANTSHABITANTSIn Amdjel120Idélés6 à 845112 palmiers. Quelques figuiers. 3 pieds de vigne.Tazerouk3038291683⎧⎨⎩140 hectares d’anciennes cultures abandonnées entre Tazerouk et Tebirbirt.Tebirbirt3-4Aïtoklane3 1/2 ?abandonné depuis 1902.Tin Tarabin112017441Tarahaouthaout34392922902 figuiers, 4 bœufs.Tamanr’asset152424153425 foggaras, la nappe d’eau à 1m,50 ou 2 m. Motylinski indique 52 habitants.Tin Ghellet8116623Outoul233328Tahert232248Saliski3,555Tarhananet23126Tit1623231710501 palmier, 13 figuiers. Raisin.Tin Amensar211811⎧⎨⎩Amont616Centre13611Aval723Endid94 palmiers (abandonné).Abalessa18262529106440 palmiers, 12 figuiers, 8 bœufs, 1 pied de vigne.Tefaghiz61786314 bœufs.Iguelen7109?192 bœufs.Tifert5 1/255212Silet-Tibegehin300 palmiers.188697Toutes les tribus importantes possèdent quelques-uns de ces jardins ; le plus grand nombre semble appartenir aux Kel R’ela et aux Dag R’ali. On trouvera le détail dans Motylinski et surtout dans Benhazera.Malgré leur état misérable, les ar’érem impriment cependant à l’Ahaggar un cachet particulier : la vie sédentaire est possible dans les hautes régions du Sahara.Tout incomplet qu’il soit, ce tableau nous donne quelques renseignements intéressants ; il confirme l’état misérable des cultures ; il nous apprend que chaque jardin, cultivé par un chef de case, a unesurface restreinte, variant d’un demi-hectare à un hectare ; il nous montre enfin combien la population en est anormale : les hommes sont de beaucoup les plus nombreux (46,2 p. 100) ; il y a peu de femmes (35,4 p. 100) et à peine d’enfants (17,5 p. 100).Ces villages sont de création récente ; ils n’existaient pas, il y a un siècle, d’après les renseignements recueillis par le capitaine Dinaux [Bull. Com. Afr. fr., mars 1907, p. 65] ; ils ont été établis avec le concours, souvent involontaire, des haratins du Tidikelt et du Touat et la collaboration, toujours forcée, des esclaves achetés ou razziés au Soudan. Les cultivateurs n’ont aucune racine dans le pays ; ce sont des immigrés de date récente à peine installés dans l’Ahaggar.Leur situation n’est cependant pas très mauvaise ; le terrain appartient aux Touaregs, qui assurent tant bien que mal la sécurité. En principe, chacun peut cultiver toute terre inoccupée en payant une légère redevance au maître du sol. Dans la pratique il n’y a que des fermiers : il faut un propriétaire pour conserver les provisions et faire des avances aux haratins, incapables par eux-mêmes de la moindre prévoyance.Les conditions faites au fermier sont habituellement les suivantes : pour sa nourriture, il touche annuellement une charge en hiver (180 litres) et une demi-charge en été moitié en dattes, moitié en grains (bechna de l’Aïr) et dix taz’ioua (environ trente litres) des mêmes denrées à chaque labour. L’établissement d’un nouveau puits, les grosses réparations aux foggaras donnent lieu aussi à une rétribution. Le maître fournit de plus aux haratins les outils de jardinage et le bétail (âne ou bœuf) nécessaires pour tirer l’eau des puits ; il donne tous les ans la semence. Le haratin a encore pour lui tout ce qu’il peut planter dans les séguias, autour du bassin d’arrosage et dans neuf plate-bandes qui lui sont réservées ; ces plate-bandes (agemoun) ont chacune la dimension d’une planche moyenne d’un potager français.Le reste du jardin est planté en blé et en petit mil (bechna) ; on sème habituellement dans chaque jardin (70 ares en moyenne d’après Voinot), 12 mesures de blé (36 litres) et 2 de bechna (6 litres). Si l’arrosage est suffisant, le blé rapporte au moins 20 fois et le bechna 60 fois ou même 80 fois la semence. Dans les oasis, le blé rapporte beaucoup moins : 4 à 5 fois la semence à Sali ; 8 à 9, à Tit (Tidikelt) ; aussi y est-il peu cultivé et la première place revient-elle à l’orge qui ne joue qu’un rôle insignifiant dans les ar’érem de l’Ahaggar. Quant au bechna, son rendement est médiocre sur la Coudia ; au Soudan, il rapporte jusqu’à 400 fois la semence ; il est vrai que le bechna del’Ahaggar est de qualité supérieure et s’échange à volume égal contre le blé ; le mil est ici à la limite altitudinale extrême de son habitat et dans les villages élevés de l’Ahaggar, à Taz’erouk par exemple (2000 m.), on fait deux récoltes successives de blé, sans alternance de mil. Le blé est semé fin novembre à Tamanr’asset (1300 m.) et récolté en mai ; en juin, on sème le bechna qui est mûr en octobre.Les principaux légumes cultivés sont des courges (pastèques et plusieurs variétés à cuire), les tomates, oignons, carottes, choux, lentilles, fèves et quelques autres légumineuses, enfin la menthe, qui sert à préparer des infusions ; elle remplace ou complète le thé. — Tous ces légumes reviennent aux haratins.Les arbres fruitiers sont quelques dattiers, les figuiers et la vigne, cette dernière surtout à Tit. Le raisin mûrit au commencement d’août ; c’est une petite clairette ronde à peau fine, plus proche des raisins de France que de ceux d’Algérie ; cette vigne pousse à l’état sauvage dans les fourrés de roseaux et de tamarix qui couvrent l’oued Tit et l’on ne s’en occupe qu’au moment de la récolte. Les Touaregs n’ont pas le souvenir qu’elle ait été plantée. La vigne est un vieil habitant du bassin de la Méditerranée, où on la connaît dans les tufs quaternaires et pliocènes ; elle pourrait être spontanée dans l’Ahaggar, comme elle semble l’être au sud du Caucase.Les procédés de culture sont les mêmes qu’aux oasis : la houe et un panier suffisent à tous les travaux. Le plus souvent, dans les ar’érem importants, un champ est partagé entre six haratins ; ce nombre est imposé par le mode de distribution de l’eau : chaque chef de case a droit, pour la portion qu’il cultive, à l’eau pendant un jour et une nuit par semaine ; ce groupement par six existe certainement à Tamanr’asset où les foggaras sont très développées ; à Abalessa, où les puits sont abondants, les jardins sont plus isolés et le partage de l’eau est peut-être différent.Il est visible, pour qui connaît le pays, que les cultures de l’Ahaggar pourraient être beaucoup plus étendues qu’elles ne le sont, malgré les périodes de sécheresse qui ne deviennent dangereuses que lorsqu’elles dépassent trois années ; de nombreux symptômes font espérer un accroissement rapide. Les haratins semblent s’intéresser aux plantes que nous cherchons à introduire ; lors de la tournée Laperrine en 1904, des graines leur avaient été distribuées ; la betterave surtout les avait enchantés, et, en 1905, ils en redemandaient des graines dont le P. de Foucauld avait une bonne provision.Les Touaregs, qui, comme tous les pasteurs, voyaient dans les jardins, placés toujours dans les oueds les plus fertiles, un obstacle, uneentrave au libre parcours de leurs troupeaux, se rendent compte que l’ère des rezzou sera bientôt close complètement ; les bénéfices qu’assuraient les expéditions au Soudan et dans l’Aïr font dès maintenant défaut. Aussi songent-ils à reprendre les jardins abandonnés et à étendre les cultures.L’aménokal Moussa a déjà fait creuser quelques foggaras nouvelles et commence d’importantes constructions à Tamanr’asset.En particulier le dattier semble ne pas occuper, dans les ar’érem de l’Ahaggar, une place suffisante. Les quelques palmiers qui y existent déjà, malgré l’absence d’entretien, donnent un produit de qualité acceptable ; il y a, au peu de développement de cette culture si importante pour les nomades, une double cause. Lorsque des dattiers existent dans un jardin, tous leurs produits reviennent entièrement aux propriétaires du sol ; les fermiers n’ont aucun intérêt à planter de nouveaux arbres ni à soigner les anciens ; il est facile de modifier cette fâcheuse coutume. La datte est au Tidikelt un des principaux articles d’exportation et donne lieu chaque année à des échanges importants avec le bétail touareg ; les Ahl Azzi et tous les Ksouriens des oasis ont toujours cherché à persuader aux Kel Ahaggar que le climat de leurs montagnes ne convenait pas au développement du palmier. L’expérience montre cependant qu’il n’en est rien.Fig. 19. — Ahaggar. Le volcan démantelé de l’Haggar’en avec son point culminant, le Tin Hamor. — Le plateau basaltique (rhyolithe œgyrinique) d’Hadrian, entaillé par la brèche d’Élias. — De Tamanr’asset.Quoiqu’il en soit des accroissements possibles, les bénéfices actuels paraissent suffire aux jardiniers, qui y ajoutent la récolte de quelques plantes sauvages. La plupart semblent satisfaits de leur sort ; fort peu ont demandé, depuis l’occupation française, à retourner au Tidikelt. On ne voit pas d’ailleurs chez eux ces poitrines décharnées, ces exemples de maigreur excessive et de profonde misère physiologique, qui sont si fréquents au Touat et au Gourara.L’industrie de l’Ahaggar est encore plus misérable que la culture ;partout on travaille le bois pour faire des écuelles et quelques ustensiles aussi simples ; le bois de tamarix, peu dur, paraît le plus employé ; la confection des nattes et des paniers en tiges de graminées ou en feuilles de palmier, la préparation du cuir sont familières à tous, sédentaires ou nomades. On fait un peu de poterie à Abalessa. Des forgerons vivent au milieu des principaux groupements touaregs ; ils forment une caste à part ; ce sont des noirs qui ne comptent dans aucun tribu ; ils se marient entre eux et dédaignent les esclaves et les haratins. Ces forgerons ne font guère que de menues réparations et, parfois, un peu de bijouterie.Les objets un peu compliqués (selles de méhari, sabres, lances) viennent du Soudan par l’intermédiaire de l’Aïr ; les instruments de culture dont se servent les haratins sont achetés aux oasis.Les Nomades.— Les maîtres du pays, les Touaregs, sont exclusivement des éleveurs ; leur nombre est peu considérable.Les Kel Ahaggar se partagent en trois groupes, placés chacun sous l’autorité d’une tribu noble, dont le chef a pour insigne de commandement un tambour, un « tobol » qui sert, en théorie du moins, à donner le signal d’alarme.La tribu des Taïtok habite l’Ahnet et a été étudiée par Gautier [V. t. I,p. 330] ; des descendants de Tin Hinan, l’ancêtre marocaine ; des Kel Ahaggar, il ne reste dans l’Ahaggar que les Kel R’ela et les Tedjéhé Mellet. Les indications de Benhazera permettent d’établir les statistiques suivantes :Tobol des Kel R’ela.TENTESGUERRIERSCHAMEAUXMOUTONS ET CHÈVRESBŒUFS[36]Kel R’ela55 à 60501000-1200250030Dag R’ali40-506010002000Adjouh n’Taheli40-50608001800Aït Loaïn25504001200R’elaïddine25304001500Kel In R’ar30508001500Kel Amdjid20302501000Kel Tifedest1520200600Kel Tazoulet35506001500Yheaouen Hadn203040060033543050501420030Quelques tribus, appartenant au même tobol, nomadisent dans le Mouidir ; ce sont les suivantes :TENTESGUERRIERSCHAMEAUXMOUTONS ET CHÈVRESKel Immidir35-40503001200Isselamaten12-1540400Ireguenaten50??47-551003401600Enfin, les Ibottenaten, qui peuvent mettre sur pied une centaine d’hommes, habitent d’ordinaire l’Adr’ar’ des Ifor’as.Tobol des Tedjehé Mellet.TENTESGUERRIERSCHAMEAUXMOUTONS ET CHÈVRESTedjéhé Mellet20?450800Kel Ohat30404006 à 700Kel Terourirt15253008006511502200-2300Les Kel Terourirt nomadisent habituellement dans le tassili des Azdjer.Quelques fractions du tobol des Taïtok habitent d’ordinaire l’Ahaggar ; les Ikechammaden, une quinzaine d’hommes à peu près, vivent avec le Dag R’ali ; les palmiers de Silet leur appartiennent. Les Tedjehé n’Efis sont plus disséminés ; un tiers, à peu près une dizaine de tentes, nomadisent aux environs de Tamanr’asset ; le reste habite l’Aïr et l’Adr’ar’ des Ifor’as.Benhazera [l. c., p. 140-143] donne, pour 54 tentes des Kel R’ela, une statistique détaillée, nominative. Si j’ai bien compté, il y a 39 hommes, 42 femmes et 82 enfants (41 fils, 41 filles) ; une veuve, Tazza oult Doua, a 8 enfants ; 4 familles en ont 5 ; 5 ménages sont sans enfants.Les fortunes sont restreintes ; on cite les Touaregs, nobles ou imr’ad, qui ont une centaine de chameaux ; Moussa ag Amastane, en a possédé 200. Sidi ag Keradji, l’ancien chef de l’Ahnet, un des guerriers les plus célèbres du Sahara, ne vit guère que de mendicité.On trouvera de nombreux détails dans Benhazera sur l’organisation et les mœurs de ces tribus et sur les impôts que les imr’ad paient aux nobles.Malgré tous ces chiffres précis, il est difficile de fixer la populationde l’Ahaggar. La liste des Kel R’ela donne à peu près 3 habitants par tente ; il y aurait donc environ1350 Touaregs, hommes, femmes et enfants dans tout l’Ahaggar ; ce chiffre est d’accord avec ce qu’indique le combat de Tit (avril 1902) : les Touaregs, dont la mobilisation avait été aussi complète que possible, avaient pu rassembler environ 300 guerriers. Il ne faut pas oublier que les Kel Ahaggar sont la confédération la plus importante des Touaregs du nord.Les haratins sont moins d’un millier ; il faudrait y joindre les nègres et les négresses qui vivent avec les nomades et qui sont probablement plus nombreux que leurs maîtres ; pour ces serviteurs, les chiffres font totalement défaut. Malgré cette incertitude, il est douteux que la population totale de l’Ahaggar et de ses annexes dépasse 5 ou6000 habitants pour une superficie grande comme le quart de la France.Un fait assez surprenant est que les Touaregs sont peu nomades de tempérament ; pendant son voyage de l’Adr’ar’ à Gao, Gautier avait été frappé par leurs instincts casaniers. Tout confirme cette impression qui n’est paradoxale qu’à première vue.Chez eux la transhumance n’existe pas ; ils ne font pas de voyages réguliers, fixés par les saisons, comme les pâtres d’Espagne ou du midi de la France ; leurs terrains de parcours sont limités à quelques vallées, d’où ils ne s’éloignent habituellement pas ; dans la majeure partie de l’Ahaggar, les coups de main sont peu à craindre et les troupeaux paissent sans gardiens ; le maître fait de temps à autre une tournée pour savoir où sont ses bêtes ; il est d’ailleurs renseigné sur elles par tous les passants.Aussi beaucoup de Touaregs ne connaissent-ils que les quelques vallées qu’ils parcourent habituellement ; sur le reste du pays ils ne savent que ce qu’ils ont appris par ouï dire. Pour une expédition un peu lointaine, il est difficile de trouver un guide, sauf pour quelques pistes que suivent habituellement les rezzou.En somme, chez les Touaregs, la stabilité est la règle ; elle seule convient à leur caractère ; tous aiment se réunir ; il y a chez eux des nécessités en quelque sorte mondaines ; les soirées musicales, l’ahal, sont journalières et sont toujours fréquentées. Ce besoin de relation de voisinage est difficilement compatible avec une vie errante.Aussi n’est-ce que contraints et forcés que les Kel Ahaggar, comme les Kel Ahnet, se décident à se déplacer ; la cause la plus habituelle de ces migrations est la sécheresse ; quand, pendant plusieurs années, la pluie a manqué au Sahara, les pâturages habituels disparaissent et tout le monde se déplace en bloc. On est parfois obligé d’aller fort loin chercher des régions plus favorisées.A la suite d’une longue période sans pluie et des ravages des sauterelles (1906), tous les habitants de l’Ahnet ont dû se réfugier dans l’Adr’ar’ ; plus récemment (1908), toutes les tribus de l’Ahaggar ont été forcées, pour le même motif, d’abandonner leurs montagnes et d’aller installer leur troupeau entre l’Aïr et l’Adr’ar’.L’Adr’ar’ des Ifor’as.A peine connu il y a quelques années, l’Adr’ar’ des Ifor’as[37]est maintenant une des parties les mieux étudiées du Sahara.Il y a à cela d’excellentes raisons. L’Adr’ar’ est, sur la route d’In Salah à Gao, c’est-à-dire de l’Algérie au Niger, la seule région où l’on soit certain de rencontrer, en toute saison, des pâturages suffisants. En cas de sécheresses prolongées, les Touaregs de l’Ahaggar et de l’Ahnet viennent s’y réfugier avec leurs troupeaux. Les mêmes causes géographiques ont obligé à plusieurs reprises les méharistes du Tidikelt, au cours de leurs longues randonnées sahariennes, à y séjourner pour refaire leurs animaux. Cette nécessité leur a permis de faire œuvre politique utile, puisqu’ils ont toujours trouvé dans l’Adr’ar’ des tentes dépendant des tribus soumises à leur commandement ; elle leur a permis aussi d’y rencontrer, à plusieurs reprises, les troupes du Soudan de qui relève l’Adr’ar’, et qui, elles aussi, y nomadisent volontiers. Ces jonctions fréquentes, qui montrent à tous l’accord complet d’Alger et de Dakar, sont du meilleur effet sur l’esprit des nomades.Ces séjours de détachements, venus du nord et du sud, ont été l’occasion de nombreux itinéraires, tous levés avec soin ; un canevas d’observations astronomiques assez serré est venu accroître leur précision ; la carte que vient de donner de ce pays le lieutenant Cortier peut être considérée comme définitive ; il n’y manque plus que quelques indications hypsométriques.Personnellement je n’ai vu que le nord-est du pays, en suivant le contour du triangle In Ouzel, Timiaouin, Tin Zaouaten ; ce qui suit sera surtout un résumé des notes de Gautier[38], qui a traversé l’Adr’ar’ d’In Ouzel à la vallée du Telemsi, du rapport de Dinaux et de l’ouvrage de Cortier[39]qui, pendant plus d’un mois, a parcouru la régionsans autre préoccupation que des études géographiques et astronomiques. La bonne monographie de Cortier rend inutile un long chapitre.A l’ouest, comme au sud, les limites de l’Adr’ar’ sont très nettes ; elles sont marquées par une bande de calcaires fossilifères (Crétacé supérieur, Éocène), que jalonnent des puits profonds ; grâce à la perméabilité du sol, les eaux ne séjournent pas à la surface de ces calcaires ; elles disparaissent en profondeur dans des miniatures d’aven, des entonnoirs de quelques centimètres de diamètre ; cette bande est, aux dimensions près, un karst. Les Touaregs sont très conscients de la stérilité de cette zone et de ses causes ; ils distinguent nettement, des territoires avoisinants, cette plaine aride qu’ils appellent l’Adjouz. On peut la suivre au moins jusqu’au Mabrouka, au sud du Timetr’in ; elle borde l’Adr’ar’ à l’ouest et au sud, et s’étend très loin vers l’est (cf.carte géologiquehors texte).Cet Adjouz est une région déshéritée, où l’extrême perméabilité du sol annihile l’influence heureuse d’une saison de pluies régulières ; elle sépare par sa stérilité les pâturages de l’Adr’ar’ des hautes plaines argilo-gréseuses du bassin du Niger, où nomadisent les Kountah et les Oulimminden.L’Adr’ar’ des Ifor’as n’est pas très différent, au point de vue géologique, des régions qui l’avoisinent au nord et à l’est. Comme le tanezrouft d’In Zize, il est essentiellement constitué par les terrains silurien et archéen ; il y a tout au plus à remarquer que l’Archéen qui, dans le tanezrouft, n’occupe qu’une assez faible surface et joue un rôle subordonné, prend la première place dans l’Adr’ar’, surtout dans sa partie occidentale. Il en résulte, pour l’ensemble du pays, un aspect plus massif et plus confus.Malgré ces analogies géologiques, l’individualité de l’Adr’ar’ des Ifor’as est cependant bien tranchée ; par sa latitude, il devrait être un tanezrouft ; son relief, récemment rajeuni, lui assure une saison des pluies régulières, qui le rattache à la zone fertile de la brousse à mimosées ; les pâturages y sont permanents, et les habitants presque sédentaires. Ses limites sont très précises ; à part la large route fertile de la vallée du Tilemsi, qui le relie au Niger, l’Adr’ar’ est entouré sur toutes ses faces par le désert ; au nord et à l’est, le redouté tanezrouft le sépare de l’Ahnet et de l’Ahaggar ; à l’ouest et au sud, l’Adjouz aux puits profonds l’isole de la zone sahélienne.Orographie.— L’Adr’ar’ est, dans l’ensemble, un plateau dont l’altitude est voisine de 800 mètres ; quelques paquets granitiques, àstructure massive, atteignent un millier de mètres. Ces reliefs montagneux à contours arrondis, surmontés parfois de coupoles en dômes, se pressent surtout à l’ouest du plateau où ils forment une bande presque continue de Tessalit à Es-Souk, bande dont l’Adr’ar’ Terrarar occupe le centre ; ils sont beaucoup plus espacés dans le reste de l’Adr’ar’. Il résulte de cette disposition une certaine dyssymétrie : la pente générale du plateau est vers le sud-ouest et les plus hauts massifs sont à l’ouest ; tandis que par ses trois faces nord, est et sud, l’Adr’ar’ se relie sans rupture de pente aux pays voisins, il est limité à l’ouest par une dénivellation assez brusque.Des hauteurs qui, d’une centaine de mètres, dominent Tessalit, on découvre à l’est et vers le sud un plateau élevé, à structure informe, où nul sommet ne se détache nettement. Vers l’ouest, à 500 mètres tout au plus, l’Adr’ar’ cesse brusquement : à perte de vue, s’étend une immense plaine couverte de maigres pâturages et d’où n’émergent aucune colline, aucun rocher. Toute la frontière occidentale de l’Adr’ar’ est partout aussi clairement définie.
Fig. 17. — Ahaggar. La Coudia, vue de l’oued Sirsouf, près Tamanr’asset. L’Eisekran et l’Ikaraguen sont des plateaux basaltiques.
Fig. 17. — Ahaggar. La Coudia, vue de l’oued Sirsouf, près Tamanr’asset. L’Eisekran et l’Ikaraguen sont des plateaux basaltiques.
Fig. 17. — Ahaggar. La Coudia, vue de l’oued Sirsouf, près Tamanr’asset. L’Eisekran et l’Ikaraguen sont des plateaux basaltiques.
Les contreforts de ce haut massif ont des limites assez indécises(Pl. III,profils III et IV) : du pied du plateau de Timissao (550 m.), à Tit (1120 m.), il y a un peu moins de 300 kilomètres ; la pente est d’environ21000. Jusqu’aux environs de Silet surtout (760 m.), on monte très doucement : dans le tanezrouft, les pentes des oueds Tamanr’asset et Silet sont voisines de11000. Entre Silet et Abalessa, les restes de volcan qui constituent l’Adr’ar’ Ouan R’elachem, obligent à passer par un col à l’altitude de 900 mètres ; les sommets voisins s’élèvent à1000 mètres. A l’ouest d’Abalessa (880 m.) l’Adr’ar’ Aberaghetan, formé de quartzites siluriennes et non de roches volcaniques, comme il est indiqué sur un croquis publié dansLa Géographie[XIII, 1906, p. 53], atteint une altitude supérieure (1700 m.) ; cette chaîne étroite se prolonge vers le nord jusqu’au massif de Taourirt. D’Abalessa à Tit (30 km.), on suit la lisière sud d’une cuvette silurienne ; l’oued Tit, avec une pente d’environ81000, est nettement torrentiel. De Tit à Tamanr’asset (1300m.), on franchit plusieurs vallées ; la pente moyenne n’a pas de signification. Dans ces deux derniers tronçons, la piste traverse une région de basses montagnes ou plutôt une pénéplaine encore accidentée.
De Tamanr’asset vers In Azaoua, la descente est assez rapide jusqu’au tassili de l’oued Tagrira (41000). La route, coupant toutes les rivières sous un angle marqué, ne suit cependant pas la ligne de plus grande pente. Jusqu’à l’oued Igharghar tout au moins, le pays reste très accidenté : le paysage doit son aspect particulier à des plateaux basaltiques comme l’Adjellela (fig. 72) ou le Debenat, ou à des filons de roches éruptives formant muraille, comme l’Adr’ar’ Arigan (fig. 18).
Vers le nord, un contrefort important, la Tifedest, est un massif vraiment montagneux et d’un relief moyen de plus de1000 mètres ; c’est une chaîne d’accès difficile, où les cols sont rares et que traversent fort peu de sentiers.
A l’extrémité septentrionale de la Tifedest, avec des contours plus flous et séparé de la chaîne principale par un col qu’utilise une piste, se dresse le massif d’Oudan[32]presque impraticable. Il se termine par un plateau célèbre au Sahara :
« A la pointe nord de l’Oudan, se dresse la célèbre Garet elDjenoun, royaume des génies, interdit aux humains. Il est certain que la table plate du sommet, d’un relief voisin de1300 mètres et bordée de tous côtés par des parois à pic, n’est pas accessible avec les moyens dont on dispose au Sahara... L’Oudan ne paraît pas être un ancien volcan, ainsi que l’avaient fait supposer à Duveyrier des renseignements indigènes. » Cette description, due à Voinot, semble cependant indiquer un plateau basaltique, analogue à l’Adjellela.
La Tifedest se continue sur la rive gauche de l’Igharghar, jusqu’à hauteur du Mouidir, par une série de massifs isolés dont le plus important est l’Edjelé, qui se dresse à une altitude notable au milieu du reg.
Fig. 18. — L’Adr’ar’ Arigan, dyke éruptif dans les contreforts méridionaux de l’Ahaggar.Du point d’eau de l’oued Zazir.
Fig. 18. — L’Adr’ar’ Arigan, dyke éruptif dans les contreforts méridionaux de l’Ahaggar.Du point d’eau de l’oued Zazir.
Fig. 18. — L’Adr’ar’ Arigan, dyke éruptif dans les contreforts méridionaux de l’Ahaggar.
Du point d’eau de l’oued Zazir.
Sur la rive droite de l’Igharghar, au nord de la Tifedest, l’Edjéré (ou Eguéré) arrive au voisinage du tassili des Azdjer ; c’est un massif de grande étendue qui, de loin, figure vaguement un cône très aplati. Son point culminant, le Toufriq, atteint1560 mètres. Sa structure est analogue à celle de la Coudia ; comme elle, l’Edjéré est un plateau surmonté de formations volcaniques ; les cratères ébréchés y sont nombreux, et les bombes volcaniques y abondent.
Les vallées étroites de ce massif sont, certaines années, couvertes de beaux pâturages, où se réunissent parfois les Azdjer et les Ahaggar ; les points d’eau y sont assez espacés, mais de fort débit et peu profonds ; les puits ne dépassent pas 4 mètres.
Ce massif se prolonge vers le sud par la petite chaîne de Torhaqui n’est séparée de la Tifedest que par la vallée de l’Ighargar ; vers l’est, le massif de Torha se termine brusquement au-dessus de la haute plaine d’Amadr’or.
L’Anahef est un plateau très semblable à la Coudia, qu’il prolonge vers l’est ; comme elle, il est surmonté de gours, derniers témoins d’un étage disparu et d’aiguilles granitiques dont la plus remarquable semble être le Tihi n’Kalan. L’Anahef, que traversent quelques pistes allant de l’Ahaggar à R’at, paraît d’un accès peu facile ; les points d’eau, situés au pied de la montagne, sont peu nombreux ; Voinot en mentionne seulement quatre, sur le versant Atlantique.
La partie sud de l’Anahef qu’a explorée Foureau [Doc. Sc., p. 345 et 614] lorsqu’il a été reconnaître le point où est mort Flatters, ne semble pas différente de celle qu’a vue Voinot.
A son extrémité orientale, l’Anahef se relie à une série de hauteurs qui, se dirigeant vers le nord, viennent à peu de distance de Tir’ammar et du tassili des Azdjer. Elles se terminent par les deux massifs importants d’Adr’ar’ (1700) et d’Admar (1400).
Le tassili des Azdjer est formé de grès horizontaux, d’âge dévonien, et reproduit exactement les formes de terrain de l’Ahnet ou du Mouidir, dont il est la suite.
Entre ce tassili et les massifs anciens qui dépendent de l’Ahaggar, il existe, au moins depuis l’Igharghar jusqu’à l’Admar, une zone en général assez déprimée, qui offre des communications faciles entre l’est et l’ouest ; la piste qui y passe est souvent suivie par les rezzou.
Au centre du paquet montagneux que forme la Coudia et ses annexes s’étend une immense plaine dont l’origine est assez ambiguë. La haute plaine d’Amadr’or n’est pas une sebkha, mais bien un immense reg, long d’environ 120 kilomètres du nord au sud et d’une largeur moyenne de 60 kilomètres. Cette plaine peut être considérée comme horizontale ; la différence d’altitude atteint à peine 100 mètres entre le nord et le sud ; quelques gours isolés et insignifiants de granite rose font seuls saillie sur le reg. La végétation y fait en général défaut et il n’y existe aucun point d’eau. Le cours de l’oued Amadr’or et de ses affluents n’est plus indiqué que par quelques cuvettes à peine perceptibles et qui, depuis longtemps, ont cessé de communiquer entre elles ; quelques-unes sont marquées par une très maigre végétation d’éthels et de guétaf. Au cours d’un orage qui a duré deux jours, Voinot a pu voir toute l’eau tombée se rassembler en flaques stagnantes dont chacune correspondait à l’un de ces bas-fonds ; ce n’est que plus au nord, grâce à l’Edjéré, que l’oued Amadr’or,sous le nom d’oued Tidjert, reprend un peu de vie et redevient continu.
Il existe bien du sel dans la plaine d’Amadr’or, mais il est localisé en un point unique : la sebkha d’Amadr’or se réduit à une petite dépression, située à 5 kilomètres au nord de Tissint.
Le sel, qui s’y présente en cristaux cubiques, est facile à extraire ; pour le purifier tout à fait, on souffle légèrement dessus et ce vannage rudimentaire suffit à obtenir un produit d’un beau blanc et d’excellente qualité, qui a grande réputation au Soudan : on l’exporte jusqu’à Zinder, où il a une haute valeur.
Cette petite sebkha d’Amadr’or n’est pas loin de l’extrémité méridionale de l’Edjéré ; près d’elle se dresse une gara basaltique et tout le reg qui l’avoisine est jonché de débris de laves. Le sel provient probablement du lavage des roches volcaniques.
A part le reg d’Amadr’or, toutes les parties du Massif Central saharien se ressemblent. On prendra une idée moins incomplète des aspects du pays en consultant, outre les photographies, et les croquis joints à ce volume, ceux qu’ont donné le commandant Dinaux, le capitaine Arnaud et le lieutenant Cortier[33]. Mais le soleil leur fait défaut : « Ces vues du massif de la Coudia, déchiqueté et fantastique, donnent l’impression d’un pays noir et lugubre.
« Au contraire, l’ensemble des paysages reste clair ; ce sont des pastels délicats, des jeux variés de lumière sur les blocs de granite rose, les plateaux de grès (?) pâles, les coulées grises des laves ; une richesse de tons, une délicatesse de nuances, exagérées encore par la limpidité et la profondeur de l’atmosphère.
« La Coudia est un massif informe, sans harmonie et sans ligne ; c’est un squelette décharné, mais les couleurs le transforment en décor féérique. » (Dinaux). C’est le soir et le matin surtout, que les couleurs sont merveilleuses ; dans l’après-midi, la lumière du soleil est trop écrasante, les nuances perdent toute délicatesse ; toutes les couleurs deviennent des gris.
Hydrographie.— Ce haut massif a été un centre hydrographique important. Naissant près d’Idélès, l’Igharghar, accru d’assez nombreux affluents, traversait le tassili des Azdjer près d’Amguid et allait aboutir au chott Melr’ir. Ce fleuve important et son affluent principal, l’oued Mia, descendu du Tadmaït, fertilisent encore les principales oasis du Sud constantinois. Duveyrier le premier avaitpu mettre en évidence l’importance de ce bassin dont les recherches patientes de Foureau ont bien fait connaître les parties moyennes ; les officiers de Tidikelt nous en ont fait, plus récemment, connaître le bassin supérieur.
Vers l’ouest, un grand nombre de ruisseaux, descendus de la Coudia et de la Tifédest, se réunissent en deux troncs principaux, l’oued Takouiat et l’oued Tamanr’asset, que coupe le medjebed d’In Zize à Timissao. On sait que ces deux fleuves coulent encore parfois assez loin et que leurs crues se font sentir jusqu’au méridien de Timissao. Ces crues doivent être violentes, puisqu’elles suffisent à entraîner des scories basaltiques au nord du tassili Tan Adr’ar’.
Le Tamanr’asset et le Takouiat n’ont pas été suivis bien loin vers l’ouest ; on ne sait pas comment ils vont se perdre dans le tanezrouft qui relie Azzelmatti à Sounfat ; on ignore quelles relations exactes ils ont avec Taoudenni et les oueds qui descendent du nord de l’Adr’ar’ des Ifor’as ou du Timetr’in, et dont l’oued Ilok semble être le principal collecteur.
Au sud, l’oued Zazir, l’Igharghar[34], l’oued Tagrira, le Tin Tarabin vont se joindre presque certainement au Taffassasset, qui se rattache actuellement au bassin du Niger. Les cours supérieurs de ces rivières sont seuls connus ; il subsiste entre l’Adr’ar’ des Ifor’as et l’Aïr un blanc considérable ; mais elles ne peuvent aboutir qu’au Niger, ou à un bassin fermé inconnu, dont rien d’ailleurs ne permet de prévoir l’existence (V.carte géologiquehors texte).
Les rivières qui descendent de l’est de la Coudia ou de ses contreforts ont une histoire plus obscure. Il n’y a pas de doute pour l’oued Tadent qui est sûrement un affluent du Tin Tarabin. Les origines du Taffassasset sont moins claires. L’oued Falezlez, ou Afahlehle, a été coupé par Barth et par von Bary vers le 7° longitude est ; en ce point il se dirige vers le sud-est et von Bary indique, d’après ses informateurs indigènes, qu’il aboutit à Bilma. Barth et plus tard Duveyrier ont cru au contraire que le Falezlez était la tête du Taffassasset ; une carte récente[35]du Sahara a adopté cette opinion. Il en résulte, pour le tracé du fleuve, un coude bizarre que rien jusqu’à présent ne vient justifier, sauf peut-être l’importance du Taffassasset à In Azaoua qui permet de supposer un vaste bassin. En tous cas, toutes les rivières qui, au sud de Tadent, se dirigent vers l’est et qui ont été reconnues par Barth, vont aboutir au Taffassasset.Foureau [Doc. Sc., p. 247] a donné un schéma de ce bassin hydrographique.
Les villages.— La pluie n’est pas très rare sur la Coudia, et les rivières qui en descendent présentent une structure qui permet à l’eau de se conserver assez longtemps dans certaines vallées.
Les rivières des contreforts de l’Ahaggar sont, en effet, d’ordinaire encaissées et assez indépendantes de la direction des affleurements de roches imperméables, au milieu desquels elles ont creusé leur lit ; la vallée, souvent assez large, se rétrécit toutes les fois qu’elle rencontre un seuil rocheux plus résistant, quartzite silurienne ou filon éruptif : si ces rivières coulaient, elles présenteraient des rapides. Cette structure en chapelet est très nette presque partout.
Entre deux barrages successifs, chaque bief présente une pente notable et l’eau tend à s’accumuler contre le seuil d’aval, de sorte que la nappe aquifère est d’autant moins profonde que l’on se rapproche de ce seuil ; aussi les pâturages, situés à l’amont des barrages, sont fréquents et permettent souvent l’élevage de troupeaux assez nombreux.
De plus, l’eau, arrêtée à chaque barrage, est à un niveau un peu plus élevé que le bief suivant de la vallée ; cette particularité des oueds a été le plus souvent utilisée pour la création des petits centres de culture qui caractérisent les contreforts de l’Ahaggar.
Dans certains cas, les plus fréquents, on va chercher, par des foggaras longues de 5 à 6 kilomètres, l’eau en amont d’un barrage ; des seguias surélevées permettent une irrigation facile dans les parties plus basses ; c’est ce procédé qui est employé à Tamanr’asset, à Tit et à Tin Amensar, toutes les fois que les alluvions humides, véritables mines d’eau, sont dans une vallée trop étroite pour permettre facilement l’établissement de jardins, toutes les fois surtout que des crues violentes sont à craindre, qui enlèveraient toutes les cultures.
Parfois, dans le haut pays, il y a des ruisseaux permanents ; les foggaras deviennent alors inutiles et de simples seguias suffisent à assurer l’irrigation.
Quant aux jardins, ils sont établis dans les vallées les plus larges, dans celles où le lit de l’oued est creusé au milieu d’une plaine d’alluvion : on les cultive sur le lit majeur de l’oued quaternaire ; en général, dans ces vallées élargies, la nappe aquifère est profonde et c’est pour cette cause que l’on va chercher l’eau dans un bief supérieur.
Plus rarement la vallée est large, l’eau abondante à fleur de sol ; c’est ce qui arrive à Abalessa. Tous les oueds qui descendent du versant occidental de la Coudia coulent d’abord dans une région déprimée, une cuvette synclinale, que limite à l’ouest la chaîne élevée de l’Adr’ar’ Aberaghettan. Cette haute sierra, formée de quartzites, a résisté à l’érosion qui n’a pu réussir à y creuser que quelques gorges resserrées, quelques brèches exiguës ; la plus importante livre un étroit passage à l’oued Endid, formé de la réunion d’une dizaine d’oueds ou de ruisseaux dont les plus notables, l’oued Outoul, l’oued Tit et l’oued Ir’eli, viennent tous converger à Abalessa.
La brèche qui donne passage à tous ces oueds arrête les eaux et, à ses abords immédiats, pendant quelques cents mètres, se trouve un véritable fourré où dominent les tamarix ; c’est, comme arbres, un des plus beaux coins de l’Ahaggar.
Lorsque, venant de Silet, on a traversé la région chauve et dénudée de l’Adr’ar’ Ouan R’elachem, au sommet du dernier col, la vue d’une telle profusion de ferzig et d’ethel est une joyeuse surprise. Les arbres sont accompagnés de nombreux arbustes et de nombreuses graminées ; il y a même quelques fleurs. Plusieurs hectares sont réellement couverts d’une véritable verdure : pareil spectacle est vraiment rare au Sahara.
L’Adr’ar’ Aberaghettan, barrant un ensemble de vallées, ne fait que reproduire en plus grand la disposition des seuils transversaux qui, dans chaque oued de l’Ahaggar, accroissent, vers l’aval du bief, l’humidité des alluvions, et dont l’effet se traduit habituellement par un accroissement des pâturages et l’apparition d’arbres plus serrés.
Rarement cette structure est autant marquée qu’à Abalessa, et peu de villages sont aussi riches.
A Abalessa, on a pu creuser, dans chaque jardin, des puits peu profonds (2 à 3 m.). Ce sont souvent des puits à bascule, type classique dans les oasis, comme aussi en Anjou ; parfois l’outre à manche et à double corde, tirée par un âne, comme dans le M’zab ou à Iférouane, vient simplifier le travail du haratin. Il y a de plus quelques foggaras et, en fait, dans la plupart des ar’érem, les deux systèmes, puits et foggaras, coexistent : tout l’effort des cultivateurs a porté sur l’exploitation de l’eau, et la meilleure façon de l’avoir en abondance.
Parfois d’autres causes sont intervenues, qui rendent possible l’établissement de jardins ; à Silet, par exemple, la vallée est largement ouverte : une coulée de basalte, descendue de l’Adr’ar’ OuanR’elachem recouvre les alluvions de l’oued Ir’ir’i ; la vallée de l’oued Silet est, en amont du ksar, probablement elle aussi dans le même cas [Villatte,loc. cit., p. 221] ; l’eau, protégée contre l’évaporation, est très abondante et pendant plusieurs kilomètres, en aval du front de la coulée, il suffit de creuser légèrement (0 m. 20-0 m. 30) dans l’oued, pour trouver le niveau aquifère. La vallée est couverte d’une très belle végétation ; lesSalvadora persicaforment un véritable taillis qui s’étend à plusieurs kilomètres de Tibegehin.
Silet et Tibegehin sont les plus belles palmeraies de l’Ahaggar. Malheureusement, malgré leur richesse en eau et leur abondance en dattiers, les deux villages jumeaux ont du être abandonnés : on se contente de venir y cueillir les dattes, lorsqu’elles sont mûres, dans la première quinzaine du mois d’août. Le reste du temps tout est à l’abandon ; on ne coupe jamais les palmes desséchées et les hautes tiges des dattiers sont couvertes d’un manchon de djerids jaunes et desséchées qui pendent misérablement vers le sol ; ces palmes forment, il est vrai, avec leurs épines, un obstacle difficile à franchir et protègent les régimes contre le vol d’un passant.
Il ne reste à Silet que les ruines d’un ksar et des traces de seguia, longues de 300 mètres, qui partent de la coulée de basalte. Malgré les facilités de culture, Silet était mal placée. Située à la limite de l’Ahaggar, à la porte du tanezrouft, Silet ne pouvait savoir ce qui se passait dans l’ouest : les pâturages font défaut dans le tanezrouft, et nul berger ne pouvait assurer la couverture du village : les rezzou y tombaient à l’improviste ; l’insécurité trop grande a causé son abandon. On peut espérer que le calme relatif que nous imposons au Sahara permettra à ce petit centre de renaître et de se développer.
Les villages de culture de l’Ahaggar, assez nombreux, sont peu importants ; Motylinski en dénombre trente-cinq. L’expression d’oasis, qui évoque toujours l’idée d’une palmeraie, ne leur convient pas : la culture des dattiers manque dans la plupart d’entre eux ; elle est insignifiante dans les autres. La première place appartient aux céréales. Aussi vaut-il mieux conserver à ces centres de jardinage du pays Touareg, leur nom berbère de ar’érem ; l’orthographe en a été longtemps douteuse (arrem, agherim) ; on trouve même une variante qui a longtemps servi à désigner, à l’ouest de Bilma, les jardins de Fachi qui, depuis Barth, sont souvent appelés Oasis Agram, même sur des cartes récentes.
Ces villages se ressemblent tous : ils sont formés de quelques huttes rondes ou carrées, construites en terre ou en diss, mélangeant les formes soudanaises aux formes des ksour ; les plus peuplés ont àpeine cent habitants. Le tableau suivant, emprunté surtout à Voinot, permettra de se rendre compte du peu d’importance de la plupart des ar’érem.
Toutes les tribus importantes possèdent quelques-uns de ces jardins ; le plus grand nombre semble appartenir aux Kel R’ela et aux Dag R’ali. On trouvera le détail dans Motylinski et surtout dans Benhazera.
Malgré leur état misérable, les ar’érem impriment cependant à l’Ahaggar un cachet particulier : la vie sédentaire est possible dans les hautes régions du Sahara.
Tout incomplet qu’il soit, ce tableau nous donne quelques renseignements intéressants ; il confirme l’état misérable des cultures ; il nous apprend que chaque jardin, cultivé par un chef de case, a unesurface restreinte, variant d’un demi-hectare à un hectare ; il nous montre enfin combien la population en est anormale : les hommes sont de beaucoup les plus nombreux (46,2 p. 100) ; il y a peu de femmes (35,4 p. 100) et à peine d’enfants (17,5 p. 100).
Ces villages sont de création récente ; ils n’existaient pas, il y a un siècle, d’après les renseignements recueillis par le capitaine Dinaux [Bull. Com. Afr. fr., mars 1907, p. 65] ; ils ont été établis avec le concours, souvent involontaire, des haratins du Tidikelt et du Touat et la collaboration, toujours forcée, des esclaves achetés ou razziés au Soudan. Les cultivateurs n’ont aucune racine dans le pays ; ce sont des immigrés de date récente à peine installés dans l’Ahaggar.
Leur situation n’est cependant pas très mauvaise ; le terrain appartient aux Touaregs, qui assurent tant bien que mal la sécurité. En principe, chacun peut cultiver toute terre inoccupée en payant une légère redevance au maître du sol. Dans la pratique il n’y a que des fermiers : il faut un propriétaire pour conserver les provisions et faire des avances aux haratins, incapables par eux-mêmes de la moindre prévoyance.
Les conditions faites au fermier sont habituellement les suivantes : pour sa nourriture, il touche annuellement une charge en hiver (180 litres) et une demi-charge en été moitié en dattes, moitié en grains (bechna de l’Aïr) et dix taz’ioua (environ trente litres) des mêmes denrées à chaque labour. L’établissement d’un nouveau puits, les grosses réparations aux foggaras donnent lieu aussi à une rétribution. Le maître fournit de plus aux haratins les outils de jardinage et le bétail (âne ou bœuf) nécessaires pour tirer l’eau des puits ; il donne tous les ans la semence. Le haratin a encore pour lui tout ce qu’il peut planter dans les séguias, autour du bassin d’arrosage et dans neuf plate-bandes qui lui sont réservées ; ces plate-bandes (agemoun) ont chacune la dimension d’une planche moyenne d’un potager français.
Le reste du jardin est planté en blé et en petit mil (bechna) ; on sème habituellement dans chaque jardin (70 ares en moyenne d’après Voinot), 12 mesures de blé (36 litres) et 2 de bechna (6 litres). Si l’arrosage est suffisant, le blé rapporte au moins 20 fois et le bechna 60 fois ou même 80 fois la semence. Dans les oasis, le blé rapporte beaucoup moins : 4 à 5 fois la semence à Sali ; 8 à 9, à Tit (Tidikelt) ; aussi y est-il peu cultivé et la première place revient-elle à l’orge qui ne joue qu’un rôle insignifiant dans les ar’érem de l’Ahaggar. Quant au bechna, son rendement est médiocre sur la Coudia ; au Soudan, il rapporte jusqu’à 400 fois la semence ; il est vrai que le bechna del’Ahaggar est de qualité supérieure et s’échange à volume égal contre le blé ; le mil est ici à la limite altitudinale extrême de son habitat et dans les villages élevés de l’Ahaggar, à Taz’erouk par exemple (2000 m.), on fait deux récoltes successives de blé, sans alternance de mil. Le blé est semé fin novembre à Tamanr’asset (1300 m.) et récolté en mai ; en juin, on sème le bechna qui est mûr en octobre.
Les principaux légumes cultivés sont des courges (pastèques et plusieurs variétés à cuire), les tomates, oignons, carottes, choux, lentilles, fèves et quelques autres légumineuses, enfin la menthe, qui sert à préparer des infusions ; elle remplace ou complète le thé. — Tous ces légumes reviennent aux haratins.
Les arbres fruitiers sont quelques dattiers, les figuiers et la vigne, cette dernière surtout à Tit. Le raisin mûrit au commencement d’août ; c’est une petite clairette ronde à peau fine, plus proche des raisins de France que de ceux d’Algérie ; cette vigne pousse à l’état sauvage dans les fourrés de roseaux et de tamarix qui couvrent l’oued Tit et l’on ne s’en occupe qu’au moment de la récolte. Les Touaregs n’ont pas le souvenir qu’elle ait été plantée. La vigne est un vieil habitant du bassin de la Méditerranée, où on la connaît dans les tufs quaternaires et pliocènes ; elle pourrait être spontanée dans l’Ahaggar, comme elle semble l’être au sud du Caucase.
Les procédés de culture sont les mêmes qu’aux oasis : la houe et un panier suffisent à tous les travaux. Le plus souvent, dans les ar’érem importants, un champ est partagé entre six haratins ; ce nombre est imposé par le mode de distribution de l’eau : chaque chef de case a droit, pour la portion qu’il cultive, à l’eau pendant un jour et une nuit par semaine ; ce groupement par six existe certainement à Tamanr’asset où les foggaras sont très développées ; à Abalessa, où les puits sont abondants, les jardins sont plus isolés et le partage de l’eau est peut-être différent.
Il est visible, pour qui connaît le pays, que les cultures de l’Ahaggar pourraient être beaucoup plus étendues qu’elles ne le sont, malgré les périodes de sécheresse qui ne deviennent dangereuses que lorsqu’elles dépassent trois années ; de nombreux symptômes font espérer un accroissement rapide. Les haratins semblent s’intéresser aux plantes que nous cherchons à introduire ; lors de la tournée Laperrine en 1904, des graines leur avaient été distribuées ; la betterave surtout les avait enchantés, et, en 1905, ils en redemandaient des graines dont le P. de Foucauld avait une bonne provision.
Les Touaregs, qui, comme tous les pasteurs, voyaient dans les jardins, placés toujours dans les oueds les plus fertiles, un obstacle, uneentrave au libre parcours de leurs troupeaux, se rendent compte que l’ère des rezzou sera bientôt close complètement ; les bénéfices qu’assuraient les expéditions au Soudan et dans l’Aïr font dès maintenant défaut. Aussi songent-ils à reprendre les jardins abandonnés et à étendre les cultures.
L’aménokal Moussa a déjà fait creuser quelques foggaras nouvelles et commence d’importantes constructions à Tamanr’asset.
En particulier le dattier semble ne pas occuper, dans les ar’érem de l’Ahaggar, une place suffisante. Les quelques palmiers qui y existent déjà, malgré l’absence d’entretien, donnent un produit de qualité acceptable ; il y a, au peu de développement de cette culture si importante pour les nomades, une double cause. Lorsque des dattiers existent dans un jardin, tous leurs produits reviennent entièrement aux propriétaires du sol ; les fermiers n’ont aucun intérêt à planter de nouveaux arbres ni à soigner les anciens ; il est facile de modifier cette fâcheuse coutume. La datte est au Tidikelt un des principaux articles d’exportation et donne lieu chaque année à des échanges importants avec le bétail touareg ; les Ahl Azzi et tous les Ksouriens des oasis ont toujours cherché à persuader aux Kel Ahaggar que le climat de leurs montagnes ne convenait pas au développement du palmier. L’expérience montre cependant qu’il n’en est rien.
Fig. 19. — Ahaggar. Le volcan démantelé de l’Haggar’en avec son point culminant, le Tin Hamor. — Le plateau basaltique (rhyolithe œgyrinique) d’Hadrian, entaillé par la brèche d’Élias. — De Tamanr’asset.
Fig. 19. — Ahaggar. Le volcan démantelé de l’Haggar’en avec son point culminant, le Tin Hamor. — Le plateau basaltique (rhyolithe œgyrinique) d’Hadrian, entaillé par la brèche d’Élias. — De Tamanr’asset.
Fig. 19. — Ahaggar. Le volcan démantelé de l’Haggar’en avec son point culminant, le Tin Hamor. — Le plateau basaltique (rhyolithe œgyrinique) d’Hadrian, entaillé par la brèche d’Élias. — De Tamanr’asset.
Quoiqu’il en soit des accroissements possibles, les bénéfices actuels paraissent suffire aux jardiniers, qui y ajoutent la récolte de quelques plantes sauvages. La plupart semblent satisfaits de leur sort ; fort peu ont demandé, depuis l’occupation française, à retourner au Tidikelt. On ne voit pas d’ailleurs chez eux ces poitrines décharnées, ces exemples de maigreur excessive et de profonde misère physiologique, qui sont si fréquents au Touat et au Gourara.
L’industrie de l’Ahaggar est encore plus misérable que la culture ;partout on travaille le bois pour faire des écuelles et quelques ustensiles aussi simples ; le bois de tamarix, peu dur, paraît le plus employé ; la confection des nattes et des paniers en tiges de graminées ou en feuilles de palmier, la préparation du cuir sont familières à tous, sédentaires ou nomades. On fait un peu de poterie à Abalessa. Des forgerons vivent au milieu des principaux groupements touaregs ; ils forment une caste à part ; ce sont des noirs qui ne comptent dans aucun tribu ; ils se marient entre eux et dédaignent les esclaves et les haratins. Ces forgerons ne font guère que de menues réparations et, parfois, un peu de bijouterie.
Les objets un peu compliqués (selles de méhari, sabres, lances) viennent du Soudan par l’intermédiaire de l’Aïr ; les instruments de culture dont se servent les haratins sont achetés aux oasis.
Les Nomades.— Les maîtres du pays, les Touaregs, sont exclusivement des éleveurs ; leur nombre est peu considérable.
Les Kel Ahaggar se partagent en trois groupes, placés chacun sous l’autorité d’une tribu noble, dont le chef a pour insigne de commandement un tambour, un « tobol » qui sert, en théorie du moins, à donner le signal d’alarme.
La tribu des Taïtok habite l’Ahnet et a été étudiée par Gautier [V. t. I,p. 330] ; des descendants de Tin Hinan, l’ancêtre marocaine ; des Kel Ahaggar, il ne reste dans l’Ahaggar que les Kel R’ela et les Tedjéhé Mellet. Les indications de Benhazera permettent d’établir les statistiques suivantes :
Tobol des Kel R’ela.
Quelques tribus, appartenant au même tobol, nomadisent dans le Mouidir ; ce sont les suivantes :
Enfin, les Ibottenaten, qui peuvent mettre sur pied une centaine d’hommes, habitent d’ordinaire l’Adr’ar’ des Ifor’as.
Tobol des Tedjehé Mellet.
Les Kel Terourirt nomadisent habituellement dans le tassili des Azdjer.
Quelques fractions du tobol des Taïtok habitent d’ordinaire l’Ahaggar ; les Ikechammaden, une quinzaine d’hommes à peu près, vivent avec le Dag R’ali ; les palmiers de Silet leur appartiennent. Les Tedjehé n’Efis sont plus disséminés ; un tiers, à peu près une dizaine de tentes, nomadisent aux environs de Tamanr’asset ; le reste habite l’Aïr et l’Adr’ar’ des Ifor’as.
Benhazera [l. c., p. 140-143] donne, pour 54 tentes des Kel R’ela, une statistique détaillée, nominative. Si j’ai bien compté, il y a 39 hommes, 42 femmes et 82 enfants (41 fils, 41 filles) ; une veuve, Tazza oult Doua, a 8 enfants ; 4 familles en ont 5 ; 5 ménages sont sans enfants.
Les fortunes sont restreintes ; on cite les Touaregs, nobles ou imr’ad, qui ont une centaine de chameaux ; Moussa ag Amastane, en a possédé 200. Sidi ag Keradji, l’ancien chef de l’Ahnet, un des guerriers les plus célèbres du Sahara, ne vit guère que de mendicité.
On trouvera de nombreux détails dans Benhazera sur l’organisation et les mœurs de ces tribus et sur les impôts que les imr’ad paient aux nobles.
Malgré tous ces chiffres précis, il est difficile de fixer la populationde l’Ahaggar. La liste des Kel R’ela donne à peu près 3 habitants par tente ; il y aurait donc environ1350 Touaregs, hommes, femmes et enfants dans tout l’Ahaggar ; ce chiffre est d’accord avec ce qu’indique le combat de Tit (avril 1902) : les Touaregs, dont la mobilisation avait été aussi complète que possible, avaient pu rassembler environ 300 guerriers. Il ne faut pas oublier que les Kel Ahaggar sont la confédération la plus importante des Touaregs du nord.
Les haratins sont moins d’un millier ; il faudrait y joindre les nègres et les négresses qui vivent avec les nomades et qui sont probablement plus nombreux que leurs maîtres ; pour ces serviteurs, les chiffres font totalement défaut. Malgré cette incertitude, il est douteux que la population totale de l’Ahaggar et de ses annexes dépasse 5 ou6000 habitants pour une superficie grande comme le quart de la France.
Un fait assez surprenant est que les Touaregs sont peu nomades de tempérament ; pendant son voyage de l’Adr’ar’ à Gao, Gautier avait été frappé par leurs instincts casaniers. Tout confirme cette impression qui n’est paradoxale qu’à première vue.
Chez eux la transhumance n’existe pas ; ils ne font pas de voyages réguliers, fixés par les saisons, comme les pâtres d’Espagne ou du midi de la France ; leurs terrains de parcours sont limités à quelques vallées, d’où ils ne s’éloignent habituellement pas ; dans la majeure partie de l’Ahaggar, les coups de main sont peu à craindre et les troupeaux paissent sans gardiens ; le maître fait de temps à autre une tournée pour savoir où sont ses bêtes ; il est d’ailleurs renseigné sur elles par tous les passants.
Aussi beaucoup de Touaregs ne connaissent-ils que les quelques vallées qu’ils parcourent habituellement ; sur le reste du pays ils ne savent que ce qu’ils ont appris par ouï dire. Pour une expédition un peu lointaine, il est difficile de trouver un guide, sauf pour quelques pistes que suivent habituellement les rezzou.
En somme, chez les Touaregs, la stabilité est la règle ; elle seule convient à leur caractère ; tous aiment se réunir ; il y a chez eux des nécessités en quelque sorte mondaines ; les soirées musicales, l’ahal, sont journalières et sont toujours fréquentées. Ce besoin de relation de voisinage est difficilement compatible avec une vie errante.
Aussi n’est-ce que contraints et forcés que les Kel Ahaggar, comme les Kel Ahnet, se décident à se déplacer ; la cause la plus habituelle de ces migrations est la sécheresse ; quand, pendant plusieurs années, la pluie a manqué au Sahara, les pâturages habituels disparaissent et tout le monde se déplace en bloc. On est parfois obligé d’aller fort loin chercher des régions plus favorisées.
A la suite d’une longue période sans pluie et des ravages des sauterelles (1906), tous les habitants de l’Ahnet ont dû se réfugier dans l’Adr’ar’ ; plus récemment (1908), toutes les tribus de l’Ahaggar ont été forcées, pour le même motif, d’abandonner leurs montagnes et d’aller installer leur troupeau entre l’Aïr et l’Adr’ar’.
A peine connu il y a quelques années, l’Adr’ar’ des Ifor’as[37]est maintenant une des parties les mieux étudiées du Sahara.
Il y a à cela d’excellentes raisons. L’Adr’ar’ est, sur la route d’In Salah à Gao, c’est-à-dire de l’Algérie au Niger, la seule région où l’on soit certain de rencontrer, en toute saison, des pâturages suffisants. En cas de sécheresses prolongées, les Touaregs de l’Ahaggar et de l’Ahnet viennent s’y réfugier avec leurs troupeaux. Les mêmes causes géographiques ont obligé à plusieurs reprises les méharistes du Tidikelt, au cours de leurs longues randonnées sahariennes, à y séjourner pour refaire leurs animaux. Cette nécessité leur a permis de faire œuvre politique utile, puisqu’ils ont toujours trouvé dans l’Adr’ar’ des tentes dépendant des tribus soumises à leur commandement ; elle leur a permis aussi d’y rencontrer, à plusieurs reprises, les troupes du Soudan de qui relève l’Adr’ar’, et qui, elles aussi, y nomadisent volontiers. Ces jonctions fréquentes, qui montrent à tous l’accord complet d’Alger et de Dakar, sont du meilleur effet sur l’esprit des nomades.
Ces séjours de détachements, venus du nord et du sud, ont été l’occasion de nombreux itinéraires, tous levés avec soin ; un canevas d’observations astronomiques assez serré est venu accroître leur précision ; la carte que vient de donner de ce pays le lieutenant Cortier peut être considérée comme définitive ; il n’y manque plus que quelques indications hypsométriques.
Personnellement je n’ai vu que le nord-est du pays, en suivant le contour du triangle In Ouzel, Timiaouin, Tin Zaouaten ; ce qui suit sera surtout un résumé des notes de Gautier[38], qui a traversé l’Adr’ar’ d’In Ouzel à la vallée du Telemsi, du rapport de Dinaux et de l’ouvrage de Cortier[39]qui, pendant plus d’un mois, a parcouru la régionsans autre préoccupation que des études géographiques et astronomiques. La bonne monographie de Cortier rend inutile un long chapitre.
A l’ouest, comme au sud, les limites de l’Adr’ar’ sont très nettes ; elles sont marquées par une bande de calcaires fossilifères (Crétacé supérieur, Éocène), que jalonnent des puits profonds ; grâce à la perméabilité du sol, les eaux ne séjournent pas à la surface de ces calcaires ; elles disparaissent en profondeur dans des miniatures d’aven, des entonnoirs de quelques centimètres de diamètre ; cette bande est, aux dimensions près, un karst. Les Touaregs sont très conscients de la stérilité de cette zone et de ses causes ; ils distinguent nettement, des territoires avoisinants, cette plaine aride qu’ils appellent l’Adjouz. On peut la suivre au moins jusqu’au Mabrouka, au sud du Timetr’in ; elle borde l’Adr’ar’ à l’ouest et au sud, et s’étend très loin vers l’est (cf.carte géologiquehors texte).
Cet Adjouz est une région déshéritée, où l’extrême perméabilité du sol annihile l’influence heureuse d’une saison de pluies régulières ; elle sépare par sa stérilité les pâturages de l’Adr’ar’ des hautes plaines argilo-gréseuses du bassin du Niger, où nomadisent les Kountah et les Oulimminden.
L’Adr’ar’ des Ifor’as n’est pas très différent, au point de vue géologique, des régions qui l’avoisinent au nord et à l’est. Comme le tanezrouft d’In Zize, il est essentiellement constitué par les terrains silurien et archéen ; il y a tout au plus à remarquer que l’Archéen qui, dans le tanezrouft, n’occupe qu’une assez faible surface et joue un rôle subordonné, prend la première place dans l’Adr’ar’, surtout dans sa partie occidentale. Il en résulte, pour l’ensemble du pays, un aspect plus massif et plus confus.
Malgré ces analogies géologiques, l’individualité de l’Adr’ar’ des Ifor’as est cependant bien tranchée ; par sa latitude, il devrait être un tanezrouft ; son relief, récemment rajeuni, lui assure une saison des pluies régulières, qui le rattache à la zone fertile de la brousse à mimosées ; les pâturages y sont permanents, et les habitants presque sédentaires. Ses limites sont très précises ; à part la large route fertile de la vallée du Tilemsi, qui le relie au Niger, l’Adr’ar’ est entouré sur toutes ses faces par le désert ; au nord et à l’est, le redouté tanezrouft le sépare de l’Ahnet et de l’Ahaggar ; à l’ouest et au sud, l’Adjouz aux puits profonds l’isole de la zone sahélienne.
Orographie.— L’Adr’ar’ est, dans l’ensemble, un plateau dont l’altitude est voisine de 800 mètres ; quelques paquets granitiques, àstructure massive, atteignent un millier de mètres. Ces reliefs montagneux à contours arrondis, surmontés parfois de coupoles en dômes, se pressent surtout à l’ouest du plateau où ils forment une bande presque continue de Tessalit à Es-Souk, bande dont l’Adr’ar’ Terrarar occupe le centre ; ils sont beaucoup plus espacés dans le reste de l’Adr’ar’. Il résulte de cette disposition une certaine dyssymétrie : la pente générale du plateau est vers le sud-ouest et les plus hauts massifs sont à l’ouest ; tandis que par ses trois faces nord, est et sud, l’Adr’ar’ se relie sans rupture de pente aux pays voisins, il est limité à l’ouest par une dénivellation assez brusque.
Des hauteurs qui, d’une centaine de mètres, dominent Tessalit, on découvre à l’est et vers le sud un plateau élevé, à structure informe, où nul sommet ne se détache nettement. Vers l’ouest, à 500 mètres tout au plus, l’Adr’ar’ cesse brusquement : à perte de vue, s’étend une immense plaine couverte de maigres pâturages et d’où n’émergent aucune colline, aucun rocher. Toute la frontière occidentale de l’Adr’ar’ est partout aussi clairement définie.